Histoire des salons de Paris (Tome 3/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Salon

DE

FRANÇOIS DE NEUFCHÂTEAU.

 

Une des choses les plus étranges de notre Révolution, c’est qu’après ce qu’on vient de lire, après les horreurs qui se commirent encore longtemps après le 9 thermidor, le régime du comité de Salut public et de la Convention aurait duré peut-être bien longtemps, si la division ne s’était pas mise entre ces mêmes gens, qui étaient, après tout, des hommes, bien qu’ils ne parussent que des bêtes, que des bêtes féroces, et les faiblesses de notre nature furent ce qui nous sauva dans eux.

Aucun de ceux qui formaient les Comités n’était supérieur; ils avaient compris seulement que la machine de terreur une fois montée, cela seul suffisait pour faire aller toute la France dans la route tracée par ces hommes mêmes qui ne voulaient d’ailleurs que détruire, et ne demandaient que le silence et l’obéissance. Trois moyens furent exploités par les Comités pour dominer la foule: la disette, et même la famine; l’abondance du papier-monnaie, ou plutôt la rareté de l’argent; et enfin l’enthousiasme qu’excitaient les victoires et l’admirable conduite de l’armée: avec les assignats, on payait le peuple quand il devenait trop remuant, et il ne regardait pas si ce qu’on lui donnait était ou non du papier; avec ce mandat, il allait boire et rire: avec la famine, on lui faisait peur: avec la gloire, on l’excitait, et il partait joyeux, lorsqu’après un mouvement pour résister à la réquisition, le comité de Salut public faisait publier une grande victoire; et même, arrivé à l’armée, en voyant ses camarades sans pain, sans argent, sans souliers, le nouveau soldat ne murmurait pas et marchait toujours, même après avoir entendu l’ordre du jour lu par le sergent de Raffet[72].

[Note 72: Charmante lithographie par Raffet, représentant un groupe de soldats autour d’un vieux sergent. La plupart ont des sabots et des souliers percés… ils viennent de faire une représentation au vieux sergent; car Raffet lui fait répondre au bas de la gravure: «Le représentant a dit comme ça qu’avec du pain et du fer, on pouvait aller en Chine… il n’a pas parlé de chaussure…» On aperçoit dans le fond les représentants avec leurs chapeaux à plumes, qui suivaient toujours l’armée.]

Robespierre lui-même n’avait aucune supériorité sur ses collègues; seulement il eut le talent de les dominer et de prendre l’initiative… J’ai connu particulièrement à Arras des personnes qui l’avaient connu dans son enfance, et me disaient de lui qu’il était surtout irrité de son infériorité envers les autres; sa figure était ignoble; son teint pâle, ses veines d’une couleur verdâtre, son regard de chat-pard, lui donnaient un aspect repoussant. On voulait quelquefois trouver de l’esprit dans son sourire, mais ses lèvres fines et blanches ne donnaient que l’expression méchamment sardonique d’une sensation ou envieuse ou moqueuse. Il était ensuite très-superficiel dans ce qu’il savait, et toute sa science se bornait à quelques idées attrapées dans ses lectures; du reste, profondément ambitieux et hypocrite…

Le règne de la Terreur fut surtout celui du despotisme absolu; ceux qui parlent de ce bienheureux temps et le rappellent de leurs voeux, au nom de la République et de la liberté, ne savent guère ce qu’ils veulent, les pauvres simples!… non-seulement le système du régime de la Terreur est fondé sur le despotisme, mais ce même despotisme l’est lui-même sur l’avilissement des hommes. Quoi de plus abject, en effet, que l’état de crainte et d’abrutissement où nous étions réduits, devant ces prisons et ces échafauds de 93? Ce silence et ce calme avec lesquels on recevait la mort n’étaient, après tout, que de l’engourdissement; seulement ils habillaient de vieilles figures avec de nouveaux vêtements, mais les personnages étaient les mêmes, rien n’était changé dans le fond, la forme seule avait une apparence différente. Voyez combien les Comités craignaient la liberté de la presse; elle leur était plus redoutable qu’au système féodal même: aussi était-elle extrêmement limitée. Pourquoi craignaient-ils, s’ils avaient eu une conscience calme, et que même leurs fautes fussent le produit de leurs croyances?

Tout fut détruit; on ne voyait plus une seule voiture dans tout Paris; plus de livrée, même la plus simple; tout ce qui possédait encore quelque chose s’absentait de Paris. C’est pour le coup qu’on pouvait trouver une application pour ces vers.

Nous quittons nos cités, nous fuyons aux montagnes, Nous ne conversons plus qu’avec des ours affreux.

À peine le jour baissait-il, que chacun se renfermait dans sa maison, tremblant d’en être arraché pendant la nuit, et d’avoir son sommeil troublé par une troupe de bandits qui vous en arrachait avec violence pour vous jeter dans un cachot d’où l’on ne sortait presque toujours que pour aller à la mort, sans savoir même quel était le crime pour lequel on mourait: car souvent ce crime était d’avoir envoyé un secours à un père, à une mère mourant de faim dans l’exil!… Et ces misérables osaient encore parler le langage de la douce familiarité… Une fraternité était COMMANDÉE par eux!….. fraternité de sang! fraternité de Caïn, qui n’était scellée que par le meurtre et le pillage… Les démagogues étaient attaqués d’une sorte de folie cruelle qui devait être un sujet d’étude bien curieux pour ceux qui observaient nos malheurs d’un lieu où ils avaient sécurité. La folie la plus étrange, l’aberration stupide, avaient remplacé les lois, la morale, l’ordre et la paix dans l’intérieur des familles… La morale!… croira-t-on un jour à venir qu’une récompense de cinq cents francs était adjugée à la jeune fille qui, sans être mariée, donnait des défenseurs à la patrie?… Ainsi la bâtardise, la légitimité, avaient, non pas les mêmes droits, mais se voyaient placées en sens inverse de tout ce qui est prescrit même dans les peuplades sauvages. Ici l’immoralité, le vice, obtenaient une récompense… Le mot affreux mis sur les assignats: «_Le tiers au dénonciateur!_» peut aller de pair avec cette odieuse récompense…

Dans les rues de Paris, toujours si populeuses, si remplies de cette foule empressée, affairée, qui va, vient, circule, cause, rit ou pleure, en allant toujours, on ne voyait plus que des gens mal vêtus, marchant d’un pas craintif, redoutant tous les regards, même celui d’un ami… On n’entendait d’autre bruit que celui des crieurs publics hurlant les décrets de la Convention et la liste des morts de la journée.

À notre élégance native, à ce soin scrupuleux de la personne, qui est chez tout Français un besoin impérieux, avait succédé, pour les hommes, le vêtement du bagne; pour les femmes, celui des habitantes de la halle et des faubourgs… Le nom des rues était également travesti dans toute cette longue et terrible saturnale; celui qui arrivait d’un pays lointain, et avait à remettre une lettre rue Richelieu, devait savoir, avant de se mettre en course pour la chercher, qu’elle s’appelait rue de la Loi: car, la demander sous son ancien nom suffisait pour le faire arrêter et le mettre en suspicion.

Les hommes, les femmes, avaient changé leurs noms contre les plus absurdes, et cela avec la plus complète ignorance[73]. Brutus, César, étaient confondus par eux, et souvent on en a vu qui, pour avoir un nom ressemblant aux autres, s’appelaient indifféremment Tarquin ou Sylla!…

[Note 73: Ma mère logea en revenant à Paris, après Robespierre, dans une maison de la rue de la Loi, pour parler le langage du temps, dont le portier avait un enfant dont les noms patriotiques étaient Marat-Just-Nation… C’était Saint-Just qui était son parrain, c’est-à-dire le témoin à la mairie…]

Les spectacles étaient devenus des lieux infâmes où bien souvent une mère ne pouvait y conduire sa fille… Et puis quelle distraction trouver dans des pièces révolutionnaires où quelquefois l’instrument du supplice qui décimait la France était sur la scène, au mépris de tout sentiment humain. Avant le lever du rideau, on chantait la Marseillaise en choeur, le dernier couplet à genoux…, et l’on a vu…, oui, cela s’est vu en France, dans ce pays si connu par son urbanité et sa douceur de relations, on a vu pour intermède, dans plusieurs spectacles, un acteur venir lire la liste des victimes de la journée!… Et à la suite de cette infamie, il chantait une chanson dont le refrain était à chaque couplet:

Ils ont fait une oraison, Ma guainguerainguon, À sainte Guillotinette, Ma guinguerainguette.

Et lorsque les spectacles étaient gratis, on voyait sur une grande affiche et en énormes caractères:

DE PAR ET POUR LE PEUPLE SOUVERAIN!

—Pauvre peuple!…

La mort elle-même, la mort naturelle même n’était ni suivie, ni précédée d’aucune de ces cérémonies que les sauvages eux-mêmes accordent aux leurs… Les cloches étaient proscrites… les prêtres persécutés et en fuite…, et le corps de celui ou de celle que vous aimiez était porté en terre par deux malheureux qui n’étaient accompagnés d’aucuns parents ni d’aucun signe de douleur…, et pourquoi! pourquoi les larmes d’une fille ou d’une mère, celles d’un fils, offusquaient-elles ces hommes de sang?

Plus d’écoles, plus de colléges, plus de pensions!… Tout se réduisait à des écoles presque primaires, où la mère de famille redoutait souvent d’envoyer son enfant.

Plus de joie, plus de ces rires heureux qui faisaient souvent reconnaître un Français à son hilarité bruyante. M. Galley, homme fort spirituel des environs de Douay, où il avait une fort jolie terre, dans laquelle il faisait un grand bien, fut envoyé à la mort pour avoir dit en plaisantant que Rousseau et Voltaire y auraient passé, l’un pour avoir dit que c’était payer trop cher une révolution que de l’acheter une goutte de sang…, l’autre, que le pire des mauvais gouvernements était celui de la canaille….

