Frère Wulf, Tome 03 : Le dernier Épouvanteur (French Edition)
27 - la Forteresse D'ossements
LA FORTERESSE D’OSSEMENTS
Je me posai sur l’herbe et pris aussitôt l’aspect du garçon que j’étais autrefois. Devant moi s’étendait une forêt de hauts arbres entourés d’épais buissons en fleurs comme au début du printemps. Ici, c’était toujours le printemps. Pan, en tant qu’Ancien Dieu, donnait à son domaine l’apparence de son choix.
Ma nervosité se mua très vite en peur. Le nom de Pan avait donné le mot panique, dû à cette impression de menace mortelle qui vous saisissait à son approche – du moins quand il apparaissait sous son aspect terrible. J’espérais être accueilli par le jeune et affable joueur de flûte.
Alors, sans doute écouterait-il ma requête. Me frayant un chemin à travers la végétation, je pénétrai dans le sous-bois et entendis bientôt un air de flûte. Cette mélodie envoûtante était telle que dans mon souvenir, quand Alice s’était agenouillée près du dieu, dans l’entremonde.
Je me laissai conduire par la musique, jusqu’à ce que j’arrive dans une clairière envahie de fougères. Pan se tenait au centre, entouré des animaux de la forêt.
Assis en tailleur, sous l’apparence d’un jeune garçon blond au teint clair, il soufflait dans sa flûte de roseau. Ses vêtements semblaient faits de feuilles, d’écorces, d’herbes et de joncs. Si son visage humain était plutôt rassurant, je n’arrivais pas à détacher mon regard des longues oreilles qui pointaient de sa chevelure emmêlée et des ongles verts de ses pieds nus, recourbés comme des griffes.
Une foule de créatures, lapins et lièvres, rats et souris, blaireaux, campagnols et musaraignes, se pressait autour de lui. Deux écureuils étaient perchés sur ses épaules, un brun et un gris. Et des centaines de papillons multicolores voletaient au-dessus de sa tête et se posaient sur ses cheveux. Un chat noir se frottait contre sa jambe, tandis que les branches, au-dessus de lui, ployaient tant elles portaient d’oiseaux. Toute cette assistance sylvestre restait immobile et silencieuse, fascinée par l’exquise musique.
Sans cesser de jouer, Pan désigna le sol d’un mouvement de menton. Je compris qu’il m’ordonnait de m’asseoir devant lui, mais je ne lus dans son regard qu’une indifférence vaguement dédaigneuse.
Je ne lui plaisais pas ? M’avait-il jugé au premier coup d’œil ?
Comment fonctionne l’esprit d’un dieu ? Bien que l’espèce humaine fasse partie de la nature sur laquelle il régnait, il ne semblait pas la tenir en haute estime. Ou peut-être était-ce inhérent à son caractère ?
En tant que dieu de la nature, il devait souhaiter voir toutes les formes de vie prospérer. Mais je le soupçonnais de ne guère s’inquiéter de chaque existence en particulier. La nature n’était-elle pas une grande consommatrice de vies destinées à mourir et se décomposer pour être remplacées par d’autres ? Aucune d’elles ne comptait vraiment pour lui, pas plus que celles des écureuils perchés sur ses épaules.
Ces pensées augmentaient mon anxiété. Comment allait-il réagir à mon intrusion ? Je restai donc assis à distance respectueuse, sous le charme de sa musique. Finalement, il cessa de jouer et posa sa flûte sur le sol. Pas une bête ne bougea, mais les oiseaux, au-dessus de sa tête, entamèrent des chansons mélodieuses, tel un chœur formé pour célébrer leur dieu.
– Tu es bien des créatures en une seule, me déclara Pan. Prends garde de ne pas en devenir trop et de te perdre toi-même.
Hrothgar agonisant m’avait mis en garde, lui aussi. Cette erreur avait entraîné sa propre destruction. À chaque nouvelle création d’un tendineux, j’ôtais une particule de mon âme pour lui donner vie. Combien de fois pourrais-je encore le faire avant d’être trop dispersé et d’oublier ma véritable identité ? Hrothgar n’avait pas su me donner une réponse claire. Ce n’était pas aussi simple que deux et deux font quatre. Du moins devais-je me soucier des autres plus que de moi-même. Être altruiste plutôt qu’égoïste. Pas si facile !
– Que viens-tu faire ici ? reprit Pan. Pourquoi es-tu entré dans mon domaine sans y être invité ? Que veux-tu de moi ?
– Pardonnez-moi mon intrusion, dis-je. Je suis venu sans autorisation parce que je souhaite vous parler, et que je n’ai pas trouvé d’autre moyen. Je n’ai rien à demander ; je suis seulement venu vous offrir mon aide pour devenir ce que vous devriez être…
– C’est-à-dire ?
– Le souverain de l’obscur.
Pan eut un sourire énigmatique. Je n’aurais su dire s’il était moqueur ou amical, ou si c’était un de ces faux sourires, l’inquiétant rictus annonciateur d’un coup bas.
Dans le silence qui suivit, le chat noir cessa de se frotter contre la jambe de Pan et s’avança vers moi. D’un geste machinal, je tendis la main pour le caresser. Il se mit aussitôt à ronronner.
– Et quel genre d’aide penses-tu m’apporter ? demanda Pan, les yeux fixés sur le petit animal.
– Avec Grimalkin, je tuerai le Malin.
Des papillons voletaient au-dessus de ma tête, à présent. L’un d’eux se posa sur mon épaule gauche.
– Belle parole ! Mais, même si tu pouvais la tenir, je préfère m’occuper de mes affaires. Vivre en harmonie avec ces créatures, les protéger, prendre soin d’elles, je n’en demande pas plus.
