Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome IV

Roger de Rabutin, comte de Bussy · Chapitre 5 sur 95 · partie 1/3

Pages du PDF

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome IV

Chapitre 106

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

[129] L’île de Tendresse appartient à la géographie des

précieuses, comme ce pays de l’Amour-propre où La Rochefoucauld

dit qu’il reste beaucoup de terres inconnues. Il existe un livre

italien fort singulier, intitulé: «_della Geografia trasportata al

morale_, del Padre Daniello Bartoli, della compagnia di Giesù.

Milano, 1665.» 1 vol. in-18. L’auteur, dans les Iles Fortunées

voit les espérances de Cour; dans les cataractes du Nil, le

domaine des grands parleurs qui assourdissent ceux qui les

écoutent; dans le mont Parnasse, la vie insensée de qui chante sur

autrui et pleure sur soi-même, etc. Chaque pays est le sujet d’un

long chapitre, bourré de citations et de préceptes moraux

empruntés à toute l’antiquité.

 

[130] Voyez ci-dessus, page 144, note 63.

 

[131] Le maréchal de Villeroy avoit confié à M. de Montal la

direction du siége de Dixmude. François de Neufville, duc de

Villeroy et de Beaupreau, pair et maréchal de France, étoit fils

de Nicolas, duc de Villeroy, aussi maréchal de France, et de

Magdelaine de Créqui. Nommé chevalier des ordres en 1688, maréchal

de France en 1693, il étoit alors commandant de l’armée de

Flandres. Il dirigea en personne le bombardement de Bruxelles,

malgré une armée de 25,000 hommes, et continua longtemps encore

ses succès militaires, interrompus cependant en 1702, qu’il fut

fait prisonnier à Crémone. Malgré la perte de la bataille de

Ramilies, en 1706, il conserva la confiance du Roi, et fut nommé,

en 1714, ministre d’Etat, chef du Conseil royal des finances;

après la mort de Louis XIV, il fut nommé gouverneur du jeune roi

Louis XV.

 

[132] «En vous apprenant le siége de Dixmude, je vous apprends en

même temps sa prise [après 36 heures de tranchée], dit le _Mercure

galant_ de juillet 1695. M. de Blanchefort en apporta la nouvelle

au Roi le 30 de ce mois. M. de Montal en a fait le siége… Après

quelques contestations, le gouverneur consentit à se rendre

prisonnier de guerre avec toute la garnison, montant environ à

5,300 hommes… J’apprends en ce moment qu’aussitôt après la prise

de Dixmude, Deinse ouvrit ses portes aux troupes du Roi, et qu’il

y avoit dans la place cinq régiments faisant environ 2,500 hommes

qui se sont rendus prisonniers de guerre.»

 

[133] C’est ainsi que Citois, médecin de Richelieu, lui ordonnoit

parfois de prendre deux ou trois drachmes de Bois-Robert: _Recipe

Bois-Robert_.

 

[134] Erizzo, ambassadeur de Venise, étoit reçu en audience le

mardi, comme tous les ministres étrangers. Le 15 octobre 1695, la

Gazette de France, d’accord avec Dangeau, rapporte que le Roi

lui accorda le 5 du même mois une faveur sans précédent: il donna

une audience à sa femme: «le Roi étoit debout auprès de sa table,

dit Dangeau, et, dès qu’il vit l’ambassadrice, il avança deux ou

trois pas à elle et la baisa; et après quelques compliments qu’ils

se firent, toujours debout, l’ambassadrice se retira.»

Saint-Simon, dans ses notes sur Dangeau, donne les règles

d’étiquette ordinairement suivies dans des occasions analogues.

 

Quatre jours après, le dimanche 9 octobre «le Roi tint sur les

fonts de baptême la fille du sieur Erizzo. Sa Majesté la nomma

Louise, Madame fut la marraine, et la cérémonie fut faite dans la

chapelle du château par le cardinal de Bouillon, grand aumônier de

France. Le Roi et la Reine d’Angleterre y assistèrent.» (_Gazette

de France._)

 

Erizzo ne se montra pas reconnoissant de ces faveurs répétées. Le

jeudi 13 avril 1700, il arriva, dit Dangeau, un courrier de Rome

envoyé par le cardinal d’Estrées, notre ambassadeur, pour rendre

compte de ses démêlés avec Erizzo, qui continuoit à Rome contre

lui les démêlés commencés en France; il avoit même fait un écrit

très-offensant contre le cardinal d’Estrées dont le Roi approuvoit

la conduite (Dangeau).

 

[135] «_Mercredi, 27 juillet 1695._—On a eu nouvelle que les

Vénitiens dans la Morée ont repoussé les Turcs…; l’ambassadeur

en doit venir donner part au Roi mardi prochain.—_Lundi 19

septembre_: Il court un bruit que les Vénitiens ont gagné un

grand combat naval contre les Turcs dans les mers de Chio,

qu’ils ont fait 6,000 prisonniers et entre autres l’amiral

Turc: les nouvelles de ce pays-là méritent confirmation.»

(Dangeau).—Dangeau ne dit rien des sentiments du Roi sur ce

sujet; la Gazette raconte les faits avec une indifférence

marquée; il semble cependant qu’on peut lui reconnoître quelque

partialité en faveur des Turcs.

 

[136] Voyez page 138, note 60.

 

[137] La duchesse de Chartres, Mme la duchesse (de Bourbon-Condé),

et la princesse de Conti ajoutoient à leur nom _légitimée de

France_. La princesse seule conserva cette addition, que les

autres supprimèrent pour signer comme les princesses du sang. Elle

ne perdoit point une occasion de faire sentir aux deux autres

princesses qu’elle seule avoit une mère connue et nommée.

(Mémoires de Saint-Simon, 1696.)—Elle assista à la mort de Mme

de La Valière, et obtint du Roi la permission d’en porter le

deuil.

 

[138] Portant l’aigrette des chevaliers du pays de Cornouailles.

 

[139] Entre deux toiles, comme les braconniers qui font usage du

drap de mort.—Entre deux draps.

 

[140] La Gazette de France du 4 juin 1695 dit: «Le 29 du mois

dernier, le sieur Pierre Mignard, premier peintre du Roi, fameux

par beaucoup d’excellents ouvrages, mourut en cette ville (Paris),

âgé de 84 ans.»—Dangeau: «_Dimanche, 29 mai_: le bonhomme Mignard

mourut à Paris; il avoit 84 ans; il étoit premier peintre du Roi,

charge qui vaut 12,000 francs et des logements; les ouvrages qu’il

faisoit présentement étoient les plus beaux qu’il eut faits de sa

vie.»—La charge de premier peintre fut supprimée par Louis XIV;

mais à sa mort, le Régent la rétablit en faveur de Coypel, honoré

précédemment du titre de premier peintre de Monsieur.

 

[141] Ce tableau ne figure pas dans la liste des tableaux de

Mignard.