La mort était devenue notre souveraine…; elle était donnée à tout ce que l’homme peut faire…, pour les vices comme pour les vertus, pour un malheur comme pour un succès. Ainsi, mort pour le général qui battait l’ennemi, mort pour celui qui était battu….; mort à celui qui pleurait…., mort à celui qui riait!…

Ceux qui veulent justifier cette époque fatale disent que jamais il n’y eut moins de crimes privés à punir, ni moins de libertinage dans Paris… Je le crois sans peine… Mais il y a à cette vertu forcée une raison naturelle et que la force des choses elle-même a du produire… Lorsque le sang coule à flots sur les places publiques, lorsque les bandits du bagne sont salariés pour venir égorger en un jour, dans des prisons, plus de victimes qu’ils n’en auraient frappé dans une année au coin d’un bois, il n’est pas nécessaire qu’ils fassent dans l’ombre leur métier d’assassin…, puisqu’ils le peuvent au grand jour avec impunité… Les choses avaient changé de noms, voilà tout…. Et puis le vol était moins fréquent, par une raison tout aussi simple…: le peuple était continuellement payé avec cette profusion d’assignats qu’on lui jetait à poignées pour lui faire faire ou pour arrêter une insurrection… Un jour Danton dit à Pache, alors maire de Paris:

—J’ai besoin pour demain d’une insurrection.

—Je n’ai pas d’argent.

—Tiens, voilà trois cent mille francs…

Et l’insurrection fut très-bien faite. Cette fois, ce furent les femmes qui en furent chargées, et elles s’en acquittèrent si bien, que depuis ce fut toujours à elles qu’on s’adressa!…

Les moeurs étaient plus pures, dira-t-on. C’est vrai; mais comment en eût-il été autrement? comment un coeur glacé par l’effroi pouvait-il battre pour l’amour? comment une tête qui pouvait tomber sous la hache le lendemain pouvait-elle sourire à un bonheur, quel qu’il fût? Il n’y avait plus d’avenir!… il n’y avait qu’un affreux présent[74]…

…..Nul mets n’excitait leur envie, Ni loups, ni renards n’épiaient La douce et l’innocente proie. Les tourterelles se fuyaient: Plus d’amour… partant, plus de joie.

[Note 74: Et souvent encore des relations intimes se formaient dans ces lieux où gémissaient des milliers de victimes!… Des mariages, des liens, se décidèrent dans ces habitacles pareils à ceux du Dante… sauf la mort!… disaient les malheureux.]

Tout à coup ce rideau, ce crêpe noir et sanglant qui enveloppait notre vie, se lève!… Tout est changé!… et pourtant un seul jour s’est écoulé… C’est que ce jour est le 9 thermidor!…

Aussitôt que la tête de Robespierre eut roulé sur le même échafaud que lui et les siens avaient fait élever, la France respira comme délivrée du plus horrible martyre… Les monstres eux-mêmes qui avaient partagé ses fureurs demeurèrent quelques jours aussi bons que les autres hommes. La joie revint.—On entendit chanter les ouvriers: on revit enfin cette gaîté française, que rien n’imite et dont rien ne console.

Mais ce changement fut aussi un texte pour l’observation, et un texte curieux. Il semblait que toutes les digues étaient rompues: on courut aux plaisirs de tous genres dont Paris est toujours rempli avec une avidité folle. Les femmes, qui avaient été si héroïques dans les années de terreur qui venaient de s’écouler, furent les premières à oublier le péril passé pour se jeter dans l’excès de la dissipation. On voulut jouir en proportion de ce qu’on avait perdu; et, pendant plusieurs mois, ce fut une licence complète dans cette société informe qui voulait renaître, mais qui repoussait ses anciennes entraves pour ne reprendre que ses plaisirs.

L’argent n’avait pas été détruit: seulement il avait été enfoui par crainte. Bientôt il reparut pour satisfaire au luxe, à la toilette des femmes, à leurs ameublements. Ce fut alors que les modes grecques devinrent une fureur; les vêtements, les meubles, tout fut grec; tout, jusqu’au langage. Nous fûmes transportés dans l’Attique, et souvent chez Phryné ou Aspasie. Ce fut à cette époque que Berchoux fit cette charmante pièce de vers sur les Grecs et les Romains, où il se moque avec tant de grâce de cette rage vraiment comique de ne parler que la langue d’Euripide et celle de Cicéron, dit-il plaisamment en racontant comment on le fouettait pour apprendre son rudiment:

La langue des Césars faisait tout mon supplice; Hélas! je préférais celle de ma nourrice!

Cette satire elle-même raconte notre caractère: nous rions de tout, nous faisons des vers sur tout, des chansons sur tout. Le vaudeville renaissait; nous chantions, nous dansions, et la famine montrait sa face blême… On n’avait pas de pain, mais on riait… On commençait à se réunir… C’était l’âme française qui revenait… Tout renaissait.

Un jour, on chanta un couplet dont l’auteur fut longtemps inconnu, et qui était assez drôle pour déplaire à la Convention, ou plutôt au Corps-Législatif: car, depuis le 13 vendémiaire et l’institution du Directoire, la Convention, divisée en deux Conseils (les Anciens et les Cinq-Cents), forma le Corps-Législatif.—Ce fut donc à lui que le vaudeville, toujours moqueur, s’adressa.

LE CORPS-LÉGISLATIF AU PEUPLE.

AIR: Ça n’se peut pas, ça n’se peut pas.

Sans cesse le sénat s’applique À te rendre content, joyeux. Il t’a donné la république; Que diable veux-tu donc de mieux? Chaque année en réjouissance Au Champ-de-Mars tu danseras; Mais pour la paix et l’abondance, Ça n’se peut pas, ça n’se peut pas.

Voici un autre dans un esprit différent.

AIR: Des Visitandines.

Dans le jardin des Tuileries Est un chantier très-apparent, Où cinq cents bûches bien choisies Sont à vendre dans ce moment (bis). Le marchand dit à qui l’aborde: Cinq cents bûches pour un louis; Mais bien entendu, mes amis, Qu’on ne les livre qu’à la corde.

Mais, en revenant à la vie, la France prit une autre physionomie et presque un autre caractère. L’argent, qui déjà, au moment de la Révolution, commençait à montrer son orgueil sous la forme insolente des gens de la haute finance, reprit son ascendant sous celle un peu moins agréable des fournisseurs et des agioteurs. Le Perron du Palais-Royal, rendez-vous des joueurs sur les mandats et sur tous les papiers-monnaies qu’on aurait osé émettre, le Perron fut le lieu d’où sortirent une quantité de fortunes que nous admirons et respectons presque autant aujourd’hui que si elles venaient des Montmorency ou des La Trémouille[75]. C’est là que le maître de piano de la Reine et de tout ce qui était grand dans le monde élégant fit une fortune qui étonna moins qu’un poëme vraiment de lui, dit-on, qu’il a fait en quarante-huit ou soixante chants, sur je ne sais plus quel sujet, ni lui non plus, je crois. La rapidité avec laquelle on s’enrichissait était fabuleuse. Vous aviez un valet de chambre: il vous demandait son compte; et trois mois après vous voyiez arriver chez vous le même valet de chambre, mais qui venait dans un beau cabriolet, ayant de beaux chevaux, entretenant une demoiselle de l’Opéra, et venant, malgré ou plutôt à cause de tout cela, vous demander votre fille en mariage, si elle était riche et jolie. Ces moeurs ne sont pas exagérées: elles sont la peinture de celles de la société à cette époque.

[Note 75: Je ne me trompe guère, puisque le prince de Tarente a épousé mademoiselle Saint-Didier.]

Mais où il fallait suivre le tragique changement burlesquement opéré de notre société française, c’était dans les hôtels déserts, abandonnés par leurs maîtres proscrits, et rachetés par ces mêmes fournisseurs, ces riches d’un jour, qui croyaient prendre les manières du beau monde en se mirant dans la même glace… Quelles scènes! quels détails précieux pour un autre Molière, s’il y en avait eu un!… C’était un assemblage unique de l’ancienne splendeur tout aristocratique de ces mêmes hôtels avec les modes nouvelles toutes grecques et romaines. Il y avait un désaccord complet qui frappait d’abord la malice de l’esprit, et puis ensuite éveillait la sensibilité du coeur… On tressaillait souvent en écoutant les paroles grossières, le ton inconvenant des nouveaux maîtres de ces féodales demeures. Leur jargon patoisé, leurs réminiscences populacières, tout chez eux inspirait d’abord la moquerie, et puis ensuite la pitié et la colère, en songeant à l’exil des vrais maîtres de ces maisons bien souvent profanées.

Les jeunes gens de cette époque étaient les plus désagréables du monde. Présomptueux plus que la jeunesse ne l’est ordinairement; ignorants, parce que depuis six ou sept ans l’éducation était interrompue; faisant succéder la débauche et la licence à la galanterie; querelleurs, et même plus qu’on ne le permettrait à des hommes vivant continuellement au bivouac; ayant inventé un jargon aussi ridicule que leur immense cravate, qui semblait une demi-pièce de mousseline tournée autour d’eux; fats, impertinents, voilà le portrait des jeunes gens de l’époque du Directoire. En guerre contre un autre parti qu’on appelait le club de Clichy, et qui soutenait le parti royaliste, ils prirent un costume qui devait différer de tous points avec celui des jeunes gens aristocrates: un très-petit gilet, un habit avec deux grands pans en queue de morue, un pantalon dont j’aurais pu faire une robe, de petites bottes à la Souwarow, une cravate dans laquelle ils étaient enterrés; ajoutez à cette toilette une petite canne en forme de massue, longue comme la moitié du bras, un lorgnon grand comme une soucoupe, des cheveux frisés en serpenteaux, qui leur cachaient les yeux et la moitié du visage, et vous aurez une idée d’un incroyable de cette époque.

