French Lyrics
Que ne l’étouffais-tu, cette flamme brûlante Que…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Que ne l’étouffais-tu, cette flamme brûlante Que ton sein palpitant ne pouvait contenir! Tu vivrais, tu verrais te suivre et t’applaudir De ce public blasé la foule indifférente, Qui prodigue aujourd’hui sa faveur inconstante A des gens dont pas un, certes, n’en doit mourir.
Connaissais-tu si peu l’ingratitude humaine? Quel rêve as-tu donc fait de te tuer pour eux! Quelques bouquets de fleurs te rendaient-ils si vaine, Pour venir nous verser de vrais pleurs sur la scène, Lorsque tant d’histrions et d’artistes fameux, Couronnés mille fois, n’en ont pas dans les yeux?
Que ne détournais-tu la tête pour sourire, Comme on en use ici quand on feint d’être ému? Hélas! on t’aimait tant, qu’on n’en aurait rien vu. Quand tu chantais le Saule, au lieu de ce délire, Que ne t’occupais-tu de bien porter ta lyre? La Pasta fait ainsi: que ne l’imitais-tu?
Ne savais-tu donc pas, comédienne imprudente, Que ces cris insensés qui te sortaient du coeur De ta joue amaigrie augmentaient la pâleur? Ne savais-tu donc pas que, sur ta tempe ardente, Ta main de jour en jour se posait plus tremblante, Et que c’est tenter Dieu que d’aimer la douleur?
Ne sentais-tu donc pas que ta belle jeunesse De tes yeux fatigués s’écoulait en ruisseaux, Et de ton noble coeur s’exhalait en sanglots? Quand de ceux qui t’aimaient tu voyais la tristesse, Ne sentais-tu donc pas qu’une fatale ivresse Berçait ta vie errante à ses derniers rameaux?
Oui, oui, tu le savais, qu’au sortir du théâtre, Un soir dans ton linceul il faudrait te coucher. Lorsqu’on te rapportait plus froide que l’albâtre, Lorsque le médecin, de ta veine bleuâtre, Regardait goutte à goutte un sang noir s’épancher, Tu savais quelle main venait de te toucher.
Oui, oui, tu le savais, et que, dans cette vie, Rien n’est bon que d’aimer, n’est vrai que de souffrir. Chaque soir dans tes chants tu te sentais pâlir. Tu connaissais le monde, et la foule et l’envie, Et, dans ce corps brisé concentrant ton génie, Tu regardais aussi la Malibran mourir.
Meurs donc! ta mort est douce et ta tâche est remplie Ce que l’homme ici-bas appelle le génie, C’est le besoin d’aimer; hors de là tout est vain. Et, puisque tôt ou tard l’amour humain s’oublie, Il est d’une grande âme et d’un heureux destin D’expirer comme toi pour un amour divin!
CHANSON DE BARBERINE
Beau chevalier qui partez pour la guerre, Qu’allez-vous faire Si loin d’ici? Voyez-vous pas que la nuit est profonde. Et que le monde N’est que souci?
Vous qui croyez qu’une amour délaissée De la pensée S’enfuit ainsi, Hélas! hélas! chercheurs de renommée, Votre fumée S’envole aussi.
Beau chevalier qui partez pour la guerre, Qu’allez-vous faire Si loin de nous? J’en vais pleurer, moi qui me laissais dire Que mon sourire Etait si doux.
CHANSON DE FORTUNIO
Si vous croyez que je vais dire Qui j’ose aimer, Je ne saurais, pour un empire, Vous la nommer.
Nous allons chanter à la ronde, Si vous voulez, Que je l’adore et qu’elle est blonde Comme les blés.
Je fais ce que sa fantaisie Veut m’ordonner, Et je puis, s’il lui faut ma vie, La lui donner.
Du mal qu’une amour ignorée Nous fait souffrir, J’en porte l’âme déchirée Jusqu’à mourir.
Mais j’aime trop pour que je die Qui j’ose aimer, Et je veux mourir pour ma mie Sans la nommer.
TRISTESSE
J’ai perdu ma force et ma vie, Et mes amis et ma gaîté; J’ai perdu jusqu’ à la fierté Qui faisait croire à mon génie.
Quand j’ai connu la Vérité, J’ai cru que c’était une amie; Quand je l’ai comprise et sentie, J’en étais déjà dégoûté.
Et pourtant elle est éternelle, Et ceux qui se sont passés d’elle Ici-bas ont tout ignoré.
Dieu parle, il faut qu’on lui réponde; Le seul bien qui me reste au monde Est d’avoir quelquefois pleuré.
RAPPELLE-TOI
(Vergiss mein nicht.)
PAROLES FAITES SÛR LA MUSIQUE DE MOZART.
Rapelle-toi, quand l’Aurore craintive Ouvre au Soleil son palais enchanté; Rappelle-toi, lorsque la nuit pensive Passe en rêvant sous son voile argenté; A l’appel du plaisir lorsque ton sein palpite, Aux doux songes du soir lorsque l’ombre t’invite. Écoute au fond des bois Murmurer une voix: Rappelle-toi.
Rappelle-toi, lorsque les destinées M’auront de toi pour jamais séparé, Quand le chagrin, l’exil et les années Auront flétri ce coeur désespéré; Songe à mon triste amour, songe à l’adieu suprême! L’absence ni le temps ne sont rien quand on aime. Tant que mon coeur battra, Toujours il te dira: Rappelle-toi.
Rappelle-toi, quand sous la froide terre Mon coeur brisé pour toujours dormira; Rappelle-toi, quand la fleur solitaire Sur mon tombeau doucement s’ouvrira. Je ne te verrai plus; mais mon âme immortelle Reviendra près de toi comme une soeur fidèle. Ecoute, dans la nuit, Une voix qui gémit: Rappelle-toi.
