Histoire de Corse
XXI la Corse en 1769
XXI
LA CORSE EN 1769
La conquête de la Corse et l’opinion publique en France.—Caractère et
mœurs des habitants.—La situation économique et l’œuvre à réaliser.
Au moment où la Corse devient française, après tant de guerres et de misère, au terme d’une lutte héroïque pour l’indépendance, il convient de nous arrêter et de jeter un coup d’œil sur ce pays qui entre, le dernier de tous, dans l’unité française. Que vaut la Corse? et que faut-il penser de ses habitants? Question délicate et complexe que se posèrent les contemporains de Choiseul, mais qui ne fut pas toujours résolue d’une façon impartiale. Les jugements, imprimés et manuscrits, des voyageurs qui visitèrent l’île et des officiers qui la conquirent ou y tinrent garnison, mériteraient tous d’être recueillis et réunis; mais on aurait tort de croire qu’il suffit de les résumer pour présenter «le tableau le plus exact de l’état du pays et du caractère des habitants». D’autre part, il faut se défier des critiques passionnées par où l’opinion publique chercha à discréditer Choiseul. «La conquête de la Corse, écrit Pommereul en 1779, a rencontré des censeurs qui l’ont désapprouvée et ont blâmé le gouvernement de l’avoir entreprise.» Les uns dépeignaient la Corse comme un amas d’inutiles rochers. Les autres déclaraient qu’une pareille possession serait toujours onéreuse et ils répétaient le mot du Génois Lomellino qu’on serait trop heureux de pouvoir creuser un grand trou au milieu de l’île pour la submerger.
De tous les pamphlets qui surgirent alors, le plus violent est celui du duc d’Aiguillon, qui ne peut découvrir «le vrai motif de l’insensé projet de conquérir la Corse». Serait-ce pour relever, étendre et affermir notre puissance maritime, en nous emparant d’une île dont les ports et les bois de constructions nous seraient de quelque ressource? Evidemment non, car «les ports de Corse ne valent rien pour une marine royale; pas un seul ne peut recevoir un vaisseau de ligne. Quelques frégates peuvent entrer, non sans danger et beaucoup de difficultés, dans les ports d’Ajaccio et de Saint-Florent; partout ailleurs elles sont obligées de rester en rade: ce sont des ports à chébecs, à felouques et à tartanes». D’autre part «les bois de cette île propres à la construction se trouvent dans l’intérieur des terres» et il n’y a aucune communication entre la haute montagne et la côte: «point de rivières navigables, ni même par où l’on puisse les flotter. Il n’y a que des torrents qui roulent à travers des rochers pendant quelques mois de l’année, mais qui sont à sec le reste du temps».—Inutile à la marine royale, la Corse n’apportera aucun élément à la prospérité générale de la France, «et on s’est moqué dans toute l’Europe des descriptions pompeuses qui furent débitées, par ordre de M. de Choiseul, de ce misérable pays, qui n’est en général ni cultivé, ni presque cultivable, et qui n’est presque favorable qu’à la vigne et à l’olivier, qui y a été laissé sauvage jusqu’à présent par les Corses». On n’y sème presque point de grains, et on y mange presque partout du pain de châtaignes. «Il n’y a point de manufactures ni de commerce, et par conséquent point d’argent, et qu’y pourrait-on fabriquer ou en exporter, qui ne se trouve en abondance dans l’Italie et dans tous les ports de la Méditerranée?» Somme toute, véritable royaume de la misère, où les habitants sont pauvres «et vivent et s’habillent en conséquence» et où il n’y a rien à faire pour les employés de finances, «commis, directeurs, même fermier général»...
Mais Choiseul et la plupart de nos officiers—et dans le nombre, des hommes d’expérience et de talent, comme Vaux, Marbeuf et Guibert— avaient demandé la conquête de l’île. Fallait-il laisser à Paoli le loisir de consolider son autorité dans un pays qui serait en temps de guerre l’asile des corsaires? Un ennemi qui posséderait la Corse ne pourrait-il intercepter notre communication avec l’Espagne, l’Italie et le Levant? Toute la côte de la Provence et du Languedoc ne serait-elle pas dès lors à découvert? Pommereul insiste là-dessus en entreprenant de justifier Choiseul aux yeux de ses détracteurs: «La Corse, dit-il, est en temps de guerre un point essentiel pour le soutien du commerce de la France dans le Levant; cette possession consolidée lui procurera les moyens faciles de donner la loi à toutes les côtes d’Italie.» La marine de France et celle d’Espagne, unies en vertu du pacte de famille (une des grandes idées du ministère de Choiseul), pourront combattre l’Angleterre sur l’Océan et en attendant «primer» dans la Méditerranée. «La Corse doit assurer à la France et à l’Espagne la domination dans la Méditerranée.» Que fût devenu notre commerce du Levant, si les Anglais, ayant déjà Gibraltar et Mahon, avaient réussi à s’emparer de cette île? «Il fallait renoncer à faire sortir un vaisseau de Marseille et de Toulon.» Et d’avoir su conquérir la Corse en déjouant les intrigues anglaises et autrichiennes, c’est vraiment «le chef-d’œuvre de la politique». Pommereul devance ainsi le jugement des historiens modernes qui ont su déchiffrer le «secret» des ministres de Louis XV et déterminer l’évolution par laquelle le gouvernement français poursuivait un dessein auquel il s’était, dès l’époque de Fleury et de Chauvelin, fermement attaché: c’est dans le développement de la question corse que M. Driault reconnaît «le chef-d’œuvre de la diplomatie française au XVIIIᵉ siècle».
