Frères et sœurs
Chapitre 2. Modèles et fonctions de la fratrie
Modèles et fonctions de la fratrie chapitre 2
La famille est structurée par trois grands liens : le lien entre les parents en
tant que couple, le lien entre les parents en tant que parents, le lien entre les
frères et sœurs. Tout aussi puissante, la relation fraternelle réorganise
entièrement la vie psychique familiale. D’autant qu’elle possède une
particularité qui la rend unique : contrairement aux liens conjugaux et
parentaux, c’est une relation imposée qui peut devenir le plus beau cadeau
ou le plus lourd des fardeaux de la vie.
Influences et modèles
Administrativement, les frères et sœurs désignent des personnes ayant
des liens familiaux : enfants issus du même couple, ayant un seul parent en
commun ou unis par les liens de l’adoption. Dans ce cadre, une fratrie
existe parce qu’une communauté de parents est reconnue socialement.
Au-delà de l’administratif, la fratrie se définit surtout par la vie
communautaire menée dans le partage d’idées et de valeurs conjointes.
Dans cette communauté, chaque membre apporte ses qualités personnelles.
Elles ont un effet sur la communauté, et réciproquement la communauté a
un impact sur la personnalité de chacun. C’est cette vie communautaire qui
construit et structure le lien fraternel, sous le regard parental ou en dehors.
L’ambivalence
La relation fraternelle se définit également par les relations
interpersonnelles. Celles-ci sont sous le signe des sentiments de chacun vis-
à-vis des autres. Parmi ces sentiments, un des plus typiques est
l’ambivalence. Frères et sœurs s’aiment et se détestent, ils agissent
mutuellement comme des soutiens ou des alliés, des repères d’identification
ou des figures d’autorité et, régulièrement ou périodiquement, deviennent
les uns pour les autres des juges sévères, des critiques impitoyables ou des
objets de mépris.
L’amour et l’ambivalence façonnent la fratrie selon trois modèles.
La ressemblance ou l’identification
Frères et sœurs s’admirent et s’apprécient, et tentent de se prendre
mutuellement pour modèle. Ils cherchent à se ressembler, coûte que coûte.
Dans ce processus, les attitudes sont plus positives, la jalousie et la rivalité
par rapport à l’amour des parents diminuent.
Élisabeth et Émilie ont trois ans d’écart. Elles vont au même collège, suivent les mêmes
activités, fréquentent ensemble le même cercle d’amis, s’inquiètent l’une pour l’autre, se
conseillent mutuellement, tombent malades presque en même temps. Elles sont toutes deux très
proches de leur mère qu’elles entourent d’une présence assidue et d’une attention exigeante !
Cette paire fonctionne ainsi dans une complète identification, ce qui leur permet de bien
s’entendre et ainsi de conserver à égalité (imaginent-elles) l’amour de leur maman.
La dissemblance ou la dés-identification
En s’admirant ou en se détestant, frères et sœurs aspirent à la différence
et à l’unicité. Dans leur quête d’originalité, ils refusent toute similitude avec
la fratrie, consciemment ou inconsciemment. L’ambivalence est intense, la
jalousie également. Ce processus se révèle particulièrement fort à
l’adolescence, où chacun est confronté au tumultueux travail de
construction de soi.
Lili et Lila sont en seconde. L’une est vintage et se donne un air rétro. L’autre ne porte que du
noir et arbore un look gothique. Elles se critiquent mutuellement de manière systématique,
contestent leurs opinions réciproques et refusent catégoriquement tout type d’activité commune. Et
pourtant, il arrive parfois, lorsqu’elles sont seules à la maison, qu’elles « s’incrustent », pour de
petits moments, l’une dans la chambre de l’autre, afin d’échanger des « potins constructifs »,
comme elles disent, et des éclats de rire comme avant !