SOUVENIR
J’espérais bien pleurer, mais je croyais souffrir En osant te revoir, place à jamais sacrée, O la plus chère tombe et la plus ignorée Où dorme un souvenir!
Que redoutiez-vous donc de cette solitude, Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main? Alors qu’une si douce et si vieille habitude Me montrait ce chemin?
Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries, Et ces pas argentins sur le sable muet, Ces sentiers amoureux, remplis de causeries, Où son bras m’enlaçait.
Les voilà, ces sapins à la sombre verdure, Cette gorge profonde aux nonchalants détours, Ces sauvages amis, dont l’antique murmure A bercé mes beaux jours.
Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse, Comme un essaim d’oiseaux, chante au bruit de mes pas. Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse, Ne m’attendiez-vous pas?
Ah! laissez-les couler, elles me sont bien chères, Ces larmes que soulève un coeur encor blessé! Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières Ce voile du passé!
Je ne viens point jeter un regret inutile Dans l’écho de ces bois témoins de mon bonheur. Fière est cette forêt dans sa beauté tranquille, Et fier aussi mon coeur.
Que celui-là se livre à des plaintes amères, Qui s’agenouille et prie au tombeau d’un ami. Tout respire en ces lieux; les fleurs des cimetières Ne poussent point ici.
Voyez! la lune monte à travers ces ombrages. Ton regard tremble encor, belle reine des nuits; Mais du sombre horizon déjà tu te dégages, Et tu t’épanouis.
Ainsi de cette terre, humide encor de pluie, Sortent, sous tes rayons, tous les parfums du jour; Aussi calme, aussi pur, de mon âme attendrie Sort mon ancien amour.
Que sont-ils devenus, les chagrins de ma vie? Tout ce qui m’a fait vieux est bien loin maintenant; Et rien qu’en regardant cette vallée amie, Je redeviens enfant.
O puissance du temps! ô légères années! Vous emportez nos pleurs, nos cris et nos regrets; Mais la pitié vous prend, et sur nos fleurs fanées Vous ne marchez jamais.
Tout mon coeur te bénit, bonté consolatrice! Je n’aurais jamais cru que l’on pût tant souffrir D’une telle blessure, et que sa cicatrice Fût si douce à sentir.
Loin de moi les vains mots, les frivoles pensées, Des vulgaires douleurs linceul accoutumé, Que viennent étaler sur leurs amours passées Ceux qui n’ont point aimé!
Dante, pourquoi dis-tu qu’il n’est pire misère Qu’un souvenir heureux dans les jours de douleur? Quel chagrin t’a dicté cette parole amère, Cette offense au malheur?
En est-il donc moins vrai que la lumière existe, Et faut-il l’oublier du moment qu’il fait nuit? Est-ce bien toi, grande âme immortellement triste, Est-ce toi qui l’as dit?
Non, par ce pur flambeau dont la splendeur m’éclaire, Ce blasphème vanté ne vient pas de ton coeur. Un souvenir heureux est peut-être sur terre Plus vrai que le bonheur.
Eh quoi! l’infortuné qui trouve une étincelle Dans la cendre brûlante où dorment ses ennuis, Qui saisit cette flamme et qui fixe sur elle Ses regards éblouis;
Dans ce passé perdu quand son âme se noie, Sur ce miroir brisé lorsqu’il rêve en pleurant, Tu lui dis qu’il se trompe, et que sa faible joie N’est qu’un affreux tourment!
Et c’est à ta Françoise, à ton ange de gloire, Que tu pouvais donner ces mots à prononcer, Elle qui s’interrompt, pour conter son histoire, D’un éternel baiser!
Qu’est-ce donc, juste Dieu, que la pensée humaine, Et qui pourra jamais aimer la vérité, S’il n’est joie ou douleur si juste et si certaine Dont quelqu’un n’ait douté?
Comment vivez-vous donc, étranges créatures? Vous riez, vous chantez, vous marchez à grands pas; Le ciel et sa beauté, le monde et ses souillures Ne vous dérangent pas;
Mais, lorsque par hasard le destin vous ramène
Vers quelque monument d’un amour oublié, Ce caillou vous arrête, et cela vous fait peine Qu’il vous heurte le pié.
Et vous criez alors que la vie est un songe; Vous vous tordez les bras comme en vous réveillant, Et vous trouvez fâcheux qu’un si joyeux mensonge Ne dure qu’un instant.
Malheureux! cet instant où votre âme engourdie A secoué les fers qu’elle traîne ici-bas, Ce fugitif instant fut toute votre vie; Ne le regrettez pas!
Regrettez la torpeur qui vous cloue à la terre, Vos agitations dans la fange et le sang, Vos nuits sans espérance et vos jours sans lumière: C’est là qu’est le néant!
Mais que vous revient-il de vos froides doctrines? Que demandent au ciel ces regrets inconstants Que vous allez semant sur vos propres ruines, A chaque pas du Temps?
Oui, sans doute, tout meurt; ce monde est un grand rêve, Et le peu de bonheur qui nous vient en chemin, Nous n’avons pas plus tôt ce roseau dans la main, Que le vent nous l’enlève.
Oui, les premiers baisers, oui,les premiers serments Que deux êtres mortels échangèrent sur terre, Ce fut au pied d’un arbre effeuillé par les vents, Sur un roc en poussière.
Ils prirent à témoin de leur joie éphémère Un ciel toujours voilé qui change à tout moment, Et des astres sans nom que leur propre lumière Dévore incessamment.
