Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I

Philippe-Paul, comte de Ségur · Chapitre 2 sur 4 · partie 1/3

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Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I

Au reste, ces pourparlers étaient non-seulement une…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Au reste, ces pourparlers étaient non-seulement une tentative de paix, mais encore une ruse de guerre. Par eux, il espérait rendre les Russes, ou assez négligens pour se laisser surprendre dispersés, ou assez présomptueux, s’ils étaient réunis, pour oser l’attendre. Dans l’un ou l’autre cas, la guerre se serait trouvée terminée par un coup de main ou par une victoire. Mais Lauriston ne fut pas reçu. Pour Narbonne, il revint. «Il avait, dit-il, trouvé les Russes sans abattement et sans jactance. De tout ce que leur empereur lui avait répondu, il résultait qu’on préférait la guerre à une paix honteuse: qu’on se garderait bien de s’exposer à une bataille contre un adversaire trop redoutable; qu’enfin, on saurait se résoudre à tous les sacrifices, pour traîner la guerre en longueur et rebuter Napoléon.»

Cette réponse, qui arrivait à l’empereur au milieu du plus grand éclat de sa gloire, fut dédaignée. S’il faut tout dire, j’ajouterai qu’un grand seigneur russe avait contribué à l’abuser: soit erreur ou feinte, ce Moskovite avait su lui persuader, que son souverain se rebutait devant les difficultés, et se laissait facilement abattre par les revers. Malheureusement, le souvenir des complaisances d’Alexandre à Tilsitt et à Erfurt, confirma l’empereur de France dans cette fausse opinion.

Il resta jusqu’au 29 mai à Dresde, fier de ces hommages qu’il savait apprécier; montrant à l’Europe les princes et les rois, issus des plus antiques familles de l’Allemagne, formant une cour nombreuse à un prince né de lui seul. Il semblait se plaire à multiplier les effets de ces grands jeux du sort, comme pour en entourer et rendre plus naturel, celui qui l’avait placé sur le trône, et pour y accoutumer ainsi les autres et lui-même.

CHAPITRE II.

ENFIN, impatient de vaincre les Russes et d’échapper aux hommages des Allemands, Napoléon quitte Dresde. Il ne reste à Posen que le temps nécessaire pour plaire aux Polonais. Il néglige Varsovie, où la guerre ne l’appelait pas assez impérieusement, et où il aurait retrouvé la politique. Il séjourne à Thorn pour y voir ses fortifications, ses magasins, ses troupes. Là, les cris des Polonais, que nos alliés pillent impitoyablement et qu’ils insultent, se firent entendre. Napoléon adressa des reproches au roi de Westphalie, même des menaces: mais on sait qu’il les prodigue vainement; que leur effet se perd au milieu d’un mouvement trop rapide; que d’ailleurs, ainsi que tous les autres accès, ceux de sa colère sont suivis d’affaissement et de faiblesse; qu’enfin, lui-même peut se reprocher d’être la cause de ces désordres qui l’irritent: car, de l’Oder à la Vistule et jusqu’au Niémen, si les vivres sont suffisans et bien placés, les fourrages moins portatifs manquent. Déjà nos cavaliers ont été forcés de couper les seigles verts, et de dépouiller les maisons de leurs toits de chaume pour en nourrir leurs chevaux. Il est vrai que tous ne s’en sont pas tenus là; mais quand un désordre est autorisé, comment défendre les autres?

Le mal s’accrut au-delà du Niémen. L’empereur avait compté sur une multitude de voitures légères et sur de gros fourgons, destinés chacun à porter plusieurs milliers de livres pesant, dans des sables que des chariots du poids de quelques quintaux traversent avec peine. Ces transports étaient organisés en bataillons et en escadrons. Chaque bataillon de voitures légères, dites comtoises, était de six cents chariots, et pouvait porter six mille quintaux de farine; le bataillon de voitures lourdes, traînées par des boeufs, portait quatre mille huit cents quintaux. Il y avait, en outre, vingt-six escadrons de voitures chargées d’équipages militaires, une multitude de chariots d’outils de toute espèce, ainsi que des milliers de caissons d’ambulance et d’artillerie, six équipages de ponts et un de siége.

Les voitures de vivres devaient recevoir leur chargement des magasins établis sur la Vistule. Quand l’armée passa ce fleuve, elle reçut l’ordre de prendre, sans s’arrêter, pour vingt-cinq jours de vivres, mais de ne s’en servir qu’au-delà du Niémen. Au reste, la plupart de ces moyens de transport manquèrent, soit que cette organisation de soldats, conducteurs de convois militaires, fût vicieuse, l’honneur et l’ambition n’y soutenant pas la discipline; soit sur-tout que ces voitures fussent trop pesantes pour le sol, les distances trop considérables, et les privations et les fatigues trop fortes: le plus grand nombre atteignit à peine la Vistule.

On s’approvisionna en marchant. Le pays étant fertile, chevaux, chariots, bestiaux, vivres de toute espèce, tout fut enlevé: on entraîna tout, ainsi que les habitans nécessaires pour conduire ces convois.

Quelques jours après, au Niémen, l’embarras du passage, et la rapidité des premières marches de guerre firent abandonner tous les fruits de ce pillage avec autant d’indifférence qu’on avait mis de violence à s’en saisir.

Toutefois, dans ces moyens irréguliers, il y en avait que l’importance du but pouvait excuser. Il s’agissait de surprendre l’armée russe, ensemble ou dispersée, de faire un coup de main avec quatre cent mille hommes. La guerre, le pire de tous les fléaux, en eût été plus courte.