Ces deux sœurs, bien qu’ayant un réel intérêt l’une pour l’autre,
accentuent leur singularité en grandissant. Dissemblables à tout point de
vue, elles poussent ainsi leurs parents à s’ajuster à leurs différences, à
répondre à leur besoin d’exclusivité et à composer avec leur originalité. Se
singulariser complètement leur permet de canaliser leur vive jalousie l’une
de l’autre. Et si elles se rencontrent vraiment, ce ne peut être qu’en
l’absence des parents qui, s’ils les voyaient proches, se diraient qu’elles ne
sont pas si différentes au fond.
L’indifférence
Pour des raisons extérieures, du fait de l’environnement familial, ou de la
personnalité de chacun, il arrive que le lien fraternel ne se construise
jamais. Dans ce schéma, le fonctionnement de l’autre et ses effets sur soi
sont profondément inintéressants ou tout simplement inexistants.
Ludovic et Kenza ont deux ans d’écart. Ils ne se parlent pas à la maison, ils ne se saluent pas en
arrivant, ils ne rebondissent pas, à table, sur les histoires de l’autre : en somme, ils n’existent pas
l’un pour l’autre. Deux étrangers sous un même toit. Leurs amis comblent tous leurs besoins
relationnels.
Le lien fraternel est totalement nié. Le frère et la sœur se perçoivent
comme des enfants uniques. C’est très difficile à vivre pour leurs parents.
Ils essayent par tous les moyens de faire naître un intérêt mutuel, en
racontant à l’un ce que fait l’autre, en proposant des activités communes, en
vantant les mérites de l’un à l’autre, mais rien n’y fait. Ludovic et Kenza
restent, l’un envers l’autre, distants, polis lorsque la nécessité du contact ne
peut être évitée, et terriblement froids. Leurs parents ne baissent pas les bras
et continuent à faire en sorte que le lien se noue entre eux, tout en regrettant amèrement cette situation, d’autant plus déroutante pour eux qu’ils n’ont
rien connu de tel dans leur propre histoire.
Lorsque tout se passe bien, la relation fraternelle s’inscrit principalement
dans l’un des deux premiers modèles, tout en subissant dans les relations, à
certaines périodes – plutôt au moment des transitions –, des oscillations
d’intensité, déterminées par la prédominance de l’amour ou de
l’ambivalence.
Le cadre de la relation fraternelle
Que ce soit l’un ou l’autre de ces modèles qui domine tient à la
personnalité des uns et des autres, mais aussi à des facteurs extérieurs tels
que :
• Le caractère singulier de toute fratrie : chaque fratrie est unique par sa
taille, la succession des naissances, le rang occupé par chacun des enfants,
l’écart d’âge entre eux, et par la répartition des sexes. Cinq enfants ayant les
mêmes parents ou cinq enfants d’une famille recomposée ne forment pas
une fratrie équivalente, même à âge et sexe identiques !
• Le contexte culturel : si la complexité de la relation fraternelle est une
donnée universelle, ses modalités d’expression diffèrent d’une culture à
l’autre, avec des effets non seulement sur le développement de l’enfant mais
aussi sur sa relation au monde social, et donc… à ses frères et sœurs !
• La relation des parents à leurs propres frères et sœurs : ce facteur est
des plus importants, car il influence grandement les pratiques éducatives
des parents tout comme leur position vis-à-vis de leurs enfants. Les
expériences du passé, bonnes ou moins bonnes, agissent dans le présent et
déterminent souvent le futur. La toute première empreinte sur la
personnalité est celle de la famille. Chaque enfant est formé par sa relation
à ses parents et à sa fratrie : il apprend par l’observation, ou par l’expérience personnelle, comment se situer et tisser des liens avec eux.