 

[142] «Mignard ayant eu ordre alors de faire les portraits de la

famille royale, peignit dans le même tableau Monseigneur, Madame

la Dauphine et les trois princes leurs enfants… Il a été gravé

avec ces vers de Santeul:

 

Aspice venturos futura in sæcula Reges;

Gallia, quondam orbis sentiet esse suos.

 

Dans ces jeunes héros dont l’auguste naissance

Promet cent miracles divers,

Tu vois tes Rois, heureuse France,

Et peut-être y vois-tu ceux de tout l’Univers.

 

(_Vie de Mignard_, par l’abbé de Monville, Paris, 1730,

in-12, p. 137.)

 

[143] Voyez la table.

 

[144] «Revenu à Avignon, Mignard y trouva Molière… Pendant le

temps que Mignard y passa encore avec son frère, il fit une

Lucrèce pour un conseiller au Parlement de Grenoble.» (_Vie de

Mignard_, pp. 56-57.)—C’est sans doute ce tableau qui passa aux

mains de Mme de Lislebonne.

 

[145] Le comte de Sainte-Maure étoit en grande faveur auprès de

Monseigneur qui, d’après Saint-Simon, lui donna un jour jusqu’à

2,000 louis, à la prière de la princesse de Conty, pour payer ses

dettes de jeu. Voy. t. III, p. 197.

 

[146] Le maréchal de Luxembourg étoit mort le 4 janvier 1695, peu

regretté du Roi, qui ne l’aimoit point, dit Saint-Simon, et qui

lui refusa ce qu’il lui demanda à son lit de mort.

 

[147] Les éloges donnés au prince d’Orange et au prince de

Vaudemont, ennemis de la France, dénotent l’origine de ce libelle.

 

Guillaume Henri de Nassau, prince d’Orange, fils de Guillaume,

prince d’Orange, et de Marie d’Angleterre, laquelle étoit fille de

Charles Ier et de Henriette Marie de France, se distingua dans

toutes les guerres dirigées contre la France. Battu en 1672 à

Charleroy par le comte de Montal, en 1674 à Senef par le prince de

Condé, à Cassel en 1677 par Monsieur, en 1678 près de Mons, en

1691 à Leuse, en 1692 à Steinkerque, en 1693 encore à Steinkerque,

toujours par le maréchal de Luxembourg, il fut, à plusieurs

reprises, forcé de lever des siéges entrepris contre nos armées.

Il mourut le 19 mars 1703.

 

[148] Charles Henri, légitimé de Lorraine, prince de Vaudemont, né

en février 1649, étoit fils de Charles IV de Lorraine et de Mme de

Cantecroix, frère aîné de Mme de Lislebonne, dont il a été parlé

ailleurs. Il avoit épousé, le 27 avril 1669, Anne-Elisabeth de

Lorraine d’Elbeuf.

 

[149] Nous saisissons ici l’occasion de protester contre la

prétendue influence que Mme de Maintenon auroit eue dans la

conduite des affaires de l’État; sa situation auprès de Louis XIV,

qui voulut toujours être maître absolu, auroit été impossible si

elle eût voulu le diriger; les écrivains protestants eux-mêmes

(_Bulletin de la Société du protestantisme_) reconnoissent

aujourd’hui qu’elle n’eut aucune part à la révocation de l’Édit de

Nantes, où l’on ne fit que codifier des édits et ordonnances dont

beaucoup étoient antérieurs à son entrée à la Cour. Il suffit

d’ailleurs de lire ses oeuvres pour arriver à cette conviction

d’abord qu’elle n’étoit pas bigotte, ensuite qu’elle étoit à peine

assez catholique pour n’être pas protestante. En effet, elle

conseilloit à ses jeunes élèves de Saint-Louis de soulager leur

mère dans les soins du ménage plutôt que d’aller à la messe,

excepté le dimanche; ce jour-là même, elle les dispensoit,

lorsqu’elles seroient dans leurs familles, d’assister aux vêpres:

ce qui n’est pas d’une bigotte;—elle n’admettoit ni le culte de

la Vierge ni le culte des Saints: et ceci rappelle plutôt sa

première éducation, toute protestante, que les leçons du couvent.

 

POST-SCRIPTUM.—La feuille qui contient les premières pages de la

pièce qui précède étoit tirée, lorsqu’un mot, qui nous avoit

échappé dans le Journal de Dangeau, est venu nous apprendre

qu’il existoit un abbé du Troncq, «neveu de Bontemps». La parenté

de Mlle du Troncq avec Bontemps nous étoit ainsi révélée, et, bien

que l’auteur du pamphlet soit le seul écrivain de l’époque qui ait

parlé de la passion tardive du Roi pour cette jeune fille, nous y

avons vu une preuve de plus qu’il étoit très-bien renseigné.

L’amourette elle-même est peut-être fausse, peut-être vraie; en

l’absence de renseignements qui confirment les dires du

pamphlétaire, nous n’osons ni la nier ni l’affirmer; mais il est

certain, et nos notes en font foi, que tous les détails groupés

autour du sujet sont d’une rigoureuse exactitude.

 

FIN.

 

LE

TOMBEAU DES AMOURS

DE LOUIS LE GRAND

ET SES DERNIÈRES GALANTERIES.

 

[Bandeau]

LE

TOMBEAU DES AMOURS

DE LOUIS LE GRAND

ET SES DERNIÈRES GALANTERIES[150].

 

Depuis que la nature a fait naître l’amour, ce Dieu a toujours porté ses traits par tout l’Univers. Il a foulé même à ses pieds les sceptres et les couronnes, et tout ce qui respire le jour ressent son pouvoir, jusqu’aux plus innocentes créatures. Les divinités n’ont point été insensibles à cette charmante sympathie qui nous force d’aimer; pourquoi seroit-on surpris qu’un grand Roi comme le nôtre ait fait consister tout son bonheur dans la tendresse? L’amour est la plus noble de toutes les passions, et sans lui la vie seroit fade et sans goût.

Mais il faut mettre une grande différence entre l’amour brutal et le raisonnable. Le premier fait peur et n’est point aimable, n’étant accompagné que du crime qui est affreux dans son être; au contraire, l’amour honnête possède des charmes qui sont opposés aux manières du premier, qui ne consiste qu’en mille petits soins empressés, et mille services que l’on veut rendre à l’objet aimé. Il est vrai que les bornes qui séparent l’un et l’autre sont un peu délicates, et qu’il faut posséder l’indifférence, pour sa sûreté; cependant, nous voyons tous les jours bien des personnes qui ont triomphé, par le secours de la vertu, des forces de l’amour, et, quoique cet enfant soit souvent robuste, il ne laisse pas d’être aimable quand la modestie l’accompagne, et l’on peut lui donner l’encens qui suit avec justice:

Est-il rien de si doux qu’une ardeur innocente qu’un rare mérite fait naître dans nos âmes? Je ne vois point de bonheur à respirer le jour, si de l’Univers on en bannissoit l’amour. Tous les plaisirs se trouvent dans sa suite, et la vie sans aimer seroit un supplice[151].