Nos longs et lourds convois auraient appesanti notre marche; il était plus à propos de vivre du pays: on eût pu l’en dédommager ensuite. Mais on fit le mal nécessaire et le mal superflu: car qui s’arrête dans le mal? Quel chef pouvait répondre de cette foule d’officiers et de soldats, répandus dans le pays, pour en ramasser les ressources? à qui porter ses plaintes? qui punir? tout se faisait en courant; on n’avait le temps ni de juger, ni même de reconnaître les coupables. Entre l’affaire de la veille et celle du jour suivant, tant d’autres s’étaient élevées! car alors les affaires d’un mois s’entassaient dans un jour.

D’ailleurs, quelques chefs donnèrent l’exemple: il y eut émulation dans le mal. En ce genre, plusieurs de nos alliés surpassèrent les Français.

Nous fûmes leurs maîtres en tout, mais en imitant nos qualités, ils outrèrent nos défauts. Leur pillage grossier et brutal révolta.

Cependant l’empereur voulait de l’ordre dans le désordre. Au milieu des cris accusateurs de deux peuples alliés, sa colère distingua quelques noms. On trouve dans ses lettres: «J’ai mis à l’ordre les généraux–-

et–-. J’ai supprimé la brigade–-; Je l’ai mise à l’ordre de l’armée, c’est-à-dire de l’Europe. J’ai fait écrire au–-qu’il courait risque des plus grands désagrémens, s’il n’y mettait ordre,» Quelques jours après il rencontra ce–- à la tête de ses troupes, et encore tout irrité, il lui cria: «Vous vous déshonorez; vous donnez l’exemple du pillage. Taisez-vous, ou retournez chez votre père, je n’ai pas besoin de vous.»

De Thorn, Napoléon descendit la Vistule. Graudentz était prussienne; il évite d’y passer: cette forteresse importait a la sûreté de l’armée; un officier d’artillerie et des artificiers y furent envoyés: le motif apparent était d’y faire des cartouches; le motif réel resta secret; car la garnison prussienne était nombreuse: elle se tint sur ses gardes, et l’empereur, qui avait passé outre, n’y songea plus.

Ce fut à Marienbourg que l’empereur revit Davoust.

Soit fierté naturelle ou acquise, ce maréchal n’aimait à reconnaître pour son chef que celui de l’Europe. D’ailleurs son caractère est absolu, opiniâtre, tenace; il ne plie guère plus devant les circonstances que devant les hommes. En 1809, Berthier fut son chef pendant quelques jours, et Davoust gagna une bataille et sauva l’armée en lui désobéissant. De là une haine terrible; pendant la paix, elle s’augmenta, mais sourdement: car ils vivaient éloignés l’un de l’autre: Berthier à Paris, Davoust à Hambourg; mais cette guerre de Russie les remit en présence.

Berthier s’affaiblissait. Depuis 1805, toute guerre lui était odieuse.

Son talent était sur-tout dans son activité et dans sa mémoire. Il savait recevoir et transmettre, à toutes les heures du jour et de la nuit, les nouvelles et les ordres les plus multipliés. Mais, dans cette occasion, il se crut en droit d’ordonner lui-même. Ces ordres déplurent à Davoust. Leur première entrevue fut une violente altercation; elle eut lieu à Marienbourg, où l’empereur venait d’arriver, et devant lui.

Davoust s’expliqua durement; il s’emporta jusqu’à accuser Berthier d’incapacité ou de trahison. Tous deux se menacèrent; et quand Berthier fut sorti, Napoléon, entraîné par le caractère naturellement soupçonneux du maréchal, s’écria: «Il m’arrive quelquefois de douter de la fidélité de mes plus anciens compagnons d’armes; mais alors la tête me tourne de chagrin, et je m’empresse de repousser de si cruels soupçons.»

Pendant que Davoust jouissait peut-être du dangereux plaisir d’avoir humilié son ennemi, l’empereur se rendait à Dantzick, et Berthier, plein de vengeance, l’y suivait. Dès lors, le zèle, la gloire de Davoust, ses soins pour cette nouvelle expédition, tout ce qui devait le servir commença à lui devenir contraire. L’empereur lui avait écrit: «qu’on allait faire la guerre dans un pays nu, où l’ennemi détruirait tout, et qu’il fallait se préparer à s’y suffire à soi-même.» Davoust lui répondit par l’énumération de ses préparatifs. «Il a soixante-dix mille hommes dont l’organisation est complète; ils portent pour vingt-cinq jours de vivres. Chaque compagnie renferme des nageurs, des maçons, des boulangers, des tailleurs, des cordonniers, des armuriers, enfin des ouvriers de toute espèce. Elles portent tout avec elles; son armée est comme une colonie: des moulins à bras suivent. Il a prévu tous les besoins: tous les moyens d’y suppléer sont prêts.»

Tant de soins devaient plaire, ils déplurent: ils furent mal interprétés. D’insidieuses observations furent entendues de l’empereur.

«Ce maréchal, lui disait-on, veut avoir tout prévu, tout ordonné, tout exécuté. L’empereur n’est-il donc que le témoin de cette expédition? la gloire en doit-elle être à Davoust?—En effet, s’écria l’empereur, il semble que ce soit lui qui commande l’armée.»

On alla plus loin, on réveilla d’anciennes craintes: «N’était-ce pas Davoust qui, après la victoire d’Iéna, avait attiré l’empereur en Pologne? N’est-ce pas encore lui qui a voulu cette nouvelle guerre de Pologne? lui qui déjà possède de si grands biens dans ce pays; dont l’exacte et sévère probité a gagné les Polonais, et qu’on accuse d’espérer leur trône.»