Tout mourait autour d’eux, l’oiseau dans le feuillage, La fleur entre leurs mains, l’insecte sous leurs piés, La source desséchée où vacillait l’image De leurs traits oubliés;
Et sut tous ces débris joignant leurs mains d’argile. Étourdis des éclairs d’un instant de plaisir, Ils croyaient échapper à cet Être immobile Qui regarde mourir!
—Insensés! dit le sage.—Heureux! dit le poète. Et quels tristes amours as-tu donc dans le coeur, Si le bruit du torrent te trouble et t’inquiète, Si le vent te fait peur?
J’ai vu sous le soleil tomber bien d’autres choses Que les feuilles des bois et l’écume des eaux, Bien d’autres s’en aller que le parfum des roses Et le chant des oiseaux.
Mes yeux ont contemplé des objets plus funèbres Que Juliette morte au fond de son tombeau, Plus affreux que le toast à l’ange des ténèbres Porté par Roméo.
J’ai vu ma seule amie, à jamais la plus chère, Devenue elle-même un sépulcre blanchi, Une tombe vivante où flottait la poussière De notre mort chéri,
De notre pauvre amour, que, dans la nuit profonde, Nous avions sur nos coeurs si doucement bercé! C’était plus qu’une vie, hélas! c’était un monde Qui s’était effacé!
Oui, jeune et belle encor, plus belle, osait-on dire, Je l’ai vue, et ses yeux brillaient comme autrefois. Ses lèvres s’entr’ouvraient, et c’était un sourire, Et c’était une voix;
Mais non plus cette voix, non plus ce doux langage, Ces regards adorés dans les miens confondus; Mon coeur, encor plein d’elle, errait sur son visage, Et ne la trouvait plus.
Et pourtant j’aurais pu marcher alors vers elle; Entourer de mes bras ce sein vide et glacé, Et j’aurais pu crier: “Qu’as-tu fait, infidèle, Qu’as-tu fait du passé?”
Mais non : il me semblait qu’une femme inconnue Avait pris par hasard cette voix et ces yeux; Et je laissai passer cette froide statue En regardant les cieux.
Eh bien! ce fut sans doute une horrible misère Que ce riant adieu d’un être inanimé. Eh bien! qu’importé encore? O nature! ô ma mère! En ai-je moins aimé?
La foudre maintenant peut tomber sur ma tête; Jamais ce souvenir ne peut m’être arraché! Comme le matelot brisé par la tempête, Je m’y tiens attaché.
Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent, Ni ce qu’il adviendra du simulacre humain, Ni si ces vastes cieux éclaireront demain Ce qu’ils ensevelissent.
Je me dis seulement: “A cette heure, en ce lieu, Un jour, je fus aimé, j’aimais, elle était belle. J’enfouis ce trésor dans mon âme immortelle, Et je l’emporte à Dieu!”
SUR UNE MORTE
Elle était belle si la Nuit Qui dort dans la sombre chapelle Où Michel-Ange a fait son lit, Immobile peut être belle.
Elle était bonne, s’il suffit Qu’en passant la main s’ouvre et donne, Sans que Dieu n’ait rien vu, rien dit: Si l’or sans pitié fait l’aumône.
Elle pensait, si le vain bruit D’une voix douce et cadencée, Comme le ruisseau qui gémit, Peut faire croire à la pensée.
Elle priait, si deux beaux yeux, Tantôt s’attachant à la terre, Tantôt se levant vers les cieux, Peuvent s’appeler la prière.
Elle aurait souri, si la fleur Qui ne s’est point épanouie, Pouvait s’ouvrir à la fraîcheur Du vent qui passe et qui l’oublie.
Elle aurait pleuré, si sa main, Sur son coeur froidement posée, Eût jamais dans l’argile humain Senti la céleste rosée.
Elle aurait aimé, si l’orgueil, Pareil à la lampe inutile Qu’on allume prés d’un cercueil, N’eût veillé sur son coeur stérile.
Elle est morte et n’a point vécu. Elle faisait semblant de vivre. De ses mains est tombé le livre Dans lequel elle n’a rien lu.
A M. VICTOR HUGO
Il faut, dans ce bas monde, aimer beaucoup de choses, Pour savoir, après tout, ce qu’on aime le mieux: Les bonbons, l’Océan, le jeu, l’azur des cieux, Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses.
Il faut fouler aux pieds des fleurs à peine écloses; Il faut beaucoup pleurer, dire beaucoup d’adieux. Puis le coeur s’aperçoit qu’il est devenu vieux, Et l’effet qui s’en va nous découvre les causes.
De ces biens passagers que l’on goûte à demi, Le meilleur qui nous reste est un ancien ami. On se brouille, on se fuit.—Qu’un hasard nous rassemble,
On s’approche, on sourit, la main touche la main, Et nous nous souvenons que nous marchions ensemble, Que l’âme est immortelle, et qu’hier c’est demain.
ADIEU, SUZON
CHANSON.
Adieu, Suzon, ma rose blonde, Qui m’as aimé pendant huit jours: Les plus courts plaisirs de ce monde Souvent font les meilleurs amours. Sais-je, au moment où je te quitte, Où m’entraîne mon astre errant? Je m’en vais pourtant, ma petite, Bien loin, bien vite, Toujours courant.
Paf ! C’est mon cheval qu’on apprête. Enfant, que ne puis-je en chemin Emporter ta mauvaise tête, Qui m’a tout embaumé la main! Tu souris, petite hypocrite, Comme la nymphe, en t’en fuyant. Je m’en vais pourtant, ma petite, Bien loin, bien vite, Tout en riant.
Que de tristesse et que de charmes, Tendre enfant, dans tes doux adieux! Tout m’enivre, jusqu’à tes larmes, Lorsque ton coeur est dans tes yeux. A vivre ton regard m’invite; Il me consolerait mourant. Je m’en vais pourtant, ma petite, Bien loin, bien vite, Tout en pleurant.
