Histoire de Marie Stuart

Jean-Marie Dargaud · Chapitre 4 sur 6 · partie 1/3

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Histoire de Marie Stuart

«Je n’aime point tout ceci, lui dit…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

«Je n’aime point tout ceci, lui dit Crawford. Au lieu de vous rendre à Craigmillar, pourquoi ne pas aller droit à Holyrood ou dans toute autre de vos résidences?

—C’est ce que j’ai pensé aussi… Mais j’irai avec elle, dût-elle me tuer.»

Voilà les principaux traits du récit de Crawford; ne confirment-ils pas sur tous les points les lettres tant contestées dont j’ai cité quelques fragments?

On comprend et l’on touche au doigt le rôle de la reine. Elle obéit à Bothwell en frémissant. Bothwell la fascine, la subjugue, la précipite. La conscience lutte en elle et la nature se révolte; mais Bothwell l’emporte.

Darnley est confiné à Glasgow. Marie accourt afin de l’en tirer. Elle ne ménage aucune séduction. Elle enivre de ses sourires et de ses regards cet enfant sensuel. Elle le connaît et se joue de ses illusions. Elle enchante sa proie afin de l’enlever. Elle amuse et endort sa victime. Elle attise la passion de ce faible et voluptueux jeune homme pour le mener au trépas.

Ah! puissé-je me tromper! mais les apparences, les probabilités sont accablantes.

Marie avait conduit à Glasgow deux personnes dévouées à Bothwell. La première était lady Reres, qui avait tant servi l’amour du comte, et qui restait auprès de Marie comme favorite pour elle, pour lui comme témoin. Car Bothwell était jaloux de la reine, et comment ne l’aurait-il pas été? «… Il sçavoit, dit un grave contemporain, qu’elle aimoit son plaisir et à passer son temps aussi bien que aultre du monde.»

La seconde personne attachée à Marie par Bothwell était Nicolas Hubert, un Français qu’on appelait Paris, du nom de sa ville natale. Cet homme, qu’un regard de Bothwell glaçait d’épouvante, et qui, par peur, consentit à entrer dans le complot contre la vie du roi, accompagnait Marie dans son voyage de Glasgow. Ce fut lui qu’elle envoya à Bothwell avec quatre cents écus et une lettre, celle du 24 janvier, si conforme à la déposition de Thomas Crawford. Après avoir fait à Paris plusieurs recommandations, elle ajouta: «… Vous dirés ensuite à monsieur de Boduell que je ne vas jamais vers le roy que Reres n’y est, et voyt tout ce que je fais.»

Paris partit, et n’oublia rien de tout ce qui lui avait été confié. Son véritable message était de demander à Bothwell et à Lethington, les deux principaux auteurs du band régicide, où il faudrait loger Darnley à son retour, si c’était à Craigmillar ou à Kirk-of-Field.

Quand Marie eut reçu la réponse, et qu’elle eut appris que Kirk-of-Field était le lieu désigné, elle décida le roi à quitter Glasgow pour vivre où elle vivrait. Il se déroba à son père et aux amis de sa famille pour venir à Édimbourg sur les pas de la reine. Elle ne l’installa point à Holyrood. De concert avec Bothwell, qui s’était empressé à leur rencontre, et sous prétexte de placer le malade dans un lieu plus paisible, dans un air plus pur, elle l’établit près des ruines du couvent des Dominicains ou frères noirs, dans la maison de l’Église-du-Champ (the Kirk-of-Field). Cette maison appartenait à Robert Balfour, le séide de Bothwell, et le plus odieux des conjurés pour l’assassinat du roi. C’était une vieille et vaste demeure abandonnée, située à l’écart, à quelque distance d’Hamilton-House et de sept pauvres cottages, entre deux cimetières. Là tout était lugubre, et l’on n’entendait que le hurlement des chiens et le croassement des corbeaux.

La tristesse de Darnley redoubla.

Marie, pour le calmer, fait tendre son lit dans une pièce au-dessous de la chambre du roi. Elle est de plus en plus assidue. Tour à tour épouvanté et séduit, Darnley ne sait que flotter entre son effroi et son espérance. Il ne peut se résoudre à rien.

Un jour, le 9 février 1567, Marie s’oublie chez lui plus longtemps que de coutume. Elle le quitte très-tard. L’amour semble la retenir. Elle reste avec Darnley depuis six heures jusqu’à onze heures du soir. Cette entrevue tout entière est affectueuse, caressante. En partant, Marie sourit à Darnley et l’embrasse tendrement.

Où se rend-elle?

Est-ce dans son appartement au-dessous de celui du roi? Non. Voici, d’après la déposition de Paris, ce qui s’était passé dans cet appartement quelques heures auparavant. «La royne me dict: «Sot que tu es, je ne veux pas que mon lict soyt en cet endroyt là;» et de faict, le fist oster. Là-dessus, je pris la hardiesse de luy dire: «Madame, monsieur de Boduell m’a commandé luy porter les clés de votre chambre, et qu’il a envie d’y faire quelque chose: c’est de fayre saulter le roy en l’air par pouldre qu’il y fera mettre.—Ne me parle point de cela ceste heure cy, ce dict-elle; fais-en ce que tu vouldras.» Là-dessus, je ne l’osoys parler plus avant.»

La reine ne descend pas dans cette pièce destinée à une explosion terrible. Elle se hâte vers Holyrood, afin d’assister à la fête qu’elle donne pour le mariage de Bastien, un de ses serviteurs, avec sa première femme de chambre, Marguerite Carwood. La reine traverse les rues aux flambeaux. Elle arrive pour le bal masqué. Elle l’anime de sa présence, et cette nuit-là, Bothwell la remplacera à Kirk-of-Field.