On ne sait si la fierté de Napoléon fut choquée de voir celle de ses lieutenans se rapprocher autant de la sienne; ou si, dans cette guerre si irrégulière, il se sentit de plus en plus gêné par le génie méthodique de Davoust; mais cette impression fâcheuse s’approfondit; elle eut des suites funestes; elle éloigna de sa confiance un guerrier hardi, tenace et sage, et favorisa son penchant pour Murat, dont la témérité flatta bien mieux ses espérances. Au reste, cette désunion entre ses grands ne déplaisait pas à Napoléon, elle l’instruisait: leur accord l’eût inquiété.

De Dantzick l’empereur se rendit, le 12 juin, à Koenigsberg. Là, se termina la revue de ses immenses magasins, et du deuxième point de repos et de départ de sa ligne d’opération. Des approvisionnemens de vivres, immenses comme l’entreprise, y étaient rassemblés. Aucun détail n’avait été négligé. Le génie actif et passionné de Napoléon était alors fixé tout entier sur cette partie importante, et la plus difficile de son expédition. Il fut en cela prodigue de recommandations, d’ordres, d’argent même: ses lettres l’attestent. Ses jours se passaient à dicter des instructions sur cet objet; la nuit il se relevait pour les répéter encore. Un seul général reçut, dans une seule journée, six dépêches de lui, toutes remplies de cette sollicitude.

Dans l’une, on remarque ces mots: «Pour des masses comme celles-ci, si les précautions ne sont pas prises, les montures d’aucun pays ne pourront suffire.» Dans une autre: «Il faut, dit-il, que tous les caissons puissent être employés et chargés de farine, pain, riz, légumes et eau-de-vie, hormis ce qui est nécessaire pour les ambulances. Le résultat de tous mes mouvemens réunira quatre cent mille hommes sur un seul point. Il n’y aura rien alors à espérer du pays, et il faudra tout avoir avec soi.» Mais d’une part les moyens de transport furent mal calculés, et de l’autre il se laissa emporter dès qu’il fut en mouvement.

CHAPITRE III.

DE Koenigsberg à Gumbinen, Napoléon passa en revue plusieurs de ses armées; parlant aux soldats d’un air gai, ouvert et souvent brusque: sachant bien, qu’avec ces hommes simples et endurcis, la brusquerie est franchise; la rudesse, force; la hauteur, noblesse; et que les délicatesses et les grâces que quelques-uns apportent de nos salons sont à leurs yeux, faiblesse, pusillanimité; que c’est pour eux, comme une langue étrangère, qu’ils ne comprennent pas, et dont l’accent les frappe en ridicule.

Suivant son usage, il se promène devant les rangs. Il sait quelles sont les guerres que chaque régiment a faites avec lui. Il s’arrête aux plus vieux soldats; à l’un c’est la bataille des Pyramides, à l’autre celle de Marengo, d’Austerlitz, d’Iéna, ou de Friedland, qu’il rappelle d’un mot, accompagné d’une caresse familière. Et le vétéran qui se croit reconnu de son empereur, se grandit tout glorieux au milieu de ses compagnons moins anciens, qui l’envient.

Napoléon continue, il ne néglige pas les plus jeunes; il semble que pour eux tout l’intéresse; leurs moindres besoins lui sont connus; il les interroge. Leurs capitaines ont-ils soin d’eux? leur solde est-elle payée? ne leur manque-t-il aucun effet? Il veut voir leurs sacs.

Enfin il s’arrête au centre du régiment. Là, il s’informe des places vacantes, et demande à haute voix quels en sont les plus dignes. Il appelle à lui ceux désignés, et les questionne. Combien d’années de service? quelles campagnes? quelles blessures? quelles actions d’éclat?

puis il les nomme officiers et les fait recevoir sur-le-champ, en sa présence, indiquant la manière: particularités qui charment le soldat!

ils se disent que ce grand empereur, qui juge des nations en masse, s’occupe d’eux dans le moindre détail; qu’ils sont sa plus ancienne, sa véritable famille! c’est ainsi qu’il fait aimer la guerre, la gloire, et lui.

Cependant l’armée marchait de la Vistule sur le Niémen. Ce fleuve, depuis Grodno jusqu’à Kowno, coule parallèlement à la Vistule. La rivière de Prégel va de l’un vers l’autre; elle fut chargée de vivres.

Deux cent vingt mille hommes s’y rendirent sur quatre points différens.

Ils y trouvèrent du pain et quelques fourrages. Ces approvisionnemens remontèrent avec eux cette rivière tant que sa direction permit.

Quand il fallut que l’armée quittât sa flotte, elle lui prit assez de vivres pour atteindre et traverser le Niémen, préparer une victoire, et arriver à Wilna. Là, l’empereur comptait sur les magasins des habitans, sur ceux de l’ennemi et sur les siens, qu’il ferait venir de Dantzick, par le Frisch-Haff, le Prégel, la Daine, le canal Frédéric et la Vilia.