Au surplus la conquête de la Corse ne doit pas être seulement envisagée en elle-même et du point de vue diplomatique. Lorsque Guibert taxe d’ignorance et de prévention les adversaires de la conquête,—ceux-là, déclare-t-il, ne portent pas leurs regards au delà de leur siècle et de la surface des choses,—il envisage surtout les «possibilités» économiques et les ressources de l’île. A la suite de Jean-Jacques Rousseau, du fait de la conquête et des théories des «philosophes», le problème du relèvement économique de la Corse, pour user de mots qui sont de nos jours à la mode, est posé devant l’opinion publique française. Les mœurs des habitants sont expliquées et non plus seulement décrites; les ressources du pays ne sont plus seulement cataloguées, mais on étudie avec soin les moyens de les accroître et de les répandre. De pareilles préoccupations apparaissent dans l’ouvrage de Bellin, qui est de 1768, et dans Voltaire, dont le Précis du siècle de Louis XV date de 1769. On les retrouvera dans Boswell, «le premier globe-trotter que la Grande-Bretagne ait envoyé à la Corse» et «le premier poète que ses paysages aient troublé»; dans l’abbé de Germanes qui, sans avoir jamais mis les pieds dans l’île, nous rapporte des anecdotes très romantiques sur les bandits; dans cet officier du régiment de Picardie qui séjourna en Corse de 1774 à 1777 et dont les Mémoires historiques sont de tout premier ordre; dans Ferrand Dupuy, qui considère la Corse comme «susceptible de devenir une des plus riches possessions de notre puissance» si le gouvernement sait encourager les vues du négociant et du spéculateur éclairés; dans Pommereul qui fait un enthousiaste tableau des «trésors» de l’île, rend Gênes responsable de la misère actuelle et adjure le gouvernement de faire son devoir, le gouvernement étant «le plus naturel, pour ne pas dire le seul et le plus sûr instituteur des peuples».
Avec ses 122.000 habitants, l’île apparaît en 1769 comme dépeuplée par les guerres continuelles, les troubles intérieurs, les descentes fréquentes des corsaires tunisiens et algériens. Cependant «on a tout lieu de croire que, la paix et la tranquillité une fois bien établies, la population augmentera sensiblement en peu d’années». Les Corses sont petits pour la plupart. Ils portent des habits d’une étoffe brune qu’ils tissent eux-mêmes avec le poil ou la laine de leurs troupeaux et qui paraît aux Français infiniment plus rude que la bure des Capucins: «Quand on les aperçoit d’un peu loin, on ne sait d’abord si c’est un ours ou une créature humaine.» Leurs culottes et leurs guêtres, faites en forme de bas, sont de la même étoffe que l’habit. «Au lieu de chapeau, ils portent un bonnet pointu, aussi de la même étoffe... Les plus aisés portent des bottines de cuir, au lieu de guêtres d’étoffe. D’autres, au lieu de guêtres, enveloppent leurs jambes avec des peaux de chèvres, le poil en dehors.»—L’habillement des femmes consiste «en un corset de soie, ou d’autre étoffe, avec des manches à la jésuite, très justes, la jupe extérieure d’une autre couleur que le corset. Leurs cheveux sont tressés avec des rubans au-dessus de la tête, et d’autres fois ils sont enveloppés dans un filet à réseau en soie, de la couleur qui leur plaît le plus». Cet ajustement leur sied bien quand elles sont bien faites, «d’autant plus que leurs jupes sont très courtes sur le devant et traînent jusqu’à terre sur le derrière». Quand elles sortent, elles portent sur la tête un voile assez grand de toile des Indes, à fond blanc et peint, de fort bon goût. On le nomme mezaro. Dans le Niolo, et dans les parties les plus «agrestes» de l’île, la jupe et le corset sont tout d’une pièce, et ouverts par devant, et leur coiffure «n’est qu’une espèce de tortillon qu’elles portent sur la tête presque toute la journée, et qui leur sert à porter le fardeau».