Plus encore, il développe une sensibilité particulière à la qualité de ces
liens. Petit, il pense que ce qu’il voit et vit dans sa famille est une règle
générale, que c’est comme ça chez tout le monde. Adulte, les habitudes
prises dans l’enfance seront difficiles à modifier. Et puis, l’inconscient s’en
mêle. Une fois devenu parent, il souhaitera que sa progéniture ait le même
type de relation fraternelle que celle qu’il a connue si celle-ci s’est révélée
positive et structurante. Celui qui a souffert dans son enfance de rapports
fraternels pénibles ou blessants fera l’impossible pour tenter d’instaurer une
relation fraternelle saine, sereine et satisfaisante entre ses enfants, espérant
ainsi qu’ils connaissent ce dont il a rudement manqué petit. Mais on
n’efface pas si simplement les peines de son enfance. Consciemment, il se
le dit régulièrement ; intellectuellement, il y croit sincèrement. Mais,
inconsciemment, sur le terrain, affectivement, il met en œuvre tout le
contraire : il prend parti pour les uns contre les autres, accorde plus
d’attention à l’un qu’aux autres, critique la jalousie qui s’installe mais laisse
faire ; en un mot, il reproduit, sans s’en apercevoir, un schéma familier,
éprouvé douloureusement dans sa propre enfance.
Fonctions de la fratrie
Par le même processus que dans leurs relations avec leurs parents, les
frères et sœurs se socialisent et construisent leur identité dans leurs
interactions quotidiennes où se mêlent l’amour et la jalousie, la confiance et
la méfiance. Dans cet espace particulier qui est le leur, ce sas entre le
monde des parents et l’univers extérieur, et par l’ambivalence, ils
apprennent, au contact les uns des autres, les relations intimes et sociales.
Le rôle dans leur socialisation réciproque
Le fait de vivre ensemble laisse, dans le psychisme, une trace qui prend
peu à peu sens pour chacun. La vie en commun, dans le quotidien
régulièrement réinventé par les frères et les sœurs, s’aménage pour
accomplir, tout le long de la vie, trois grandes fonctions :
– une fonction d’attachement, de sécurisation et de ressource ;
– l’apprentissage des rôles sociaux dans la relation à autrui ;
– la suppléance parentale, en cas de difficulté ou d’absence.
La fonction d’attachement
La théorie de l’attachement
La théorie de l’attachement décrit le lien primordial qui s’établit, dès la
naissance et par le biais des émotions, entre le jeune enfant et les figures
significatives de son environnement, en particulier la mère. Ce lien
représente la pierre angulaire des expériences affectives ultérieures et
constitue le fondement du développement de l’enfant. Considéré par les
psychologues comme un des principaux facteurs de structuration de la
personnalité de l’enfant, il s’élargit, au long de la vie, de la mère vers les
autres membres de la famille, vers d’autres personnages familiers et vers
des personnes étrangères.
L’attachement est un besoin inné, indépendant des autres besoins
psychologiques de l’enfant, qui se traduit par une recherche active de
proximité avec une figure significative de l’entourage qui vise le maintien
de la sécurité affective – appelée base de sécurité – dont a naturellement
besoin l’enfant pour son ouverture vers le monde extérieur. Ce
comportement a donc une double fonction de protection et de socialisation.
L’enfant recherche le contact, avec sa mère, par exemple, afin d’être rassuré
et réconforté – en particulier lorsqu’il se sent anxieux, insécure ou lorsqu’il
est malade. Lorsqu’il se sent en sécurité, il devient curieux, téméraire et
joueur, se montre désireux de rencontrer d’autres personnes, comme, dans une même famille, les enfants plus âgés avec qui il a l’habitude de jouer.
L’exploration de l’environnement est possible parce que l’enfant est en
sécurité.
Prenons l’exemple d’un enfant de 10 mois, seul dans un environnement
nouveau (comme une chambre inconnue), nous verrons que celui-ci
commence par chercher activement sa mère (ou une autre personne
significative) du regard et en bougeant. S’il ne la trouve pas, il peut se
mettre à pleurer, manifestant ainsi son anxiété face à son absence. Au retour
de la mère ou de la personne significative, il s’apaise et, après un petit
temps, la quitte pour s’aventurer à la découverte de l’inconnu. Cette
observation montre clairement comment la sécurité encourage
l’exploration. C’est un bon indicateur de la qualité des liens tissés par
l’enfant : dans le cadre d’un développement harmonieux, l’équilibre se fait
entre stimulation et apaisement.