Hay de Tallo, Hepburn de Bolton et quelques autres bandits de Bothwell; Wilson, son tailleur; Powrrye, le portier de son hôtel; George Dalgleish, son valet de chambre, s’étaient munis de fausses clefs. Toute la soirée, pendant que la reine s’entretenait folâtrement avec le roi, ils s’étaient occupés à transporter des barils de poudre dans les caves et dans la pièce qu’occupait Marie au-dessous de l’appartement de Darnley.

Paris, le domestique familier de la reine, avait été leur introducteur et leur guide. Il connaissait la maison, et la terreur que lui inspirait Bothwell l’avait fait consentir à tout.

Quelles furent les péripéties de cette nuit tragique? Les contemporains se partagent en milles controverses, et les historiens hésitent entre les diverses hypothèses.

Pour moi, voici la vérité telle qu’elle coule des sources que j’ai soigneusement dégagées de plus d’un limon, telle qu’elle jaillit de la tradition populaire que j’ai entendue au pied de l’église expiatoire bâtie sur ce funèbre lieu.

Après le départ de la reine, Darnley, qui jusque-là s’était senti égayé par l’enjouement et fortifié par le retour d’affection de Marie, retomba dans sa mélancolie habituelle. Tout était plus morne et plus menaçant sous son toit délabré, que la reine avait quitté pour les salles parfumées, éblouissantes du palais. On se réjouissait à Holyrood pendant que lui se consumait à Kirk-of-Field. Le roi souffrait de sa convalescence, de son isolement et de ses périls. Mille sombres pensées traversèrent son esprit, mille fantômes terribles assiégèrent son imagination. Rien ne révèle mieux les orages de son âme que ses dernières paroles et son dernier chant. Le prince avait été élevé par une mère qui, soit dans un intérêt religieux, soit peut-être dans un intérêt d’ambition, pour mettre son fils en une harmonie de plus avec Marie Stuart, avait enflammé sa foi et incliné sa mollesse aux pratiques les plus minutieuses. Il secoua d’abord ce joug importun et se plongea dans le torrent de tous les plaisirs. Il se montra le premier parmi les jeunes débauchés d’Édimbourg, et ses désordres, provoqués, accrus par l’indifférence de la reine, avaient indigné, scandalisé les zélés presbytériens. Depuis qu’il était malade, Henri avait eu des remords, et s’était jeté du libertinage dans la dévotion. Quand ses ennuis, ses chagrins, ses dangers l’obsédaient, son âme tremblante, désolée, à qui tout manquait ici-bas, se rattachait à Dieu par la prière, par les psaumes, et s’abritait sous le bouclier du Fort entre les forts d’Israël.

Ce soir suprême, il parla peu à Taylor. Si l’on en croit la tradition, le psautier de la Vulgate, que lui avaient enseigné sa mère et son gouverneur en haine du Psautier presbytérien, lui revint en mémoire, et il en répéta des versets au hasard. Il se mit à chanter des psaumes d’un accent doux, monotone, et Taylor lui répondit d’une voix plaintive.

La triste mélopée monta, se prolongea, baissa peu à peu et s’éteignit enfin dans le silence. Ces jeunes paupières s’étaient fermées. Le roi et le page étaient endormis sur leurs chevets.

Le sommeil du roi ne fut pas long. Le grincement des clefs dans les serrures et le bruit des portes sur leurs gonds le réveillèrent en sursaut. Il était environ minuit et demi. Inquiet, le pauvre roi appela Taylor. Lui-même, se précipitant hors de son lit, prit sa pelisse et s’avança dans les corridors du vieux manoir. Taylor suivait Henri, une petite lampe à la main. Les rares serviteurs du roi étaient gagnés au comte de Bothwell. Eux, qui étaient présents, qui n’ignoraient rien, et des lèvres de qui le murmure primitif de la tradition tomba dans l’oreille du peuple, furent sourds par subornation et par crainte aux cris de leur maître. Aucun d’eux ne se montra, aucun d’eux ne répondit. Le roi, éperdu, dans la surprise d’un réveil soudain, descendit l’escalier toujours accompagné de son page rêvant à demi. Ce fut là qu’il aperçut quelques hommes qui se glissaient et qui rampaient le long des marches. C’étaient les sicaires du comte de Bothwell, les bandits qu’il appelait «ses agneaux,» et qui allaient exécuter ses ordres. Ils s’élancèrent sur le roi et sur son page, et, après une courte lutte, ils les étranglèrent. Le meurtre consommé, ils portèrent les cadavres dans un petit verger du voisinage, se décelant eux-mêmes par une sorte d’égarement providentiel. Bothwell n’était pas avec eux. Le sinistre comte, après une apparition rapide au bal d’Holyrood, où des regards mystérieux furent échangés entre lui et la reine, avait passé dans l’appartement de Marie. La reine l’y rejoignit et s’entretint tour à tour avec Bothwell en présence d’Erskine, le capitaine de ses gardes, et avec Bothwell seul. Le comte rentré chez lui, se coucha, puis, «… sortant de son lit, dit Dalgleish, son valet de chambre, il mit ses chausses de velours: sur ces entrefaites arriva François Paris qui lui dit quelque chose à l’oreille. Le comte de Bothwell me parla comme si de rien n’étoit, et me demanda son manteau de cheval et son épée que je luy donnay.» Il couvrit son visage d’un masque, sa tête d’un chapeau rabattu à larges bords, et dans ce nouveau costume il arriva vers une heure du matin à la maison de l’Église-du-Champ. Les assassins avaient déjà transporté leur double fardeau dans le verger. Content d’avoir été prévenu, croyant sans doute les cadavres sous le toit fatal, Bothwell ordonna d’allumer la mèche préparée pour l’explosion des poudres amassées par ses soins, et la maison sauta depuis les fondements jusqu’au sommet. Bothwell contempla quelques secondes ces tristes débris, congédia ses complices, et se retira chez lui où il se recoucha. Quand George Hakit vint heurter à sa porte et lui apprendre l’attentat de la nuit, Bothwell, feignant l’étonnement et l’indignation, se leva précipitamment en criant: «Trahison!»