Nous touchions à la frontière russe; de la droite à la gauche, ou du midi au nord, l’armée était ainsi disposée devant le Niémen. D’abord, à l’extrême droite, et sortant de la Gallicie sur Drogiczin, le prince Schwartzenberg et trente-quatre mille Autrichiens; à leur gauche, venant de Varsovie et marchant sur Bialystock et Grodno, le roi de Westphalie, à la tête de soixante-dix-neuf mille deux cents Westphaliens, Saxons et Polonais; à côté d’eux, le vice-roi d’Italie, achevant de réunir vers Marienpol et Pilony soixante-dix-neuf mille cinq cents Bavarois, Italiens et Français; puis l’empereur avec deux cent vingt mille hommes, commandés par le roi de Naples, le prince d’Eckmühl, les ducs de Dantzick, d’Istrie, de Reggio et d’Elchingen. Ils venaient de Thorn, de Marienverder et d’Elbing, et se trouvaient, le 23 juin, en une seule masse vers Nogaraïsky, à une lieue au-dessus de Kowno: Enfin, devant Tilsitt, Macdonald et trente-deux mille cinq cents Prussiens, Bavarois et Polonais formaient l’extrême gauche de la grande-armée.

Tout était prêt. Des bords du Guadalquivir, et de la mer des Calabres jusqu’à ceux de la Vistule, six cent dix-sept mille hommes, dont quatre cent quatre-vingt mille déjà présents; six équipages de ponts; un de siége, plusieurs milliers de voitures de vivres, d’innombrables troupeaux de boeufs, treize cent soixante-douze pièces de canon, et des milliers de caissons d’artillerie et d’ambulance avaient été appelés, réunis et placés à quelques pas du fleuve des Russes. La plus grande partie des voitures de vivres étaient seules en retard.

Soixante mille Autrichiens, Prussiens et Espagnols venaient verser leur sang pour celui qui accablait l’Espagne. Et cependant tous lui furent fidèles. Lorsque l’on considérait que le tiers de l’armée de Napoléon lui était étranger ou ennemi, on ne savait de quoi s’étonner le plus, ou de l’audace de l’un, ou de la résignation des autres. Ainsi Rome faisait servir ses conquêtes à conquérir.

Quant à nous, Français; il nous trouva remplis d’ardeur. Dans les soldats, l’habitude; la curiosité, le plaisir de se montrer en maîtres dans de nouveaux pays; la vanité des plus jeunes sur-tout, qui avaient besoin d’acquérir quelque gloire qu’ils pussent raconter avec ce charlatanisme tant aimé des soldats; ces récits toujours enflés de leurs hauts faits, étant d’ailleurs indispensables à leur désoeuvrement, dès qu’ils ne sont plus sous les armes. À cela il faut bien ajouter l’espoir du pillage; car l’exigeante ambition de Napoléon avait souvent rebuté ses soldats, comme les désordres de ceux-ci avaient gâté sa gloire. Il fallut transiger depuis 1805, ce fut comme une chose convenue; eux souffrirent son ambition; lui, leur pillage.

Toutefois ce pillage, on plutôt cette maraude, ne portait en général que sur des vivres, qu’à défaut de distributions on exigeait de l’habitant, mais souvent avec trop peu de mesure. Les pillages plus condamnables, c’étaient les traîneurs, toujours nombreux dans des marches souvent forcées, qui s’en rendaient coupables. Or, ces désordres ne furent jamais tolérés. Pour les réprimer, Napoléon laissait des gendarmes et des colonnes mobiles sur les traces de l’armée; puis, quand ces traîneurs rejoignaient leurs corps, leurs sacs étaient examinés par leurs officiers, ou même, comme à Austerlitz, par leurs compagnons d’armes; et ils se faisaient entre eux une sévère justice.

Les dernières levées étaient trop jeunes et trop faibles, il est vrai: mais l’armée avait encore beaucoup de ces hommes forts et tout d’exécution, accoutumés aux situations critiques, et que rien n’étonnait. On les reconnaissait d’abord à leurs figures martiales et à leurs entretiens: ils n’avaient de souvenir et d’avenir que la guerre; ils ne parlaient que d’elle. Leurs officiers étaient dignes d’eux, ou le devenaient: car pour conserver l’ascendant de son grade sûr de pareils hommes, il fallait avoir à leur montrer des cicatrices, et pouvoir se citer soi même.

Telle était alors la vie de ces hommes; tout y était action, même la parole. Souvent on se vantait trop, mais cela engageait: car on était sans cesse mis à l’épreuve, et là il fallait être ce qu’on avait voulu paraître. Les Polonais sur-tout sont ainsi: ils se disent d’abord plus qu’ils n’ont été, mais non pas plus qu’ils ne peuvent être. C’est une nation de héros! se faisant valoir au-delà de la vérité, mais ensuite mettant leur honneur à rendre vrai ce qui d’abord n’avait été ni vrai ni même vraisemblable.

Quant aux anciens généraux, quelques uns n’étaient plus ces durs et simples guerriers de la république; les honneurs, les fatigues, l’âge, et l’empereur sur-tout en avaient amolli plusieurs. Napoléon forçait au luxe par son exemple et par ses ordres: c’était, selon lui, un moyen d’imposer à la multitude. Peut-être aussi cela empêchait d’accumuler, ce qui aurait rendu indépendant; car étant la source des richesses, il était bien aise d’entretenir le besoin d’y puiser, et ainsi de ramener toujours à lui. Il avait donc poussé ses généraux dans un cercle dont il était difficile de sortir; les forçant à passer sans cesse du besoin à la prodigalité, et de la prodigalité au besoin, que lui seul pouvait satisfaire.

Plusieurs n’avaient que des appointemens qui accoutumaient à une aisance dont on ne pouvait plus se passer. S’il accordait des terres, c’était sur ses conquêtes que la guerre exposait ensuite, et que la guerre pouvait seule conserver.