Que notre amour, si tu m’oublies, Suzon, dure encore un moment; Comme un bouquet de fleurs pâlies, Cache-le dans ton sein charmant! Adieu! le bonheur reste au gîte; Le souvenir part avec moi : Je l’emporterai, ma petite, Bien loin, bien vite, Toujours à toi.
THEOPHILE GAUTIER
VOYAGE
Il me faut du nouveau n’en fût-il plus au monde. JEAN DE LA FONTAINE.
Jam mens praetrepidans avet vagari, Jam laeti studio pedes vigescunt. CATULLE.
Au travers de la vitre blanche Le soleil rit, et sur les murs Traçant de grands angles, épanche Ses rayons splendides et purs: Par un si beau temps, à la ville Rester parmi la foule vile! Je veux voir des sites nouveaux: Postillons, sellez vos chevaux.
Au sein d’un nuage de poudre, Par un galop précipité, Aussi promptement que la foudre Comme il est doux d’être emporté! Le sable bruit sous la roue, Le vent autour de vous se joue; Je veux voir des sites nouveaux: Postillons, pressez vos chevaux.
Les arbres qui bordent la route Paraissent fuir rapidement, Leur forme obscure dont l’oeil doute Ne se dessine qu’un moment; Le ciel, tel qu’une banderole, Par-dessus les bois roule et vole; Je veux voir des sites nouveaux: Postillons, pressez vos chevaux.
Chaumières, fermes isolées, Vieux châteaux que flanque une tour, Monts arides, fraîches vallées, Forêts se suivent tour à tour; Parfois au milieu d’une brume, Un ruisseau dont la chute écume; Je veux voir des sites nouveaux: Postillons, pressez vos chevaux.
Puis, une hirondelle qui passe, Rasant la grève au sable d’or, Puis, semés dans un large espace, Les moutons d’un berger qui dort; De grandes perspectives bleues, Larges et longues de vingt lieues; Je veux voir des sites nouveaux: Postillons, pressez vos chevaux.
Une montagne: l’on enraye, Au bord du rapide penchant D’un mont dont la hauteur effraye: Les chevaux glissent en marchant, L’essieu grince, le pavé fume, Et la roue un instant s’allume; Je veux voir des sites nouveaux: Postillons, pressez vos chevaux.
La côte raide est descendue. Recouverte de sable fin, La route, à chaque instant perdue, S’étend comme un ruban sans fin. Que cette plaine est monotone! On dirait un matin d’automne; Je veux voir des sites nouveaux: Postillons, pressez vos chevaux.
Une ville d’un aspect sombre, Avec ses tours et ses clochers Qui montent dans les airs, sans nombre, Comme des mâts ou des rochers, Où mille lumières flamboient Au sein des ombres qui la noient; Je veux voir des sites nouveaux: Postillons, pressez vos chevaux.
Mais ils sont las, et leurs narines, Rouges de sang, soufflent du feu; L’écume inonde leurs poitrines, Il faut nous arrêter un peu. Halte! demain, plus vite encore, Aussitôt que poindra l’aurore, Postillons, pressez vos chevaux, Je veux voir des sites nouveaux.
TOMBÉE DU JOUR
Le jour tombait, une pâle nuée Du haut du ciel laissait nonchalamment, Dans l’eau du fleuve à peine remuée, Tremper les plis de son blanc vêtement.
La nuit parut, la nuit morne et sereine, Portant le deuil de son frère le jour, Et chaque étoile à son trône de reine, En habits d’or s’en vint faire sa cour.
On entendait pleurer les tourterelles, Et les enfants rêver dans leurs berceaux; C’était dans l’air comme un frôlement d’ailes, Comme le bruit d’invisibles oiseaux.
Le ciel parlait à voix basse à la terre; Comme au vieux temps ils parlaient en hébreu, Et répétaient un acte de mystère; Je n’y compris qu’un seul mot: c’était Dieu.
NOËL
Le ciel est noir, la terre est blanche; —Cloches, carillonnez gaîment!— Jésus est né;—la Vierge penche Sur lui son visage charmant.
Pas de courtines festonnées Pour préserver l’enfant du froid; Rien que les toiles d’araignées Qui pendent des poutres du toit.
Il tremble sur la paille fraîche, Ce cher petit enfant Jésus, Et pour réchauffer dans sa crèche L’âne et le boeuf soufflent dessus.
La neige au chaume coud ses franges, Mais sur le toit s’ouvre le ciel Et, tout en blanc, le choeur des anges Chante aux bergers: “Noël! Noël!”
FUMÉE
Là-bas, sous les arbres s’abrite Une chaumière au dos bossu; Le toit penche, le mur s’effrite, Le seuil de la porte est moussu.
La fenêtre, un volet la bouche; Mais du taudis, comme au temps froid La tiède baleine d’une bouche, La respiration se voit.
Un tire-bouchon de fumée, Tournant son mince filet bleu, De l’âme en ce bouge enfermée Porte des nouvelles à Dieu.
CHOC DE CAVALIERS
Hier il m’a semblé (sans doute j’étais ivre) Voir sur l’arche d’un pont un choc de cavaliers Tout cuirassés de fer, tout imbriqués de cuivre, Et caparaçonnés de harnois singuliers.
Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques, Des Méduses d’airain ouvraient leurs yeux hagards Dans leurs grands boucliers aux ornements fantasques, Et des noeuds de serpents écaillaient leurs brassards.
Par moment, du rebord de l’arcade géante, Un cavalier blessé perdant son point d’appui, Un cheval effaré tombait dans l’eau béante, Gueule de crocodile entr’ouverte sous lui.