Cependant le lord prévôt et les magistrats étaient accourus à l’affreuse commotion qui avait épouvanté la ville entière. Ils erraient çà et là parmi les décombres, conjecturant l’assassinat et n’osant s’avouer leurs soupçons. Ce fut seulement au jour qu’un officier de police, s’étant écarté, trouva dans le verger le cadavre de Henri Darnley près du cadavre de son page. Des meurtrissures au cou et le reste du corps intact indiquèrent le genre de mort. Les deux jeunes gens gisaient l’un à côté de l’autre, et se touchaient encore dans l’éternel sommeil. Une froide pluie tombait des rameaux nus du tilleul au pied duquel ils avaient été déposés. Il n’y avait là que des hommes sévères et même durs, des soldats et des magistrats; mais un sanglot s’échappa de leurs poitrines et se prolongea dans la ville.

Le peuple nomma tout haut les coupables. Des placards accusateurs furent collés aux murs. De furieuses clameurs montèrent le jour et la nuit du fond des carrefours jusqu’au palais. Une affiche fut appliquée sous les fenêtres mêmes de la tour qu’habitait la reine. On y lisait: «Paix au doux Henri! vengeance sur la Guizarde!»

Marie se rendit à cheval d’Holyrood à la citadelle par la Canongate. Les femmes se groupèrent en foule sur son passage. Elles gardèrent un silence menaçant. L’une d’elles s’étant écriée, «Dieu sauve Votre Grâce!» une autre reprit aussitôt: «Dieu la sauve comme elle le mérite!»

Bothwell, suivi d’une troupe armée, parcourut au galop les rues encombrées d’une multitude émue, et, la main sur sa dague, il criait: «Où sont-ils les poseurs d’affiches, que cette bonne lame fasse connaissance avec leur cuir?» Escorté de sa bande féroce, il organisa la terreur du sabre dans la cité. D’aussi loin qu’ils le voyaient, les bourgeois effrayés rentraient dans leurs maisons et se barricadaient. Knox seul, inaccessible à la crainte, rendit audace pour audace.

Il réunit autour de lui tous ses fidèles presbytériens, c’est-à-dire tout Édimbourg. La foule était immense. La ville remplissait le temple. Knox, le front austère, la tête inclinée, traversa la multitude respectueuse qui attendait impatiemment sa parole. Il monta lentement dans sa chaire, se recueillit longtemps, puis éclatant comme malgré lui, l’œil en feu, le geste terrible, il fit d’une voix tonnante, à la manière des prophètes et dans les images de l’Écriture, le tableau des prostitutions de Babylone. Tout l’auditoire était haletant. Les allusions étaient transparentes. Avant de finir cette éloquente malédiction, Knox s’arrêta tout à coup, et déchirant d’horreur, de douleur, son manteau de ministre, il s’écria: «Ma patience est à bout, mes frères. Mes yeux en ont trop vu, mes oreilles trop entendu. Je ne resterai pas une heure de plus dans Sodome. Je vais vivre au fond des bois, pour n’être plus témoin de l’abomination de la désolation. Vous qui demeurez, révélez et vengez! Reveal and revenge!»

Après ce redoutable anathème, il descendit de sa chaire et sortit d’Édimbourg. Il se retira dans une hutte de bûcheron, où ses disciples allaient secrètement en pèlerinage. Ils en rapportaient ces passions ardentes, ces inspirations de flamme qui embrasaient le peuple, et qui allumaient de plus en plus la colère universelle contre la reine.

Ce grand jour où Knox s’enfuit au fond des bois, quelques heures après son arrivée dans la cabane du bûcheron, il s’évanouit. Nul de ses disciples ne réussit à le rappeler à la vie. Ce fut un pâtre des monts Pentlands, qui, en jouant un air du Lothian sur sa cornemuse, réveilla Knox de cet évanouissement qui passa dans toute l’Église presbytérienne pour un sommeil divin.

Tous les soirs, très-tard, il s’endormait au bruit d’une cascade de la montagne. La chute harmonieuse et monotone de cette grande nappe d’eau pouvait seule calmer l’agitation formidable de ses pensées.

La cour, d’abord inquiète de la hardiesse et de la retraite de Knox, ne tarda pas à s’étourdir dans les plaisirs.

 

LIVRE VII.

Marie se déplaît à Édimbourg.—Elle se rend à Seaton malgré son deuil.—La cour continue de se livrer à tous les plaisirs.—Malveillance des ministres presbytériens.—Marie Stuart se compromet de plus en plus.—Douleur de la comtesse de Lennox.—Le comte de Lennox accuse Bothwell.—Partialité scandaleuse de Marie.—Procès de Bothwell.—Acquittement.—Enlèvement de la reine.—Bothwell la conduit au château de Dunbar.—Revenue à Édimbourg, elle déclare qu’elle pardonne à Bothwell.—Elle le crée duc d’Orkney.—Elle se décide à l’épouser.—Soulèvement de l’Écosse.—Lords confédérés.—Rencontre de leur armée et de celle de la reine à Carberry-Hill.—Cartel de Bothwell.—Sa fuite à Dunbar.—Marie prisonnière.—Insultes de l’armée et du peuple.—Marie conduite à Lochleven.—Captivité.—Le comte de Murray régent.—Bothwell au château de Malmoë.—George Douglas.—Le petit Douglas.—Évasion de la reine.—Guerre civile.—Bataille de Langside.

 

Marie n’eut pas la constance de rester enfermée quarante jours dans son palais tendu de noir, sans autre lumière que celle d’un flambeau, selon le cérémonial des reines d’Écosse devenues veuves. Dès la première soirée elle fit ouvrir ses fenêtres, et dès la seconde semaine elle s’en alla à Seaton, château du lord de ce nom. Bothwell l’y accompagna avec l’archevêque de Saint-André, les comtes d’Argill, de Huntly et de Lethington. Il n’y eut qu’un cri à Édimbourg. L’ambassadeur de France courut sur les traces de la reine et la fit revenir à Holyrood.

