Gerfaut
Chapitre IX
Lettre C illustrée
CERTAINES femmes sont semblables à cet héroïque curé Mérino, à qui suffit, dit-on, une heure de sommeil. Un organisme, souple, irritable, nerveux, leur donne une puissance de veille interdite à la plupart des hommes. Lorsqu’une forte émotion infiltre ses eaux corrosives dans les filons de ces cœurs impressionnables, elle y distille goutte à goutte, jusqu’à ce qu’elle ait creusé au fond de leurs abîmes un lac plein de troubles et d’orages; lorsque le martellement d’une passion a frappé le timbre qui attend toujours sous ces fronts gracieux, une vibration infinie descend et se prolonge à travers leurs replis les plus intimes, en électrisant sur son passage d’innombrables pensées, sylphes au léger sommeil, et prompts au signal qui les appelle. Alors, dans le silence des nuits et dans le calme de la solitude, d’étranges insomnies pâlissent les joues de rose et cernent d’un cercle de bistre les yeux de diamant. En vain le front qui brûle cherche la fraîcheur du blanc oreiller; l’oreiller s’échauffe sans que le front tiédisse. En vain la main comprime les battements d’un cœur que gonfle une vie trop active; sous la pression qui les veut étouffer, les pulsations deviennent celles de l’anévrisme. En vain l’esprit recherche ces idées assoupissantes, sorte de pavots intellectuels qui amènent la nuit paisible; une pensée tenace revient toujours en chassant toutes les autres, comme un aigle disperse une troupe d’oiseaux timides pour rester seul maître de sa proie. Et l’on essaye machinalement la prière accoutumée, et l’on se met sous l’invocation de la Vierge patronne, et l’on évoque le bon ange qui veille au pied du lit des jeunes filles pour en éloigner les séductions du tentateur. Mais la prière n’est que sur les lèvres, la Vierge est sourde, l’ange dort! Le souffle de la passion, contre laquelle on se débat, court sur toutes les fibres de l’âme comme l’orage sur les cordes de la harpe éolienne, et en arrache convulsivement ces magiques harmonies qu’une pauvre femme écoute avec trouble, avec frayeur, avec remords, avec désespoir; mais qu’elle écoute, et dont elle s’enivre à la fin, car l’allégorie d’Ève est un mythe immortel qui traverse tous les siècles, sans cesse reflété par ses filles les plus nobles, les plus choisies, les plus adorables.
Depuis son entrée dans le monde, Mme de Bergenheim avait conservé, même à la campagne, l’habitude des veilles prolongées de la vie de Paris. Lorsqu’après ces soins recherchés, ces détails minutieux de toilette, qui attestent le respect d’une femme pour elle-même, elle confiait son corps blanc et satiné aux draps de sa couche élégante, l’opium d’un roman nouveau ou de quelque revue à la mode lui versait le sommeil qui semblait la fuir. Cette damnable habitude, dont tout mari fera bien d’essayer la proscription dans son empire, avait fini par faire prévaloir au château le système de l’appartement séparé. Christian, en bon gentilhomme campagnard, se levait comme la Dandinière, au soleil naissant; à cette heure il partait pour la chasse, allait visiter quelque bois pour en régler la coupe, ou surveiller les ouvriers continuellement employés sur divers points de son domaine. Il ne rentrait ordinairement que pour dîner et ne voyait guère Clémence que pendant les heures qui s’écoulaient depuis cet instant jusqu’au souper, au sortir duquel, fatigué de ces occupations qui font des plaisirs d’un propriétaire de province une véritable fatigue, il avait hâte d’aller chercher le repos du juste. Les deux époux avaient donc trouvé moyen, sous le même toit, de s’isoler en vivant à heures différentes; la nuit de l’un était presque le jour de l’autre.
A l’espèce de précipitation avec laquelle, ce soir-là, Mme de Bergenheim abrégea les préliminaires de son coucher, on eût pu croire qu’elle éprouvait les atteintes d’un sommeil inaccoutumé. Mais lorsqu’elle fut étendue dans son lit, la tête sous le bras, comme un cygne le cou sous son aile, et presque dans l’attitude de la Madeleine du Corrège, il eût été facile de deviner, à ses yeux ouverts et étincelants d’une vie fiévreuse, qu’elle avait cherché l’isolement de sa couche pour se livrer plus librement à quelque invincible préoccupation.