C’était vous, mes désirs, c’était vous, mes pensées, Qui cherchiez à forcer le passage du pont, Et vos corps tout meurtris sous leurs armes faussées, Dorment ensevelis dans le gouffre profond.
LES COLOMBES
Sur le coteau, là-bas où sont les tombes, Un beau palmier, comme un panache vert, Dresse sa tête, où le soir les colombes Viennent nicher et se mettre à couvert.
Mais le matin elles quittent les branches: Comme un collier qui s’égrène, on les voit S’éparpiller dans l’air bleu, toutes blanches, Et se poser plus loin sur quelque toit.
Mon âme est l’arbre où tous les soirs, comme elles, De blancs essaims de folles visions Tombent des cieux, en palpitant des ailes, Pour s’envoler dés les premiers rayons.
LAMENTO
Ma belle amie est morte, Je pleurerai toujours; Sous la tombe elle emporte Mon âme et mes amours. Dans le ciel, sans m’attendre, Elle s’en retourna; L’ange qui l’emmena Ne voulut pas me prendre. Que mon sort est amer! Ah! sans amour, s’en aller sur la mer!
La blanche créature Est couchée au cercueil. Comme dans la nature Tout me paraît en deuil! La colombe oubliée Pleure et songe à l’absent; Mon âme pleure et sent Qu’elle est dépareillée. Que mon sort est amer! Ah! sans amour, s’en aller sur la mer!
Sur moi la nuit immense S’étend comme un linceul; Je chante ma romance Que le ciel entend seul. Ah! comme elle était belle Et comme je l’aimais! Je n’aimerai jamais Une femme autant qu’elle; Que mon sort est amer! Ah! sans amour, s’en aller sur la mer!
TRISTESSE
Avril est de retour. La première des roses, De ses lèvres mi-closes, Rit au premier beau jour; La terre bienheureuse S’ouvre et s’épanouit; Tout aime, tout jouit. Hélas! j’ai dans le coeur une tristesse affreuse.
Les buveurs en gaîté, Dans leurs chansons vermeilles, Célèbrent sous les treilles Le vin et la beauté; La musique joyeuse, Avec leur rire clair, S’éparpille dans l’air. Hélas! j’ai dans le coeur une tristesse affreuse.
En déshabillés blancs, Les jeunes demoiselles S’en vont sous les tonnelles Au bras de leurs galants; La lune langoureuse Argenté leurs baisers Longuement appuyés. Hélas! j’ai dans le coeur une tristesse affreuse.
Moi, je n’aime plus rien, Ni l’homme ni la femme, Ni mon corps, ni mon âme, Pas même mon vieux chien. Allez dire qu’on creuse, Sous le pâle gazon, Une fosse sans nom. Hélas! j’ai dans le coeur une tristesse affreuse.
LA CARAVANE
La caravane humaine au Sahara du monde, Par ce chemin des ans qui n’a pas de retour, S’en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour, Et buvant sur ses bras la sueur qui l’inonde.
Le grand lion rugit et la tempête gronde; A l’horizon fuyard, ni minaret, ni tour; La seule ombre qu’on ait, c’est l’ombre du vautour, Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.
L’on avance toujours, et voici que l’on voit Quelque chose de vert que l’on se montre au doigt: C’est un bois de cyprès, semé de blanches pierres.
Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps, Comme des oasis, a mis les cimetières: Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.
PLAINTIVE TOURTERELLE
Plaintive tourterelle, Qui roucoules toujours, Veux-tu prêter ton aile Pour servir mes amours?
Comme toi, pauvre amante, Bien loin de mon ramier, Je pleure et me lamente Sans pouvoir l’oublier.
Vole et que ton pied rosé Sur l’arbre ou sur la tour Jamais ne se repose, Car je languis d’amour.
Évite, ô ma colombe, La halte des palmiers Et tous les toits où tombe La neige des ramiers.
Va droit sur sa fenêtre, Près du palais du roi, Donne-lui cette lettre Et deux baisers pour moi.
Puis sur mon sein en flamme, Qui ne peut s’apaiser, Reviens, avec son âme, Reviens te reposer,
PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS
Tandis qu’à leurs oeuvres perverses Les hommes courent haletants, Mars qui rit, malgré les averses, Prépare en secret le printemps.
Pour les petites pâquerettes, Sournoisement lorsque tout dort, Il repasse des collerettes Et cisèle des boutons d’or.
Dans le verger et dans la vigne, Il s’en va, furtif perruquier, Avec une houppe de cygne, Poudrer à frimas l’amandier.
La nature au lit se repose; Lui, descend au jardin désert Et lace les boutons de rose Dans leur corset de velours vert.
Tout en composant des solfèges, Qu’aux merles il siffle à mi-voix, Il sème aux prés les perce-neiges Et les violettes aux bois.
Sur le cresson de la fontaine Où le cerf boit, l’oreille au guet, De sa main cachée il égrène Les grelots d’argent du muguet.
Sous l’herbe, pour que tu la cueilles, Il met la fraise au teint vermeil, Et te tresse un chapeau de feuilles Pour te garantir du soleil.
Puis, lorsque sa besogne est faite, Et que son règne va finir, Au seuil d’avril tournant la tête, Il dit: “Printemps, tu peux venir!”
L’AVEUGLE
Un aveugle au coin d’une borne, Hagard comme au jour un hibou, Sur son flageolet, d’un air morne, Tâtonne en se trompant de trou,
Et joue un ancien vaudeville Qu’il fausse imperturbablement; Son chien le conduit par la ville, Spectre diurne à l’oeil dormant.
Les jours sur lui passent sans luire; Sombre, il entend le monde obscur Et la vie invisible bruire Comme un torrent derrière un mur!
