Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II
Section 2
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Dans le tableau rapide qui précède, nous avons assisté à la naissance, suivi les progrès des colonies anglaises jusqu’à la fin du 17e. siècle, et esquissé les formes de leur société et les principes qui la dirigeaient. S’expatriant pour fuir la tyrannie et les persécutions, leurs habitans ne soupiraient qu’après la liberté; ils ne craignaient rien tant que de retomber sous un joug pareil à celui auquel ils n’avaient pu se soustraire qu’en quittant leur pays. Pendant longtemps ils se crurent les dominateurs de l’Amérique septentrionale. Leurs établissemens faisaient des progrès rapides; ceux des Français ne sortaient pas de leur berceau, où ils semblaient destinés à périr; mais lorsqu’enfin ils virent Colbert peupler le Canada de soldats licenciés et élever des forts sur leurs frontières, ils s’alarmèrent et pressèrent l’Angleterre d’éloigner d’eux des voisins qui troublaient leur commerce, et menaçaient leur indépendance. Témoins de l’ambition et des conquêtes de Louis XIV, qui dictait des lois à l’Europe, ils tremblaient que quelque jour la puissance de ce monarque ou de ses successeurs, ne se fit sentir en Amérique comme dans l’ancien monde. Le Canada, organisé militairement, pouvait devenir un voisin incommode et dangereux. Ils voulurent donc détruire, dès son enfance, cet ennemi qui les menaçait déjà, qu’ils ont combattu tant de fois depuis, et qui, semble interroger aujourd’hui secrètement sa pensée, partagée entre des idées d’indépendance future et absolue et de fraternisation avec ceux qui cherchaient ainsi à les expulser à jamais du continent. Ils firent offrir à leur métropole des secours en hommes et en argent; et pour montrer leur bonne volonté, ils mirent immédiatement sur pied, en 1690, deux armées de deux mille hommes chacune pour envahir le Canada. Nous verrons bientôt de quel résultat fut accompagné le mouvement agresseur de ces colons déjà si ambitieux.
On a dû remarquer déjà que le caractère de l’émigration d’autrefois et de l’émigration d’aujourd’hui n’est pas le même. L’ancien colon américain n’est point l’image de l’émigrant qui débarque de nos jours sur les rivages de l’Amérique. Le premier s’exilant pour ne point abandonner des principes religieux ou politiques pour la défense desquels il avait combattu, et qu’il chérissait toujours, conservait malgré sa défaite ce respect pour l’honneur, cette fierté républicaine qu’il avait contractée dans des luttes dont l’empire devait être le prix. Le second, au contraire, n’est point une victime politique, c’est le fruit surabondant d’une société trop pleine et corrompue, que les vicissitudes du commerce, la centralisation de la propriété et les vices d’une organisation sociale très compliquée, ont réduit à la dernière misère. Les préoccupations de son esprit sont tout entières concentrées dans la recherche des moyens de se procurer une nourriture qui lui manque sans cesse. Cet homme ne peut avoir ni la noblesse de sentiment, ni l’indépendance de caractère qui ont distingué les premiers colons de l’Amérique septentrionale. Accablé sous le poids de la misère, et insensible à tout ce qui n’est pas immédiatement lié à son existence matérielle, il lui faudra à coup sûr de longues années d’aisance pour atteindre au niveau des républicains du Massachusetts ou des gentilshommes catholiques du Maryland. Il est facile de concevoir, qu’avec de pareils élémens la politique d’une métropole a plus de chances de prolonger sa domination.
Si l’on compare à présent le colon français avec le colon anglais du 17e et du 18e siècle, l’on trouve encore là un grand contraste. Ce dernier était principalement dominé par l’amour de la liberté, du commerce et des richesses qu’il fournit[17]. Il faisait avec plaisir tous les sacrifices pour s’assurer la possession de ces trois objets, vers lesquels tendaient toutes ses pensées. Aussi dès que les traitans de l’Acadie le molestèrent par leurs courses, ou que les Hollandais de la Nouvelle-York génèrent son extension, il dirigea tous ses efforts pour s’emparer de ces deux contrées. En Acadie, il n’y avait que quelques centaines d’habitans dispersés sur les bords de la mer; il lui fut par conséquent assez facile de conquérir cette province encore couverte de forêts. La Nouvelle-Belgique encore moins en état de se défendre, passa sous son joug sans faire de résistance. Le colon canadien resta seul dans la lice avec lui; et la lutte, commencée déjà depuis longtemps, devint alors plus vive, plus intéressante et mieux définie.
[Note 17: Lord Brougham exagère singulièrement un fait lorsqu’il dit, «que ce colon bornait ses espérances de richesses aux inspirations du St.-Esprit, et son ambition au désir de posséder le ciel dans l’autre vie». L’histoire nous prouve qu’il avait autant d’horreur de l’esclavage politique et commercial que de l’esclavage religieux.]
La vie à la fois insouciante et agitée, soumise et indépendante du Canadien, avait une teinte plus chevaleresque, plus poétique si l’on peut parler ainsi, que celle de ses voisins. Catholique ardent, il n’avait pas été jeté en Amérique par les persécutions, il ne demandait pas une liberté contre laquelle peut-être il eût combattu, c’était un aventurier inquiet, qui cherchait une vie nouvelle, ou un vétéran bruni par le soleil de la Hongrie, qui avait vu fuir le croissant devant lui sur le Raab, et pris part aux victoires des Turenne et des Condé. La gloire militaire était son idole, et, fier de marcher sous les ordres de son seigneur, il le suivait partout, et risquait sa vie avec joie pour mériter son estime et sa considération. C’est ce qui faisait dire à un ancien militaire: Je ne suis pas surpris si les Canadiens ont tant de valeur, puisque la plupart descendent d’officiers et de soldats qui sortaient d’un des plus beaux régimens de France.
