Frère Wulf, Tome 03 : Le dernier Épouvanteur (French Edition)

Le Récit d'Alice

 

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CE PÉDANT D’ÉVÊQUE

 

Ce pédant d’évêque commençait à me taper sur les nerfs.

Comment aurait-il pu en être autrement ? Le temps et le chagrin avaient usé ma patience. J’avais eu une longue vie ; pas toujours une bonne vie, loin de là : j’étais née dans le clan Pendle, ma mère était la sorcière Lizzy l’Osseuse et je ne souhaite à personne d’être élevée par des sorcières.

Mais mon nom étant Alice Deane, je devais tirer de cette situation le meilleur parti possible. C’est ce que j’ai fait. J’ai même été la plus puissante sorcière du Comté. Ces jours sont derrière moi, désormais.

J’étais assise près de la porte, au fond de la chapelle, la tête baissée, le visage dissimulé par mon capuchon. Parmi les quelques personnes qui m’entouraient et priaient à genoux, deux ou trois étaient encore plus vieilles que moi.

L’évêque trônait sur une haute chaise, dos à l’autel, la mine arrogante, tout enflé de son importance. Il s’agitait contre le dossier de son siège de bois, aussi à l’aise qu’une grenouille dans une poêle à frire. Ce n’était pourtant pas à cause de la chaleur. On était à la fin de l’automne, les courants d’air glacés qui parcouraient la chapelle devaient s’insinuer sous sa soutane et lui geler les fesses. Cette idée me fit sourire.

Je n’avais pas souri depuis bien longtemps.

L’évêque se tenait là pour entendre les doléances des paroissiens. Il était de son devoir d’écouter son troupeau. Chaque semaine, il se rendait dans une église différente. Et son visage revêche disait assez combien cette tâche lui déplaisait. Il n’avait visiblement qu’une hâte : retourner au monastère de Kersal et s’attabler devant un copieux souper de venaison avant de se glisser dans un lit bien chaud.

J’étais là depuis presque une heure, et une dizaine de requérants avaient déjà imploré son aide. Chacun avait eu droit à la même réponse :

– Nous prierons pour vous.

Tous avaient parlé d’un gros problème qui se posait, d’un grave danger qui menaçait, et les prières n’y pourraient rien.

Telle était la raison de ma présence.

Soudain, la porte de la chapelle s’ouvrit violemment. Le bois gonflé par l’humidité racla les dalles mouillées, et deux hommes entrèrent. L’un d’eux était un moine que je ne connaissais pas ; il referma le battant derrière eux pour arrêter les courants d’air. Puis, sa soutane trempée collée à son corps maigre, il marcha à grands pas vers l’évêque. Un jeune fermier, très grand et les joues rougies, le suivait en trottinant.

Arrivé face à l’évêque, il voulut prendre la parole, mais le moine l’arrêta d’un geste et parla à sa place :

– Voici John Ashton, de la ferme Glover. Il a de petits enfants, Monseigneur, et le démon les a réclamés tous les trois ; il exige qu’ils soient livrés à la tour noire avant minuit. On les y emmène, à l’heure où je vous parle. John Ashton vous supplie d’intervenir.

Cette nouvelle me fit trembler. Si la chose était vraie, nous n’avions plus beaucoup de temps.

L’évêque ferma les yeux et joignit les mains comme pour prier, ainsi qu’il l’avait fait pour chacun des précédents solliciteurs.

Les enfants du fermier seraient traînés jusqu’à la tour noire par les gens du coin, trop contents de protéger leurs intérêts. Car, si l’ordre n’était pas exécuté, le démon furieux passerait sa colère la nuit même sur les fermes et les villages avoisinants. Il y aurait de nombreuses victimes.

Bien entendu, il ne s’agissait pas d’un démon – ce n’était que vocabulaire de prêtre –, mais d’une autre créature de l’obscur, tout aussi dangereuse.