La langue générale de la Corse est l’italienne; mais elle diffère selon les lieux. Dans les villes maritimes, on parle un italien épuré et facile à entendre; les habitants de l’intérieur ont un jargon très corrompu et entremêlé d’expressions mauresques.
La vieille armature sociale est restée intacte. Tout gravite autour de la primogéniture. Etre l’aîné est une gloire; c’est aussi une responsabilité, et chacun se courbe sans murmure devant les prérogatives du droit d’aînesse. Ils sont hospitaliers farouchement: celui qui franchit leur seuil et se confie à eux,—étranger, malheureux, ennemi même,—celui-là est sacré. Ils ont l’horreur de l’injustice et la reconnaissance du service rendu: ce qui dure le plus en Corse, dit Paoli, c’est la mémoire des bienfaits.
La bravoure des Corses était proverbiale. Ils avaient tenu tête à la France durant deux campagnes, sans place forte, sans artillerie, sans magasins, sans argent, et les conquérants ne parlaient qu’avec estime de ces petits hommes vêtus de brun qui se rassemblaient «au son des sifflets ou des cornets»,—à l’appel du colombo,—s’avançaient à la débandade, «épars comme une compagnie de perdreaux» et, s’abritant derrière les broussailles, les rochers ou les murailles, assaillaient brusquement les Français de toutes parts, puis se rejetaient en arrière et revenaient à la charge avec la plus grande célérité. Quelques-uns furent cruels et commirent des actes d’une férocité barbare. Mais la plupart furent magnanimes. Des Français disaient à un prisonnier: «Comment osez-vous guerroyer sans hôpitaux ni chirurgiens, et que faites-vous quand vous êtes blessés?—Nous mourons.» Un Corse, mortellement frappé, écrivait à Paoli ce billet héroïque: «Je vous salue; prenez soin de mon père; dans douze heures je serai avec les autres braves qui sont morts en défendant la patrie.»
En général, ils sont graves, sérieux et mélancoliques, au milieu de leur vivacité, et ils rient peu. Les malheurs de leur patrie semblent les occuper entièrement et leur donnent une humeur sombre et farouche. Dans leur physionomie, intelligente et fine, quelque dureté apparaît. Pas de divertissements, pas de danses ni de fêtes champêtres. Les jeux de cartes, les graves sentences émises autour du fugone, les mélopées plaintives des bergers de la montagne: on pourrait dire des Corses, chez qui le ciel pourtant est si léger, si clair et si haut, ce que Renan disait des Bretons, que la joie même est chez eux un peu triste. Crainte de l’oppresseur, résistance tenace et indomptable.
L’esprit du moins s’est mûri par l’épreuve, les facultés d’observation se sont aiguisées dans le silence. Le moindre d’entre eux étonnait les officiers français par l’intelligence avec laquelle il parlait guerre ou politique, et le dernier paysan plaidait sa cause avec autant de force et d’astuce que le plus habile avocat, discutait ses affaires avec une singulière abondance d’expressions et de tours, usait avec une adresse infinie des moyens de chicane que lui fournissaient les nouvelles formes judiciaires. Les raisonneurs de garnison durent plus d’une fois s’avouer battus par les insulaires loquaces et subtils. Corses des villes ou de la montagne, hommes et femmes, pauvres ou riches, ils aiment à parler, et parlent tous naturellement bien. «Ils veulent être écoutés et ils regardent comme un affront, dans la conversation, quand on ne les écoute pas jusqu’à la fin.»
Car le Corse est orgueilleux, et voici peut-être le trait le plus saillant de son caractère. Tous les Corses se regardent comme égaux, et Marbeuf assure que la vanité est le principal ressort qui les met en mouvement. «Ce qui les caractérise plus que tout, écrit un de nos officiers, c’est qu’ils sont incapables de soutenir le mépris, pas même de supporter l’indifférence.» On en voit peu demander l’aumône. «Le dernier habitant s’estime autant que le premier... Ils sont reconnaissants du moindre service, et ils se tiennent offensés quand on leur offre de l’argent en reconnaissance de ceux qu’ils rendent. Leur amour-propre paraît flatté de vous tenir dans une sorte de dépendance.» Ils recherchent avec empressement les distinctions et les marques d’honneur. Le roi Théodore n’avait-il pas créé des princes, des marquis, des comtes, des barons et institué un ordre de chevalerie? Paoli ne fondait-il pas, dans les commencements de son généralat, un ordre de Santa Devota pour les volontaires qui combattaient avec lui Colonna de Bozzi?