Son esprit évoqua successivement, avec une merveilleuse fidélité, les moindres événements de cette journée, auxquels un effort continuel l’avait fait paraître indifférente. Elle vit d’abord la figure de Gerfaut couverte de sang, et le souvenir de la sensation affreuse qu’elle avait éprouvée à cet aspect lui redonna pendant quelques instants un battement de cœur involontaire. Elle se rappela ensuite la manière dont elle l’avait retrouvé au salon, à côté de son mari, assis sur le fauteuil qu’elle-même avait quitté l’instant d’auparavant. Cette circonstance si futile l’avait frappée; elle y voyait une preuve de cette intelligence sympathique, de cette sorte de don de seconde vue qu’Octave possédait à ses yeux, qui était en lui une arme si redoutable. Selon elle, il avait dû deviner que c’était là son fauteuil et s’en emparer par cette raison, comme il voulait s’emparer d’elle-même tout entière.
Pour la première fois, Clémence voyait réunis l’homme à qui elle appartenait, et celui qu’elle regardait un peu comme son bien. Car, par un de ces arrangements de conscience dont les femmes seules ont le secret, elle était arrivée à penser quelquefois: Puisque je suis sûre de n’être jamais qu’à M. de Bergenheim, Octave peut bien être à moi?—Syllogisme hétérodoxe, peut-être, dont elle conciliait les deux propositions avec une subtilité inimaginable. Un instinct de pudeur lui avait toujours fait redouter cette rencontre, que la coquette la plus aguerrie ne voit jamais sans embarras. Entre son mari et son amant, une femme est comme une plante qu’on arrose de glace, tandis qu’un rayon de soleil cherche à l’épanouir. La figure sombre, jalouse, ou même tranquille ou insouciante d’un époux a une incomparable puissance de compression. On est mal à l’aise pour aimer sous le feu d’un regard qui semble darder dans chaque rayon le poignard de Malatesta, et dont la paix a quelque chose de plus terrible encore; car tout jaloux paraît tyran, et la tyrannie porte à la révolte; mais un mari confiant a l’air d’une victime égorgée dans son sommeil et inspire, par son calme même, de plus poignants remords.
Le rapprochement de ces deux hommes amena naturellement Clémence à une comparaison qui semblait devoir tourner à l’avantage de Christian. M. de Gerfaut n’avait de remarquable qu’un air intelligent et spirituel; il y avait de la pensée dans ses yeux et de la finesse dans son sourire, mais ses traits irréguliers n’offraient aucun caractère de beauté; sa figure avait habituellement une expression fatiguée, particulière aux gens qui ont beaucoup vécu en peu de temps, et qui lui donnait l’air plus âgé que Bergenheim, quoiqu’il eût quelques années de moins. Celui-ci, au contraire, devait à sa constitution herculéenne, fortifiée encore par la vie salubre de la campagne, une apparence de florissante jeunesse qui rehaussait la noblesse régulière de ses traits. Il était donc incomparablement mieux que son rival.
Dans la vertu de son âme, Clémence exagéra la supériorité de son mari sur son amant. Ne pouvant trouver celui-ci gauche ou insignifiant, elle voulut se persuader qu’il était laid. Elle passa ensuite en revue toutes les excellentes qualités de M. de Bergenheim: son attachement et sa bonté pour elle, la loyauté et la noblesse de son caractère; elle se rappela la justice éclatante que Marillac avait rendue le jour même à sa bravoure, cette qualité hors laquelle il n’est point de salut pour un homme auprès des femmes. Elle fit, en un mot, tout ce qui était en son pouvoir pour s’exalter l’imagination et voir dans son mari un homme distingué, un preux chevalier, un héros digne d’inspirer la plus vive tendresse.—Quand elle fut à bout de ses efforts d’admiration et d’enthousiasme, elle se retourna par un mouvement d’une violence extrême, enfouit sa tête dans l’oreiller et s’écria en sanglotant:
—Je ne peux pas l’aimer!