Mais elle s’y ennuya et s’y déplut au milieu de tous ces citadins ennemis. Elle retourna bientôt à Seaton avec la cour. On y mena joyeuse vie. Ce ne furent que chasses aux faucons, tirs à l’arbalète, amusements de toute espèce, soupers exquis mêlés de chants, de musique, de vins de France. Ces soupers se prolongeaient bien avant dans la nuit. Les ministres que Knox avait laissés à Édimbourg, et que son âme agitait de loin, comme la tempête agite les arbres, exagéraient encore dans leurs récits ce qui se passait à Seaton. Ils disaient que la cour se plongeait de plus en plus dans toutes les voluptés et dans toutes les ivresses. Ils racontaient des excursions amoureuses de la reine sur les brigantins de Guillaume et d’Edmond Blakater, de Léonard Robertson et de Thomas Dikson, pirates dévoués à Bothwell, avec qui elle s’embarquait sans souci de l’opinion de son peuple et des jugements de Dieu. Ils ajoutaient tout bas, et les cheveux se dressaient sur toutes les têtes, comment l’appartement de Bothwell communiquait, par un escalier dérobé, à l’appartement de Marie, et quelles nuits de débauche terminaient des journées de délices.

Ces récits, quelquefois vrais, souvent faux ou exagérés, ulcéraient les cœurs et ameutaient les haines populaires contre Marie.

Elle semblait du reste chercher toutes les occasions de se nuire à elle-même.

Elle n’avait pas craint de voir le cadavre de celui qui fut son époux et qui l’avait tant aimée. Le mort, selon la superstition du moyen âge, ne tressaillit pas et ne vomit pas l’écume, ainsi qu’il arriva lorsque Richard Cœur de lion, après sa révolte, vint s’agenouiller au tombeau de son père. Non, Marie put regarder froidement le pâle Darnley, il demeura immobile; mais toute conscience murmura contre la reine. Elle ne manifesta ni douleur, ni plaisir. Elle fit enterrer Darnley sans pompe près de Riccio, comme si elle eût voulu donner satisfaction à son favori, en lui envoyant pour compagnon silencieux le prince qui avait été son assassin.

Le crime de Bothwell et de ses complices remplit l’Écosse d’effroi et d’indignation. L’Europe même s’émut. Elle s’efforça de séparer la cause de Marie de celle du meurtrier. Mais Marie ne le permit pas. Après avoir immolé son honneur et sa conscience à celui qu’elle aimait, elle lui sacrifia sa renommée. C’était le démon du Midi transporté dans le Nord, Astarté avec toutes ses ardeurs et tous ses philtres sous les lambris féodaux d’Holyrood.

La comtesse de Lennox expiait à la Tour de Londres le mariage de son fils. C’est là qu’elle reçut l’affreuse nouvelle. Son cœur faillit se briser. Il existe encore une lettre de Cecil à sir Henry Norris, dans laquelle est retracée au vif cette grande douleur maternelle.

«Sa Majesté a envoyé hier milady Howard et ma femme à lady Lennox, afin de lui apprendre son malheur. On n’a pu la garantir, malgré tous les ménagements qui ont été pris, du désespoir où ce crime horrible devait la plonger. Le doyen de Westminster et le docteur Hinck sont restés avec elle cette nuit dernière. J’espère que Sa Majesté sera touchée de compassion pour cette infortunée lady, à laquelle nulle créature humaine ne peut refuser un sentiment de pitié.»

Le 24 mars 1567, le père de Darnley, le comte de Lennox, non moins désolé que la comtesse sa femme, accusa Bothwell de régicide. On s’empressa de convoquer le tribunal et de fixer le jugement au 12 avril. Le comte de Lennox sollicita un délai plus long, afin de rassembler ses preuves et de mieux démontrer la culpabilité de l’accusé. On rejeta cette demande si juste, et la date du 12 avril fut maintenue.

Ce jour-là, dès le matin, la Tolbooth, un prétoire et une prison à la fois, un sombre et double monument, fut entourée par trois cents arquebusiers. Le comte de Bothwell parut dans Édimbourg étonnée, à la tête de cinq mille hommes d’armes que sa faveur avait réunis. Marie, en cette conjoncture, n’épargna ni argent, ni promesses, ni encouragements. Les plus puissants seigneurs s’exécutèrent de bonne grâce, les uns par ambition, les autres par cupidité, quelques-uns par crainte. La terreur inspirée d’abord par Bothwell et sa bande avait redoublé. Elle régnait dans le château d’Holyrood, dans les rues, dans la salle où siégeaient les jurés, tous choisis parmi la haute noblesse, et présidés par le grand justicier du royaume, le comte d’Argill.

Bothwell se rendit à la Tolbooth, entre Maitland et Morton, monté sur un magnifique cheval harnaché et caparaçonné comme celui d’un roi. C’était un don de Marie. Un frisson d’horreur courut dans la multitude, quand elle eut reconnu que le cheval avait appartenu au pauvre Henri Darnley. Bothwell passa sur la place du château. La reine, d’une des fenêtres de sa tour où elle était avec ses dames, lui fit un geste de tendresse que du Croc, l’ambassadeur de France, surprit avec déplaisir. Le comte, en arrivant au tribunal avec sa suite, trouva ses amis et ceux de la reine qui en remplissaient tous les abords, toutes les salles. Il se présenta fièrement à ses juges, et, après les avoir salués, il dirigea ses regards, en souriant ironiquement, vers le fauteuil réservé à son accusateur. Ce fauteuil était vide. Le malheureux Lennox, averti de l’appareil de forces déployé par son ennemi, s’abstint de paraître. Seulement un de ses vassaux se leva, protesta au nom de son maître, et réclama un ajournement. Un juré appuya le sursis d’une voix faible. Tous ses collègues étaient gagnés ou intimidés. Ils n’accédèrent pas à ce vœu d’un père si indignement outragé et bravé. Ils violèrent toutes les lois divines et humaines, la nature et l’équité tout ensemble, en prononçant un verdict d’acquittement. Il y eut dans le texte du jugement une sorte d’ambiguïté et d’hésitation où la honte se trahissait. Le jury déclarait que là où il n’y avait pas d’accusateur, il ne pouvait y avoir de condamné. Odieux sophisme pour échapper à la nécessité, à la convenance d’un sursis contre un scélérat effronté que tous, même ses partisans avoués, déclaraient entre eux coupable du régicide.