Les femmes, les merveilleuses, étaient tout aussi ridicules, si même elles ne l’étaient plus encore. Coiffées à la grecque, habillées à la grecque, mais à leur manière, elles suivaient les modes (à leur façon) de l’an 400 avant Jésus-Christ, tout en minaudant à la manière de 1798, la plus mauvaise de toutes. Madame Tallien, et quelques autres femmes seulement, suivaient la mode selon la belle antiquité grecque, tout en observant le bon goût français, et adaptant ce costume gracieux à des formes pures et antiques. La coiffure elle-même subit un changement: les cheveux furent coupés; les femmes se coiffèrent ainsi d’après madame Tallien, dont la tête, parfaitement moulée et bien attachée sur les épaules, convenait merveilleusement à cette coiffure; mais, en revanche, il y en avait qui, en vérité, n’offraient, comme encore aujourd’hui, que des modèles de caricatures.

Les premières réunions qui eurent lieu furent presque toutes des sujets de moquerie.—Les personnes qui pouvaient recevoir ne l’osaient pas encore. Ce furent donc les nouveaux enrichis qui commencèrent à rouvrir cette délicieuse société française, modèle du bon goût en Europe… On ne pouvait plus souper…, on dînait trop tard. On donna des thés; ces thés, qui, par le luxe avec lequel ils étaient servis, pouvaient passer pour des soupers, étaient plus ou moins ridicules, selon le degré de ce même ridicule que pouvaient avoir ceux qui les donnaient. Madame Hainguerlot fut une des premières merveilleuses qui fût vraiment élégante: sa maison était belle, bien arrangée; sa personne, pas trop mal; son esprit, supérieur pour une personne comme elle, qui faisait son entrée dans le monde à coups de sacs d’argent. Malgré cela, elle n’en faisait pas moins de minauderies que si elle eût été la première pairesse du royaume; ce qui, pour le dire en passant, était passablement ridicule avec une immense taille et aucun charme dans la personne et aucun droit pour minauder d’ailleurs.

On jouait des proverbes chez elle; on y faisait des lectures; on y dansait; on y causait même!… Voilà qui est étonnant… Il est vrai que M. de Boufflers l’avait prise sous sa protection; et un jour il l’appela, lui, M. de Boufflers…, il l’appela une dixième muse!… Il dut bien rire en rentrant chez lui; et, pour se consoler, il aura rejeté, en se parlant à lui-même, le compliment sur la politesse innée de sa nature.

M. de Trénis, le beau danseur, M. Laffitte, M. Dupaty, tous ceux qui alors étaient des notabilités, allaient chez madame Hainguerlot…; ils allaient aussi chez madame Hamelin, qui avait une charmante maison rue Chauchat, meublée à la grecque, comme toutes les autres, mais avec un très-bon goût. Là, du moins, on causait et on était bien; mais elle vint plus tard que l’époque où nous sommes: alors elle était en Italie.

Ce fut en l’an III, comme chacun sait, que le Directoire fut institué, et que, sous le nom de directeurs, nous eûmes cinq rois. Ce moment, qui fut, selon beaucoup de gens d’un grand mérite, le temps de la vraie république, fut, selon d’autres aussi, et je suis de ceux-là, le temps peut-être le plus déplorable, comme devant inspirer de la pitié pour la pauvre France tombée dans un état abject, après le paroxysme violent qui l’avait mise à deux pas de sa perte. Cette époque directoriale fut celle où tous les intérêts éveillés eurent la soif de se satisfaire, n’importe à quel prix… Chacun voulait avoir, et nul ne possédait. Ruiné, privé de revenus, soit en terres, soit en maisons, tout ce qui avait survécu à l’époque terrible se trouvait manquant de tout, et voulant TOUT avoir. Et pour se procurer les jouissances qui leur manquaient, ces affamés employaient aussi tous les moyens. On voyait des gens fort connus, dont les noms sont anciens et honorables, rentrer chez eux, les uns avec un paquet d’échantillons de draps pour des marchés sous le bras, un autre, avec un soulier de soldat dans une main, comme échantillon, pour une soumission[76] de deux ou trois cents paires de souliers pour l’armée d’Italie; un chapeau de mauvais feutre, ou de l’indigo dans sa poche; et tout cela circulant dans ce Paris, redevenu populeux et vivant, au milieu des palais abattus, des églises fermées… Des compagnies noires démolissaient les châteaux; des maisons de jeu s’établissaient dans presque toutes les maisons; des centaines de restaurateurs enseignaient et vendaient la gourmandise à toute une ville… Et cependant, tandis que tout se recréait ainsi, les arts devenaient populaires, les sciences marchaient à un état de perfection; mais la littérature et la poésie sommeillaient, car je ne regarde pas Chénier et quelques autres comme devant former à eux seuls un corps littéraire, quoiqu’ils aient produit de belles choses.

[Note 76: On appelait ainsi un marché par lequel le Gouvernement vous payait dans un an trois cent, ou six cent, ou huit cent mille paires de souliers, à raison, par exemple, de six francs ou cent sous. On les achetait soi au prix de trois francs, et même cinquante sous, parce que la semelle ne valait rien. Le soldat allait nu-pieds; mais les protégés et les parents s’enrichissaient, et on criait: Vive la République!…

Robespierre avait dans sa maison de la rue Saint-Honoré un cordonnier pour portier, et dont la femme faisait le ménage du dictateur. Un jour il dit à cette femme:

—Fais monter ton mari.

Le mari monte en tremblant.

—Que me veux-tu, citoyen?

Robespierre écrivait:

—Prends ce papier, lui dit-il, va au ministère de la Guerre, et fais ta soumission pour six cent mille paires de souliers.

Le cordonnier-_tire-cordon_ se mit à rire.

—Six cent mille paires de souliers!… Ah! ben, quand je vivrais comme Mathusalem, je ne pourrais pas; y m’faut trois jours pour…

—Imbécille, dit Robespierre, tu les feras faire! crois-tu que je veuille te les faire confectionner à toi-même!

L’homme alla où on l’envoyait. Il ne savait pas écrire; sa femme signa pour lui. Il fit une grande fortune…, laissa là le tiret et sa forme, se lava les mains et se lança dans un certain monde. Il se fit entrepreneur de bâtiments; mais soit que Robespierre eut déteint sur lui par ses bienfaits, soit que sa nature fût mauvaise, cet homme était cruel et se fit détester de ses ouvriers… Un jour (il y a de cela deux ou trois ans), il faisait bâtir une maison sur le boulevard Bonne-Nouvelle; les ouvriers lui ménagèrent une bascule[76-A]… Et il mourut ainsi laissant plus de deux millions que lui avait fait gagner le caprice d’un tigre.]

[Note 76-A: On appelle ainsi un échafaudage mal arrangé et très-élevé. La planche, n’ayant pas d’appui, tomba, et l’entraîna avec elle. Les maçons, lorsqu’ils n’aiment pas un maître, se vengent ainsi quelquefois.]

Quant à la sûreté personnelle, elle était plus que douteuse: on volait à main armée, au nom du roi de France, jusque dans les rues, et les chauffeurs, qui torturaient dans les châteaux autour de Paris, prétendaient sortir de la Vendée. On arrêtait, mais pas encore assez, des faussaires passés maîtres dans l’art de la contrefaçon de votre nom. Quant aux nouveaux enrichis, ils ne tuaient pas, à la vérité; mais lorsque quelqu’un les gênait, ils savaient où trouver des assassins inoccupés, et ils les employaient… VITRY en sait quelque chose!… Une facilité de moeurs enfin digne de la Régence. Voilà quel était Paris sous le Directoire.

Cinq hommes choisis par la colère à la suite de cette fameuse journée du 13 vendémiaire composèrent d’abord le Directoire: Carnot, Rewbell, Letourneur[77], Barras et Laréveillère-Lépaux.

[Note 77: Ils étaient deux députés du même nom à la Convention: l’un, celui dont je parle, pour la Manche; l’autre, dont le nom s’écrit absolument de même, pour la Sarthe. Il y en avait un troisième du nom de Letourneux, qui fut connu à la Convention par une pétition déposée à la barre. Il fut ministre de l’Intérieur, et l’un des plus incapables qui aient jamais occupé un ministère. C’est une chose curieuse que la liste de ses bêtises et de ses méprises. C’est lui qui, allant au Jardin des Plantes, voulut tout voir, et vit tout aussi, mais Dieu sait comment… De retour au ministère, il raconta à sa manière pendant le dîner, sa visite ministérielle: Avez-vous vu Lacépède? lui demanda quelqu’un.—Non, répondit Letourneux, mais j’ai vu la girafe… Le Letourneur qui fut directeur était, comme je l’ai dit, de la Manche (E. L. F. Hen), député à la seconde assemblée, en 1792.]

Il faut leur rendre toute justice: les quinze premiers mois qui suivirent leur élection firent voir une grande amélioration dans la marche administrative de l’État; mais l’argent manquait toujours dans les coffres. Des particuliers savaient bien en trouver pour satisfaire leurs désirs de luxe ou d’ambition; mais le Gouvernement ne pouvait obtenir de confiance, et par là pas d’argent. Il eut sans doute à vaincre beaucoup de difficultés; mais je crois que ses partisans, parmi lesquels on voit des personnes d’un haut mérite, comme madame de Staël, les exagèrent peut-être un peu.

Carnot rassura les amis de la Révolution sur ce qu’on pouvait craindre: il avait été du comité de Salut public; sa sévère probité républicaine était un garant pour sa conduite de directeur.