Dieu sait quelles chimères noires Hantent cet opaque cerveau! Et quels illisibles grimoires L’idée écrit en ce caveau!
Ainsi dans les puits de Venise, Un prisonnier à demi fou, Pendant sa nuit qui s’éternise, Grave des mots avec un clou.
Mais peut-être aux heures funèbres, Quand la mort souffle le flambeau, L’âme habituée aux ténèbres Y verra clair dans le tombeau!
LA SOURCE
Tout près du lac filtre une source, Entre deux pierres, dans un coin; Allègrement l’eau prend sa course Comme pour s’en aller bien loin.
Elle murmure: Oh! quelle joie! Sous la terre il faisait si noir! Maintenant ma rive verdoie, Le ciel se mire à mon miroir.
Les myosotis aux fleurs bleues Me disent : Ne m’oubliez pas! Les libellules de leurs queues M’égratignent dans leurs ébats:
A ma coupe l’oiseau s’abreuve; Qui sait?—Après quelques détours Peut-être deviendrai-je un fleuve Baignant vallons, rochers et tours.
Je broderai de mon écume Ponts de pierre, quais de granit, Emportant le steamer qui fume A l’Océan où tout finit.
Ainsi la jeune source jase, Formant cent projets d’avenir; Comme l’eau qui bout dans un vase, Son flot ne peut se contenir;
Mais le berceau touche à la tombe; Le géant futur meurt petit; Née à peine, la source tombe Dans le grand lac qui l’engloutit
LE MERLE
Un oiseau siffle dans les branches Et sautille gai, plein d’espoir, Sur les herbes, de givre blanches, En bottes jaunes, en frac noir.
C’est un merle, chanteur crédule, Ignorant du calendrier, Qui rêve soleil, et module L’hymne d’avril en février.
Pourtant il vente, il pleut à verse; L’Arve jaunit le Rhône bleu, Et le salon, tendu de perse, Tient tous ses hôtes près du feu.
Les monts sur l’épaule ont l’hermine, Comme des magistrats siégeant; Leur blanc tribunal examine Un cas d’hiver se prolongeant.
Lustrant son aile qu’il essuie, L’oiseau persiste en sa chanson, Malgré neige, brouillard et pluie, Il croit à la jeune saison.
Il gronde l’aube paresseuse De rester au lit si longtemps Et, gourmandant la fleur frileuse, Met en demeure le printemps.
Il voit le jour derrière l’ombre; Tel un croyant, dans le saint lieu, L’autel désert, sous la nef sombre, Avec sa foi voit toujours Dieu.
A la nature il se confie, Car son instinct pressent la loi. Qui rit de ta philosophie, Beau merle, est moins sage que toi!
L’ART
Oui, l’oeuvre sort plus belle D’une forme au travail Rebelle, Vers, marbre, onyx, émail.
Point de contraintes fausses! Mais que, pour marcher droit, Tu chausses, Muse, un cothurne étroit.
Fi du rhythme commode, Comme un soulier trop grand, Du mode Que tout pied quitte et prend!
Statuaire, repousse L’argile que pétrit Le pouce Quand flotte ailleurs l’esprit.
Lutte avec le carrare, Avec le paros dur Et rare, Gardiens du contour pur;
Emprunte à Syracuse Son bronze où fermement S’accuse Le trait fier et charmant;
D’une main délicate Poursuis dans un filon D’agate Le profil d’Apollon.
Peintre, fuis l’aquarelle, Et fixe la couleur Trop frêle Au four de l’émailleur.
Fais les sirènes bleues, Tordant de cent façons Leurs queues, Les monstres des blasons;
Dans son nimbe trilobé La Vierge et son Jésus, Le globe Avec la croix dessus.
Tout passe.—L’art robuste Seul a l’éternité. Le buste Survit à la cité.
Et la médaille austère Que trouve un laboureur Sous terre Révèle un empereur.
Les dieux eux-mêmes meurent. Mais les vers souverains Demeurent Plus forts que les airains.
Sculpte, lime, cisèle; Que ton rêve flottant Se scelle Dans le bloc résistant!
VICTOR DE LAPRADE
A UN GRAND ARBRE
L’esprit calme des dieux habite dans les plantes. Heureux est le grand arbre aux feuillages épais; Dans son corps large et sain la sève coule en paix, Mais le sang se consume en nos veines brûlantes.
A la croupe du mont tu sièges comme un roi; Sur ce trône abrité, je t’aime et je t’envie; Je voudrais échanger ton être avec ma vie, Et me dresser tranquille et sage comme toi.
Le vent n’effleure pas le sol où tu m’accueilles; L’orage y descendrait sans pouvoir t’ébranler; Sur tes plus hauts rameaux, que seuls on voit trembler, Comme une eau lente, à peine il fait gémir tes feuilles.
L’aube, un instant, les touche avec son doigt vermeil; Sur tes obscurs réseaux semant sa lueur blanche, La lune aux pieds d’argent descend de branche en branche, Et midi baigne en plein ton front dans le soleil.
L’éternelle Cybèle embrasse tes pieds fermes; Les secrets de son sein, tu les sens, tu les vois; Au commun réservoir en silence tu bois, Enlacé dans ces flancs où dorment tous les germes.
Salut, toi qu’en naissant l’homme aurait adoré! Notre âge, qui se rue aux luttes convulsives, Te voyant immobile, a douté que tu vives, Et ne reconnaît plus en toi d’hôte sacré,
Ah! moi je sens qu’une âme est là sous ton écorce: Tu n’as pas nos transports et nos désirs de feu, Mais tu rêves, profond et serein comme un dieu; Ton immobilité repose sur ta force.