Bothwell, dont l’audace croissait avec l’impunité et avec l’amour désordonné de Marie, profita de tous ses avantages. Il engagea la reine à confirmer les donations faites précédemment aux nobles de son royaume, notamment à Murray et à lui-même. Il rassembla quelques jours après les principaux seigneurs de la cour à la taverne d’Ansley, où l’hydromel, le vin et l’hypocras, coulèrent en abondance dans de grands hanaps écossais d’or et d’argent. Les convives étaient illustres. On y remarquait au premier rang Morton, Maitland, Argill, Huntly, Cassilis, Sutherland, Glencairn, Rothes, Caithness, Herries, Hume, Boyd, Seaton et Sainclair. Soit peur, soit haine, soit calculs personnels, soit lâche complaisance, ils signèrent un écrit où ils désignaient pour époux à la reine l’infâme Bothwell, qu’ils déclaraient innocent du meurtre de Darnley. Murray, l’homme le plus éminent de sa patrie, se rendit à Saint-André la veille du crime, et au milieu des préliminaires que nous racontons, la rougeur au visage, il fit avec l’agrément de sa sœur un voyage en France. Il échappa donc deux fois aux horreurs de l’assassinat et au spectacle des noces maudites. La haute considération dont il était investi s’accrut de cette vertu ou plutôt de cette habileté.

«La reine est folle, écrivait à cette époque la main la plus chevaleresque de l’Europe (Kirkaldy de Grange) au duc de Bedford, les nobles sont esclaves, tout ce qui est corrompu domine maintenant à la cour. Dieu puisse nous délivrer! Bientôt la reine épousera Bothwell. Sa passion pour lui a bu toute honte. Peu m’importe, disoit-elle hier, que je perde pour lui France, Écosse et Angleterre. Plutôt que de le quitter, j’irai au bout du monde avec lui en jupon blanc.»

De Grange écrivait une seconde fois au duc de Bedford:

«La reine ne s’arrêtera pas qu’elle n’ait ruiné tout ce qui est honnête ici. On lui a persuadé de se laisser enlever par Bothwell pour accomplir plus tôt leur mariage. C’étoit chose concertée entre eux avant le meurtre de Darnley, dont elle est la conseillère, et son amant l’exécuteur. Beaucoup voudroient venger l’assassinat; mais on redoute votre reine. On me presse de me charger de la vengeance; et de deux choses l’une, ou je le vengerai, ou je quitterai le pays.»

Les choses aplanies par sa noblesse, la reine alla le 21 avril à Stirling, où résidait le jeune prince confié aux soins du comte de Marr. Le comte de Marr était l’homme le plus consciencieux de la cour, et la reine l’avait désigné entre tous pour gouverneur de son fils. Au comble de ses déréglements, la tendresse de Marie pour Jacques, quoi qu’on ait dit, était demeurée entière. Pendant son séjour à Stirling elle le recommanda de nouveau à toutes les sollicitudes du comte, elle le recommanda comme «son plus cher joïau» et fit promettre au gouverneur «de ne le délivrer sinon du consentement exprès de la reine.» Sans s’expliquer bien nettement ses craintes obscures, elle prit ainsi ses sûretés contre les exigences et les desseins possibles de Bothwell.

Tranquille comme mère, elle ne se ménagea pas comme femme et comme reine. Elle se disposait d’avance à son enlèvement. «Quant à jouer mon personnage, écrivait-elle à Bothwell, je sçais comme je m’y dois gouverner, me souvenant de la façon que les choses ont été délibérées. Il me semble que votre long service et la grande amitié et faveur que vous portent les seigneurs méritent bien que vous obteniez pardon, encore qu’en ceci vous vous avanciez par-dessus le devoir d’un sujet…»

La reine quitta Stirling le 24 avril pour retourner à Édimbourg. Elle rencontra Bothwell près d’Almond-Bridge, à l’endroit juste où Jacques V avait mené à bien l’une de ses aventures les plus romanesques et les plus périlleuses. Moins heureuse que son père, Marie continua de perdre son honneur là où Jacques avait failli perdre la vie. Bothwell menait mille cavaliers. Il ordonne d’entourer et de désarmer la faible escorte de la reine. Lui-même s’avance vers elle, s’incline avec grâce et saisit la bride du cheval de Marie. Malgré son bouillant courage, elle garde le silence et ne laisse pas échapper une exclamation soit de surprise, soit d’indignation. Huntly, Maitland et Jacques Melvil faisaient partie de la suite royale.

«Nous fûmes, dit Melvil, investis… (tous trois). On laissa aux autres la faculté de s’en aller. Dès ce moment, le comte dit qu’il épouserait la reine quand même tout le monde et elle-même s’y opposeraient. Le capitaine Blakater, dont j’étais le captif, me dit que tout cela se faisait du consentement de la reine. Le lendemain, j’eus la liberté de me retirer chez moi.»