Elle pleura longtemps et amèrement.—En se rappelant son ancienne sévérité à l’égard des femmes dont la conduite pouvait justifier la médisance, elle exerça sur elle-même, à son tour, la dureté de son jugement; elle se vit plus coupable que toutes les autres, car sa faiblesse lui parut moins excusable. Elle se trouva indigne et méprisable, et souhaita mourir pour échapper à la honte qui rougissait son front, aux remords qui déchiraient son âme.
Combien de pleurs douloureux noient ainsi chaque nuit des yeux qui ne devraient verser que des larmes de bonheur! Que de soupirs troublent le silence des ténèbres! Que de drames tristes et passionnés se passent au fond d’une alcôve solitaire! Parmi les femmes, ce sont les nobles et les célestes que le remords étend sur son brasier impitoyable. Mais, au milieu des flammes qui le torturent, le cœur palpite, impérissable comme la salamandre. Souffrir, n’est-ce pas là sa destinée? La tendresse de ces anges se nourrit de leurs tourments et s’en accroît, car, pour qui l’a respiré, l’amour est une fleur si divine qu’on tarit à l’arroser, s’il le faut, tous les pleurs de ses yeux et tout le sang de son âme.
Quand Mme de Bergenheim eut longtemps épanché en soupirs étouffés, en sanglots convulsifs, la douleur de cette passion qu’elle ne pouvait arracher de son sein, elle prit une résolution désespérée. A la manière dont M. de Gerfaut avait pris position au château dès le premier jour, elle reconnut qu’il était réellement le maître du terrain. L’espèce d’engouement qu’avait pour lui M lle de Corandeuil, les habitudes courtoises et hospitalières de Christian, devaient lui donner la possibilité de prolonger son séjour autant qu’il le jugerait convenable. Elle se compara elle-même à un général assiégé, qui voit l’ennemi sur ses remparts.
—Eh bien, je m’enfermerai dans la citadelle! dit-elle en souriant malgré elle, au milieu de ses larmes. Puisque cet homme insupportable s’est emparé de mon salon, je resterai dans ma chambre; nous verrons s’il osera essayer d’arriver jusque-là.
En secouant sa jolie tête d’un air de défi, elle ne put s’empêcher cependant de jeter les yeux dans les angles de cette chambre à peine éclairée par une veilleuse. Elle se mit sur son séant, écouta pendant un moment avec une sorte d’inquiétude, et regarda fixement comme si les yeux noirs d’Octave eussent dû étinceler tout à coup dans l’obscurité. Quand elle se fut assurée que tout était tranquille et que les battements de son cœur troublaient seuls le silence, elle continua son plan de défense.
Elle décida que le lendemain elle serait malade et garderait le lit au besoin, jusqu’à ce que son persécuteur se fût décidé à battre en retraite; elle se fit à elle-même un serment solennel d’être ferme, courageuse, inébranlable; ensuite elle essaya de prier. Il était deux heures après minuit. Pendant quelque temps, l’immobilité de Clémence eût pu faire croire qu’elle venait enfin de s’endormir. Tout à coup elle se leva. Sans passer un peignoir, elle alluma une bougie à la veilleuse, poussa les verrous aux portes de sa chambre et vint ensuite près des fenêtres, dont l’entre-deux formait une saillie assez grande à cause de l’épaisseur du mur. Un portrait du duc de Bordeaux y était suspendu; elle le souleva et pressa un bouton caché dans une rosace de la boiserie. Un panneau s’ouvrit, en laissant voir une étroite place vide à l’angle du mur dont il dissimulait l’irrégularité. La tablette de cette espèce d’armoire avait pour meuble unique un coffret en palissandre; elle ouvrit cette cassette mystérieuse, et, après y avoir pris un paquet de lettres, revint à son lit avec l’avidité d’un avare qui va contempler son trésor.
N’avait-elle pas lutté et prié? n’avait-elle pas offert en expiation, à l’autel tyrannique du devoir, les larmes de ses yeux, la pâleur de ses joues, les tortures de son âme? ne venait-elle pas de prendre en face de Dieu et d’elle-même un engagement sacré qui devait la protéger contre sa faiblesse? n’était-elle pas une femme vertueuse enfin, et n’avait-elle pas payé assez cher un moment de triste bonheur? Était-ce un crime de respirer un instant l’air embaumé de la vie d’amour, à travers les grilles de ce cachot qu’elle venait de sceller de sa propre main; logique admirable des cœurs tendres, qui, ne pouvant dompter leur nature, souffrent pour se trouver moins coupables, et revêtent un cilice, afin que chaque palpitation rencontre une douleur qui lui pardonne!