Salut! Un charme agit et s’échange entre nous. Arbre, je suis peu fier de l’humaine nature; Un esprit revêtu d’écorce et de verdure Me semble aussi puissant que le nôtre, et plus doux.
Verse à flots sur mon front ton ombre qui m’apaise; Puisse mon sang dormir et mon corps s’affaisser; Que j’existe un moment sans vouloir ni penser: La volonté me trouble, et la raison me pèse.
Je souffre du désir, orage intérieur; Mais tu ne connais, toi, ni l’espoir, ni le doute, Et tu n’as su jamais ce que le plaisir coûte; Tu ne l’achètes pas au prix de la douleur.
Quand un beau jour commence et quand le mal fait trêve, Les promesses du ciel ne valent pas l’oubli; Dieu même ne peut rien sur le temps accompli; Nul songe n’est si doux qu’un long sommeil sans rêve.
Le chêne a le repos, l’homme a la liberté…. Que ne puis-je en ce lieu prendre avec toi racines! Obéir, sans penser, à des forces divines, C’est être dieu soi-même, et c’est ta volupté.
Verse, ah! verse dans moi tes fraîcheurs printanières, Les bruits mélodieux des essaims et des nids, Et le frissonnement des songes infinis; Pour ta sérénité je t’aime entre nos frères.
Si j’avais, comme toi, tout un mont pour soutien, Si mes deux pieds trempaient dans la source des choses, Si l’Aurore humectait mes cheveux de ses roses, Si mon coeur recélait toute la paix du tien;
Si j’étais un grand chêne avec ta sève pure, Pour tous, ainsi que toi, bon, riche, hospitalier, J’abriterais l’abeille et l’oiseau familier Qui sur ton front touffu répandent le murmure;
Mes feuilles verseraient l’oubli sacré du mal, Le sommeil, à mes pieds, monterait de la mousse Et là viendraient tous ceux que la cité repousse Écouter ce silence où parle l’idéal.
Nourri par la nature, au destin résignée, Des esprits qu’elle aspire et qui la font rêver, Sans trembler devant lui, comme sans le braver, Du bûcheron divin j’attendrais la cognée.
BÉATRIX
Gloire au coeur téméraire épris de l’impossible, Qui marche, dans l’amour, au sentier des douleurs, Et fuit tout vain plaisir au vulgaire accessible.
Heureux qui sur sa route, invité par les fleurs, Passe et n’écarte point leur feuillage ou leurs voiles, Et, vers l’azur lointain tournant ses yeux en pleurs,
Tend ses bras insensés pour cueillir les étoiles. Une beauté, cachée aux désirs trop humains, Sourit à ses regards, sur d’invisibles toiles;
Vers ses ambitions lui frayant des chemins, Un ange le soutient sur des brises propices; Les astres bien aimés s’approchent de ses mains;
Les lis du paradis lui prêtent leurs calices. Béatrix ouvre un monde à qui la prend pour soeur, A qui lutte et se dompte et souffre avec délices,
Et goûte à s’immoler sa plus chère douceur; Et, joyeux, s’élançant au delà du visible, De la porte du ciel s’approche en ravisseur. Gloire au coeur téméraire épris de l’impossible!
LE DROIT D’AINESSE
Te voilà fort et grand garçon, Tu vas entrer dans la jeunesse; Reçois ma dernière leçon: Apprends quel est ton droit d’aînesse.
Pour le connaître en sa rigueur Tu n’as pas besoin d’un gros livre; Ce droit est écrit dans ton coeur…. Ton coeur! c’est la loi qu’il faut suivre,
Afin de le comprendre mieux, Tu vas y lire avec ton père, Devant ces portraits des aïeux Qui nous aideront, je l’espère.
Ainsi que mon père l’a fait, Un brave aîné de notre race Se montre fier et satisfait En prenant la plus dure place.
A lui le travail, le danger, La lutte avec le sort contraire; A lui l’orgueil de protéger La grande soeur, le petit frère.
Son épargne est le fonds commun Où puiseront tous ceux qu’il aime; Il accroît la part de chacun De tout ce qu’il s’ôte à lui-même.
Il voit, au prix de ses efforts, Suivant les traces paternelles, Tous les frères savants et forts, Toutes les soeurs sages et belles.
C’est lui qui, dans chaque saison, Pourvoyeur de toutes les fêtes, Fait abonder dans la maison Les fleurs, les livres des poètes.
Il travaille, enfin, nuit et jour: Qu’importe! les autres jouissent. N’est-il pas le père à son tour? S’il vieillit, les enfants grandissent!
Du poste où le bon Dieu l’a mis Il ne s’écarte pas une heure; Il y fait tête aux ennemis, Il y mourra, s’il faut qu’il meure!
Quand le berger manque au troupeau, Absent, hélas! où mort peut-être, Tel, pour la brebis et l’agneau, Le bon chien meurt après son maître.
Ainsi, quand Dieu me reprendra, Tu sais, dans notre humble héritage, Tu sais le lot qui t’écherra Et qui te revient sans partage.
Nos chers petits seront heureux, Mais il faut qu’en toi je renaisse. Veiller, lutter, souffrir pour eux…. Voilà, mon fils, ton droit d’aînesse!
MME. L. ACKERMANN
L’HOMME
Jeté par le hasard sur un vieux globe infime, A l’abandon, perdu comme en un océan, Je surnage un moment et flotte à fleur d’abîme, Épave du néant.
Et pourtant, c’est à moi, quand sur des mers sans rives Un naufrage éternel semblait me menacer, Qu’une voix a crié du fond de l’Être: “Arrive! Je t’attends pour penser.”