Les peintres n’ayant pu trouver des couleurs assez belles ni assez vives pour faire des yeux au fils de Vénus, l’ont représenté aveugle; ce Dieu auroit-il eu bonne grâce en faisant toutes les conquêtes qu’il a faites sans voir? C’est une erreur un peu grossière, car quand l’Amour veut s’emparer d’un coeur, il se sert toujours des yeux d’un bel objet, pour en blesser un autre: ce qui ne seroit pas, si ce malicieux enfant ne savoit très-bien que de tous les sens, les yeux sont les plus susceptibles, parce qu’ils découvrent, les premiers, les redoutables attraits des belles. Il faut donc raisonner en cet endroit philosophiquement, et dire qu’un aveugle ne peut devenir savant quand il est privé des facultés les plus nécessaires, comme la vue. L’on voit aussi que ce conquérant est fort éloquent et grand rhétoricien, puisqu’il confond les raisonnements les plus sublimes et les plus solides. C’est donc avec raison qu’il faut défendre le tort que l’on fait à ce pauvre enfant en lui tirant son plus bel ornement.

 

Amour infortuné songe à tes intérêts;

L’on ne sent plus pour toi l’honneur et les respects.

Tout est perdu, si cela continue.

Ramène-nous des siècles plus doux,

Où l’on verra plus de retenue,

Et qui dureront toujours.

La durée dans les choses du monde est presque impossible. On la souhaite assez dans ses termes et ses expressions, et si nous avions un bien qui sût une fois nous charmer sensiblement, nous ne voudrions jamais le quitter. C’est pourquoi l’auteur de la nature a prévu cet attachement comme criminel, et nous a donné toutes choses changeantes et variables et de peu de durée.

Les philosophes sont fondés sur de bons principes, quand ils regardent tout avec indifférence, et qu’ils n’aiment que le présent. Cependant, parmi nous, ces sentiments sont condamnés, et l’on seroit mal instruit, si l’on vouloit les suivre.

Laissons donc pour une autre fois ces idées, et voyons avec plaisir toutes les galanteries de notre prince. Examinons-en le tour et la délicatesse, et disons qu’il est le seul au monde qui a su aimer si tendrement; mais présentement son coeur est rempli de sentiments pieux qui ont banni la tendresse humaine de ses idées[152]. Ce qui faisoit autrefois sa félicité, ne le charme plus que foiblement, et les douceurs qui ont enchanté ce Monarque paroissent mourantes et sur leur fin. Pendant qu’il languit, et que sa raison et ses transports sont de retour, il faut faire la revue de ses amours, et voir le terrible changement qui se trouve chez ce Prince, après avoir décrit les plus doux moments de sa vie.

 

L’on ne voit rien dans cet Univers,

Qui soit constant et solide,

Le sort des humains décide,

Selon les sentiments divers.

Je reviens à l’ardente passion du Roi, et je laisse ma Muse pour une autre fois; je veux suivre toutes les démarches qu’il a faites dans ses amourettes, et dire que rien dans la vie ne l’a touché si sensiblement que la possession d’une personne aimable. Mademoiselle de Manchini[153] avec son air commun et sa petite taille, mais de l’esprit comme un ange, a fait passer à ce Prince des heures charmantes[154]. Souvent madame de Venelle[155] les surprenoit dans leurs conversations touchantes; mais il faut dire à la vérité que leurs joies n’ont été qu’imparfaites. Notre Prince l’auroit épousée, sans les oppositions du cardinal Mazarin[156] qui étoit prié de la reine-mère, et qui lui fit promettre, un jour qu’il souhaitoit d’elle des preuves de son amour[157], qu’il empêcheroit la chose.—«Ce que je vous demande, lui disoit la Reine, n’est pas une si grande assurance de votre passion que vous croyez. Car si le Roi épouse votre nièce, de l’humeur que je lui connois, il ne manquera jamais à la répudier et vous serez mal avec lui; ce qui [me] chagrinera plus que le mariage, quoique mes desseins soient entièrement ruinés pour la paix, si le Roi n’épouse pas la fille du Roi d’Espagne.»

Le cardinal trouva la pensée de la Reine admirable et lui promit tout afin de posséder son coeur[158]. Cependant le Roi a marqué toujours une aversion si extraordinaire pour le démariage[159], et il l’a déclaré si souvent, qu’il donne bien lieu de croire qu’il ne se seroit pas voulu servir de ce méchant usage. Notre sublime cardinal maria enfin sa nièce au duc de Colonna[160], dans le dessein de faire mieux sa cour proche de[161] la reine qui l’en remercia avec les manières les plus tendres du monde. Notre jeune Monarque pleura et cria, se jeta aux pieds du cardinal et l’appela son papa; mais hélas! il étoit destiné que les deux amants se sépareroient. Cette amante affligée étant pressée de partir, et montant en carrosse, dit fort spirituellement à son amant, qu’elle voyoit dans une douleur accablante: «Vous pleurez, et vous êtes Roi! pourtant je suis malheureuse et je pars dès ce moment!»

Le Roi pensa mourir de chagrin de la cruelle séparation de sa chère mignonne; mais comme ce Prince étoit encore jeune, il se consola plus facilement, et son coeur ne demeura pas longtemps dans la tranquillité. Nous le verrons par la suite.

Quand Philippe IV, roi d’Espagne, fut mort[162], notre inconsolable Monarque forma le dessein d’aller aux Pays-Bas, pour mettre la Reine son épouse en possession des Etats qui lui appartenoient; Sa Majesté y entra avec toute la magnificence qui pouvoit charmer les sens[163]. Elle étoit précédée de deux compagnies de mousquetaires richement vêtus, et leurs chapeaux garnis de plumes blanches, comme le reste des gardes du corps. Notre illustre Prince étoit vêtu d’un habit en broderie d’or mêlé de perles, avec un superbe bouquet de plumes incarnates et blanches, attaché d’un coeur de diamants. Le Roi étoit monté sur un cheval dont la marche fière et glorieuse faisoit bien connoître qu’il portoit le plus puissant héros de l’Univers; un nombre infini de seigneurs et de personnes distinguées accompagnèrent Sa Majesté dans son voyage.

Le Roi étant de retour ne demeura pas longtemps sans trouver un tendre amusement. Mademoiselle de la Valière[164], fille de la maison de Madame, par une sympathie inconnue s’est fait aimer passionnément de ce Prince. La Valière qui n’étoit ni noble[165], ni belle, ni l’air fort charmant[166], mais infiniment de l’esprit et du brillant dans tout ce qu’elle disoit, ayant le coeur rempli de tendresse et de sincérité, ces dernières qualités ont enchaîné le plus fier et le plus superbe Prince de l’Europe sous ses lois, et lui ont fait dire souvent qu’il n’a jamais aimé personne avec tant d’ardeur.

Il est vrai[167] qu’elle aima le Roi par inclination plus d’un an avant qu’il la connût, et qu’elle disoit souvent en soupirant à une de ses amies, qu’elle voudroit qu’il ne fût pas d’un rang si élevé, et que la fortune l’eût fait naître berger. La raillerie que l’on en fit donna l’envie à notre Monarque de connoître l’aimable bergère qui lui souhaitoit au lieu de son sceptre une houlette. Et comme il est naturel à un coeur généreux d’aimer ceux qui nous aiment, le Roi l’aima dès ce premier moment, et lui dit un jour en riant: «Venez, ma belle aux yeux doux, qui ne pouvez aimer qu’un prince.»