Rewbell, député d’Alsace aux États-Généraux, fut constamment dans la représentation nationale; il était ardent pour la Révolution, sans être sanguinaire, et quoique conventionnel, il n’était pas un des forcenés de la Montagne; il était avocat, et connaissait à fond toutes les questions contentieuses; c’était un homme probe en conduite politique. S’il avait été loin dans la route révolutionnaire, c’est qu’il croyait que c’était le bien de la France. Il fut accusé souvent dans sa carrière administrative de partager la terrible renommée de Schérer et de Rapinat, son beau-frère; mais il s’en défendit toujours, et victorieusement.

Letourneur, ancien député de la Manche à l’Assemblée législative, était aussi un des élus à la formation du Directoire; c’était un homme ardent aussi pour la cause révolutionnaire, mais non pas de ce mot traduit par Robespierre et les siens par le mot massacre; il avait, au contraire, toujours attaqué le terrorisme. Aussi Robespierre l’avait-il fait nommer pour aller remplir une mission dans les Indes orientales. Il refusa, et fit bien, parce que le 9 thermidor arriva. Il alla alors dans le Midi pour y combattre le terrorisme, qui fut si ardent dans cette partie de la France. Revenu à Paris, il fut du comité de Salut public, mais après la mort de Robespierre, ce qui n’était plus aussi réprouvé. Sa conduite fut toujours honorable et celle d’un vrai patriote; élu membre du Directoire, il en fut aussi le président, et fut le premier que le sort en éloigna: il en sortit l’année suivante (an V).

Laréveillère-Lépaux était originairement député d’Angers aux États-Généraux (1790). Dès son entrée dans la carrière politique, il fut un des plus violents meneurs; ses motions ont une couleur insurrectionnelle vraiment étonnante pour un homme qui, plus tard, voulut instituer une secte religieuse: elles portent toutes un cachet tellement particulier de virulence et d’emportement, qu’on croit voir un homme exerçant une vengeance contre un autre homme. Je voudrais connaître la vie entière de Laréveillère-Lépaux; je suis sûre qu’on y trouverait une histoire telle qu’il l’a fallu pour exciter sa haine contre tout ce qui était au-dessus de lui.

—Plus de princes! s’écriait-il à l’Assemblée Nationale;—pourquoi ce nom?

Et le lendemain il faisait faire le rapport d’un décret proposé par Ruhl, pour annoncer à l’Europe que la France viendrait au secours et marcherait au secours de tout peuple qui voudrait recouvrer sa liberté; jamais il ne fut un député plus parleur et, pour dire le mot, plus bavard. Tous les jours il faisait une motion. Élu membre du Directoire (an IV), et même président, il dut avoir une joie sans pareille; là il pouvait, à son aise, faire des discours. Aussi ne chômait-on pas de cette production essentiellement indigène de la terre des révolutions. Laréveillère-Lépaux, l’un de nos cinq rois, avait très-peu de dignité: c’était un homme petit, bossu, mal bossu même, et ne voulant pas l’être, ce qui doublait sa bosse… Toute sa vie, il avait eu des idées assez bizarres sur la religion catholique. Un ami, qui avait été élevé avec lui, lui a entendu mille fois répéter dans son enfance que l’état de pape était le plus à envier, et il appuyait son opinion de mille traits qu’il prenait dans l’histoire des Papes, lorsque plus tard il put faire cette lecture. Mais lorsque enfin revêtu d’un titre, investi d’une grande puissance, il comprit qu’il pouvait aussi, lui, exercer une puissance spirituelle et temporelle à la fois, il n’hésita plus, et les théophilanthropes se promenèrent dans Paris… Folie stupide!…

La morale en est bien admirable, s’écrièrent quelques gens toujours à genoux devant une chose, parce qu’elle est neuve, comme il est d’autres gens tout aussi sots de ne trouver beau que tout ce qui est ancien.

Mais, en fait de belle morale, celle de l’Évangile

Nous suffirait encor si vous le trouviez bon[78].

Que pouvons-nous chercher de plus que ce que nous avons en ce genre?—Quoi qu’il en soit, toutes ces pasquinades de philanthropes firent rire tout le nouveau Paris, qui commençait à se reformer assez pour se moquer de pareilles choses. Mais si l’on commença par rire, on finit par huer ces folies et les saltimbanques qui les faisaient. Laréveillère-Lépaux pendant ce temps-là parlait, parlait, parlait; il faisait dans la même semaine un discours au Champ-de-Mars pour le premier vendémiaire, un autre à l’ambassadeur cisalpin, un autre pour l’anniversaire de la fondation de la République… pour la cérémonie funèbre de Hoche… pour la paix de Campo-Formio par le général Bonaparte, un encore à l’Institut; un pour le 21 janvier, afin de célébrer l’anniversaire de la fête du tyran[79]; et enfin un autre pour la présentation des drapeaux napolitains que Championnet, je crois, envoyait en hommage au Directoire. Il était possible d’avoir un directeur plus beau que Laréveillère, mais plus bavard, je ne le crois pas… Enfin il en vint à un point de parlage tellement fort, qu’on l’attaqua à la tribune des Conseils comme ayant perdu la confiance publique pour avoir trop parlé. Bertrand (du Calvados) le lui reprocha à la tribune; Boulay (de la Meurthe), l’un des beaux talents de la Convention, le lui répéta et, de plus, blâma son fanatisme. Il vit alors clairement qu’on ne voulait pas de lui. Il écrivit une belle lettre au Directoire pour annoncer qu’il donnait sa démission: on l’accepta, et Laréveillère s’en alla jouer au pape et à la chapelle tant que cela lui convint, mais loin du lieu où siégeait[80] en effet le gouvernement de l’État.

[Note 78: Vers de Berchoux… Satire contre les Grecs et les Romains modernes et anciens.]

[Note 79: Une femme du peuple, entendant ce mot de TYRAN, demanda à quelqu’un ce qu’il signifiait… On lui dit qu’un tyran, c’était un roi…—Ah!… voyez-vous ça!… et on lui fait sa fête à ce roi… Dame! c’est ben juste… On lui dit qu’au contraire on célébrait le jour où il était mort, pour s’en réjouir…—Ah! oui, oui, j’entends… un tyran, c’est comme qui dirait notre pauvre bon roi Louis XVI!…

Cette femme rappelle l’homme d’Athènes, qui ne savait pas pourquoi il condamnait Aristide, si ce n’est qu’il s’ennuyait de l’entendre appeler le Juste.]

[Note 80: Les philanthropes durèrent encore jusqu’au consulat. Alors Napoléon étant à la tête des affaires, cette comédie tomba d’elle-même, d’autant mieux qu’il ne les persécuta pas…—Ils seraient bien contents d’avoir un seul martyr, disait-il… mais je m’en garderai bien…]

Barras s’est trouvé le dernier au bout de ma plume. C’était un homme singulièrement placé au milieu de cette horde révolutionnaire, hurlant et agissant comme elle; Barras était d’une haute et antique noblesse; il avait donné de grandes preuves de bravoure; il avait de l’esprit, une belle figure, une tournure faite pour dignement représenter là où le sort l’avait transporté. Parmi ceux qui étaient ses collègues en apparence, mais en réalité des instruments à sa volonté, Barras pouvait paraître un homme supérieur, quoiqu’il ne le fût pas.

Entre eux tous, il était le seul qui pût recevoir, avoir un salon digne du retour de la bonne compagnie, quoiqu’il ne l’eût pas toujours fréquentée; mais il la connaissait et l’aimait. Laréveillère recevait bien un jour de la décade, Rewbell aussi, ainsi que Letourneur; mais ces réceptions étaient contraintes, on n’y causait pas. On entrait dans une de ces vastes salles du Luxembourg, on allait faire sa révérence, quand on savait ce que c’était qu’une révérence, à la citoyenne directrice; on s’approchait du citoyen directeur, qui vous demandait comment se conduisait la section dans laquelle on demeurait. Et la conversation continuait dans ce goût-là, à moins que le directeur n’eût des choses graves à dire à quelqu’un. Les femmes étaient toutes plus communes les unes que les autres dans cette foule; personne ne pouvait donc tenir un salon, excepté pourtant trois des hommes qui ont tour à tour siégé dans le fauteuil directorial, Barras, François de Neufchâteau et Gohier.

Le vicomte de Barras était d’une noble et antique famille de Provence[81]. Jeté dans la Révolution par son mécontentement contre les hommes qui, à son niveau, voulaient le repousser loin d’eux comme ils avaient fait de Mirabeau, il suivit le torrent tout en déplorant chaque jour son malheur de s’y abandonner. Jeune et beau, noble et brave, il quitta de bonne heure l’Europe pour se rendre à l’île de France auprès de son oncle, qui en était gouverneur. Officier dans le régiment de Pondichéry, il revint en France, où il trouva une grande fortune dont il jouit avec excès. En 89, lorsque les États-Généraux furent convoqués, il se présenta d’abord à l’assemblée du tiers; son frère était à celle de la noblesse. À dater de ce jour, la route qu’il suivit fut celle de la plus violente démagogie. Nommé député du Var à la Convention, il vota la mort du Roi, se mit contre la Gironde avec la Montagne, puis s’en alla à l’armée de Toulon avec Fréron, Gasparin et Salicetti. C’est là qu’il connut le général Bonaparte, et non pas, plus tard, par le moyen de madame de Beauharnais; la preuve en est, d’ailleurs, dans le choix que Barras fit de Bonaparte pour le suppléer, lorsqu’il fut nommé par la Convention, le 13 vendémiaire, pour la défendre contre les sections; Bonaparte ignorait ce jour-là encore l’existence de madame de Beauharnais.

[Note 81: Paul-François-Jean-Nicolas, vicomte de Barras, né à Fohemboux, en Provence, le 20 juin 1755. «_Noble comme les Barras, qui sont aussi anciens que les rochers de Provence_,» disent les paysans de la province. M. de Barras était en outre fort riche et fort beau. On ignore s’il a laissé des enfants.]