Ils aiment l’intrigue et la politique, et Marbeuf rangeait parmi les plus grands maux dont souffrait le pays le goût des habitants pour la cabale. Que de menées, que de manœuvres, même aux assemblées des pièves qui n’avaient d’autre but que d’élire des députés à l’assemblée de la province. «Que de jalousies et de mensonges, s’écriait le vicomte de Barrin, et que de mauvais tours ces gens-ci cherchent à se jouer réciproquement!» Pas d’assemblée en France, témoigne l’intendant La Guillaumye, que «l’esprit individuel de prépondérance et de changement puisse rendre aussi tumultueuse et aussi dangereuse que la plus petite assemblée en Corse». L’homme vit plus volontiers sur la place publique que dans son ménage et, habitué, comme disait Paoli, à «identifier la fortune de l’Etat avec la sienne propre», il s’intéresse passionnément aux affaires du gouvernement et de l’administration, dont il veut prendre sa part. Il poursuit longuement, âprement, la vengeance d’une injure faite à lui-même ou à ses proches et, puisque les Génois vendaient la justice, il n’a recours qu’à lui-même, à son bras, à son escopette. Pardonner est d’une âme faible, il punto d’onore è tanto forte in Corsica... Les femmes sont méprisées et chargées des emplois les plus fatigants. Le plus souvent elles ne mangent pas avec leur mari, tant celui-ci est plein du sentiment de son importance particulière. Sans doute l’origine d’une pareille coutume doit être cherchée dans l’état d’hostilité où les hommes vivent depuis des siècles, luttant contre les Génois, poursuivant une vendetta et n’ayant pas le loisir de rester auprès des femmes. N’importe, cela choque les officiers et les Français du XVIIIᵉ siècle, venus de la cour la plus galante de l’univers et peu adaptés à de pareilles mœurs. Plusieurs relèvent, en des termes à peu près identiques, la soumission que le mari exige de la jeune épousée: «Elle se déshabille elle-même, quitte sa chemise et va se jeter ainsi dans le lit de son époux... Dès le lendemain, elle commence à aller aux champs, à porter le bois, les récoltes et d’autres fardeaux sur la tête, enfin à faire les travaux d’une bête de somme. J’en ai rencontré mille pour une, dans les montagnes et le long des chemins, par la plus forte chaleur, porter des fardeaux très lourds sur leur tête, le mari la suivant, monté sur son âne ou sur son mulet.»
Que devient, dans de pareilles conditions morales et sociales, le développement économique? Peu de chose en vérité. Mais qu’importe, si les Corses sont sobres et s’ils ont peu de besoins. «Pourvu qu’un ménage, dans la montagne, quelque nombreux qu’il soit, ait en propriété six châtaigniers et autant de chèvres, il ne pensera pas à cultiver d’autres productions.» Ce sont des Lucquois, des Sardes, des Génois, des étrangers, qui viennent tous les ans, au nombre de dix à douze mille, pour faire les travaux les plus pénibles, comme exploiter les terres et les bois, faire les récoltes, scier les planches, tailler les pierres et servir de domestiques ou de manœuvres. Pas d’agriculture, nulle entente du labourage, nulle connaissance des instruments aratoires. Çà et là quelques champs écorchés par une charrue informe. Pas de prairies. Pas d’engrais—sinon les cendres des grosses herbes et des broussailles. De longues étendues de pays et d’immenses déserts sans le moindre vestige de l’industrie humaine. Et pourtant les vallons sont fertiles, tous les produits viendraient à foison. Mais il faut de l’argent et des débouchés. Nulle route. Des sentiers étroits, tracés au hasard, suivant la pente naturelle du terrain, creusés presque partout par les eaux et très éloignés des villages, parce que les habitants se sont logés dans des endroits escarpés pour échapper sûrement à l’ennemi. Ils avaient, a dit Napoléon, «abandonné les plaines trop difficiles à défendre pour errer dans les forêts les moins pénétrables, sur les sommets les moins accessibles». Les conditions historiques ont ramené les Corses à l’état matériel du régime féodal.
Situation déplorable, mais non pas sans remède. «J’en trouve la raison, écrit en 1774 un officier du régiment de Picardie, moins dans leur caractère que dans le gouvernement vicieux des Génois, qui... tenait ce peuple dans une espèce d’esclavage, le forçait à vendre au plus bas prix ses denrées aux agents de la République, et gênait en même temps son commerce par toutes les friponneries possibles.» Un devoir s’impose donc aux nouveaux maîtres du pays: développer les ressources économiques de l’île, faire les avances pour défricher les terres incultes, entreprendre l’éducation de ce peuple, créer des débouchés. La conquête militaire est faite: les Français sauront-ils également mener à bien l’œuvre nécessaire de la conquête morale?