Ce n’est pas que sa personne lui plût; mais par reconnoissance, Sa Majesté dit au comte de Guiche qu’il la vouloit marier à un marquis qu’il lui nomma et qui étoit des amis du comte; ce qui lui fit répartir au Roi que son ami aimoit les belles.—«Eh bien! dit le Roi, je sais bien qu’elle n’est pas une incomparable beauté; mais je lui ferai assez de bien pour la faire chérir.»

Quelque temps après, le Roi fut chez Madame qui étoit un peu indisposée, et s’arrêta dans l’antichambre avec La Valière à laquelle il parla longtemps. Ce prince demeura si charmé de son esprit et de ses manières engageantes que sa reconnoissance devint amour. Mais comme ce prince cherchoit l’occasion de lui dire tout ce qu’il sentoit pour elle, parce qu’il en étoit pressé et qu’il y avoit déjà du temps qu’il languissoit secrètement, il la trouva. Il lui auroit été bien facile s’il eût considéré qu’il étoit Roi; mais la qualité d’amant lui paroissoit trop charmante pour n’en pas suivre les lois. Ce fut à Versailles, dans le parc, que le Roi se plaignit tendrement que depuis plus de trois mois sa santé n’étoit pas bonne. Mlle de La Valière[168], en parut affligée, et en marqua du chagrin, ce qui toucha le Roi sensiblement, et lui fit dire:—«Hélas ma belle, je serai le plus fortuné de tous les hommes, si vous me plaignez un peu, étant à vous comme je suis.»

La Valière rougit, et parut interdite en voyant le Roi, qu’elle aimoit, à ses genoux, tout passionné. Elle se leva par respect, mais le Roi lui prit la main et la baisa tendrement, en lui disant:—«Ma charmante! je suis malheureux, puisque vous n’êtes pas sensible, et je suis à plaindre en vous adorant comme je fais.»—«Non, Sire, répliqua-t-elle, je ne suis point insensible à ce que vous sentez pour moi. Il y a longtemps, ajouta cette aimable fille en poussant un soupir, que l’amour m’a fait connoître secrètement que je devois aimer le plus parfait de tous les Rois.»

Notre Monarque parut touché d’entendre un aveu si doux et si favorable à son amour; mais la pluie qui survint en abondance rompit une conversation si tendre. Le Roi, qui n’avoit pas encore toutes les assurances qu’il vouloit du coeur de son adorable, lui envoya ce billet[169].

 

«Hélas! ma charmante enfant! si vous ne m’aimez en bref, il

faudra que je meure. L’on cherche avec empressement ce qui me

peut rendre rêveur comme je le suis; mais l’on ne pénètre pas

que je vous aime plus que moi-même, et que vous me mettez au

désespoir par vos manières cruelles. Ah! ma chère mignonne!

changez de sentiments, et soyez plus sensible pour un prince

qui ne respire la vie que pour vous.»

Quelque temps après ce billet, Sa Majesté, qui ne peut souffrir l’absence de ce qu’il aime, alla voir sa belle chez Madame, que le comte de Guiche entretenoit.

Les Demoiselles qui étoient avec La Valière se retirèrent par respect; si bien que Sa Majesté demeura seule avec cette belle, et lui dit tout ce qu’un amour tendre et violent peut faire dire à un homme qui a de l’esprit et de la passion. Il l’assura mille fois que sa flamme seroit éternelle et qu’il ne changeroit jamais.

Madame, qui apprit la conversation que le Roi avoit eue avec La Valière étoit au désespoir[170]:—«Quoi, disoit-elle, préférer une petite bourgeoise de Tours, laide et boiteuse, à une fille de Roi, faite comme je suis![171]»

Elle en parla à Versailles aux deux Reines en femme vertueuse qui ne vouloit pas servir de commode[172] aux amours du Roi. La Reine-Mère dit qu’il en falloit parler à La Valière, ce qu’elles firent avec tant d’aigreur que notre aimable bergère se résolut, dès ce triste moment, de se mettre dans un couvent. Elle [y] demanda d’abord une chambre, où elle pleura amèrement.

Il arriva en ce temps-là à Paris des ambassadeurs pour le Roi d’Espagne qui étoient avec le Roi dans la salle où l’on les reçoit d’ordinaire avec plusieurs personnes de qualité. Le duc de Saint-Aignan[173] dit au marquis de Sourdis[174], assez bas: «La Valière est en religion.» Notre Monarque, qui avoit entendu ce nom charmant qui avoit frappé ses oreilles, tourna la tête tout ému et tout pâle, et demanda au duc ce qu’il disoit, qui lui répartit que Mlle de La Valière étoit en religion à Chaillot[175].

Par bonheur, les ambassadeurs étoient expédiés, car dans la douleur où étoit le Roi il n’eût eu aucune considération. Il commanda qu’on lui fit venir un carrosse, et sans l’attendre il monta aussitôt à cheval. La Reine qui le vit partir lui dit qu’il n’étoit pas maître de lui.—«Ah! reprit le Roi, si je ne le suis pas de moi, Madame, je le serai de ceux qui me chagrinent.» En disant cela, il courut à toute bride à Chaillot, où il demanda sa jolie mignonne qui vint à la grille, avec un air tout pénétré de langueur et de tendresse.—«Ah! lui cria le Roi, de la porte, ma charmante enfant, vous avez peu de soin de ceux qui vous aiment!» Elle voulut répondre, mais les larmes l’en empêchèrent. Le Roi, l’ayant embrassée tendrement, la pria de sortir promptement. Elle s’en défendit d’une manière fort touchante, en racontant le méchant traitement de Madame et des Reines. Notre amoureux prince lui dit qu’il étoit Roi, et qu’il alloit y donner ordre.—«Enfin, répondit cette adorable, en levant les yeux au Ciel, on est bien foible quand on aime, et je ne me sens pas la force de vous résister.» Elle sortit et se mit dans le carrosse que le Roi avoit fait amener. Sa Majesté lui proposa en chemin de lui donner un hôtel et un train; mais cela lui parut trop éclatant; elle l’en remercia fort civilement. Le Roi, en arrivant, dit à Madame qu’il la prioit de considérer Mlle de La Valière comme une fille qu’il aimoit plus que sa vie:—«Oui, répartit Madame, en souriant, je la regarderai comme étant à vous.» Le Roi parut mépriser cette raillerie, et continua ses visites avec plus d’attache qu’auparavant. Il lui envoya continuellement des présents en la présence de Madame. Le Roi donna à La Valière le palais Brion[176], qu’il alla lui-même voir meubler le plus richement du monde, afin de la pouvoir entretenir sans témoins[177].