En paix avec elle-même, elle lut comme lisent les femmes qui aiment; languissamment étendue, le front appuyé sur sa main, elle tirait ses lettres une à une du sein où elle les avait placées. Elle buvait des yeux et de l’âme le poison de ces phrases brûlantes; elle respirait avec enivrement cette passion exaltée dont elle était le principe et qui l’encensait des parfums les plus suaves de l’adoration et de la prière; elle laissait sa rêverie se balancer sans résistance au gré de ces mélodies qui bercent, mais qui n’endorment pas; elle se baignait abandonnée dans cette onde magique, dont chaque goutte est une caresse, chaque ondulation une volupté. Et quand un des cris invincibles de la passion qui implore éveillait tous les échos de sa tendresse, quand un de ces mots qui courent par les veines comme un frisson frappait d’un appel magnétique au sanctuaire le plus secret de son âme, elle se renversait en fermant les yeux et en pressant sur ses lèvres le froid papier qui la brûlait. En ces moments, les lettres sur le cœur, c’était la main d’Octave; la lettre sur la bouche, c’était le baiser d’Octave; elle l’appelait, éperdue et folle; elle se donnait tout entière, en disant d’une voix expirante:—Je t’aime! je suis à toi.
...Clémence tirait ses lettres une à une du sein où elle les avait placées...
—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE
Lorsqu’Aline entra le matin chez sa belle-sœur, selon son habitude, celle-ci n’avait pas besoin de feindre l’indisposition qu’elle avait méditée, tant les sensations de cette nuit d’insomnie avaient pâli ses joues et altéré ses traits; il était difficile d’imaginer un plus parfait contraste que celui des deux jeunes femmes en ce moment. Mme de Bergenheim, étendue dans son lit, immobile et blanche comme le drap qui l’enveloppait, ressemblait à Juliette endormie sur son tombeau; Aline, rose, vive, pétulante, avait, plus encore que de coutume, l’air page que lui reprochait M lle de Corandeuil. On eût dit Chérubin déguisé en demoiselle et prêt, malgré ce travestissement, à poursuivre Suzanne ou à voler le ruban de sa maîtresse. Sur sa physionomie, l’adolescence féminine éclatait dans tout son luxe de folle insouciance, de désir vague, d’expansion naïve, de confiance sans bornes, d’engouement facile et capricieux. C’était cette grâce encore enfantine, plus vive que douce, plus gentille que touchante, qui rend les jeunes filles charmantes aux yeux, mais peu éloquentes au cœur, car elles sont les fleurs du point du jour, fraîches jusqu’à la verdeur, et plus riches de couleurs que de parfums.
En contemplant ces joues si rosées, ces yeux si brillants, cette vie si pleine d’avenir, Clémence put à peine étouffer un soupir. Elle se rappela le temps où elle était ainsi, où le chagrin glissait sur son front sans le pâlir, où les larmes étaient séchées en sortant de ses yeux; elle aussi avait eu ses jours insouciants et joyeux, ses rêves de bonheur sans mélange.
Aline, après lui avoir présenté son front comme un enfant qui demande un baiser, voulut la lutiner suivant son habitude; mais sa belle-sœur lui demanda grâce par un geste languissant.
—Est-ce que vous êtes souffrante? demanda la jeune fille avec inquiétude, et en s’asseyant sur le bord du lit.
Mme de Bergenheim sourit avec effort.
—Remerciez-moi de ma mauvaise santé, dit-elle, car elle va vous mettre dans les honneurs; je ne pourrai sans doute pas descendre pour le dîner, et il faudra que vous me remplaciez. Vous savez que cela fatigue ma tante d’avoir à s’occuper des autres.
Aline fit une moue semblable à celle d’un sous-lieutenant qui se trouverait investi du commandement d’une division sans se sentir la capacité innée du grand Condé.
—Si je croyais que vous parliez sérieusement, répondit-elle, je vous jure que j’irais me mettre au lit tout de suite.