Mais pour les retenir dans la dépendance, la gloire, habitude chez les uns; passion chez les autres, besoin pour tous, suffisait; et Napoléon, maître absolu de son siècle, et commandant même à l’histoire, était le dispensateur de cette gloire. Quoiqu’il la mît à un prix fort haut, on n’osait pas se rebuter: on aurait eu honte de convenir de sa faiblesse devant sa force, et de s’arrêter devant un homme qui ne s’arrêtait pas encore, quoique si haut parvenu.

D’ailleurs, le bruit d’une si grande expédition attirait; son succès paraissait certain: ce serait une marche militaire jusqu’à Pétersbourg et Moskou. Encore cet effort, et tout serait peut-être terminé. C’était une dernière occasion qu’on se repentirait d’avoir laissé échapper: on serait importuné des récits glorieux qu’en feraient les autres. La victoire du jour vieillirait tant celle de la veille! on ne voulait pas vieillir avec elle!

Et puis, quand la guerre était par-tout, comment l’éviter? Les champs de bataille n’étaient pas indifférens: ici Napoléon commanderait en personne; ailleurs c’était bien pour la même cause qu’on combattrait, mais ce serait sous un autre chef. La renommée qu’on partagerait avec lui serait étrangère à Napoléon, de qui pourtant dépendait tout, gloire et fortune; et l’on savait que, soit penchant, ou politique, il n’en dispensait abondamment les faveurs qu’à ceux dont la gloire rappelait sa gloire; qu’il récompensait moins généreusement les exploits qui n’étaient pas aussi les siens. Il fallait donc être de l’armée qu’il commandait. De là l’empressement de tous pour y accourir, jeunes ou vieux. Quel chef eut jamais tant de moyens de puissance! Il n’y avait pas d’espoir qu’il ne pût flatter, exciter, rassasier.

Enfin, nous aimions en lui le compagnon de nos travaux; le chef qui nous avait conduits à la renommée. L’étonnement, l’admiration qu’il inspirait, flattaient notre amour-propre; car tout nous était commun avec lui.

Quant à cette jeunesse d’élite qui, dans ces temps de gloire, remplissait nos camps, son effervescence était naturelle. Qui de nous, dans ses premières années, ne s’est point enflammé à la lecture de ces hauts faits de guerre des anciens et de nos ancêtres? alors n’aurions-nous pas voulu tous être ces héros, dont nous lisions l’histoire réelle ou imaginaire? Dans cette exaltation, si tout-à-coup ces souvenirs s’étaient réalisés pour nous; si nos yeux, au lieu de lire, avaient vu ces merveilles; que nous en eussions senti les lieux à notre portée, et que des places se fussent offertes à côté de ces paladins dont notre jeune et vive imagination enviait la vie aventureuse et la brillante renommée; qui de nous aurait hésité, et ne se serait pas élancé plein de joie et d’espoir, en méprisant un odieux et honteux repos!

Telles étaient les générations nouvelles. Alors on était libre d’être ambitieux! Temps d’ivresse et de prospérité, où le soldat français, maître de tout par la victoire, s’estimait plus que le seigneur, ou même le monarque, dont il traversait les états! Il lui semblait que les rois de l’Europe ne régnaient que par la permission de son chef et de ses armes.

Ainsi, l’habitude entraînait les uns, l’ennui des cantonnemens les autres; la plupart la nouveauté et sur-tout la passion de la gloire, tous l’émulation; enfin la confiance dans un chef toujours heureux, et l’espoir d’une prompte victoire, qui terminerait tout d’un coup la guerre, et nous rendrait à nos foyers; car, pour l’armée entière de Napoléon, comme pour quelques volontaires de la cour de Louis XIV, une guerre n’était souvent qu’une bataille ou qu’un brillant et court voyage.

Aujourd’hui on allait atteindre aux confins de l’Europe, où jamais armée européenne n’avait été! on allait poser les colonnes d’Hercule! la grandeur de l’entreprise, l’agitation de toute l’Europe qui y coopérait, l’appareil imposant d’une armée de quatre cent mille fantassins et de quatre-vingt mille cavaliers, tant de bruits de guerre, de sons belliqueux, exaltaient jusqu’aux vétérans! Les plus froids ne pouvaient échapper à ce mouvement général, à cet entraînement universel.

Enfin, sans tous ces motifs d’ardeur, le fond de l’armée était bon, et toute bonne armée veut la guerre.

LIVRE QUATRIÈME.

CHAPITRE I.

NAPOLÉON satisfait se déclare. «Soldats, dit-il, la seconde guerre de Pologne est commencée. La première s’est terminée à Friedland et à Tilsitt. À Tilsitt, la Russie a juré éternelle alliance à la France et guerre à l’Angleterre. Elle viole aujourd’hui ses sermens. Elle ne veut donner aucune explication de son étrange conduite, que les aigles françaises n’aient repassé le Rhin, laissant par là nos alliés à sa discrétion. La Russie est entraînée par la fatalité; ses destins doivent s’accomplir. Nous croit-elle donc dégénérés? Ne serions-nous donc plus les soldats d’Austerlitz? Elle nous place entre le déshonneur et la guerre; le choix ne saurait être douteux! Marchons donc en avant, passons le Niémen, portons la guerre sur son territoire. La seconde guerre de Pologne sera glorieuse aux armes françaises comme la première: mais la paix que nous conclurons portera avec elle sa garantie; elle mettra un terme à la funeste influence que la Russie exerce depuis cinquante ans sur les affaires de l’Europe.»

Ces accens, qu’on croyait alors prophétiques, convenaient à une expédition presque fabuleuse. Il fallait bien invoquer le destin et croire à son empire, quand on allait lui livrer tant d’hommes et tant de gloire.