Mais une fois parvenu au plus haut point du pouvoir, ayant enfin saisi le sceptre, car son autorité était évidemment la dominante dans le Luxembourg, Barras parut ne pouvoir en porter le fardeau. Ce pouvoir, qu’il avait appelé, désiré, lui parut ce qu’il était, un poids impossible à soulever pour sa main débile et devenue efféminée par les plaisirs et cette vie inactive qu’il avait continuellement menée depuis tant d’années. C’est alors qu’on prétend qu’il conspira pour les Bourbons: cette version a eu beaucoup de crédit.

Un grand nombre de personnages marquants parurent tour à tour sur ce trône éphémère, où chacun d’eux faisait une mystification dans laquelle il remplissait un rôle. Plusieurs d’entre eux, je le répète, étaient sociables dans la vie privée; mais une fois dans un grand salon doré, au milieu de cinq cents personnes, ébloui du feu de mille bougies, le directeur habile devant un grand procès, comme Merlin de Douay, devenait un étudiant timide devant le grand monde. Moulins, brave homme, consciencieux, ayant une bonne réputation militaire[82], était bien placé au Directoire, parce qu’il fallait un homme qui pût se mêler, avec connaissance de cause, des affaires militaires; mais, encore une fois, tout cela ne suffisait pas pour avoir et tenir une maison.

[Note 82: Il avait commandé l’armée des Alpes, et avec succès, en l’an IV.]

Pendant les cinq années d’existence qu’eut le Directoire, il y eut plusieurs mutations, des exils, des proscriptions. Barthélemy et Carnot furent fructidorisés. Laréveillère et Merlin de Douay donnèrent leur démission, et d’autres furent chassés par le sort; et dans toute cette nombreuse liste de noms, je n’en ai trouvé que quatre qui fussent capables de présider un salon.

Lorsque le digne neveu de l’auteur du Voyage d’Anacharsis fut proscrit le 18 fructidor[83], François de Neufchâteau fut proposé pour remplacer Barthélemy ou Carnot…. et fut en effet nommé à la place du dernier.

[Note 83: Le directeur Barthélemy (comte François Barthélemy) était neveu de l’abbé Barthélemy, auteur du Voyage du jeune Anacharsis.]

François de Neufchâteau était un homme qui, nécessairement, devait produire des impressions différentes. Je suis convaincue qu’il est telle personne qui, en lisant l’opinion que j’ai de lui, me trouvera blâmable, tandis que d’autres, plus sévères que moi, peut-être trouveront mon portrait flatté.

M. François (car, enfin, il faut nommer chacun par son nom, et cet homme s’appelait François) était donc un homme ordinaire, selon les uns, et de beaucoup d’esprit, selon les autres. Par ces autres, j’entends les habitants d’une petite ville où l’Almanach des Muses était le livre le plus parfait, et le but de l’ambition des jeunes poëtes de la province; aussi M. François, qui fut assez heureux ou malheureux pour être accueilli à l’Almanach des Muses[84], y fit insérer des poésies légères. Voltaire, qui répondait à tout le monde, lorsqu’on lui écrivait des louanges bien enflées et bien exagérées, répondit à M. François qu’il serait un jour le Tibulle, l’Anacréon de Neufchâteau; et cette alliance, que présageait le grand poëte par ces paroles, détermina M. François à joindre à son nom propre le nom de la ville où il avait été élevé[85]…

[Note 84: Je sais bien qu’on peut objecter que l’Almanach des Muses contient des poésies légères de Colardeau, de Dorat, de Marmontel, de La Harpe… que Voltaire même y donnait des vers. Qu’est-ce que cela prouve? ne voyons-nous pas chaque jour les noms de Lamartine, Hugo, Dumas, M. de Vigny, M. de Rességuier, paraître dans des journaux, et de mauvais journaux!]

[Note 85: Il était né à Sassay, petite ville de Lorraine; mais il fut adopté par la ville de Neufchâteau. Il était né le 17 avril 1750.]

Il avait eu aussi le malheur d’être un enfant célèbre; à neuf ans, le petit François fit des vers qu’on envoya aux grandes autorités, qui répondirent que l’enfant serait un jour un grand homme… Il continua donc. Devint-il un grand homme? je n’en sais rien: ce qui est certain, c’est qu’il avait beaucoup d’ambition littéraire et politique, et qu’il eut surtout une existence mystérieuse, une vie privée dont les événements, s’ils étaient connus, feraient peut-être étrangement changer l’opinion sur son compte. Je connais une victime de François de Neufchâteau, dont le pardon généreux pour le mal et le tort qui lui furent faits ne diminue pas la grandeur de l’offense… En voyant François de Neufchâteau, on n’aurait pas jugé cet homme capable d’une longue suite dans une volonté perfide; il souriait toujours, avait une réponse gracieuse en vers presque pour chaque parole qui lui était dite en prose, chose fort ennuyeuse et très-plate, récitait des scènes de Racine, des vers de Boileau, de J.-B. Rousseau, avec un soin de diction qu’il prenait pour du talent, et dont il était fort prodigue, parce qu’il était convaincu de son talent de déclamation. Cette habitude de déclamer souvent et de parler en public lui avait donné une telle attitude théâtrale dans le port de la tête et de la main, dans l’accentuation de sa voix, qu’il en était souvent ridicule. On prétend quelquefois que cela allait bien dans les vastes salons du Luxembourg ou dans ceux de l’hôtel du ministère de l’Intérieur, qu’il occupa comme ministre deux fois dans sa carrière politique. C’est, au reste, surtout comme ministre de l’Intérieur qu’il faut lui assigner une place, bien plus que parmi nos poëtes et nos auteurs dramatiques.

Le salon de François de Neufchâteau, au Luxembourg, était fort remarquable à cette époque de notre révolution, parce qu’il offrit tout à coup un lieu de réunion pour les arts et les muses… Le maître pouvait n’avoir pas de droits à le présider comme le premier dans notre littérature légère, mais il avait au moins le droit d’être remercié et loué pour le soin qu’il prenait d’y réunir les littérateurs distingués du temps… C’était le moment où cette pauvre France, si longtemps opprimée, relevait sa tête abattue et recommençait ses chants; Lemercier, Chénier, Legouvé, Ducis, Duval, Andrieux, l’abbé Delille et plusieurs autres, donnaient à leur patrie le produit de leur intelligence. Les femmes, qui avaient tant souffert par le coeur et par elles-mêmes, recommençaient une nouvelle vie; elles se demandaient si elles aussi elles ne sauraient pas trouver la lumière de cette intellectuelle existence, qui seule peut rendre heureuse celle d’une femme. Beaucoup se mirent à écrire, et le salon de François de Neufchâteau vit souvent une réunion curieuse en ce genre: madame Victorine de Châtenay traduisait les Mystères d’Udolphe avec un rare talent, en leur laissant la couleur sombre et terrible qu’Anne Radcliffe a donnée à cette oeuvre, que lord Byron lui-même regardait comme celle d’une femme de génie…; mademoiselle de Meulan, exemple à la fois de ce qu’une femme peut avoir dans le coeur de vertus, et de charme et de poésie dans son talent; madame Roland, dont les romans, tous d’invention, tels que le Courrier russe, et plusieurs autres, trouveront toujours des lecteurs; madame de Salm; madame de Beauharnais (Fanny), qui pouvait bien être ridicule, mais qui certes avait bien de l’esprit. Voilà les femmes qui étaient alors remarquables; François de Neufchâteau connaissait à merveille les talents et le mérite de chacune. Tour à tour appelées à prouver leur mission poétique ou littéraire, les femmes auteurs étaient accueillies, et même recherchées, dans ses salons. On y faisait des lectures, on y essayait des pièces; lui-même, qui, au fait, disait fort bien les vers, en récitait souvent, même dans les soirées intimes où il n’avait chez lui que vingt-cinq ou trente personnes. C’est ainsi qu’on connut Paméla, drame rempli, dit-on, d’intérêt, et dans lequel le talent poétique de François de Neufchâteau se montre plus que dans tout autre ouvrage. Mais longtemps les soirées intimes furent aussi destinées à une autre lecture tout à fait réservée aux élus: c’était une traduction de l’Arioste dont s’occupait François de Neufchâteau; cette traduction était fort exacte et belle, à ce que m’ont assuré plusieurs personnes qui l’ont entendue.

François de Neufchâteau fut marié deux fois. Sa première femme, avec laquelle il divorça ou dont il se sépara, vivait dans la province et tout à fait inconnue. La seconde était madame Bonnelier, mère de M. Hippolyte Bonnelier, connu par beaucoup de jolis ouvrages, et même des oeuvres dramatiques. Beau-fils de M. François de Neufchâteau, il n’en parle jamais qu’avec une extrême mesure, et même avec convenance; mais j’ai su par d’autres que par lui que l’orphelin ne trouva pas un père dans le second mari de sa mère…; et son silence alors est vraiment une vertu.

Sa mère était une charmante personne, faisant les honneurs de la maison de François de Neufchâteau avec une grâce qui faisait oublier la prétention de son mari. Elle avait un sourire pour chacun, une parole gracieuse qui charmait davantage peut-être que ses mielleuses prévenances.

François de Neufchâteau n’était ni beau, ni distingué dans sa tournure. Son visage était celui d’un homme qui, après avoir beaucoup vécu, aurait des habitudes de table qui devenaient visibles par un nez très-gros, et dont la couleur était accusatrice. Sa coiffure, à l’époque du Directoire, était celle du moment, les cheveux poudrés et tombant des deux côtés du visage. Quant à sa tournure avec le costume des directeurs, elle était moins comique que celle de Laréveillère-Lépaux, mais elle était encore assez ridicule comme cela.