John Ashton s’était agenouillé. Tête baissée, il attendait la réponse de l’évêque.

– Nous prierons pour vous, mon fils, déclara enfin celui-ci. Si Dieu le veut, nos prières seront entendues.

Malgré la richesse de l’Église et malgré ses acolytes armés – dont un groupe l’escortait –, le prélat était incapable de fournir une aide véritable. Je savais que si rien n’était fait, le monastère lui-même serait bientôt abandonné ; ce n’était qu’une question de jours. Salford devenait bien trop dangereux pour les moines. Cette créature extrêmement puissante terrorisait la région. Quand elle jetait son dévolu sur un lieu ou un individu, mieux valait se tenir hors de son chemin. Elle était friande de chair humaine, et son appétit ne faisait que grandir.

Le fermier, toujours agenouillé, se mit à sangloter. Le pauvre homme voyait déjà ses enfants morts.

Mais il ne me connaissait pas. Il ignorait qu’Alice Deane était assise dans la chapelle, à quelques pas derrière lui. Il ignorait que les choses étaient en train de changer et que Salford serait bientôt un endroit différent. Du moins, je l’espérais.

À cet instant, des coups violents furent frappés contre la porte. L’évêque fit signe au moine, qui redescendit l’allée centrale, tourna la poignée de métal et ouvrit de nouveau le lourd battant.

Un vieil homme pénétra dans la chapelle. Muni d’un bâton et d’un grand sac de cuir, il portait un long manteau à capuchon qui ne ressemblait pas à un habit de moine. Posant le sac à ses pieds, il repoussa sa capuche, révélant un visage émacié, une barbe blanche et une chevelure grise mal peignée.

L’angoisse me serra le cœur.

C’était Tom Ward.

 

Tom était épouvanteur. Il avait pour tâche de combattre les créatures de l’obscur – gobelins, fantômes, spectres et sorcières – et de protéger le Comté. En vérité, il ne menait plus ce combat depuis longtemps, ayant déjà bien du mal à garder un souffle de vie.

Il y avait urgence, c’est pourquoi Tom m’avait envoyée devant lui, tandis qu’il s’efforçait de terminer le voyage. Son visage était buriné par des années d’exposition aux éléments, son dos courbé, son corps maigre fragilisé par le grand âge. Cependant, ses yeux conservaient l’éclat de la jeunesse. Son regard aiguisé parcourut l’assemblée avant de se fixer sur l’évêque. Au lieu de s’approcher de l’autel, il resta près de la porte. Mais, quand il voulut parler, il se mit à tousser. Ses quintes me déchiraient et j’avais grand-peine à les supporter. L’évêque, qui s’impatientait, se tapotait nerveusement le genou. Enfin, Tom retrouva l’usage de la parole :

– La région est confrontée à un problème sérieux, une menace de l’obscur qui aurait dû être traitée depuis longtemps. Je suis ici pour vous aider.

Le pompeux personnage secoua la tête avec mépris :

– Rentre chez toi, vieil homme ! Le problème sera réglé par nos prières.

Ce fut au tour de Tom de secouer la tête.

– Vos prières n’y suffiront pas, déclara-t-il d’une voix qui avait retrouvé toute sa fermeté. C’est un travail d’épouvanteur.

Empourpré de colère, l’évêque bondit sur ses pieds. Comme s’il s’adressait à un tas d’immondices plutôt qu’à mon cher Tom, il cracha :

– Voilà vingt ans que j’aurais dû te jeter en prison, Épouvanteur !

Son double menton tremblant à chaque mot, il poursuivit :

– Après un bref procès, tu aurais été condamné au bûcher pour avoir fricoté avec l’obscur et usurpé le rôle légitime du clergé. Maintenant, nous entrons dans un nouvel âge de ténèbres. Le pouvoir de l’Enfer grandit, ses janissaires parcourent le pays, et ni les prêtres ni les épouvanteurs ne sauront les arrêter. Seules une prière incessante et la grâce de Dieu peuvent nous sauver. Alors, rentre chez toi, tant que tu en es encore capable !