Ce prince tomba malade à Versailles, et pendant cette maladie il rêva toujours à sa belle qui ne vouloit pas le voir, de crainte d’irriter son mal; mais après qu’il n’y eut plus de danger à craindre, le duc de Saint-Aignan, par l’ordre du Roi, l’alla quérir.—«Hélas! dit-elle, en entrant, d’un air le plus tendre du monde, la fortune me redonne encore mon cher prince.—Oui, mon incomparable, lui répartit le Roi, pour vous aimer avec plus d’ardeur que jamais.» Il lui montra les vers[178] qu’elle lui avoit donnés, qu’il portoit sur son coeur. En voici les termes:

 

Il est de fortes chaînes et des sympathies,

Qui d’un charme inconnu nos âmes lient;

Et nous attache tendrement à vous aimer,

Par un revers secret qui ne se peut trouver.

Après la maladie du Roi[179], qui fut plus violente que longue, il n’y eut point de femme à la Cour qui ne travaillât à lui donner de l’amour. Madame de Chevreuse présenta à Sa Majesté madame de Luynes, qui étoit la plus belle femme du monde, mais de peu d’esprit, la duchesse de Soubise, la princesse Palatine, madame de Soissons; mais le Roi en fit confidence à La Valière et n’en fit que rire avec elle[180]. Toutefois elle n’en prenoit point de jalousie, ce qui fâcha notre amant et lui fit dire à cette mignonne:—«Ah! Mademoiselle, vous avez peu d’amour.—J’en ai plus que vous ne croyez, Sire, répliqua La Valière, et je me confie sur la fidélité que vous m’avez jurée.» Mais le Roi ne se contenta pas de ces paroles, et la chagrina pendant un mois. Elle souffrit avec patience, mais un jour étant au bois de Vincennes, comme le Roi étoit aux genoux de La Valière, elle le traita avec la dernière indifférence, ce qui fâcha notre Monarque sensiblement. Le lendemain le Roi vit le marquis de Bellefonds[181] à qui il dit qu’il étoit le plus heureux de tous les hommes de n’aimer que la gloire.—«Ah! Sire, répartit le Marquis, la gloire est plus difficile à servir qu’une maîtresse; je voudrois que la nature m’eût donné un coeur plus sensible à l’amour.» Le Roi soupira et ne lui répondit rien[182].

Au mois de septembre[183], l’on publia dans Paris la paix entre la France et l’Angleterre, avec les cérémonies accoutumées, et les états-généraux des Provinces-Unies faisoient la meilleure partie de ce traité, de quoi leur ambassadeur à la Cour de France marqua beaucoup de joie par un beau feu d’artifice qu’il fit tirer devant l’Hôtel-de-Ville.

La saison n’empêcha pas que le Roi ne se disposât pour se mettre en possession de la Franche-Comté qui lui appartenoit[184]; et pour cet effet Sa Majesté envoya le six de février le prince de Condé devant la ville de Besançon, capitale de cette province[185]. Les habitants témoignèrent d’abord qu’ils vouloient bien se soumettre à Sa Majesté, et même la recevoir, mais comme dans une ville impériale[186]. Néanmoins ils se rendirent simplement à l’obéissance du Roi.

Sa Majesté ayant quitté le marquis de Bellefonds[187], le jour suivant, vit mademoiselle de la Mothe[188] qui étoit une beauté enjouée et fort charmante, et beaucoup d’esprit, à qui il dit les choses les plus galantes du monde. Ce prince soupira même plusieurs fois en disant à cette belle qu’il l’aimoit, et qu’il n’avoit pas encore vu une personne si jolie.

La maréchale de la Mothe[189] grondoit sa fille de ne pas répondre à la passion du Roi; mais cette aimable enfant, qui avoit une secrète attache pour monsieur de Richelieu, faisoit qu’elle voyoit sans plaisir la tendresse du Roi, ce qui affligeoit notre Monarque, car il trouvoit cette jeune beauté tout adorable.

Un jour[190] que toutes les amies de mademoiselle de la Mothe s’étoient retirées, et que Sa Majesté étoit seule avec notre incomparable, le Roi se jeta à ses genoux, et lui dit d’un air tout de feu qu’il étoit le plus infortuné de tous les hommes d’aimer sans retour.—«Ah! je vois bien, continua ce prince, ma belle, que vous ne sentez rien pour moi!» La pudeur de cette jolie enfant l’empêcha de répondre au Roi qui la quitta, et qui fut chez La Valière, où ce prince rêvoit et lisoit[191], et sortoit quelquefois sans lui parler. Il n’y eut que monsieur de Bussy qui lui dit que ce n’étoit qu’un dépit amoureux, et que ce Dieu prendroit bientôt le soin de mettre d’accord nos illustres amants. Enfin ce malade amoureux pria son confident d’aller trouver sa maîtresse et de lui faire un fidèle rapport de ses peines.

Notre belle reçut le marquis avec une mélancolie touchante, et lui dit que le caprice du Roi l’avoit affligée, et qu’elle n’étoit pas d’humeur à lui demander pardon d’un mal qu’elle n’avoit point fait; que ce n’étoit pas à cause qu’il étoit son prince qu’elle avoit pris le soin de lui plaire, et que pour un autre, elle en auroit fait autant, si elle l’avoit aimé[192]. Le duc de Saint-Aignan qui arriva rompit la conversation, en présentant à cette charmante mignonne un sonnet que le Roi avoit fait et qu’il lui envoyoit. En voici les expressions:

 

A MON INCOMPARABLE.

SONNET.

 

Percé de mille coups par une main cruelle,

Je suis au désespoir, car dans tout mon tourment,

Je ne puis recevoir aucun soulagement,

Que de celle qui rend ma blessure mortelle.

 

Si le mal que me fait endurer cette belle,

Souffroit que [je] la visse en homme indifférent,

Que je serois heureux! mais mon coeur me dément,

Et veut contre mon gré que je lui sois fidèle.

 

Hélas jusques à quand, poussant votre fierté,

Joindrez-vous le mépris avec la dureté?

Si pour vous aimer trop, et si par complaisance,

 

J’ai desservi [pour vous] tous mes meilleurs amis,

Voulez-vous me haïr pour en tirer vengeance?

Ah! vous puniriez trop le mal que j’ai commis.