Les figures d’attachement
Dans la famille, la première figure d’attachement est la mère. Mais le
père peut être considéré au même titre, avec une fonction quelque peu
différente puisqu’il sert de pont entre l’univers familial et le monde
extérieur. Les mères sont plus enclines à rassurer, les pères à stimuler et à
encourager l’exploration, donc l’éloignement (par exemple dans les jeux
physiques avec leurs enfants).
De même, la fratrie joue un rôle fondamental dans l’autonomisation de
l’enfant et dans son mouvement d’ouverture au monde. S’il est en danger
ou vit une situation stressante, il se tourne vers ses frères et sœurs pour être
rassuré. Et, lorsque c’est fait, il les utilise comme base de sécurité afin de
prospecter activement son environnement. Les aînés, notamment, sont des
figures puissantes d’attachement, en ce sens où, pour la majorité des
enfants, ils offrent un solide soutien affectif par des comportements d’aide
et de réconfort. Les frères aînés utilisent des stratégies de réassurance qui se rapprochent de celles du père, incitant activement les plus jeunes à explorer
le monde environnant. Les grandes sœurs s’inspirent, elles, davantage des
stratégies maternelles. Dans cette interaction, les puînés utilisent donc leurs
aînés de la même façon que leurs parents.
Simon fête son anniversaire : il a 3 ans. Son frère Nathan n’a que 8 mois, mais, en tant que
membre à part entière de la famille, il participe à l’événement. Maman lui a préparé une couverture
dans le salon, avec, dessus, son doudou et ses jouets, pour qu’il puisse, de sa place, suivre
l’ensemble des festivités.
Dix enfants joyeux arrivent à l’heure dite, et en cinq minutes, le salon ressemble à un beau
champ de bataille ! Inquiété par cette agitation inhabituelle, Nathan se met à pleurer. Maman n’est
pas là. Quelques minutes plus tard, il commence à chercher Simon des yeux et à le suivre à quatre
pattes. Partout ! Quand Simon s’en aperçoit, il laisse faire. Il le protège même parfois des
galopades de ses copains : « Eh ! faites attention à Nathan, il est petit, ne lui marchez pas dessus ! »
Quand Simon mange ses bonbons, Nathan réclame son biberon ; quand Simon sort du salon,
Nathan le piste à la trace ; quand Simon s’approche de ses copains, Nathan est tout de suite présent
entre eux !
Au cours de cette fête, Nathan devient l’ombre de Simon, car ainsi rassuré et sécurisé par la
présence de son grand frère, même en l’absence de sa mère, il peut s’aventurer, avec tout le monde,
à la découverte de ce que signifie fêter son anniversaire.
Cette saynète bien connue de la vie quotidienne des frères et sœurs
témoigne clairement de l’existence de l’attachement fraternel et de sa
manifestation au jour le jour. Il s’agit d’un processus normal qui, dans le
cadre du développement, aide à la régulation émotionnelle et sociale de
l’enfant, diminue le risque de dysfonctionnements ultérieurs et prévient, en
partie, les éventuels comportements agressifs, anxieux ou dépressifs. Le
choix amoureux pourra aussi être lié au souvenir de l’attachement fraternel.
La fonction d’apprentissage des rôles sociaux
L’individualité s’acquiert par un processus progressif de différenciation
et de singularisation. D’abord d’avec les parents, puis d’avec la fratrie.