Ce costume était, comme toutes les pasquinades d’alors, parfaitement absurde. Aussi, excepté Barras, qui supportait cette pénitence avec moins de burlesque que les autres, c’était une véritable mascarade.

Un habit bleu, richement brodé, serré par une écharpe tricolore et fait de telle manière qu’il n’avait pas de collet…; la cravate remplacée par un col de mousseline garni de dentelle, exactement fait comme l’étaient les nôtres il y a deux ou trois ans…; des souliers à bouffettes, quelquefois des bottines à la Lowinsky, comme on les appelait; enfin, pour compléter le tout, un grand manteau écarlate brodé en arabesques sur le bord, et drapé à l’antique, et un vaste chapeau qu’on appelait, dès lors même, à la Henri IV, malgré l’horreur pour la royauté, et conséquemment garni de dix à douze plumes: voilà le costume des directeurs; ce costume donnait parfaitement l’air de chiens habillés aux pauvres rois-directeurs, lorsque, dans une cérémonie, ils représentaient le peuple souverain, qui venait ainsi bien servilement s’adorer lui-même sans savoir ni comprendre de quoi il était question. Les occasions de représentation étaient, au reste, fréquentes: le 21 janvier, le 1er vendémiaire, la fête de la Vieillesse, celle de la Jeunesse, celle de la Raison, qui fut continuée; toutes les victoires de nos armées, qui, grâce au général Bonaparte, étaient assez nombreuses pour donner de l’occupation au Directoire; toutes les occasions de représenter étaient saisies par eux pour montrer leur royauté d’emprunt. Alors, au retour du Champ-de-Mars, où se faisaient habituellement toutes les cérémonies, les salons des cinq directeurs étaient remplis de monde. Chez Barras, on causait, on jouait, on riait: c’était le seul salon qui méritât ce nom. Chez les autres, on mangeait, on parlait et on s’ennuyait, et on s’en allait le plus vite qu’on pouvait. Chez François de Neufchâteau, l’exception pouvait encore se rencontrer, parce que toutes les notabilités littéraires s’y trouvaient; on y faisait des lectures, on y causait aussi, mais on y dissertait plus souvent encore. Du reste, on y voyait de jolies femmes, parce qu’il les aimait, et on y entendait de la bonne musique et quelquefois de bonnes pièces.

Un jour, le salon de François de Neufchâteau fut plus sombre qu’il ne l’était habituellement; on parlait sourdement d’une visite qui, le même matin, lui avait été faite par une femme qui, venue de sa province, réclamait des droits que, dans son opinion, le divorce n’avait pu rompre. C’était la première femme de François de Neufchâteau.—Cette femme était pauvre, disait-elle; elle voulait connaître au moins le bonheur de l’aisance, puisque celui dont elle avait porté le nom était l’un des rois de France!… Cette femme pleurait…; elle parlait haut… on l’entendit: car, dans les palais du pouvoir, on entend tout bien plus que chez les autres hommes, car des oreilles curieuses y sont incessamment ouvertes pour tout recueillir. La scène fut donc connue pour chacun, et une heure n’était pas écoulée depuis l’arrivée de l’étrangère, que tous les collègues de François de Neufchâteau savaient ce qui se passait chez lui… Enfin les pleurs s’arrêtèrent; la douleur de cette femme fut apaisée, soit par une promesse, soit, ce qui est plus probable, par un effet positif et immédiat de la part de François de Neufchâteau: la suite le ferait croire. L’étrangère repartit le même jour… De retour chez elle, où elle n’avait pour famille et pour alentours que deux domestiques, qui devaient savoir ce qu’elle avait rapporté avec elle, la malheureuse fut trouvée assassinée dans son lit le lendemain même de son arrivée dans le lieu solitaire qu’elle habitait… Les gens qui répondaient d’elle, pour ainsi dire, furent arrêtés: ils devaient être convaincus, ou du moins fortement appréhendés; mais il n’en fut rien: la justice allait alors comme TOUT en France, c’est-à-dire fort mal. Les assassins s’échappèrent, et cette sanglante histoire demeura toujours couverte d’un voile mystérieux qui glace, lorsqu’on pense à l’impunité des meurtriers et au pouvoir de celui qui, par devoir plus encore que par un souvenir du coeur, devait venger celle qui avait porté son nom aux jours de sa jeunesse.

La seconde femme de François de Neufchâteau ne mourut pas assassinée par des bandits, mais elle mourut aussi malheureuse qu’une femme peut l’être: son agonie fut longue et douloureuse; car elle eut la durée de plusieurs années… Languissant sous le poids d’une douleur secrète, elle se voyait lentement mourir sans éprouver autour d’elle ces soins du coeur qui adoucissent tant les douleurs de l’âme et du corps… Enfin le moment terrible arriva… la malheureuse le vit venir sans terreur, car sa vie avait été irréprochable, ce qui rend la mort douce; confiante en Dieu, elle voulait dire son espérance et sa crainte à un homme qui reçût l’une et l’autre avec un caractère sacré.—Elle voulait un prêtre.—Elle le demanda avec cette voix qui est toujours entendue, même des coeurs les plus endurcis, celle d’une mourante… C’était au milieu de la nuit qu’elle se voyait expirer sans le réconfort que veut toujours une âme chrétienne!… Mais François de Neufchâteau avait à cet égard des idées plus que philosophiques[86]; il les avait manifestées même assez publiquement. Mais renouveler ces démonstrations au chevet d’une agonisante, ce n’est plus de la philosophie sévère, c’est de la dureté inflexible.—C’est criminel!

[Note 86: Étant député des Vosges à l’Assemblée Législative, il fit en 1791 une motion tendant à demander la poursuite des prêtres, pour arrêter les troubles du royaume. Il demanda aussi la suppression de la messe de minuit. Il n’aimait ni la religion ni les prêtres.]

Madame François de Neufchâteau mourut. Je ne dirai rien de la conduite de son mari: le silence d’une bouche plus intéressée à parler que la mienne m’impose de le garder aussi; je me tairai donc, et laisserai au temps à faire connaître des mystères douloureux qui, une fois dévoilés, pourront faire changer l’opinion sur un homme qui pouvait être aimé du monde où il vivait comme homme de lettres et de littérature. Peut-être même, comme administrateur, a-t-il été favorable à l’intérêt public et général; mais je crois qu’avant de prononcer le discours qui demande l’apothéose d’un homme, il faut qu’il soit prouvé qu’il ne s’élève contre lui aucune voix accusatrice.

François de Neufchâteau, entré au Directoire pour remplacer le plus pur républicain de la Révolution, en sortit désigné par le sort au renouvellement de la fin de l’an VI. Pendant le temps qu’il passa au Directoire, le général Bonaparte, revenant d’Italie, présenta à cette caricature de gouvernement le traité de Campo-Formio, qui rendait à la République l’état qu’il lui convenait d’avoir en Europe. Ce fut dans cette journée que Napoléon fit voir qu’il serait toujours le maître de ces pygmées qui osaient lutter avec lui. François de Neufchâteau, comme directeur, était de ce dîner sans fin qui fut donné au général Bonaparte le jour de sa présentation au Directoire, au retour de Campo-Formio (le 20 frimaire an VI). Ce dîner avait un but: on voulait connaître les véritables intentions de Bonaparte; on voulait le deviner. François de Neufchâteau, plus habile que ses collègues en pareille matière, se chargea de la besogne; mais il avait affaire avec une partie trop exercée et trop bien sur ses gardes pour tomber dans un tel piége. Le directeur ne sut rien, et, plus tard, Napoléon lui rappelait, en souriant, combien il avait perdu de louanges dans cette journée. Chéron chanta le soir une cantate dont les paroles étaient de François de Neufchâteau lui-même…; et le directeur crut que sa dignité ne serait pas compromise en récitant un chant de sa traduction de l’Arioste; et, prenant le plus en rapport avec la circonstance, il choisit celui des plus belles victoires de Roland avant sa folie. Le général Bonaparte, qui aimait la poésie italienne et ne trouvait aucune traduction bonne, complimenta François de Neufchâteau, et lui prouva sa mémoire d’une manière flatteuse en disant une partie des vers italiens dont il venait d’entendre la traduction…

Quant aux vers faits pour le vainqueur d’Italie, j’ai entendu Napoléon lui-même dire en riant, bien des années après, un jour où il avait été harangué par François de Neufchâteau comme président du Sénat:

—Il était un peu comme les poëtes qui ont des vers pour tous les baptêmes; il faisait des vers pour moi, et, quelques années avant, il avait chanté, comme poëte, Marat, Robespierre et Châlier… Châlier! obscur égorgeur qui n’avait même pas pour lui le prestige d’une horrible et générale renommée.

Et comme l’archichancelier paraissait en douter:—Rien n’est plus certain, dit Napoléon. Il fut publiquement accusé de l’avoir fait par ce brave Marbot, qui était républicain, mais non pas égorgeur.

C’était vrai, Napoléon avait dit juste.

Ce dîner, donné par le Directoire, fut remarquable non-seulement par son objet, mais par les personnes qu’il rassemblait. Voici la liste des convives qui se trouvèrent réunis pour fêter non-seulement le général Bonaparte, mais la gloire de la France:

Les généraux Berthier, Murat, Championnet, Joubert, Hédouville, Desaix, Lacrosse, le chef de brigade Andréossy, et le général Lemoine, commandant la dix-septième division militaire, qui était alors celle de Paris, le vice-amiral Rosili, le général Berruyer, commandant des Invalides, les généraux commandant l’artillerie et le génie, l’infanterie et la cavalerie de la garnison de Paris, le chef de légion en tour de la garde nationale, les deux commandants de la garde du Directoire et des Conseils.