Quand La Valière eut vu ces vers, qu’elle les eut baisés plusieurs fois, comme venant de son prince, elle partit avec madame de Montausier[193] pour faire visite au Roi, qui parut si charmé en voyant cette belle qu’il lui demanda mille pardons, et l’embrassa passionnément; il lui dit plusieurs fois: «Hélas! mon adorable! si vous n’avez pitié de moi, je serai le plus misérable de tous les hommes. Que je vous aime, et que vous aviez tort de me marquer de l’indifférence!» Cette visite se passa avec toutes les expressions de tendresse que l’amour peut faire. Le lendemain, Sa Majesté fut se promener dans les jardins de Saint-Cloud avec La Valière, et madame d’Angoulême[194], où notre Monarque, qui étoit de bonne humeur, parut le plus galant et le plus spirituel du monde. La Valière, qui étoit dans une tristesse extrême, ne pouvoit prendre grande part à l’enjouement du Roi qui lui demanda le sujet de sa mélancolie.—«Quoi! mon cher prince, répartit notre incomparable, croyez-vous que je n’appréhende pas que Votre Majesté ne se lasse de m’aimer, en voyant comme je change tous les jours. Je ne trouve plus en moi d’attraits assez puissants pour vous attacher un moment.—Ah! lui répliqua le Roi, avec une passion extrême, ma belle enfant! je ne trouverai jamais une personne si aimable que vous, et qui possède un esprit si distingué. Ce sont ces divins appas qui ont su me charmer, et qui font que, dans les déserts solitaires et sauvages, l’on trouveroit des plaisirs charmants. Vous outragez un prince qui vous adore, et qui fait voeu de vous aimer toute sa vie.»—«Hélas! mon illustre prince, lui répondit La Valière, d’un air languissant, je n’ai point de termes assez forts pour vous marquer les obligations infinies que je vous ai. Je vous dirai sincèrement que ce n’est point l’éclat de votre couronne, ni le brillant de votre sceptre qui vous a donné la possession de mon coeur. Croyez, continua cette mignonne, en regardant le Roi tendrement, que vous n’êtes que trop aimable, sans le secours des trônes, et que les bornes de ma félicité seront celles de vous plaire.»

Le Roi[195] ayant embrassé les genoux de sa maîtresse fut avec elle chez madame la Princesse[196], où il y avoit une bonne partie des dames de la Cour, et un grand nombre de seigneurs. La duchesse de Mazarin[197] y dit des choses de si bonne foi à M. de Roquelaure[198] que le prince de Courtenay[199] qui en étoit amoureux en rougit. Le Roi s’en aperçut qui se leva, en riant, d’auprès le prince de Conti, et dit à mademoiselle de La Valière mille choses malicieuses touchant le sujet de la duchesse.

Le jour suivant[200] madame de Créqui[201] alla trouver Madame, un jour qu’elle lui avoit marqué pour leur partie de Saint-Cloud, où elles parlèrent de leurs amours. La duchesse de Créqui soupiroit en secret pour M. le cardinal Légat[202], et Madame pour le comte de Guiche[203]. Notre Monarque, quelque temps après faisant faire la revue à ses troupes à Vincennes devant MM. les ambassadeurs d’Angleterre, vit passer le carrosse de La Valière; il s’avança au galop et fut plus d’une heure la tête nue à la portière; mais voyant passer ensuite le carrosse des Reines, Sa Majesté leur fit une grande révérence, ce qui fâcha nos princesses et les fit souvenir de la pièce que le Roi leur avoit faite à Versailles, au retour de la chasse, comme il pleuvoit, ayant couvert de son chapeau la tête de La Valière pendant qu’elle se mouilloit.

Madame au retour de Saint-Cloud[204], monta dans son cabinet, avec la duchesse de Créqui, où elle lui montra plusieurs vers fort jolis que le comte de Guiche faisoit, quand il ne la voyoit pas, et que sa Muse lui inspiroit par le chemin, en venant à Saint-Cloud, avec son rival le marquis…..

 

DE LA SOLITUDE DES RIEUX.

 

Quittons l’embarras de ces lieux,

Où l’on ne goûte point de volupté solide;

Marquis, malgré les envieux,

Allons où notre amour nous guide.

Retirons-nous dans ces forêts,

Où notre divine Princesse

Fait briller ses charmants attraits.

Prévalons-nous du favorable accès

De la bonté de Son Altesse.

Notre amour, quoique téméraire,

Y trouvera de quoi remplir tous ses souhaits,

Et s’il se peut, de ce lieu solitaire,

Cher ami ne sortons jamais.

Loin du bruit importun du monde de la ville,

Le coeur et les esprits contents,

Dans un repos doux et tranquille,

Nous goûterons des plaisirs fort charmants.

Nos yeux seront satisfaits de la vue

De cet objet qui fait notre souverain bien.

Nos oreilles seront émues

Des charmes de son entretien,

Et nous louerons sans retenue

De ses beaux yeux la force non connue,

Qui lie ton coeur et le mien,

Voit-on de bonheur préférable,

Cher marquis, à celui de vivre sous les lois

D’une personne tant aimable?

Les biens des Princes et des Rois

N’ont rien qui soit plus agréable.

L’éclat de leur condition

Ne nous fasse jamais d’envie,

Et bornons notre ambition

A l’aimer toute notre vie!

La mort de Madame[205] troubla tous les plaisirs de la Cour par un triste deuil. Cependant notre Monarque ne laissoit pas d’être tous les jours avec madame de Montespan[206], à qui il donnoit mille marques de sa tendresse; mais, l’amour qui fait consister son unique félicité à courir de belle en belle, prit le soin de présenter une autre conquête au Roi; ce fut mademoiselle de Fontanges[207] jeune et belle, dont toutes les manières étoient si engageantes que la plus indifférente charmoit le coeur. Le Roi prenoit un plaisir extrême de l’entendre parler, et se formoit des idées ravissantes du bonheur qu’il auroit s’il étoit aimé de cette aimable mignonne, qu’il voyoit tous les jours chez la Reine ou chez Madame, et plus il la regardoit et plus ce prince en devenoit amoureux. Il fit confidence au duc de Saint-Aignan sur le moyen d’entretenir seul la personne qui l’occupoit si tendrement. Le duc fut ravi de l’amitié que son prince lui faisoit, et chercha avec empressement l’occasion de lui faire voir mademoiselle de Fontanges, qui devoit se trouver le lendemain aux Tuileries avec madame de Maure[208].

Notre Monarque, qui s’étoit mis ce jour-là convenablement, eut une conversation particulière avec son aimable maîtresse, où ses regards lui apprirent qu’il n’étoit pas éloigné du bien charmant qui l’attendoit. Ce fut avec tant de modestie que cette incomparable dit au Roi qu’elle n’étoit pas insensible à tout ce qu’il sentoit pour elle, qu’à la sortie des Tuileries, le marquis de Louvois vint au-devant de Sa Majesté pour lui communiquer quelque affaire. Notre passionné prince lui dit, en parlant de mademoiselle de Fontanges, qu’il n’avoit jamais vu une fille si fière et dont la vertu fût si grande. Le marquis répartit au Roi qu’il croyoit qu’une fille avoit de la peine à conserver sa fierté avec un prince comme lui.

Le jour suivant Sa Majesté donna tous les divertissements ordinaires à toutes les dames de la Cour, où mademoiselle de Fontanges parut avec tous ses charmes adorables. Le Roi, qui étoit le plus amoureux de tous les hommes, fut toujours à ses pieds, d’un air à faire connoître qu’il n’étoit plus à lui: ce qui donna beaucoup de jalousie à toutes nos belles, qui croyoient mériter l’encens de notre Monarque. Le jour qui suivit ce divertissement fut une partie de chasse, où notre adorable étoit vêtue d’un juste-au-corps en broderie, et sa coiffure étoit faite de plumes vertes qui lui tomboient sur le visage et qui lui donnoient un air charmant. La crainte qu’avoit son amant qu’il n’arrivât quelque malheur dans la course à cette aimable chasseresse, l’obligea de demeurer toujours à côté d’elle. Après que l’on eut couru le cerf, Sa Majesté descendit de cheval avec sa chère mignonne, et la mena promener dans la sombreur[209] de la forêt, imitant les dieux champêtres qui n’avoient point de lieu plus propre pour l’exercice de leur amour que les antres et les bois.