Dans ce processus, frères et sœurs ont une influence primordiale, non
seulement sur l’émergence de la personnalité et la construction identitaire
de l’enfant, mais aussi sur ses rapports avec le monde extérieur. Leur présence, par un mouvement continu d’affiliation et de différenciation,
permet un lien moins fusionnel aux parents et une conception plus nuancée
de l’autre.
Qu’est-ce que l’identité ?
Le terme d’identité désigne et permet d’analyser la relation indissociable
qu’entretient l’humain, avec lui-même (soi), d’une part, avec son
environnement (les autres), d’autre part, dans les trois dimensions
constitutives, indispensables, en même temps, de la relation à soi-même et
la relation à autrui. Ce sont :
– la permanence du caractère à travers le temps, encore appelée stabilité,
qui permet à l’humain de se reconnaître au cours de sa vie et d’acquérir une
conscience de soi ;
– l’unicité du caractère, qui fait que les êtres humains sont différents les
uns des autres dans leurs personnalités et leurs comportements, tout en
gardant des éléments communs ;
– l’unité de l’être : pensées, émotions et comportements interagissent et
s’influencent pour aboutir à un tout qui détermine une spécificité de
caractère.
Comment s’élabore-t-elle ?
La construction identitaire démarre dès les premiers jours de vie. Elle
s’appuie sur la base émotionnelle existante et, entre autres, sur le partage
(qui, à terme, fait obstacle aux sentiments de toute-puissance de l’enfant
roi). Être profondément social, l’enfant communique très tôt avec son
environnement. Il se montre sensible aux réactions des personnages
significatifs qui l’entourent, et répond à leurs sollicitations par des gestes,
des attitudes. Il entre ainsi dans une dynamique de socialisation et avec elle
dans le processus d’individualisation identitaire.
À ce stade, on conçoit aisément le rôle primordial que joue la fratrie. Ses
attitudes et ses invitations (douces ou offensives) modèlent les relations
avec le petit et en font la qualité. Les grands contrôlent les jeux et
l’utilisation des jouets, agissant comme modèles. Les plus petits sont très
attentifs aux faits et gestes de leurs aînés et se comportent de manière à
favoriser le maintien du lien et des interactions : ils incitent ainsi les plus
grands à poursuivre et à augmenter l’intensité du jeu, en se montrant,
généralement, très bon public. Le processus se poursuit ainsi en
s’enrichissant au fil du développement.
Le rôle majeur de l’imitation
Avant 3 ans, l’enfant a déjà une capacité d’empathie qui lui permet de
ressentir les sentiments de l’autre et de lui attribuer ses propres sentiments.
L’empathie, c’est le processus par lequel l’être humain comprend ses états
mentaux (croyances, désirs, intentions) et ceux d’autrui, dans le but de
prédire les actions futures.
Nécessaire à la communication interpersonnelle, elle promeut d’emblée
l’« accordage des affects », tout comme des instruments de musique
s’accordent. Dans le deuxième semestre de vie apparaît l’imitation
affective, qui devient une sorte de prélangage. Grâce à celle-ci, l’enfant
commence à s’inscrire volontairement dans la réciprocité, qui entraîne en
retour celle de l’imitation et de l’identification, socles de la construction
identitaire, et ainsi de suite.
L’imitation joue un rôle majeur dans le développement de la subjectivité
et de la communication sociale. Elle est une étape nécessaire dans le
développement émotionnel, notamment de l’empathie, car elle ouvre
l’accès à la connaissance d’autrui, à ses émotions et à ses intentions. La
conscience de ses propres états émotionnels naît du jeu de miroirs
émotionnels entre parents et enfants, entre frères et sœurs, et l’imitation est
un processus direct et immédiat de communication entre pairs, qui propose l’expérience d’une relation interpersonnelle. Elle ne cesse d’alimenter
l’échange : les protagonistes, en s’ajustant les uns aux autres, parviennent à
modifier leur comportement. Par exemple, un grand frère rit quand son petit
frère sourit, et celui-ci, par mimétisme, éclate de rire.