Le comte de Bothwell regagna la route du château de Dunbar où il commandait. Il dirigeait d’une main son cheval, et de l’autre le cheval de Marie. Le comte avait, en s’adressant à elle, un air d’intelligence, de courtoisie et de triomphe modeste. Il se penchait avec une hardiesse respectueuse pour lui parler, et Marie l’écoutait en souriant. Elle était richement vêtue, dans toute la majesté d’une reine et dans toute la coquetterie d’une jeune femme. Le comte s’était paré, pour cette expédition, avec une élégance militaire. Les plus rares dentelles de Malines plissées à son cou retombaient sur son pourpoint de satin. Son manteau court, à la dernière mode, était doublé de fourrure de Russie. Sa toque de velours vert, surmontée d’une plume de héron, brillait de trois rangs de perles qu’il tenait de la magnificence de la reine. Ses bottes de cuir jaune étaient ornées des éperons d’or des chevaliers. Il portait, suspendue à un baudrier étincelant de pierres précieuses, une épée héréditaire rougie de sang anglais, l’épée de son grand-père le comte Adam Hepburn de Bothwell, qui périt en héros à la bataille de Flodden, et dont le corps fut trouvé percé de trente blessures à côté du cadavre de Jacques IV, son suzerain, qu’il avait défendu jusqu’au dernier soupir. Marie se laissait conduire avec bonheur. La flamme vive qui rayonnait de ses yeux n’était pas celle de la colère. Elle passa dix jours avec Bothwell au château de Dunbar.

La reine ne fut ramenée à Édimbourg que le 3 mai.

Le 8 mai, Kirkaldy de Grange écrivit encore au duc de Bedford. Il lui annonça que la plupart des convives de la taverne d’Ansley, désavouant leur assentiment aux projets de Bothwell, s’étaient assemblés à Stirling, et que là, dans cette capitale du jeune prince, ils avaient juré de dégager leur honneur. Les principaux de cette ligue étaient les comtes d’Argill, de Morton, d’Atholl et de Marr; les comtes de Glencairn, de Cassilis, de Montrose, de Caithness; les lords Boyd, Ruthven, Gray, Lindsey, Hume et quelques autres.

«Les points convenus entre eux, ajoutait de Grange, sont: d’abord de délivrer la reine des mains de Bothwell qui a les places fortes, les munitions et commande aux hommes de guerre; ensuite de s’emparer de la personne du prince pour veiller à sa sûreté; enfin, de poursuivre les meurtriers du roi. Ils se sont engagés, pour obtenir ces trois choses, à risquer leurs vies et leurs biens. Ils m’ont invité à m’adresser à Votre Seigneurie, pour qu’ils puissent avoir l’assistance de votre souveraine dans la poursuite de ce cruel meurtrier, qui, durant la dernière venue de la reine à Stirling, suborna quelques personnes pour empoisonner le prince…»

Les seigneurs coalisés flottaient entre la France et l’Angleterre. Du Croc, sentant que Marie ne représentait plus l’Écosse, se tournait à demi, malgré sa prudence, vers les confédérés, afin de préserver l’influence de sa cour, et de sauver plus tard la reine elle-même. Il disputait un à un les seigneurs écossais à Bedford, par des menées sourdes, par des offres d’argent, de titres, de rubans. Les confédérés ne découragèrent pas du Croc. Ils agissaient avec lui dans la prévision où Bedford leur manquerait. Mais ils évitaient de s’engager. Car, au fond, ils préféraient de beaucoup l’alliance de leurs puissants voisins à celle des Français. La religion et le territoire, ces deux éloignements entre la France et l’Écosse, étaient deux proximités entre l’Écosse et l’Angleterre.

Élisabeth, effarouchée d’abord par l’audace de lord de Grange et par la révolte des seigneurs contre leur reine, inclina peu à peu à les soutenir.

Pendant que cet orage se formait et que les confédérés parcouraient leurs fiefs, afin de préparer leurs vassaux à la guerre civile, le 12 mai, Marie déclara devant les lords de la session qu’elle avait entièrement recouvré sa liberté, et qu’elle pardonnait à Bothwell la violence qu’il avait exercée sur sa personne. Comme témoignage de sa clémence royale, elle le créa duc d’Orkney, et elle fixa au 15 mai l’époque de son mariage.

L’Écosse fut épouvantée de tant de perfidie et de tant d’audace. La reine brava tout, soit mépris de l’opinion, soit vertige de l’amour, soit que son cœur, éperdu de désirs et inassouvi, trouvât une âpre volupté dans cet immense scandale, soit que la pudeur même du crime lui fût impossible.

Bothwell, nous l’avons dit, était marié. Il avait trois femmes. Il n’y en avait qu’une de haut rang, la sœur de lord Huntly.

Marie était jalouse; elle se comparait à lady Gordon. Pour écraser sa rivale, les lettres ne lui suffisant pas, elle avait recours à la poésie.

 

VI.

 

… … … … … … .

… … Ses paroles fardées, Ses pleurs, ses plaincts remplis de fiction, Et ses hauts cris et lamentation, Ont tant gagné, que par vous sont gardées Ses lettr’ escrit’ ausquels vous donnez foy; Et si l’aymez, et croyez plus que moy.

 

VII.

Vous la croyez, las! trop je l’apperceoy, Et vous doubtez de ma ferme constance, O mon seul bien et ma seule espérance! Et ne vous puis asseurer de ma foy. Vous m’estimez légère que je voy, Et si n’avez en moy nulle asseurance, Et soupçonnez mon cœur sans apparence, Vous défiant à trop grand tort de moy. Vous ignorez l’amour que je vous porte, Vous soupçonnez qu’aultre amour me transporte, Vous estimez mes paroles du vent, Vous dépeignez de cire, las! mon cœur, Vous me pensez femme sans jugement, Et tout cela augmente mon ardeur.

 

VIII.

Mon amour croist, et plus en plus croistra, Tant que vivray…

… … … … … . .

 

Bothwell n’était pas si épris de sa femme que Marie le craignait. Il était surtout amoureux d’une couronne. Il gagna le comte de Huntly, qui pressa lui-même sa sœur d’accuser Bothwell d’adultère. Bothwell, au comble de ses vœux, se frappa la poitrine, s’avoua coupable; et le 7 mai, il obtint le divorce sous ce prétexte hypocrite.

Tout allait donc à souhait pour l’immortelle honte de Marie Stuart.