L’empereur Alexandre harangua aussi son armée, mais tout autrement.

Quelques-uns virent dans ses proclamations la différence des deux peuples, celle des deux souverains, et de leur position mutuelle. En effet, l’une, défensive, fut simple et modérée; l’autre, offensive, pleine d’audace et respirant la victoire: la première s’appuya de la religion, l’autre de la fatalité; celle-ci de l’amour de la patrie, celle-là de l’amour de la gloire: mais aucune ne parla de l’affranchissement de la Pologne, qui était le véritable sujet de cette guerre.

Nous marchions vers l’orient, notre gauche au nord, notre droite au midi. À notre droite, la Volhinie nous appelait de tous ses voeux; au centre, c’était Wilna, Minsk, toute la Lithuanie et la Samogitie; devant notre gauche, la Courlande et la Livonie attendaient leur sort en silence.

L’armée d’Alexandre, forte de trois cent mille hommes, contenait ces peuples. Des bords de la Vistule, de Dresde, de Paris même, Napoléon l’avait jugée. Il avait vu que son centre, commandé par Barclay, s’étendait de Wilna et Kowno jusqu’à Lida et Grodno, s’appuyant à droite à la Vilia, et à gauche au Niémen.

Ce fleuve couvrait le front des Russes; par le détour qu’il fait de Grodno à Kowno; car c’est de l’une à l’autre de ces deux villes seulement que le Niémen, en courant vers le nord, se présentait en travers de notre attaque; et servait de frontière à la Lithuanie. Avant Grodno, et depuis Kowno, il coule vers l’ouest.

Au sud de Grodno, Bagration avec soixante-cinq mille hommes vers Wolkowisk; au nord de Kowno; à Rossiana et Keydani, Witgenstein avec vingt-six mille hommes, remplaçaient cette frontière naturelle par leurs baïonnettes.

En même temps, une autre armée, forte de cinquante mille hommes, et dite de réserve, se rassemblait à Lutsk en Volhinie, pour contenir cette province et observer Schwartzenberg: elle était confiée à Tormasof, jusqu’à ce que le traité prêt à être signé à Bucharest, eût permis à Tchitchakof et à la meilleure partie de l’armée de Moldavie, de le joindre.

Alexandre, et sous lui Barclay de Tolly, son ministre de la guerre, dirigeaient toutes ces forces. Elles étaient partagées en trois armées, dites première d’occident sous Barclay, seconde d’occident sous Bagration, et armée de réserve sous Tormasof. Deux autres corps se formaient, l’un à Mozyr, aux environs de Bobruisk, et l’autre à Riga et à Dünabourg. Les réserves étaient à Wilna et Swentziany. Enfin un vaste camp retranché s’élevait devant Drissa, dans un repli de la Düna.

L’empereur français jugea que cette position derrière le Niémen n’était ni offensive ni défensive, et que l’armée russe n’était guère mieux placée, pour opérer une retraite; que cette armée, ainsi répandue sur une ligne de soixante lieues, pouvait être surprise, dispersée, ce qui lui arriva; que bien plus, la gauche de Barclay et l’armée de Bagration tout entière, se trouvant à Lida et à Wolkowisk, en avant des marais de la Bérézina qu’elles couvraient au lieu de s’en couvrir, pourraient y être refoulées et prises; ou du moins, qu’une attaque brusque et directe sur Kowno et Wilna, les couperait de leur ligne d’opération, qu’indiquait Swentziany et le camp retranché de Drissa.

En effet, Doctorof et Bagration étaient déjà séparés de cette ligne, et au lieu d’être restés en masse avec Alexandre, devant les routes qui conduisent à la Düna, pour les défendre ou pour s’en servir, ils se trouvaient placés à quarante lieues à leur droite.

C’est pourquoi Napoléon a partagé ses forces en cinq armées. Pendant que Schwartzenberg, sortant de la Gallicie avec ses trente mille Autrichiens, dont il a l’ordre d’exagérer le nombre, contiendra Tormasof, et attirera vers le sud l’attention de Bagration, tandis que le roi de Westphalie, avec ses quatre-vingt mille hommes occupera en face ce général vers Grodno, sans le pousser d’abord trop vivement; et que le vice-roi d’Italie, vers Pilony, se tiendra prêt à s’interposer, entre ce même Bagration et Barday; enfin, pendant qu’à l’extrême gauche, Macdonald, débouchant de Tilsitt, envahira le nord de la Lithuanie et débordera la droite de Witgenstein, lui, Napoléon, avec deux cent mille hommes, se précipitera sur Kowno, sur Wilna, sur son rival, et le détruira du premier choc.

Si l’empereur russe plie et cède, il le poussera, il le rejettera sur Drissa et jusqu’à la naissance de sa ligne d’opération; puis, tout à la fois, lançant des détachements à droite, il enveloppera Bagration et tous les corps de la gauche des Russes que par cette brusque irruption il aura séparés de leur droite.

Je vais me hâter de tracer un court précis de l’histoire de nos deux ailes, pressé de revenir au centre et de pourvoir m’occuper sans distraction à reproduire les grandes scènes qui s’y sont passées.

Macdonald commandait l’aile gauche. Son invasion s’appuyait à la Baltique, débordait l’aile droite russe; elle menaçait Revel, puis Riga, et jusqu’à Pétersbourg. Riga le vit bientôt. La guerre se fixa sous ses murs: quoique peu importante, elle fut soutenue par Macdonald avec sagesse,» science et gloire, même dans sa retraite, qui ne lui fut commandé ni par l’hiver ni par l’ennemi, mais seulement par Napoléon.