Puis venaient les présidents de toutes les cours, appelées alors tribunaux; enfin toutes les têtes d’autorités quelles qu’elles fussent, et puis tout le corps diplomatique, qui devenait nombreux: M. Meyer pour la Hollande ou plutôt la république Batave; M. Micheli pour celle de Genève; M. Visconti pour la république Cisalpine[87]; M. Bonardi pour la république Ligurienne; le prince Colsini, ambassadeur du grand-duc de Toscane; le marquis del Campo, ambassadeur d’Espagne; M. Desandoz, ministre de Prusse; Ruffo, ministre de Naples; M. Abel, ministre du duc de Wurtemberg; le baron de Reitzenstein, ministre de Bade; Balbi, ambassadeur de Sardaigne; Steuben, ministre de l’électeur de Hesse-Cassel; Dreyer, ministre de Danemark; Esseid-Ali Effendi, ambassadeur de la Porte Ottomane.

Ce dîner eut lieu dans la grande salle d’audience du Directoire; il semblait avoir été prévu par Bonaparte, car la décoration de cette salle était toute de lui, et certes pas un coeur français ne pouvait sans une émotion vive jeter les yeux sur ce qui flottait sur les parois et à la voûte de ce lieu presque sanctifié… C’étaient tous les drapeaux que Bonaparte avait conquis sur l’ennemi, pendant sa campagne d’Italie… Les murs en étaient couverts!… Ah! disait Junot, alors premier aide de camp de Bonaparte: comme on est heureux de penser que notre sang à tous a taché ces drapeaux-là![88]

[Note 87: Mari de madame Visconti de Berthier.]

[Note 88: Il pouvait bien le dire, lui qui à Lonato reçut deux blessures, dont il portait les nobles cicatrices, en prenant l’un de ces drapeaux étant à la tête du régiment de hussards appelé Berchini, dont il était alors colonel.]

Mais, parmi ces drapeaux, un surtout était bien remarquable. Ce drapeau avait été donné à l’armée d’Italie par le Corps-Législatif… Bonaparte, en quittant l’armée d’Italie, reprit son drapeau, et en fit hommage au Directoire, mais chargé de nobles inscriptions… Ah! ce souvenir seul fait battre mon coeur à me faire mal! Quel temps pour nous! quel délire de gloire! quel enthousiasme!… Oh! qui nous le rendra donc ce temps? qui donc le ramènera?… car notre jeunesse est la même, tout aussi ardente de gloire, tout aussi désireuse de voir la France belle et grande… Elle est composée des fils de ces mêmes hommes qui s’en allaient vaincre en chantant, et regardaient une bataille comme une fête… Mon Dieu! je le voudrais pour notre France si belle!… Mais elle l’est toujours, et jamais son soleil ne succombera pour ne se plus lever; peut-être même l’émulation le fera-t-elle renaître plus radieux encore. J’en ai l’espoir; il le faut pour exister quand on a vécu dans l’autre temps.

Le Conservatoire jouait un rôle fort actif dans les fêtes directoriales. Barras aimait la musique, et comme il avait le pouvoir, le Conservatoire était souvent requis. Le 20 frimaire, malgré la rigueur du froid, les artistes et les jeunes filles élèves du Conservatoire étaient à leur poste dans la grande cour du Luxembourg, et plus tard ils vinrent dans la salle du banquet[89]; on va voir que ce n’était pas inutilement.

[Note 89: Jamais aucun gouvernement, même celui de Napoléon, qui était assez despotique, n’a fait marcher ainsi les premiers talents d’un art aussi relevé que celui de la musique… Le Directoire était despote avec dureté et sans compensation.]

Les toasts furent portés par Barras, comme président du Directoire:

Au peuple français, et à la liberté!

Aussitôt le Conservatoire chante en choeur:

Amour sacré de la patrie, etc.

Barras, continuant les toasts, se relève et dit:

À la République! à la victoire! à la paix!

Le Conservatoire aussitôt chante le Chant du Retour[90]. C’était un dialogue entre le président et lui.

[Note 90: Par Chénier; mais il était bien au-dessous de celui du Départ, et cela était simple: l’un était l’élan du coeur, l’autre était commandé.]

Barras, prenant la parole une troisième fois, salue et dit:

À la Constitution de l’an III. Puissent tous les Français demeurer unis autour d’elle! périssent toutes les factions qui voudraient l’anéantir!

Le Conservatoire chante aussitôt:

Veillons au salut de la France[91], etc.

[Note 91: On avait substitué le mot France au mot empire.]

On voit que le Conservatoire avait le talent de la réplique.

Barras une quatrième fois se levant:

Au Corps-Législatif.

Au même instant, le président du conseil des Cinq-Cents, qui n’était autre que le citoyen Sieyès, se lève aussi, et avec un air tout à fait joyeux s’incline vers les cinq directeurs, et dit à haute voix:

Et au Directoire!… Que ces deux premières autorités soient réunies dans nos voeux comme elles le sont mutuellement dans leur commun et constant amour pour la République!

Ce qui fut curieux, c’est que le Conservatoire ne trouva rien à dire pour réponse à ces deux belles protestations d’affection aussi fausses l’une que l’autre, qu’une longue et majestueuse symphonie!

Il avait deviné les Judas.

Mais Barras n’en avait pas fini avec ses toasts. Il se leva encore et dit:

—À tous les magistrats républicains!

Cette fois le Conservatoire fut encore dans le secret de la chose; il joua une marche d’un caractère grave.

Après ce toast, Barras, qui probablement avait formé le projet de mettre tous les convives en belle humeur, porta un nouveau toast:

—Aux armées triomphantes! aux généraux qui les ont conduites à la victoire!

Oh! pour le coup, ce fut comme un éclair électrique, en même temps qu’un murmure d’applaudissements répondit au toast. Le Conservatoire joua le pas de charge. À un septième toast porté par le président du Directoire, le Conservatoire répondit encore admirablement; Barras ayant dit:

—Au serment du Jeu de Paume! au 14 juillet! au 10 août! au 9 thermidor! au 13 vendémiaire! AU 18 FRUCTIDOR!

Le Conservatoire, soit hasard, soit malice, joua à la mesure du pas redoublé l’air: Ça ira, ça ira.

Le fait est que le hasard seul a conduit la chose; elle est au moins extraordinaire.

Barras, qui aimait à représenter, et que Bonaparte éclipsait ce jour-là, s’était sauvé dans les toasts et sur la table du dîner. À chaque santé portée, trois coups de canon étaient tirés, et comme ils étaient placés DANS LE JARDIN MÊME du Luxembourg, le bruit n’en était pas perdu… Au dernier toast, une décharge d’artillerie compléta ce grand bruit pour peu de chose.

Ginguené fit des vers pour ce jour-là, Chénier en fit, Lebrun en fit aussi que voici:

Héros cher à la paix, aux arts, à la victoire, Il conquit en deux ans mille siècles de gloire[92].

[Note 92: Ces vers sont dans mes Mémoires sur l’empire.]

Ces deux ans dont parle Lebrun me rappellent ce que je voulais rapporter relativement au drapeau que le général Bonaparte avait offert au Directoire. Ce drapeau, couvert des noms de tous les combats livrés par l’armée, avait donc été donné à l’armée d’Italie par le Corps-Législatif, et il portait sur l’une des faces:

«À l’armée d’Italie la patrie reconnaissante[93]!»

[Note 93: Si tout ce que je rapporte n’était exact, cela n’aurait aucun mérite… Ces choses-là, si elles sont altérées, ne sont plus que ternes et sans intérêt…]

Et Bonaparte, et cette armée d’Italie, reconnaissants à leur tour de cette preuve d’affection de la patrie, y répondirent par la victoire et des chants de gloire à rendre pour toujours la France fière d’elle… On avait écrit:

«Cent cinquante mille prisonniers, cent soixante-dix drapeaux, cinq cent cinquante pièces de siége, six cents pièces de campagne, cinq équipages de ponts, neuf vaisseaux de ligne de soixante-quatre canons[94], douze frégates de trente-deux, douze corvettes, dix-huit galères.»

[Note 94: Cette marine venait de Venise, Trieste, etc…]

Et puis après les conquêtes on lisait:

«Armistice avec le roi de Sardaigne, armistice avec le duc de Parme, convention avec Gênes, armistice avec le duc de Modène, armistice avec le roi de Naples, armistice avec le Pape, préliminaires de Leoben, convention de Montebello avec Gênes, traité de paix avec l’Empereur à Campo-Formio.»

Quelle belle et glorieuse liste! Que d’honorables marques d’un coeur touché et reconnaissant de la confiance de la patrie!…

Maintenant, par un peu de ce même orgueil français, qui me fait pleurer en lisant ces mêmes paroles qui me rappellent un temps si lumineux, je veux terminer ce paragraphe par une petite lettre écrite à la République Française une et indivisible par sa majesté Frédéric-Guillaume III, roi de Prusse, margrave de Brandebourg, prince électeur du saint Empire Romain, etc.

«Berlin, 17 novembre 1797.

«Frédéric-Guillaume III, par la grâce de Dieu, roi de Prusse, margrave de Brandebourg, etc.

«À la République Française, et en son nom aux citoyens composant son Directoire exécutif.

 

«Grands et chers amis,

«La Providence ayant disposé des jours du roi, mon père, décédé le 16 de ce mois, et m’ayant appelé au trône de mes ancêtres, je m’empresse de vous annoncer ce double événement, persuadé que vous prendrez part à la perte que je viens de faire, et que vous vous intéresserez à mon avénement à la régence des États Prussiens. Je mettrai tous mes soins à cultiver la bonne harmonie que je trouve si heureusement établie entre les deux nations. Et sur ce, je prie Dieu qu’il vous ait, chers amis, dans sa sainte et digne garde.

«Votre bon ami,

«FRÉDÉRIC-GUILLAUME.»