Les deux autres femmes que Bothwell avait séduites par un semblant de sacrement ayant été éloignées, il fut enjoint à Craig, l’un des ministres d’Édimbourg, de publier les bans de la reine et du duc d’Orkney. Craig, émule et collègue de Knox, était né, ainsi que le réformateur, au milieu de ces montagnes d’Écosse, où les courages croissent comme les arbres noueux, et où les caractères se tiennent debout comme les blocs de granit. Il résista. Mandé devant le conseil privé, il justifia sa détermination. Sommé d’annoncer le mariage, il monta en chaire, obéit; puis, après avoir rendu compte de sa conduite au peuple assemblé, il ajouta:

«… Je prends le ciel et la terre à témoin que j’abhorre, que je déteste ce mariage, aussi scandaleux qu’abominable aux yeux du genre humain. Mais puisque les grands, comme je m’en aperçois, autorisent cette union par leurs flatteries ou leur silence, je conjure tous les fidèles d’adresser leurs prières ferventes au Tout-Puissant pour qu’une résolution formée contre toutes les lois, la raison et la conscience, puisse, par la miséricorde divine, ne pas tourner à la ruine de la religion et du royaume!»

Cité encore une fois devant le conseil pour ces paroles, Craig soutint ce second interrogatoire avec une fermeté si héroïque, avec une audace si sainte, que ses juges, dans l’effroi de l’opinion publique, n’osèrent le condamner.

Tout étant préparé, le 15 mai 1567, Marie vint en personne à la cour de justice, et déclara qu’elle voulait s’unir au duc d’Orkney. Il n’y avait plus aucun obstacle légal. La cérémonie des noces se fit de très-grand matin, selon le rite réformé, dans l’une des salles du palais d’Holyrood. Marie, la nièce des Guise, la princesse catholique, épousa, sans dispense du pape, un homme perdu de dettes, de crimes et de vices, un homme qui avait trois femmes et qui était protestant. Au moment de la célébration, un oiseau noir frôla de son aile une des fenêtres; ce que tout le monde remarqua, et ce que presbytériens et catholiques interprétèrent à mauvais présage.

Les remords avaient déjà sans doute déchiré Marie. Son repentir commença sûrement avant ce jour néfaste. Mais il était trop tard pour reculer. Du Croc, qui avait refusé d’assister à cette cérémonie impie, fut mandé chez la reine quelques heures après qu’elle eut élevé Bothwell au trône. On apprit à l’ambassadeur de France, à son arrivée, qu’une scène terrible avait éclaté, la veille, dans les cabinets intérieurs. Bothwell avait voulu parler en maître, et la reine avait résisté. Poussée à bout, elle s’était emportée aux dernières violences, et elle avait demandé à cris aigus un poignard pour se tuer. «Je m’aperçus d’une estrange façon entre elle et son mary, écrit du Croc; ce qu’elle me vollut excuser, disant que si je la voyois triste, c’estoit pour ce qu’elle ne voulloit se réjouir, comme elle dit ne le faire jamais, ne désirant que la mort.»

Du Croc se tait sur le point formidable de cette discussion, tyrannique d’une part, inébranlable de l’autre. Marie aimait encore éperdument Bothwell, qui exerçait sur elle une influence ou plutôt une fascination si absolue, que les contemporains n’ont su l’expliquer par aucune autre cause que la sorcellerie. Cette fascination se brisa contre un sentiment. Bothwell avait trouvé dans Marie la femme facile à l’amour, la reine souple à toutes les compromissions, l’épouse accessible même à la pensée de l’assassinat; mais il trouva la mère armée de tout son cœur et si invincible, qu’il se vit contraint de céder. Il avait témoigné le désir d’avoir le jeune prince en sa puissance, et c’est contre cette prétention sinistre que Marie se roidit dans un effort désespéré, triomphant. Bothwell, ne pouvant renverser l’obstacle de la volonté maternelle, dissimula et attendit tout de l’avenir. Il lui échappait parfois des paroles redoutables. Il se vantait de laisser une lignée de rois. Le comte de Marr, gouverneur de Jacques, et qui nourrissait contre Bothwell la haine vigoureuse d’un homme de bien contre un scélérat tout-puissant, prit de plus en plus ombrage des projets du meurtrier de Darnley. Il craignit que le bourreau du père ne devînt le bourreau du fils. Il ne balança point à ranimer d’un souffle puissant la ligue des seigneurs mécontents de l’élévation de Bothwell.

Celui de tous les lords qui seconda le mieux le comte de Marr, et qui donna le plus de prestige à la ligue, fut Kirkaldy de Grange. Il était généreux, humain, fier avec les nobles, doux aux vaincus, secourable aux faibles. Toutes les luttes qu’il soutint si héroïquement dans les guerres civiles n’eurent qu’une cause: sa piété pour les opprimés. Il avait soif de la justice et du dévouement. C’était, du reste, un homme de guerre accompli. D’une taille admirable, d’une santé de fer, endurci aux fatigues, il supportait gaiement les rudes travaux, la faim, les insomnies. Ses campagnes sur le continent avaient attiré sur lui l’attention de toute l’Europe. Il était estimé des princes, des généraux. «C’est l’un des plus vaillants hommes de la chrétienté,» disait Henri II. Ce roi guerrier le citait sans cesse à ses courtisans comme un modèle. Il se plaisait à regarder lancer le javelot ou tirer de l’arc par de Grange, à qui tous les exercices étaient familiers, et qui n’avait pas d’égal dans la variété de ses aptitudes militaires.