Imiter quelqu’un n’est pas seulement une répétition à l’identique de sa
posture, c’est aussi un travail personnel de remaniement de l’expérience,
dans lequel un peu de soi est insufflé. Ainsi, lorsque l’enfant imite son frère
ou sa sœur, c’est un peu pour se percevoir lui-même et se répondre à lui-
même. Puis, il s’intéresse à l’autre. Lorsque sa réaction ravit l’autre, cette
partie de soi qu’il a perçue l’enchante, ce qui le fait se tourner à nouveau
vers l’autre. En même temps l’enfant construit une barrière étanche entre lui
et son frère ou sa sœur, ce qui est une base nécessaire à leurs échanges.
L’individuation
L’enfant imite l’autre afin de maîtriser le réel. En structurant ainsi ses
attitudes et ses aspirations, il peut, petit à petit, se différencier d’autrui.
Enrichie par l’intelligence et le langage, l’imitation cède le pas à
l’identification qui, par sa fonction développementale, fait réellement
aboutir la tendance à la séparation et à l’individuation.
Dans leurs jeux, frères et sœurs se contemplent symboliquement les uns
dans les autres, tout en distinguant leurs différences. Cette expérience
ludique, dans laquelle l’échange rime avec transformation mutuelle,
témoigne de la place de l’autre dans la construction de la personnalité. C’est
ainsi que, peu à peu, l’enfant acquiert la conscience qu’il est agent de ses
propres actions. Il teste les croyances et les désirs d’autrui, qu’il va
progressivement affiner et rectifier.
La conquête de l’identité
Deux fillettes de 4 et 6 ans sont toujours habillées à l’identique. Même motif sur la robe ou la
salopette, même couleur de chaussettes, même petit gilet, etc. Craignant qu’elles peinent à trouver
leur individualité, on demande à la maman quelle est l’origine de ce désir qui la pousse à les parer
en permanence de la même façon. Étonnée, celle-ci se défend : « Il ne s’agit pas de mon désir, mais
du leur ! Dès que l’une a quelque chose, l’autre veut exactement la même chose ! Et sans
discussion possible ! »
On demande aux fillettes si elles ne sont pas embêtées par leurs tenues toujours semblables, qui
risquent de les faire prendre l’une pour l’autre : « Non ! répondent-elles de concert. Nous, on aime
bien, parce qu’on est sœurs. Et puis, on n’est pas pareilles puisque nos bracelets sont différents et
nos chouchous (dans les cheveux) aussi. »
Cette petite vignette est une expression, parmi d’autres, de
l’identification au quotidien. Pareilles en tant que sœurs d’une même
famille, ces deux petites filles sont différentes dans les détails de leurs
préférences personnelles. Leur choix vestimentaire traduit leur manière
d’intérioriser leur individualité l’une par rapport à l’autre, étape
indispensable pour se sentir sujet unique.
En grandissant, à partir de 2 ans (acquisition du langage), le processus
d’identification se diversifie par l’introduction de la comparaison à autrui.
À partir de ce moment, l’enfant construit son estime de soi en se
définissant, de manière subjective, en positif ou en négatif, par rapport à
l’image que lui renvoie son frère ou sa sœur.
Stéphanie et Jérémie jouent ensemble. Stéphanie est la « meneuse », bien qu’elle soit la cadette.
Bon public, Jérémie suit, rit, encourage et profite, en se délectant, des initiatives de sa sœur, qui,
incitée par ses réactions, devient plus créative et audacieuse. Ce qui engage Jérémie à montrer
encore plus de soutien, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’ils s’épuisent tous deux (ce qui en principe,
dans ce type de jeu, n’arrive pratiquement jamais !).
