Galipettes

Félix Galipaux · Chapitre 24 sur 39

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Lamentations de Boieldieu

 

A Emile BOUCHER.

 

J'étais, l'autre jour, à Rouen, pour les fêtes de Corneille, et, passant au pied de la statue de Boieldieu, voici ce que j'entendis murmurer au grand compositeur:

Corneille! Corneille!! Corneille!!!

 

Eh bien, nous ne l'oublierons pas

 

Ce nom qui nous corne à l'oreille

 

Depuis huit jours. Vrai, j'en suis las!

 

Les Rouennais ont plein la bouche

 

De celui qu'ils nomment leur dieu,

 

Mais moi, l'on me trouve très mouche

Et pourtant je suis Boieldieu.

 

 

Qu'a-t-il donc fait ce si grand homme?

 

Le Cid, Horace et puis Cinna....

 

Eh bien, moi, je pense qu'en somme,

 

Mon œuvre est plus pschutteuse, na.

 

Je sais bien qu'il a fait Dom Sanche,

 

Le Menteur, ça c'est un peu mieux,

 

Mais, moi, j'ai fait la Dame Blanche

 

Et puis quoi, je suis Boieldieu.

 

Pour lui, seul, la ville est en fête;

C'est pour lui que sont accourus

 

Ministres, députés en quête

 

De placer leur speech très diffus.

 

Académiciens (folie!)

 

Bref, on est venu de tout lieu....

 

Et pendant ce temps on m'oublie

 

Moi, le seul, le grand Boieldieu.

 

Que de stances ont été lues!

 

Combien de poèmes divers!

 

Et Bornier qui, dans ses «statues»

 

Oublia de me mettre en vers!

Il chanta Jeanne d'Arc, Corneille!

 

Napoléon premier ... tudieu!

 

C'est une insulte sans pareille

 

De lâcher ainsi Boieldieu!

 

C'est pour lui seul, ces oriflammes,

 

Ces étendards et ces drapeaux,

 

Pour lui seul, les petites femmes

 

Ont arboré de grands chapeaux,

 

Pour lui, la plus belle toilette,

 

Pour lui regards troublants ... pardieu!

 

Mettre ton nom seul en vedette,

C'est bien vexant pour Boieldieu.

 

 

Mais bah, pourquoi tout ce tapage

 

Je préfère mon sort au tien,

 

Tous ces gens avec leur ramage

 

T'embêtent et tu ne dis rien.

 

Moi, du moins, Pierre, je n'avale

 

Pas de discours fastidieux,

 

Et si ce n'était la rafale[1]

 

Je rirais, foi de Boieldieu.

[1]

Il avait fait un temps atroce.