L’on ne peut passer sous silence[210] l’action hardie des François dans une sortie qu’ils firent sur les Turcs aussitôt qu’ils furent arrivés au siége de Candie[211]. Quoique les assiégés fussent préparés à les recevoir, en ayant été avertis par une sentinelle qui s’étoit jetée dans le camp le jour précédent, les François néanmoins qui avoient à leur tête le comte de Saint-Paul[212], les ducs de Château-Thierry[213] et de Roannez[214], donnèrent avec tant de vigueur et de courage qu’ils se rendirent maîtres de quatre redoutes de ces infidèles; ce qui ne s’exécuta pas sans qu’il en coutât la vie à beaucoup des nôtres; mais les ennemis connurent que s’ils avoient toujours eu à combattre notre nation, ils n’auroient peut-être pas fait tant de progrès dans l’île de Candie. Ce n’est pas que les Vénitiens ne se défendirent en braves gens; mais il faut aussi convenir que le grand nombre des ennemis qui les attaquoient ne leur donnoit pas la facilité de se défendre, comme ils l’auroient souhaité. Les Turcs furent surpris de voir que trois cents hommes, en quoi consistoient les François, en attaquoient plus de trois mille avantageusement retranchés, et que même ils les forcèrent dans leurs retranchements; mais leur nombre n’étoit pas suffisant pour faire un progrès assez considérable, afin de remettre les affaires des Vénitiens qui étoient en mauvais état. Le siége de Candie étoit trop avancé, et les ennemis s’étoient rendus maîtres d’un trop grand nombre de places pour espérer que, sans un très-puissant secours, on pût empêcher qu’elle ne fût entièrement réduite sous leur puissance.

Revenons à mademoiselle de Fontanges que nous avons laissée dans la forêt avec le Roi goûter à longs traits les plaisirs de la solitude. L’on peut dire que notre prince n’a fait jamais paroître tant d’ardeur et d’amour qu’il le fit ce jour à cette belle nymphe au retour de la chasse. Mademoiselle de Fontanges qui tomba malade affligea le Roi et toute la Cour sensiblement. Sa Majesté étoit dans une tristesse inconcevable. Les douleurs de son amante l’agitoient mortellement. Il craignoit toujours de perdre ce qui lui paroissoit le plus cher au monde; et, quoique ce prince connût que ses maux ne seroient pas de durée, il y parut néanmoins fort sensible, comme si le mal eût été dangereux. Il ne la quitta point, agissant auprès d’elle comme le plus passionné des amants. Les peines de cette belle mignonne le mirent dans un abattement extraordinaire, et lui firent dire à la comtesse de Maure[215] d’un air tout pénétré de douleur:—«Hélas, Madame, je préférerois le bonheur de revoir en santé cette aimable enfant au prix de ma couronne.» Le Roi disoit ces tendres paroles les larmes aux yeux.

Notre belle malade ayant connu l’amour violent de notre Monarque, le regarda d’une manière languissante et lui dit en soupirant:—«Ah! mon cher prince, pourquoi faut-il que les plaisirs soient accompagnés de suites si fâcheuses? mais cependant j’en aimerai la cause tant que je vivrai.» Ces termes si doux et si touchants, eurent tant de pouvoir sur le coeur du Roi, qu’il se jeta sur le lit de sa charmante, et l’embrassa tendrement, lui jurant que jamais il m’aimeroit d’autre qu’elle, et que sa passion seroit éternelle. Mademoiselle de Fontanges se trouvant mieux, reçut plusieurs visites; jamais reste de journée n’a été si bien employé que fut celui-là, on y parla de nouvelles galantes, et des pièces d’esprit qui étoient les plus jolies. Toutes les dames firent tous leurs efforts pour divertir la maîtresse du Roi, qui les en remercia avec des expressions fort engageantes. La duchesse de Créqui, qui avoit été de la chasse, tira de sa poche des vers, et en fit la lecture[216].

 

Hélas! qu’il est bien vrai, que ce qu’on doit aimer,

Aussitôt qu’on le voit, rien ne nous peut charmer,

Et qu’un premier moment fait naître dans nos âmes

Mille doux mouvements tous passionnés et tendres.

Notre Monarque prit ces vers des mains de la duchesse, quand elle les eut lus, et les fit voir à sa belle, qui s’en fit une application fort délicate, dans la première connoissance qu’elle avoit eue du Roi, l’ayant aimé dès le précieux moment que Sa Majesté parut à ses yeux.—«Ce jour si fortuné, disoit souvent cette aimable à notre prince, est le plus beau de tous mes jours et le plus heureux, et la charmante idée que je m’en fais me donne des plaisirs ravissants.»

Le cercle étant fini, chacun se retira chez soi, à la réserve de nos illustres amants, qui ne s’appliquèrent plus qu’à passer agréablement le temps, à se donner les témoignages les plus tendres et les plus sincères de leurs amours[217]. L’on peut dire que le Roi n’en a jamais marqué davantage que pour cette adorable mignonne. Il ne peut pas être plus ardent, et le retour avec lequel cette aimable lui témoignoit le sien, ne pouvoit pas être plus passionné. Elle le fit paroître, lorsqu’étant à Paris, elle apprit de Saint-Germain que le Roi qui va souvent à la chasse avoit couru grand danger dans la poursuite d’un sanglier, que son cheval avoit été blessé par cette bête, et que sans une force et une adresse distinguées, Sa Majesté auroit eu de la peine à se retirer du péril. La nouvelle en fut apportée à mademoiselle de Fontanges par un gentilhomme de madame la princesse d’Epinoy[218], qui étoit elle-même de la partie. Notre incomparable en fut aussi touchée, comme si le mal lui étoit arrivé. Elle tomba dans une tristesse accablante, qui lui dura longtemps, car elle ne pouvoit effacer de son esprit une idée si fatale et qui avoit fait tant de peur à son amour; mais ayant un peu rassuré sa tendre frayeur, voici ce qu’elle écrivit à Sa Majesté:

 

«_Je n’ai point, mon illustre prince, de termes assez

pathétiques ni assez passionnés pour vous marquer mon

inquiétude, et les tendres émotions qui agitent mon coeur. Je

tremble encore quand je songe au malheur que mon cher prince a

évité. Si vous m’aimez autant comme je le crois, vous avez

beaucoup d’intérêt à conserver votre vie, puisque la mienne en

dépend[219]._»

Le Roi lut ce billet avec des transports de plaisir qu’il seroit difficile d’exprimer. Sa Majesté baisa mille fois ce joli billet, et ne différa point à lui envoyer ce qui suit:

 

«_Ah! qu’il est doux, ma mignonne, d’être aimé d’une personne

aussi charmante que vous. Ne craignez pas, le danger est passé.