—Enfant! ne serez-vous pas maîtresse de maison à votre tour, et ne faut-il pas vous y habituer d’avance? C’est une excellente occasion, et avec ma tante pour guide, vous êtes sûre de vous en tirer à merveille.
Ces dernières paroles n’avaient pas été dites sans malice, car la jeune femme savait que, de tous les mentors possibles, Mlle de Corandeuil était celui qu’Aline redoutait le plus.
—Je vous en prie, ma bonne sœur, reprit celle-ci en joignant les mains, ne soyez pas malade aujourd’hui. C’est encore votre migraine d’avant-hier. Levez-vous, et venez faire un tour dans le parc; l’air vous guérira, j’en suis sûre, et...
—Et je ne serai pas obligée de servir à table, c’est ce que vous voulez dire, n’est-ce pas? Égoïste!
—J’ai peur de M. de Gerfaut, dit la pensionnaire en baissant la voix.
En entendant prononcer ce nom qui lui donnait presque la fièvre, Mme de Bergenheim resta un moment sans répondre.
—Que vous a donc fait M. de Gerfaut? dit-elle enfin. N’êtes-vous pas ingrate d’avoir peur de lui après le service qu’il vous a rendu?
—Non, je ne suis pas ingrate, répondit la jeune fille avec beaucoup de vivacité. Je n’oublierai jamais que je lui dois la vie, car bien certainement sans lui j’étais traînée jusque dans la rivière. Mais il a des yeux si noirs et si perçants, qu’il semble lire au fond de votre âme; et puis c’est un homme de tant d’esprit! j’ai peur de dire quelque chose dont il se moque. Vous savez qu’on trouve que je parle trop; eh bien, devant lui, j’ose à peine ouvrir la bouche... Pourquoi donc y a-t-il des hommes dont le regard fait cette impression-là?
Clémence baissa les yeux et ne répondit rien.
—Son ami, M. Marillac, ne m’intimide pas du tout, lui, malgré ses grandes moustaches. Dites-moi, est-ce que M. de Gerfaut ne vous fait pas aussi un peu peur?
—Pas du tout, je vous assure, répondit Mme de Bergenheim en essayant de sourire; mais, continua-t-elle pour changer de conversation, comme vous voilà belle! Vous avez certainement quelque projet de conquête. Comment, en robe de chaly à neuf heures du matin, et coiffée comme si vous alliez au bal!
—Savez-vous le compliment que vient de me faire votre tante?
—Quelque petite malice?
—Il faut dire une méchanceté, car elle est très méchante. Elle m’a dit que des rubans bleus allaient fort mal avec des cheveux rouges, et qu’elle me conseillait de changer les uns ou les autres. Est-il vrai que j’aie les cheveux rouges?
Mlle de Bergenheim prononça ces mots d’un ton si inquiet, que sa belle-sœur ne put retenir un sourire.
—Vous savez que ma tante aime à vous contrarier, dit-elle. Vos cheveux sont très jolis, d’un blond vif, mais fort doux à l’œil; seulement Justine les crêpe trop, ils bouclent assez naturellement. Elle vous coiffe aussi trop haut; cela vous irait mieux de les aplatir un peu aux tempes, que de les ébouriffer comme elle fait. Venez un peu ici.
Aline s’agenouilla devant le lit de Mme de Bergenheim, qui, joignant la leçon au conseil, se mit à modifier selon son goût l’œuvre de la femme de chambre.
—Ils frisent comme de petits crins, observa la jeune fille, en voyant la peine qu’éprouvait sa belle-sœur à réussir; au Sacré-Cœur, cela fait mon désespoir. Ces dames veulent que nous soyons coiffées en bandeaux, et j’ai toujours mille peines à empêcher ces maudits cheveux de se révolter. D’ailleurs, les cheveux blonds vont très mal en bandeaux, quoique M. de Gerfaut disait hier que c’était la nuance qu’il préférait.
—M. de Gerfaut vous a dit qu’il préférait les cheveux blonds!