Les deux passions de Kirkaldy furent l’amitié et la gloire. Dès sa jeunesse, lié à Norman Lesly, son complice du coup de main contre l’archevêque de Saint-André, il s’enferma avec lui dans le château après la mort du prélat, et ils le défendirent avec un héroïsme que l’histoire a célébré. Emmenés captifs en France, puis rendus à la liberté, ils suivirent à la guerre le duc de Guise et le connétable de Montmorency. De Grange fut encouragé et loué par ces deux illustres capitaines. Norman Lesly, qu’il aimait de toutes les forces de son cœur, périt très-jeune. Le connétable voulait surprendre Renty. Averti par ses espions, Charles-Quint accourut avec toute son armée pour protéger cette place. Le connétable, le duc de Guise et l’amiral de Coligny battirent les Impériaux, mais ils furent obligés de lever le siége de Renty.

Dans les escarmouches qui précédèrent la bataille, Norman Lesly s’avança sur un magnifique cheval. Il avait revêtu ses habits de fête et pris ses plus belles armes. Il conduisait trente aventuriers. Il salua en passant le duc de Guise, et s’élança vers une colline contre une troupe nombreuse de cavaliers ennemis. Abandonné au premier choc par les siens, il demeura avec sept braves seulement au milieu d’une mêlée furieuse. Il tua cinq ennemis de sa main, puis il se fit jour l’épée au poing, et vint tomber mourant avec son cheval à quelques pas du connétable émerveillé d’une telle intrépidité. De Grange survint. Norman lui sourit et parut un moment ranimé. Mais il perdit bientôt connaissance. Le roi ordonna de le transporter dans sa propre tente, et le fit panser par ses chirurgiens. Tous les soins furent inutiles. Il expira quelques jours après dans les bras de son cher de Grange, son meilleur ami et son émule en courage. De Grange, au désespoir, fit des prodiges de valeur pendant le reste de la campagne. Rien ne pouvait dissiper sa douleur que l’émotion du combat. Il y allait serein, mais il en revenait triste. M. le connétable lui fit un jour cet honneur d’entrer sous sa tente, et cette voix rude, austère, essaya de consoler le jeune Écossais. De Grange était admiré de tous les gentilshommes de France et particulièrement aimé du duc de Guise, qui disait: «Ce bon soldat sera un bon capitaine, car il a le cœur chaud, le bras prompt et la tête froide.»

De retour en Écosse, il se distingua contre les Anglais dans les guerres des Marches. Il vainquit un jour en combat singulier le frère du comte de Rivers à la vue des deux armées, qui suspendirent leurs opérations pour assister à ce grand duel. Il fut l’idole de cette nation mobile et belliqueuse de maraudeurs qui, de la rive écossaise, grondait plus haut que la Tweed contre la rive fertile de la vieille Angleterre, sans pouvoir jamais ni la respecter ni la conquérir. Il devint le chef épique du Border, l’effroi de Berwick, l’Achille chrétien de cette Iliade féodale et continue des frontières.

Tel était de Grange, désintéressé, brave entre tous, adoré des soldats et de l’Écosse, honoré des princes et des peuples du continent.

Le malheur de Marie Stuart fut de rencontrer toujours au-dessus de sa vie une idée sérieuse, impitoyable, et dans sa vie, des hommes de fer et de foi. Nulle séduction ne pouvait assouplir cette idée ni apprivoiser ces hommes. Le fanatisme des uns devait heurter le fanatisme des autres, et faire éclore la guerre civile. Il est vrai que la guerre civile participait de la grandeur des deux causes qui luttaient avec tant d’héroïsme et de férocité. Quelque chose de chevaleresque parmi les partisans de la reine, et je ne sais quoi d’inspiré chez les enthousiastes de la réforme, communiquaient à ces guerres un aspect imposant et sacré! Plusieurs combattaient pour des intérêts privés, et l’ambition n’était pas étrangère aux patriciens; mais les masses combattaient pour l’Évangile, et leur dévouement était sincère comme leur conviction. En Écosse, aussi bien qu’en Allemagne et en France, Dieu était au fond du cœur et du sang de ce siècle, dont c’est là l’impérissable gloire, la sombre sublimité. Temps héroïques et religieux, à envier encore plus qu’à plaindre, où chaque homme vivait et mourait pour sa vérité! La guerre civile est cruelle, elle est le déchirement de toutes les affections de la famille et de la patrie; mais sa beauté, dans ces grandes époques dont j’écris une faible page, c’est d’être électrique comme la conscience et sainte comme le sacrifice.

Où trouver un plus noble appel que celui des seigneurs écossais à leurs clans des montagnes et à leurs amis de la plaine? «Lindsey vous salue, Morish-Thomas Chattan; Lindsey vous requiert, au nom du ciel, de prendre les armes avec luy pour votre Église et vos droits.»

Voilà les rudes ennemis que Marie, cette princesse coupable, cette femme charmante, avait à combattre. Un frisson de peur glaça la présomption de Bothwell et la témérité étourdie de la reine.

Les lords confédérés réunirent plus de trois mille hommes sous leurs bannières. Leur prise d’armes fut si soudaine et ils entrèrent si vite en campagne, qu’ils faillirent surprendre Bothwell et la reine au milieu d’une fête que le comte de Borthwick leur donnait dans son château. Lord Hume qui, le premier, s’était lancé en avant avec ses vassaux, n’eut pas assez de troupes pour investir toutes les issues du château, et Bothwell, déguisé en ministre presbytérien, put s’échapper avec la reine qui avait revêtu des habits de page. Ils se réfugièrent à Dunbar, où ils assemblèrent précipitamment une armée. La reine ne voulut pas attendre les Hamilton qui lui amenaient un puissant secours. Accoutumée aux promptes expéditions, et trop confiante dans ses troupes, elle marcha résolument à la rencontre des confédérés qui s’avancèrent de leur côté sans hésitation.

Les deux armées, à peu près égales en nombre, étaient en présence, le 15 juin 1567, à Carberry-Hill. Un ruisseau torrentueux les séparait.

Les soldats des lords confédérés brûlaient du plus ardent fanatisme, et ils appelaient le combat comme le jugement de Dieu. Les soldats venus de Dunbar, entraînés par leurs seigneurs, avaient voué leurs bras à la reine, mais leurs cœurs étaient contre elle.

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