Quant à son aile droite, l’empereur avait compté sur l’appui de la Turquie; il lui manqua. Il avait pensé que l’armée russe de Volhinie suivrait le mouvement général de retraite d’Alexandre, et Tormasof au contraire s’avança sur nos derrières. L’armée française se trouva donc découverte, et menacée d’être tournée dans ces vastes plaines. La nature n’y offrant point de garantie comme à l’aile gauche, il fallut s’y suffire et s’appuyer sur soi-même. Quarante mille Saxons, Autrichiens et Polonais y restèrent en observation.

Tormasof fut battu; mais une autre armée, que la paix de Bucharest rendit disponible, vint se joindre aux restes de la première. Dès lors, la guerre sur ce point devint défensive. Elle se fit mollement, comme on devait s’y attendre, et quoique, avec cette armée d’Autrichiens, on eût laissé des Polonais et un général français. La renommée vantait celui-ci depuis long-temps, avec obstination, malgré des revers, et ce n’était point un caprice.

Aucun succès, aucun revers ne fut décisif. Mais la position de ce corps, presque tout autrichien, devint de plus en plus importante, quand la grande-armée se retira sur lui. On jugera si Schwartzenberg trompa sa confiance, s’il nous laissa envelopper sur la Bérézina, et s’il est vrai qu’il parut alors ne vouloir plus être qu’un témoin armé de ce grand différend.

CHAPITRE II.

ENTRE ces deux ailes, la grande-armée marchait au Niémen en trois masses séparées. Le roi de Westphalie, avec quatre-vingt mille hommes, se dirigeait sur Grodno; le vice-roi d’Italie, avec soixante-quinze mille hommes, sur Pilony; Napoléon, avec deux cent vingt mille hommes, sur Nogaraïski, ferme située à trois lieues au-dessus de Kowno. Le 23 juin, avant le jour, la colonne impériale atteignit le Niémen, mais sans le voir. La lisière de la grande forêt prussienne de Pilwisky et les collines qui bordent le fleuve, cachaient cette grande armée prête à le franchir.

Napoléon, qu’une voiture avait transporté jusque-là, monta à cheval à deux heures du matin. Il reconnut le fleuve russe, sans se déguiser comme on l’a dit faussement, mais en se couvrant de la nuit pour franchir cette frontière, que, cinq mois après, il ne put repasser qu’à la faveur d’une même obscurité. Comme il paraissait devant cette rive, son cheval s’abattit tout-à-coup, et le précipita sur le sable. Une voix s’écria: «Ceci est d’un mauvais présage; un Romain reculerait!» On ignore si ce fut lui ou quelqu’un de sa suite, qui prononça ces mots.

Sa reconnaissance faite, il ordonna qu’à la chute du jour suivant, trois ponts fussent jetés sur le fleuve près du village de Poniémen; puis il se retira dans son quartier, où il passa toute cette journée, tantôt dans sa tente, tantôt dans une maison polonaise, étendu sans force dans un air immobile, au milieu d’une chaleur lourde, et cherchant en vain le repos.

Dès que la nuit fut revenue, il se rapprocha du fleuve. Ce furent quelques sapeurs, dans une nacelle, qui le traversèrent d’abord.

Étonnés, ils abordent, et descendent sans obstacle sur la rive russe.

Là, ils trouvent la paix; c’est de leur côté qu’est la guerre: tout est calme sur cette terre étrangère, qu’on leur a dépeinte si menaçante.

Cependant un simple officier de Cosaques, commandant une patrouille, se présente bientôt à eux. Il est seul, il semble se croire en pleine paix, et ignorer que l’Europe entière en armes est devant lui. Il demande à ces étrangers qui ils sont.-«Français,» lui répondirent-ils.-«Que voulez-vous, reprit cet officier, et pourquoi venez-vous en Russie? Un sapeur lui répliqua brusquement: «Vous faire la guerre! prendre Wilna!

délivrer la Pologne!» Et le Cosaque se retire; il disparaît dans les bois, sur lesquels trois de nos soldats, emportés d’ardeur, et pour sonder la forêt, déchargent leurs armes.

Ainsi le faible bruit de trois coups de feu, auxquels on ne répondit pas, nous apprit qu’une nouvelle campagne s’ouvrait, et qu’une grande invasion était commencée.

Ce premier signal de guerre irrita violemment l’empereur, soit prudence ou pressentiment. Trois cents voltigeurs passèrent aussitôt le fleuve, pour protéger l’établissement des ponts.

Alors sortirent des vallons et de la forêt toutes les colonnes françaises. Elles s’avancèrent silencieusement jusqu’au fleuve à la faveur d’une profonde obscurité. Il fallait les toucher pour les reconnaître. On défendit les feux et jusqu’aux étincelles; on se reposa les armes à la main, comme en présence de l’ennemi. Les seigles verts et mouillés d’une abondante rosée, servirent de lit aux hommes et de nourriture aux chevaux.

La nuit, sa fraîcheur qui interrompait le sommeil, son obscurité qui alonge les heures et augmente les besoins, qui ôte aux yeux leur utilité, soit qu’on ait besoin de ses regards pour se conduire ou pour se distraire, ou de ceux des autres pour s’encourager; enfin les dangers du lendemain, tout rendait grave cette position. Mais l’attente d’une grande journée soutenait. La proclamation de Napoléon venait d’être lue: on s’en répétait à voix basse les passages les plus remarquables, et le génie des conquêtes enflammait notre imagination.