Lorsqu’on pense que le père de cet homme s’est retiré devant nos paysans, qui, avec une valeur héroïque, firent des armes de leurs bêches et de leurs charrues lorsque les Prussiens entrèrent en Champagne, en laissant ainsi égorger la Reine, et qu’on voit son fils venir demander l’amitié, tendre la main enfin à un gouvernement qu’il devait ne pas aimer, on ne s’étonne plus de la conduite de Napoléon à Tilsitt: pour que le malheur soit estimé, il faut qu’il ait été estimable dans le bonheur et la prospérité.

Le lendemain de cette grande fête, François de Neufchâteau donna un grand dîner au général Bonaparte, mais chez lui, et tout à fait dans le genre opposé à la fête de la veille. C’était une réunion littéraire et d’hommes de science; il y avait des gens de lettres, des savants, des artistes, et Bonaparte fut charmé de sa journée; il fut aimable pour tout le monde, parla mathématiques avec M. de Laplace et Lagrange, métaphysique avec Sieyès, poésie avec Chénier, droit public et législation avec le représentant conventionnel Daunou[95], politique avec Gallois, musique avec Laïs et Chéron, et de tout avec grâce et cette clarté remarquable, cette concision qu’il mettait dans tous ses discours. Déjà même, à cette époque, il raconta plusieurs anecdotes sur sa campagne d’Italie, qui, dites par lui, firent un extrême plaisir… François de Neufchâteau lui parlait de sa gloire si belle, si entière!…

[Note 95: Daunou vit toujours… c’est un des hommes les plus vertueux qui existent.]

—Ah! s’écria Bonaparte, ne dites pas ce mot! Le citoyen Talleyrand, me parlant dans ce sens l’autre jour, a bien voulu me croire et me lire ma pensée dans son discours.

M. DE TALLEYRAND.

C’est vrai.

FRANÇOIS DE NEUFCHÂTEAU.

Cependant, général…

BONAPARTE.

Non, non, croyez-moi; sans doute le général qui commande en chef a beaucoup à faire, mais il est seulement la tête qui conçoit; ses officiers, ses soldats sont les bras qui exécutent. Ah! ma brave armée d’Italie!… mes braves frères d’armes!…

CHÉNIER, ému.

Général, vous venez d’être poëte comme je ne le serai jamais dans toute ma vie…

BONAPARTE, souriant.

Vraiment! je m’en doutais d’autant moins que je n’ai certes pas le talent des vers. Je n’ai jamais pu en faire vingt de suite; les seuls que j’aie composés l’ont été par moi dans ma première jeunesse pour madame Saint-Huberti, qui passait par Marseille où j’étais alors.

FRANÇOIS DE NEUFCHÂTEAU.

Général, voilà un aveu qui va vous coûter quatre vers à dire.

BONAPARTE, d’un ton fort sérieux.

Je ne déclame jamais, citoyen directeur.

SIEYÈS, changeant de propos.

Général, avez-vous rencontré en votre vie un homme dont le renom vous fît envie… dont vous ayez enfin ambitionné le nom et la position?

BONAPARTE, souriant.

Vous me faites là une singulière question, citoyen Sieyès… j’y répondrai cependant, mais je ne sais si ma réponse vous suffira… J’ai toujours souhaité être Annibal; c’est un caractère que j’honore, c’est l’homme de l’antiquité qui me plaît le plus. Ceci vous répond pour l’époque présente, dans laquelle je ne crois pas qu’il y ait beaucoup d’hommes qui ressemblent à Annibal…

CHÉNIER.

Vous avez dignement marché dans sa route, général… vous avez même parcouru les mêmes lieux.

BONAPARTE.

Oui; nous livrâmes même un jour un petit combat sur un terrain sur lequel il avait campé, selon les présomptions du général Joubert et du chef de brigade Andréossy… Vous parlez de mes officiers de l’armée d’Italie, voilà un homme d’une haute distinction!…

LAPLACE.

Lequel, général?

BONAPARTE.

Joubert! et si jeune!… si peu avancé dans la vie!… Il fera de grandes choses si la mort ne l’arrête pas.

SIEYÈS.

Pourquoi ce présage?

BONAPARTE, avec tristesse.

Est-ce qu’une vie à son matin arrête jamais la mort lorsqu’elle vient à vous sa faux levée?… Non, non, une jeune et belle tête l’attire à elle, au contraire… Voyez Hoche[96]!…

[Note 96: Il venait de mourir le 22 vendémiaire à Wetzlar, avec de grands soupçons de poison.]

M. DE TALLEYRAND.

C’était donc aussi un homme d’une haute supériorité?

BONAPARTE.

De la plus élevée; et puis un noble coeur, une de ces âmes qui veulent le bien parce qu’elles le pratiquent en l’aimant… C’est non-seulement une grande perte pour l’armée, car il avait de grands talents, mais pour l’humanité tout entière.

CHÉNIER, voyant son front devenir sombre.

Mon général, vous nous aviez promis quelques anecdotes sur vos amis de l’armée d’Italie; nous ne vous en tenons pas quitte.

BONAPARTE, souriant.

Vous êtes un vrai barde, citoyen Chénier… vous voulez faire récolte de grandes actions ainsi que faisaient les bardes d’Irlande et d’Écosse… Eh bien! tenez, écoutez ce fait, il pourra vous servir!

Le jour de la bataille de Lodi, lors de l’attaque du pont, me trouvant à l’entrée, au moment où les boulets pleuvaient comme de la grêle ainsi que les balles, j’entendis un tambour battre la charge tout près de moi avec une régularité très-rare, il faut le dire, au milieu d’un tel vacarme, et surtout de cette pluie assez désagréable qui tombait alors. La fumée m’empêchait de voir où était placé ce tambour et quel il était; tout à coup, un coup de vent enlève cette fumée qui couvrait un monceau de pierres brisées par la mitraille, et je vois sur ces mêmes pierres un enfant de douze ans qui battait la charge avec autant de sang-froid qu’à l’école du tambour-maître. N’est-ce pas un beau pendant au fifre de Frédéric II?

Citoyens, ajouta Bonaparte, c’est avec des hommes qui ont été enfants comme mon tambour que j’ai fait la campagne d’Italie. Voyez Junot et la bombe de Toulon? Mais il est là, poursuivit Bonaparte en souriant, je ne veux pas parler de lui.

La soirée fut charmante; Bonaparte, lorsqu’il se plaisait quelque part, était l’homme le plus aimable possible; il racontait, écoutait et savait en même temps parler et faire parler. Ce fut dans cette même soirée qu’il raconta aussi son intention de faire un bataillon de cent hommes les plus braves de l’armée, ayant reçu chacun un sabre d’honneur. Il voulait, disait-il, écrire leur histoire…

Laïs et Chéron chantèrent dans la soirée des cantates, dont les paroles étaient de François de Neufchâteau, de Chénier; c’était en l’honneur des braves de l’armée d’Italie, pour les victoires d’Arcole, de Lodi, de Tagliamento.

Bonaparte se retira enchanté de sa soirée et de son dîner.

—Voilà comment il fallait me donner des fêtes, disait-il en rentrant chez lui; tout le reste me déplaît et m’ennuie.

Sieyès dit le même jour à quelqu’un que je connais:—Voyez-vous ce petit homme-là? il y a dans sa tête du génie pour en faire CENT.

François de Neufchâteau a laissé beaucoup d’ouvrages assez inconnus pour notre génération surtout; il s’occupait spécialement d’agriculture. Ses principaux ouvrages sont: un discours sur la manière de lire les vers[97]; chose qu’il était en état d’apprécier, car il avait pour les dire un très-remarquable talent; un recueil de fables avec la Lupiade et la Vulpéide; les Vosges, poëme[98]; les Tropes, en quatre chants[99]; les Trois Nuits d’un Goutteux[100]; Épître sur l’avenir de l’agriculture en France[101]; et puis d’autres ouvrages tels que des éditions refaites du Gil Blas, avec des notes de François de Neufchâteau. On a aussi de lui une histoire de l’occupation de la Bavière par les Autrichiens en 1778 et 1779. On attendait ses Mémoires, et je ne sais pourquoi; il n’a été ni assez avant dans les affaires de la République, quoique député, directeur et ministre, ni assez dégagé des entraves de ces mêmes affaires, pour en parler avec impartialité. Il y a, dans le coup d’oeil jeté sur les hommes en révolution, une sorte de nécessité lucide qui ne peut exister, pour peu qu’on ait participé en quoique ce soit à la marche des événements.

[Note 97: 1775.]

[Note 98: 1796.]

[Note 99: 1817.]

[Note 100: 1819.]

[Note 101: 1821. On peut ajouter, à ce que je viens d’énumérer, Paméla et une foule de discours qui doivent former un recueil de plus de quatre volumes in-8º.

Des amis de François de Neufchâteau lui prêtent un mot qu’il disait lorsque, après avoir fait des discours louangeurs à Napoléon, il gardait le silence… Le héros a changé, je me tais!… S’il l’a dit, il ne l’a dit que devant très-peu de témoins… François de Neufchâteau fut prié, et cela est certain, par Cambacérès, de la part de l’Empereur, de mettre moins de pompe dans les discours qu’il lui faisait.]

La première comédie d’Andrieux, qui en faisait de charmantes, comme on le sait, fut faite d’après un morceau de poésie de François de Neufchâteau, intitulé: Anaximandre, ou le Sacrifice aux Grâces… Il en est un peu de ce titre et du morceau comme de la comparaison d’une jolie femme à une rose. Ce fut charmant pour qui le dit le premier; aujourd’hui cela est presque ironique à force d’avoir été répété.

François de Neufchâteau mourut en 1828, à l’âge de soixante-dix-huit ans; il souffrait les plus cruelles douleurs par la goutte, et ses dernières années furent bien pénibles… Était-ce justice?… Dieu ne fait rien sans motif!…