Je ne veux plus présentement me conserver que pour vous seule.

Je pars dans ce moment pour vous dire combien je vous aime.

 

Ah! que le souvenir en est aimable, possédant un coeur aussi

précieux que le vôtre._»

Notre invincible Monarque suivit de bien près cette lettre, et partit de Versailles dans le dessein d’aller assurer sa jolie maîtresse de sa passion ordinaire.—«Que je suis heureuse, mon aimable prince! lui dit cette belle, en le voyant, d’un air le plus engageant du monde, de vous voir de retour! Ah! que l’absence de ce qu’on aime est une chose difficile à supporter!—Je le sais bien, ma chère, lui répondit le Roi, en la serrant tendrement dans ses bras, que de tous les supplices les plus cruels, l’éloignement de ce que l’on chérit est le plus sensible.»

Quand le Roi eut marqué à mademoiselle de Fontanges la joie qu’il avoit de la revoir, ils partirent pour Versailles. Ce fut dans ces doux moments, que cette charmante enfant obtint de notre Monarque la grâce qui lui avoit inutilement été demandée par la bouche de plus d’un prince. Il lui accorda une pension considérable en faveur d’une demoiselle de ses amies, et l’abbaye de Chelles[220] dont sa soeur a été pourvue, fut encore un effet de sa libéralité. Hélas! nous pouvons bien dire que nous n’avons plus rien de cher, quand notre coeur n’est plus à nous, et nous servir de la pensée d’Aristote qui dit que la personne que nous aimons est un autre nous-même.

 

Mon coeur a changé de séjour,

Où je suis je ne crois pas être;

Où l’on ne me voit point paroître,

Je m’y trouve par mon amour[221].

Cette nouvelle abbesse fut bénite avec une magnificence extraordinaire. Il ne manqua rien à la cérémonie, étant la soeur de la maîtresse du Roi. Aussi fut-elle honorée d’un grand nombre d’évêques. Toute la Cour y assista, et mademoiselle de Fontanges y parut avec tous les charmes distingués qui lui attirent les regards de tous les spectateurs.

Comme les bois et la solitude assaisonnent souvent les plaisirs que l’on trouveroit fades dans les grandes villes, notre Monarque ne passa pas longtemps à Paris sans retourner à Versailles, séjour si rempli d’enchantements et si propre à inspirer les passions. Toute la Cour partit pour ce lieu ravissant et délicieux. Le Roi y renouvela tous les divertissements qui avoient été interrompus par son absence. L’on fut à la chasse tous les jours, et les dames qui accompagnent d’ordinaire Sa Majesté dans cet exercice y parurent infatigables. La santé de la belle mignonne de notre prince lui étoit trop chère, pour qu’il lui permît de s’engager comme les autres dans la course. Elle en eut le plaisir, sans se mettre au hasard, et vit de son carrosse tout ce qui pouvoit lui donner quelque satisfaction. La chasse finie, Sa Majesté descendit de cheval et prit place auprès de sa charmante et la conduisit dans son appartement. Cette jolie chasseresse étoit dans la plus belle humeur du monde. Elle dit mille galanteries à son amant sur le divertissement qu’une de la troupe avoit donné en tombant de cheval. Le Roi rioit sans retenue, particulièrement quand elle lui dit que cette chute devoit être fort sensible à cette aimable Diane, ne s’étant pas pourvue de caleçons[222]. Cela donna occasion à mademoiselle de Bonnifasse[223], fille d’honneur de Madame[224] de dire qu’elle mourroit de chagrin si ce malheur lui étoit arrivé.—«Je me réserve, continua-t-elle, pour des plaisirs plus tranquilles et qui donnent moins de peine.» Madame qui étoit présente, et qui aime passionnément la chasse, lui dit en la regardant: «Je vois bien, ma chère, que les plaisirs de la chasse troublent votre imagination.» Madame la Dauphine[225] fit changer la conversation en parlant du bal que Sa Majesté devoit donner le lendemain. Ce fut un des plus beaux de tous ceux qui ont jamais paru. Tout y étoit charmant et magnifique. Le Roi y dansa avec son adresse ordinaire. Mais ce qui surprit le plus, ce fut qu’il prit deux ou trois fois une jeune demoiselle fort aimable et qui dansoit admirablement bien. Sa Majesté ne put se défendre du mérite de cette demoiselle, et lui dit plusieurs galanteries fort obligeantes, dont elle se tira avec une modestie toute charmante. Le Roi soupira souvent auprès d’elle, et lui dit[226] d’un air tendre et passionné, qu’il étoit malheureux d’avoir le coeur si susceptible aux attraits des belles.—«Hélas! Sire, répartit cette jolie personne, un Roi comme vous peut-il soupirer?—Oui, Mademoiselle, répliqua notre prince, en la regardant tendrement; l’amour ne met point de différence entre le sceptre et la houlette. Un Roi languit aussi bien sous son empire qu’un berger. Ne croyez pas, ma belle, continua ce prince, que c’est le pouvoir d’un monarque qui fait son bonheur. Une douce sympathie qui lie nos coeurs fait les délices des amours.»

Cet entretien qui commençoit à échauffer le Roi, fut rompu par monseigneur le Dauphin qui s’approcha de Sa Majesté pour lui conférer de quelque affaire.

Le lendemain notre Monarque fut au lever de son illustre maîtresse, qu’il trouva dans une mélancolie touchante. Il lui marqua bien du chagrin de la voir dans cet état, et lui demanda, d’une manière toute passionnée, quel en étoit le sujet. «Ah! Sire, dit la belle, en soupirant, si vous étiez moins aimable, on n’auroit pas tant de tristesse!» Sa Majesté connut aussitôt que c’étoit la jalousie qui lui donnoit cette langueur. Il n’en fut pas fâché, car ce prince veut être aimé, quand il aime, et il n’y a rien qui l’engage si fortement que ces sortes de craintes. Il apprit en même temps de cette jolie mignonne que ce qui s’étoit passé au bal l’avoit affligée sensiblement, que c’étoit la seule cause de sa douleur.—«Eh! quoi, ma belle enfant, répondit le Roi, en se jetant à ses genoux, est-il possible que vous connoissiez si mal les sentiments de mon coeur? Je vous aime mille fois plus que moi, et vous outragez mon amour par vos injustes pensées.—Quel plaisir charmant, répartit cette jolie enfant, n’ai-je point goûté, et qu’il est doux d’entendre d’un prince si aimable des paroles si tendres et si engageantes. Mais, hélas! qu’il est difficile de vous aimer sans crainte et sans inquiétude. Non, je ne puis posséder un coeur d’un prix aussi rare que le vôtre, sans en appréhender la perte.» Enfin après des termes si touchants, notre amoureux Monarque embrassa cette charmante, et lui jura une fidélité d’une étendue infinie, et qui seroit toujours égale[227].

Continuer : partie 2 sur 3