Dans leur séquence de jeu, frère et sœur sont à la place qu’ils se sont
attribuée spontanément, chacun coopère avec l’autre et le valorise. Malgré
la différence de posture, par leur interaction, ils s’adressent des messages
positifs qui les renforcent non seulement dans leur relation, mais aussi dans
une façon d’être personnelle, confortable (en accord avec leurs dispositions
naturelles) et affirmée (dans ce que chacun apporte de positif à l’autre).
Vingt ans plus tard, Stéphanie sera toujours la meneuse, décidera, inventera,
organisera, discutera et amusera. Vingt ans plus tard, Jérémie écoutera, approuvera, conseillera, soutiendra et rassurera. Vingt ans plus tard, frère et
sœur seront bien dans leur vie. L’estime réciproque qu’ils auront construite
enfants le leur permettra !
Kevin, 25 ans : « Ce jeu vidéo est arrivé dans ma vie à un moment où je me cherchais, où je
cherchais ma place dans la famille, auprès de mes amis, au collège. J’ai commencé à y jouer car
mon grand frère y jouait également et, dans ce temps-là, mon modèle à suivre, mon idéal était lui
plus que mon père. Je jouais au foot car mon frère y jouait, je m’habillais comme lui, etc. Il a trois
ans de plus que moi et il représentait ce que je voulais être plus tard.
Trois ans après, au cours des années lycée, ça ne m’intéressait plus. J’avais peur de le décevoir
et, un jour, je lui en ai parlé. Ce qu’il m’a dit m’a fait rire : il m’a dit que c’était normal, puisque
“lui, c’est lui et moi, c’est moi”, et que, petit, il faisait tout comme papa, lisait L’Équipe, posait son
cartable dans l’entrée, demandait à maman quoi de neuf ?… Il m’a encouragé à être moi-même et à
suivre mon chemin, car lui restera toujours mon frère et moi “son petit sien” ! »
Jolie histoire qui parle encore d’identification et d’individuation ! Elle est
intéressante en cela qu’elle montre comment, pour trouver son soi, l’enfant
doit partir d’un modèle général, extérieur à lui-même. Pour l’explorer, le
soumettre à l’épreuve de ses choix et de ses intérêts ; pour mesurer si ce
qu’il lui propose lui convient vraiment, et pour, et c’est essentiel, le
transformer, ensuite, à sa façon par son intelligence, son ressenti et sa
propre expérience. Et dans cette aventure, frères et sœurs sont des héros
parfaits, présents, à disposition (malgré eux) et suffisamment complexes
pour éviter l’ennui !
La fonction de suppléance parentale
Cette fonction s’établit à tout âge. En cas d’indisponibilité parentale,
frères et sœurs prennent le relais et deviennent les artisans de leur avenir
commun. Ils agissent les uns envers les autres comme des substituts
parentaux, en s’offrant réciproquement la réassurance, la permanence et la
stabilité qui préservent l’union familiale et le sentiment d’appartenance à
ses propres racines.
Dans ces situations, la fratrie qui vit ensemble dans un lieu commun voit
le désespoir de chacun, partiellement réduit par les interactions entre eux 1. Les rôles qu’ils s’attribuent dans l’adversité s’établissent en fonction de leur
personnalité et de leurs capacités d’adaptation.
Les cadets utilisent le grand frère ou la grande sœur comme ressource en
cas de difficulté. L’aîné se place, ainsi, en cas de défaillance parentale, dans
un rôle protecteur vis-à-vis des petits, même si la différence d’âge est
minime. Cet enfant sera alors préoccupé par la nécessité de faire face à la
réalité, notamment à l’organisation quotidienne de la vie familiale, au
détriment (souvent) de sa propre vie. Et dans ces situations, les sœurs aînées
ont une extraordinaire capacité à maintenir les liens familiaux 2.
Notes
1. Ainsworth M.D.S., « Attachment and other affectional bonds across the life cycle », in Parkes
C.M., Stevenson-Hinde J. et Marris P. (dir.), Attachment across the Life Cycle, New York, Routledge, 1991, p. 33-51.
2. Voir infra, p. 179.
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