—Prenez garde: vous m’en arrachez!—Oui, les cheveux blonds et les yeux bleus. Il disait cela à propos de la vierge de Carlo Dolci qui est dans votre petit salon. M. Marillac a dit qu’il aimait les cheveux rouges, parce que c’était le beau type juif; si c’est un compliment qu’il a voulu me faire, je le remercie.—Est-ce que vous trouvez que j’ai les yeux aussi bleus que ceux de cette vierge? M. de Gerfaut prétend qu’ils se ressemblent beaucoup.
Mme de Bergenheim retira sa main avec une vivacité qui arracha encore une demi-douzaine de cheveux à sa belle-sœur, et s’enveloppa jusqu’au menton dans la couverture.
—Oh! M. de Gerfaut sait faire de très jolis compliments! dit-elle. Et vous êtes sans doute très contente de ressembler à la madone de Carlo Dolci?
—Elle est si jolie!... et puis c’est la sainte Vierge... Ah! j’entends la voix de M. de Gerfaut dans le jardin.
La jeune fille se releva vivement et courut à la fenêtre, d’où, cachée derrière les rideaux, elle pouvait sans être vue observer ce qui se passait au dehors.
—Il est avec Christian, reprit-elle. Les voilà qui rentrent par la bibliothèque. Il paraît qu’ils viennent de faire une grande promenade, car ils sont très crottés tous les deux. Si vous aviez vu quelle jolie petite casquette a M. de Gerfaut!
—En vérité, il lui a tourné la tête, pensa Mme de Bergenheim avec un mouvement d’humeur très prononcé, et elle ferma les yeux comme si elle eût voulu dormir.
Gerfaut venait en effet de payer de sa personne et de s’offrir en holocauste à l’amour de la propriété, monomanie habituelle des campagnards, à laquelle nul ne peut se soustraire. Quel infortuné jeune homme, venant goûter pour un jour de la vie de château, n’a pas été traîné impitoyablement de pépinière en serre chaude et de cascade en étang, au point de finir par ressembler à un barbet revenant de la chasse aux canards?—Ne faites pas attention; nous sommes sans façon à la campagne, lui dit pour le consoler un butor de châtelain, en montrant ses souliers qui, avec leur adjonction de boue de propriétaire, pèsent une vingtaine de livres. Il ne songe pas, le bourreau! que si un époux a droit de rusticité auprès d’une jolie femme qui n’y fait plus attention, elle est un peu moins tolérante pour les bottes mal cirées d’un soupirant.—Mais, en général, les maris n’ont aucun égard pour les jeunes célibataires.
—O race de propriétaires campagnards! vous tous qui coupez vos bois, fauchez vos prés, moissonnez vos champs, vendangez vos vignes, récoltez vos pommes ou vos garances, exploitez vos tourbières ou vos mines, nourrissez vos bœufs ou vos vers à soie, élevez vos chevaux de pur sang et de sang mêlé, tuez vos lièvres et tondez vos mérinos; race de jury et d’élections, race de conseil d’arrondissement et de conseil général, race d’abonnés à la Gazette de France ou au Journal des Débats; vous êtes la base de la société, car le sol est à vous; vous nous nourrissez, vous nous abreuvez, vous nous chauffez, vous nous habillez pour notre argent; vous êtes donc estimables, vous êtes honorables, vous êtes considérables; mais de votre compagnie, que Dieu nous délivre à jamais!