Il y avait beaucoup de vrai dans les paroles de l’évêque. L’obscur avait gagné en puissance. Certains croyaient même que le Malin, que les prêtres appellent le Diable, s’apprêtait à reprendre le pouvoir.

La chose paraissait pourtant impensable. Bien des années auparavant, Tom avait joué un rôle important dans sa destruction. Mais un dieu ou une déesse n’est jamais totalement éradiqué. Il suffit que certains croient encore en eux pour qu’ils retrouvent lentement leurs forces. Le retour du Malin était peu probable, pas impossible.

On en avait vu des signes inquiétants. La première mise en garde nous était venue d’une sorcière morte, Grimalkin. Jadis la tueuse du clan Malkin, elle avait été tuée par Golgoth, le Seigneur de l’Hiver, l’un des Anciens Dieux. Mais Grimalkin était forte ; elle avait acquis suffisamment de pouvoir pour revenir occasionnellement sur la terre pendant les heures nocturnes. Elle le faisait de sa propre volonté, sans avoir besoin d’être convoquée.

Elle nous était souvent venue en aide, à Tom et à moi. Mais depuis qu’elle nous avait prévenus du retour du Malin, je n’avais plus eu aucun contact avec elle. Malgré toutes mes tentatives, elle ne répondait pas à mes appels ; je commençais à craindre que le Malin ne l’ait détruite. Elle avait été l’une de ses plus redoutables ennemies et lui avait fait beaucoup de mal dans le passé.

Tom Ward ne bougea ni ne répliqua. Il était encore à bout de souffle après son long voyage depuis Chipenden. Quittant mon banc, je m’approchai de lui. Mes souliers pointus claquèrent sur les dalles, et ce bruit me plut. Il me rappelait qui j’étais. Je repris ma place habituelle à gauche de Tom, tout contre sa hanche.

Je lui souris, et il me rendit mon sourire.

Puis, fixant ce pédant d’évêque, je repoussai mon capuchon pour qu’il voie mon visage. Je ne souriais plus. Il tenta de soutenir mon regard, mais fut forcé de baisser les yeux.

J’usai de ma magie, et toutes les flammes des chandelles vacillèrent et s’éteignirent, plongeant la chapelle dans le noir.

C’était un tour des plus faciles. Mais pour toute autre personne que Tom, c’était la chose la plus effrayante qu’elle eût jamais vue. Cris de panique et gémissements de terreur s’élevaient déjà alentour. Je ne laissai donc pas l’assistance dans l’obscurité trop longtemps. Je rallumai les chandelles une à une, et chaque flamme s’éleva en feulant comme un chat en colère.

Rappelez-vous, rappelez-vous bien ! Mon nom est Alice Deane. Et tant que j’aurai un souffle de vie, personne ne me marchera sur les pieds. Ni sur ceux de Tom.

– Je n’aime pas les prêtres, lançai-je à pleine voix. Et je déteste particulièrement les évêques stupides qui se croient plus importants qu’ils ne sont. Mais nous ne sommes pas ici pour discuter avec vous. Nous désirons parler à ce jeune homme, là, le père des trois enfants en danger.

Je pris alors le bras de Tom pour lui transmettre un peu de ma force. Le changement fut immédiat. Son dos se redressa, son visage s’anima, son sang courut plus vif dans ses veines. Il avait rajeuni de dix ans.

– John Ashton ! appela l’Épouvanteur d’une voix forte, qui rebondit en écho sur les murs de la chapelle. Si vous voulez aider vos enfants, suivez-nous…

Tom se retourna, ouvrit la porte. Et tous les deux, nous sortîmes dans l’obscurité. Avant que l’évêque ait eu le temps de le lui interdire, le jeune fermier bondit sur ses pieds et traversa la chapelle en courant pour s’élancer derrière nous.

 

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