– La mort du Malin apporterait la paix, ce qui vous laisserait tout le temps de vous consacrer à ce qui compte le plus pour vous.
– Je ne souhaiterai jamais devenir le souverain de l’obscur. L’un arrive, un autre s’en va. Les choses vont et viennent. Même un dieu peut être détruit, cela a bien failli m’arriver récemment. J’ai combattu Golgoth, le Seigneur de l’Hiver. J’ai gagné d’une courte manche, et cette victoire m’a coûté cher. J’ai eu du mal à retrouver mes forces.
– Je suis désolé, dis-je, mais je devais vous le proposer. Nous tenterons de tuer le Malin, de toute façon.
– Je peux peut-être t’offrir quelque chose. Prends ceci !
Refermant fortement les doigts, il serra le poing, puis il tendit le bras vers moi. Je tendis la main à mon tour. Lorsqu’il relâcha ses doigts, une petite pluie de graines tomba dans ma paume ouverte.
– Voilà qui te sera utile, fit-il aimablement. Ces graines ont un pouvoir. Quand tu seras devant la citadelle du Malin, jette-les sur le seuil de la porte.
– Je vous remercie, mais je ne pourrai pas les emporter. Quand je change de forme, ce qui n’appartient pas au tulpa d’origine est perdu.
– Tes tulpas ont tous une bouche, non ? demanda-t-il.
Je hochai la tête.
– Eh bien, voilà ! Tâche seulement de ne pas les avaler, ce serait fâcheux. As-tu soif ?
– Oui, mais je ne dois consommer aucune substance venue de l’obscur, au risque de rester piégé ici.
Pan sourit, et un gobelet en bois apparut soudain dans sa main. Un liquide clair scintillait à l’intérieur.
Il me le tendit :
– Prends et bois jusqu’à la dernière goutte ! C’est de l’eau, et l’eau, c’est la vie. Bois, et sois empli d’une force nouvelle !
Je le remerciai d’un signe de tête et bus une gorgée. C’était froid et pur comme l’eau d’un torrent à la fonte des neiges. Je vidai le gobelet et le lui rendis.
– Va, maintenant ! m’ordonna-t-il.
Je m’inclinai, puis je regagnai la frontière de son domaine. Là, je mis les graines dans ma bouche. Elles avaient un goût amer. Je pris bien garde de ne pas en avaler une seule, terrifié à l’idée de rester dans l’obscur pour toujours. Puis, reprenant ma forme de loup ailé, je m’envolai pour rejoindre les deux orbes, qui attendaient mon retour.
Au cours de ce vol, je constatai que toute sensation de faiblesse s’était effacée ; je me sentais aussi fort qu’au moment où j’étais entré dans l’obscur. Pan m’avait vraiment fait deux cadeaux.
Nous retournâmes dans la grotte qui nous servait de refuge. Grimalkin nous y laissa un moment, Thorne et moi, et s’en alla seule. Elle ne donna aucune explication, et je ne lui en demandai pas.
Où le Malin se trouvait-il ? Pan avait évoqué une citadelle. J’interrogeai donc Thorne, tandis que nous étions assis côte à côte à l’entrée de la grotte, contemplant à nos pieds la ville des morts déprimés, baignée par la lumière sanglante de la lune.
– Il est dans la Forteresse d’Ossements, me révéla-t-elle. C’est le séjour de tous les souverains de l’obscur quand ils rassemblent leurs forces pour assurer leur suprématie. Comme il vient seulement de prendre le pouvoir, il s’y trouve certainement. Il y donne des festins pour obtenir le soutien des démons et d’autres divinités mineures.
– À quoi ressemble cette forteresse ?
La question fit sourire Thorne. Elle se rapprocha de moi, de sorte que nos épaules se touchèrent.
– Elle n’est pas faite d’ossements, comme tu pourrais le croire. C’est une construction en pierres noires, avec de hautes murailles et quantité de tours et de tourelles. Mais sa façade est presque entièrement recouverte de crânes ; bientôt, il y en aura jusqu’en haut, et il faudra en mettre aussi sur l’arrière et les côtés. On appelle cette façade le Mur de Crânes. C’est là que s’ouvre l’unique porte. Il faudra entrer par là pour attaquer le Malin.
Je doutai soudain de nos chances de succès.
– Alors, elle doit être bien gardée ?
– Pas du tout. Aucun souverain de l’obscur n’a jamais pensé qu’une attaque puisse être menée contre son repaire. Et le Malin n’a guère d’imagination – pas comme toi, Wulf ! Que quatre fous dans notre genre envisagent de passer la porte pour tenter de le tuer n’entre pas dans ses considérations. Il n’y aura pas le moindre garde.
– À t’entendre, ça paraît si facile, dis-je en riant.
Je la sentis soudain frissonner :
– Entrer sera facile. Le plus dur sera de nous frayer un chemin jusqu’au Malin. Il faudra alors trouver le moyen de le tuer. J’aime nous désigner, Grimalkin et moi, comme les tueuses de dieux. Ce n’est pas pure vantardise, car nous avons bel et bien tué deux déesses. Mais elles étaient seules. Ici, ce sera autrement difficile. Le Malin est plus fort qu’elles ne l’étaient, et des centaines de démons sont prêts à le défendre.
Grimalkin fut bientôt de retour avec des nouvelles fraîches. Un festin présidé par le Malin commençait à l’instant même, dans la vaste salle de banquet de la Forteresse d’Ossements. Il ne fallait pas attendre. Elle avait déjà prévenu le Flûtiste, qui s’apprêtait à nous rejoindre.
Nous allions attaquer.
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