Gerfaut ruminait cette oraison jaculatoire en suivant son hôte, qui, sous prétexte de lui faire voir plusieurs points de vue pittoresques (c’est toujours là le guet-apens), le promenait dans la rosée du matin à travers les laitues du potager et les taillis du parc. Mais il savait, par expérience, que tout n’est pas roses dans le métier d’amant: les factions par la neige, les ascensions sur les murs, le blocus dans un cabinet borgne, l’emprisonnement au fond d’une armoire, sont des inconvénients plus désagréables qu’un tête-à-tête pacifique avec un mari, eût-il à vous faire admirer un enclos grand comme la forêt de Saint-Germain. Octave se conduisit donc en héros; il écouta complaisamment les prolixes explications de Bergenheim, s’intéressa aux plantations, trouva les prés très verts, les futaies admirables, le granit des rochers plus beau que celui des Alpes, s’extasia aux moindres échappées de vue, conseilla l’établissement d’une scierie sur la rivière, qui, étant flottable, pourrait en conduire les planches dans toutes les villes de la Moselle, ce qui augmenterait considérablement la valeur des bois; promit à quelques arpents de vignes à ceps rabougris et à feuillage languissant une récolte digne de Vouvray ou de Mâcon, et, à propos de vin, fit une manœuvre habile.—Ayant conservé un petit domaine près de Bordeaux, il se posa devant son hôte comme un bon propriétaire, faisant, il est vrai, de la littérature pour son agrément, mais propriétaire au fond et avant tout, propriétaire de cœur et d’âme, passionné de son médoc, comme lui, Bergenheim, pouvait l’être de ses luzernes et de ses baliveaux. Le poète parla vin soyeux et vin corsé, joli vin et vin subtil, bouquet et arome, toute la kyrielle du métier, comme un commis-voyageur faisant l’article; il força Christian d’accepter d’avance une pièce de son vignoble, et celui-ci n’y consentit qu’à condition de lui envoyer en échange un cheval choisi parmi ses élèves. Ils fraternisèrent enfin comme Glaucus et Diomède; mais Gerfaut espérait bien jouer le rôle du Grec qui, au dire d’Homère, reçut en retour d’une vile cuirasse de fer une armure d’or d’un prix inestimable. Dans les transactions entre un amant et un mari, il y a toujours un article secret dont le dernier ne se doute guère, et qui rompt singulièrement l’harmonie du marché lorsqu’il est mis à exécution.
En entrant chez sa femme, dont on lui avait annoncé l’indisposition, une des premières paroles de Christian fut:
—Ce M. de Gerfaut a l’air d’un excellent garçon, et je serais enchanté qu’il restât quelque temps avec nous. C’est doublement fâcheux que tu sois souffrante. Il est bon musicien, ainsi que Marillac; vous auriez chanté ensemble. Tâche donc de prendre sur toi et de descendre dîner.
—Je ne peux cependant pas lui avouer que M. de Gerfaut m’aime depuis un an, dit en elle-même Mme de Bergenheim.
Un instant après, Mlle de Corandeuil arriva d’un air pincé et s’assit dans un fauteuil devant le lit.
—Vous pensez bien, dit-elle, que je ne suis pas dupe de cette indisposition. Je vois clairement que vous voulez faire une impolitesse à M. de Gerfaut, car vous ne pouvez pas le souffrir. Il me semble cependant qu’un allié de votre famille devrait trouver en vous plus d’égards, surtout lorsque vous savez l’estime particulière que j’ai pour lui. Cela est d’un ridicule inouï, et je finirai par en dire un mot à votre mari; nous verrons si son intervention sera plus puissante que la mienne.
—Vous ne ferez pas cela, ma tante, interrompit Clémence, en se levant sur son séant et en essayant de lui prendre la main.
—Si vous voulez que votre maussaderie reste entre nous, je vous engage à congédier votre migraine aujourd’hui même. Je suis votre servante.
—Mais c’est une persécution! s’écria Mme de Bergenheim, en retombant sur son lit quand la vieille fille fut sortie. Il a donc ensorcelé tout le monde? Aline, ma tante, mon mari—sans compter moi, qui en perdrai certainement la tête. Je ne conçois pas que je n’aie pas la fièvre. Il faut à tout prix en finir.—Elle sonna violemment.
—Justine, dit-elle à sa femme de chambre, ne laissez entrer personne sous aucun prétexte, et n’entrez pas vous-même avant que je sonne; je veux essayer de dormir.
Justine obéit, après avoir poussé les volets. Lorsqu’elle fut sortie, sa maîtresse se leva, passa sa robe de chambre et chaussa ses pantoufles avec une vivacité qui ressemblait à un mouvement de colère; elle s’assit ensuite à son bureau et se mit à écrire rapidement en écrasant la plume sur le papier satiné, sans s’inquiéter des éclaboussures d’encre. Le dernier mot de la dernière ligne fut terminé par un large trait horizontal, aussi énergiquement tracé que le paraphe napoléonien.
Quand un jeune homme qui, suivant l’usage, commence par la fin, trouve une arabesque de cette nature au bas d’une lettre de femme, il doit s’armer de patience et de résignation avant de lire le contenu.
Décoration tête de page