Devant nous était la frontière russe. Déjà, à travers les ombres, nos regards avides cherchaient à envahir cette terre promise à notre gloire.

Il nous semblait entendre les cris de joie des Lithuaniens à l’approche de leurs libérateurs. Nous nous figurions ce fleuve bordé de leurs mains suppliantes. Ici tout nous manquait, là tout nous serait prodigué! Ils s’empresseraient de pourvoir à nos besoins: nous allions être entourés d’amour et de reconnaissance. Qu’importe une mauvaise nuit, le jour allait bientôt renaître, et avec lui sa chaleur et toutes ses illusions!

Le jour parut! il ne nous montra qu’un sable aride, désert, et de mornes et sombres forêts. Nos yeux alors se tournèrent tristement sur nous-mêmes, et nous nous sentîmes ressaisis d’orgueil et d’espoir par le spectacle imposant de notre armée réunie.

À trois cents pas du fleuve, sur la hauteur la plus élevée, on apercevait la tente de l’empereur. Autour d’elle toutes les collines, leurs pentes, les vallées, étaient couvertes d’hommes et de chevaux. Dès que la terre eut présenté au soleil toutes ces masses mobiles, revêtues d’armes étincelantes, le signal fut donné, et aussitôt cette multitude commença à s’écouler en trois colonnes, vers les trois ponts. On les voyait serpenter en descendant la courte plaine qui les séparait du Niémen, s’en approcher, gagner les trois passages, s’alonger et se rétrécir pour les traverser et atteindre enfin ce sol étranger, qu’ils allaient dévaster, et qu’ils devaient bientôt couvrir de leurs vastes débris.

L’ardeur était si grande que deux divisions d’avant-garde se disputant l’honneur de passer les premières, furent près d’en venir aux mains; on eût quelque peine à les calmer. Napoléon se hâta de poser le pied sur les terres russes. Il fit sans hésiter ce premier pas vers sa perte. Il se tint d’abord près du pont, encourageant les soldats de ses regards.

Tous le saluèrent de leur cri accoutumé. Ils parurent plus animés, que lui, soit qu’il se sentît peser sur le coeur une si grande agression, soit que son corps affaibli ne pût supporter le poids d’une chaleur excessive, ou que déjà il fût étonné de ne rien trouver à vaincre.

L’impatience enfin le saisit. Tout-à-coup, il s’enfonça-à travers le pays, dans la forêt qui bordait le fleuve. Il courait de toute la vitesse de son cheval; dans son empressement il semblait qu’il voulût tout, seul atteindre l’ennemi. Il fit plus d’une lieue dans cette direction, toujours dans la même solitude, après quoi il fallut bien revenir près des ponts, d’où il redescendit avec le fleuve et sa garde vers Kowno.

On croyait entendre gronder le canon. Nous écoutions, en marchant, de quel côté le combat s’engageait. Mais à l’exception de quelques troupes de Cosaques, ce jour-là comme les suivans, le ciel seul se montra notre ennemi. En effet, à peine l’empereur avait-il passé le fleuve qu’un bruit sourd avait agité l’air. Bientôt le jour s’obscurcit, le vent s’éleva et nous apporta les sinistres roulemens du tonnerre. Ce ciel menaçant, cette terre sans abri nous attrista. Quelques-uns même, naguère enthousiastes, en furent effrayés comme d’un funeste présage.

Ils crurent que ces nuées enflammées s’amoncelaient sur nos têtes, et s’abaissaient sur cette terre, pour nous en défendre l’entrée.

Il est vrai que cet orage fut grand comme l’entreprise. Pendant plusieurs heures, ces lourds et noirs nuages s’épaissirent et pesèrent sur toute l’armée de la droite à la gauche et sur cinquante lieues d’espace, elle fut tout entière menacée de ses feux, et accablée de ses torrens: les routes et les champs furent inondés; la chaleur insupportable de l’atmosphère fut changée subitement en un froid désagréable. Dix mille chevaux périrent dans la marche, et sur-tout dans les bivouacs qui suivirent. Une grande quantité d’équipages resta abandonnée dans les sables, beaucoup d’hommes succombèrent ensuite.

Un couvent servit d’abri à l’empereur, contre la première fureur de cet orage. Il en repartit bientôt pour Kowno, où régnait le plus grand désordre. Le fracas des coups de tonnerre n’était plus entendu; ces bruits menaçans, qui grondaient encore sur nos têtes, semblaient oubliés. Car si ce phénomène, commun dans cette saison, a pu étonner quelques esprits, pour la plupart le temps des présages est passé. Un scepticisme, ingénieux chez les uns, insouciant ou grossier chez les autres, de terrestres passions, des besoins impérieux, ont détourné l’ame des hommes de ce ciel d’où elle vient, et où elle doit retourner.

Ainsi dans ce grand désastre, l’armée ne vit qu’un accident naturel arrivé mal à propos; et loin d’y reconnaître la réprobation d’une si grande agression, dont au reste elle n’était pas responsable, elle n’y trouva qu’un motif de colère contre le sort, ou le ciel qui, par hasard ou autrement, lui donnait un si terrible présage.

Ce jour-là même, un malheur particulier vint se joindre à ce désastre général. Au-delà de Kowno, Napoléon s’irrite contre la Vilia, dont les Cosaques ont rompu le pont; et qui s’oppose au passage d’Oudinot. Il affecte de la mépriser, comme tout ce qui lui faisait obstacle, et il ordonne à un escadron des Polonais de sa garde, de se jeter dans cette rivière. Ces hommes d’élite s’y précipitèrent sans hésiter.

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