L’Inconscience encor sur la nature entière Étendait tristement son voile épais et lourd. J’apparus; aussitôt à travers la matière L’Esprit se faisait jour.
Secouant ma torpeur et tout étonné d’être, J’ai surmonté mon trouble et mon premier émoi, Plongé dans le grand Tout, j’ai su m’y reconnaître; Je m’affirme et dis: “Moi!”
Bien que la chair impure encor m’assujettisse, Des aveugles instincts j’ai rompu le réseau; J’ai créé la Pudeur, j’ai conçu la Justice; Mon coeur fut leur berceau.
Seul je m’enquiers des fins et je remonte aux causes. A mes yeux l’univers n’est qu’un spectacle vain. Dussé-je m’abuser, au mirage des choses Je prête un sens divin.
Je défie à mon gré la mort et la souffrance. Nature impitoyable, en vain tu me démens, Je n’en crois que mes voeux, et fais de l’espérance Même avec mes tourments.
Pour combler le néant, ce gouffre vide et morne, S’il suffit d’aspirer un instant, me voilà! Fi de cet ici-bas! Tout m’y cerne et m’y borne; Il me faut l’au-delà!
Je veux de l’éternel, moi qui suis l’éphémère. Quand le réel me presse, impérieux, brutal, Pour refuge au besoin n’ai-je pas la chimère Qui s’appelle Idéal?
Je puis avec orgueil, au sein des nuits profondes, De l’éther étoile contempler la splendeur. Gardez votre infini, cieux lointains, vastes mondes, J’ai le mien dans mon coeur!
LECONTE DE LISLE
LES MONTREURS
Tel qu’un morne animal, meurtri, plein de poussière, La chaîne au cou, hurlant au chaud soleil d’été, Promène qui voudra son coeur ensanglanté Sur ton pavé cynique, ô plèbe carnassière!
Pour mettre un feu stérile en ton oeil hébété, Pour mendier ton rire ou ta pitié grossière, Déchire qui voudra la robe de lumière De la pudeur divine et de la volupté.
Dans mon orgueil muet, dans ma tombe sans gloire, Dussé-je m’engloutir pour l’éternité noire, Je ne te vendrai pas mon ivresse ou mon mal,
Je ne livrerai pas ma vie à tes huées, Je ne danserai pas sur ton tréteau banal Avec tes histrions et tes prostituées.
MIDI
Midi, roi des étés, épandu sur la plaine, Tombe en nappes d’argent des hauteurs du ciel bleu. Tout se tait. L’air flamboie et brûle sans haleine; La terre est assoupie en sa robe de feu.
L’étendue est immense, et les champs n’ont pas d’ombre Et la source est tarie où buvaient les troupeaux; La lointaine forêt, dont la lisière est sombre, Dort là-bas, immobile, en un pesant repos.
Seuls, les grands blés mûris, tels qu’une mer dorée Se déroulent au loin, dédaigneux du sommeil; Pacifiques enfants de la terre sacrée, Ils épuisent sans peur la coupe du soleil.
Parfois, comme un soupir de leur âme brûlante, Du sein des épis lourds qui murmurent entre eux, Une ondulation majestueuse et lente S’éveille, et va mourir à l’horizon poudreux.
Non loin, quelques boeufs blancs, couchés parmi les herbes. Bavent avec lenteur sur leurs fanons épais, Et suivent de leurs yeux languissants et superbes Le songe intérieur qu’ils n’achèvent jamais.
Homme, si, le coeur plein de joie ou d’amertume, Tu passais vers midi dans les champs radieux, Fuis! la nature est vide et le soleil consume: Rien n’est vivant ici, rien n’est triste ou joyeux.
Mais si, désabusé des larmes et du rire, Altéré de l’oubli de ce monde agité, Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire, Goûter une suprême et morne volupté,
Viens! Le soleil te parle en paroles sublimes; Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin; Et retourne à pas lents vers les cités infimes, Le coeur trempé sept fois dans le néant divin.
NOX
Sur la pente des monts les brises apaisées Inclinent au sommeil les arbres onduleux; L’oiseau silencieux s’endort dans les rosées, Et l’étoile a doré l’écume des flots bleus.
Au contour des ravins, sur les hauteurs sauvages, Une molle vapeur efface les chemins; La lune tristement baigne les noirs feuillages; L’oreille n’entend plus les murmures humains.
Mais sur le sable au loin chante la mer divine, Et des hautes forêts gémit la grande voix, Et l’air sonore, aux cieux que la nuit illumine, Porte le chant des mers et le soupir des bois.
Montez, saintes rumeurs, paroles surhumaines, Entretien lent et doux de la terre et du ciel! Montez, et demandez aux étoiles sereines S’il est pour les atteindre un chemin éternel.
O mers, ô bois songeurs, voix pieuses du monde, Vous m’avez répondu durant mes jours mauvais, Vous avez apaisé ma tristesse inféconde, Et dans mon coeur aussi vous chantez à jamais!
L’ECCLÉSIASTE
L’ecclésiaste a dit: Un chien vivant vaut mieux Qu’un lion mort. Hormi, certes, manger et boire, Tout n’est qu’ombre et fumée. Et le monde est très vieux, Et le néant de vivre emplit la tombe noire.
Par les antiques nuits, à la face des cieux, Du sommet de sa tour comme d’un promontoire, Dans le silence, au loin laissant planer ses yeux, Sombre, tel il songeait sur son siège d’ivoire.
Vieil amant du soleil, qui gémissais ainsi, L’irrévocable mort est un mensonge aussi. Heureux qui d’un seul bond s’engloutirait en elle.
Moi, toujours, à jamais, j’écoute, épouvanté, Dans l’ivresse et l’horreur de l’immortalité, Le long rugissement de la Vie éternelle.