L’éducation que les seigneurs et le peuple recevaient des mains du clergé presque seul instituteur en Canada, n’était point de nature à éteindre cet esprit qui plaisait au gouvernement, et qui était nécessaire jusqu’à un certain point au clergé lui-même, pour protéger plus efficacement les missions catholiques, lesquelles redoutaient pardessus tout la puissance et les principes protestans de leurs voisins. Ainsi le gouvernement et le clergé avaient intérêt à ce que le Canadien fût un guerrier. A mesure que la population augmentait en Canada, la milice avec ce système devait y devenir de plus en plus redoutable. C’était en effet presqu’une colonie militaire: dans les recensemens l’on comptait les armes, comme dans les rôles d’armée. Tout le monde en avait (voir App. A).
Tels étaient nos ancêtres; et comme l’émigration française a toujours été peu considérable, ce système était peut-être ce qu’il y avait de mieux, dans les circonstances, pour luter contre la force croissante des colonies anglaises. Pendant près d’un siècle leur vaste puissance vint se briser contre cette milice aguerrie, qui ne succomba, en 1760, que sous le nombre, après une lutte acharnée de six ans, et avoir honoré sa chute par de grandes et nombreuses victoires. C’est à elle que le Canada doit de ne pas faire partie aujourd’hui de l’Union américaine; et elle sera probablement la cause première quoiqu’éloignée de l’indépendance de ce pays s’il cessait d’appartenir à l’Angleterre, en ce qu’elle l’a empêché de devenir complètement américain de moeurs, de langue et d’institutions.
CHAPITRE II.
LE SIÈGE DE QUÉBEC.
1609-1696.
Ligne d’Angsbourg formée contre Louis XIV.—L’Angleterre s’y joint en 1689, et la guerre, recommencée entre elle et la France, est portée dans leurs colonies.—Disproportion de forces de ces dernières.—Plan d’hostilités des Français.—Projet de conquête de la Nouvelle-York; il est abandonné après un commencement d’exécution.—Triste état du Canada et l’Acadie.—Vigueur du gouvernement de M. de Frontenac.—Premières hostilités: M. d’Iberville enlève 2 vaisseaux anglais dans la baie d’Hudson.—Prise de Pemaquid par les Abénaquis.—Sac de Schenectady.—Destruction de Salmon Falls (Sementels).—Le fort Casco est pris et rasé.—Les Indiens occidentaux, prêts à se détacher de la France, renouvellent leur alliance avec elle au premier bruit de ses succès.—Irruptions des cantons, qui refusent de faire la paix.—Patience et courage des Canadiens.—Les Anglais projetent la conquête de la Nouvelle-France.—Etat de l’Acadie depuis 1667.—L’Amiral Phipps prend Port-Royal; il assiège Québec (1690) et est repoussé.—Retraite du général Winthrop qui s’était avancé jusqu’au lac St.-Sacrement (George) pour attaquer le Canada par l’Ouest, tandis que l’Amiral Phipps l’attaquerait par l’Est.—Désastre de la flotte de ce dernier.—Humiliation des colonies anglaises.—Misère profonde dans les colonies des deux nations.—Les Iroquois et les Abénaquis continuent leurs déprédations.—Le major Schuyler surprend le camp de la Prairie de la Magdeleine (1691) et est défait par M. de Varennes.—Nouveau projet pour la conquête de Québec formé par l’Angleterre.—La défaite des troupes de l’expédition à la Martinique et ensuite la fièvre jaune qui les décime sur la flotte de l’amiral Wheeler, font manquer l’entreprise.—Expéditions françaises dans les cantons (1693 et 1696); les bourgades des Onnontagués et des Onneyouths sont incendiées.—Les Miâmis font aussi essuyer de grandes pertes aux Iroquois.—Le Canada plus tranquille, après avoir repoussé partout ses ennemis se prépare à aller porter à son tour la guerre chez eux.—L’état comparativement heureux dans lequel il se trouve est dû à l’énergie et aux sages mesures du comte Frontenac.—Intrigues de ses ennemis contre lui en France.
La France était en guerre avec une partie de l’Europe depuis déjà deux ou trois ans. La révocation de l’édit de Nantes avait soulevé contre elle les nations protestantes, et leur avait fourni le prétexte de reprendre les armes pour se venger de leurs défaites passées. Le prince d’Orange, le plus acharné de ses ennemis, fut le principal auteur de la fameuse ligue d’Augsbourg, dans laquelle la plupart des puissances continentales entrèrent. Le roi Jacques II, fervent catholique, et recevant des subsides de Louis XIV pour être plus indépendant de son parlement, était resté attaché à l’alliance de ce prince; mais c’était tout ce qu’il pouvait faire que d’empêcher les Anglais de la rompre. Et en effet bientôt après ce peuple conspira contre lui, et il eut la douleur de se voir précipiter du trône par son propre gendre, le prince d’Orange, soldat taciturne et ambitieux, qui dut probablement la couronne d’Angleterre autant à la haine qu’il portait à la France qu’à son propre mérite. Il fut couronné à Londres sous le nom de Guillaume III. Louis XIV reçut le monarque déchu avec les plus grands égards en lui promettant de le replacer bientôt sur le trône; mais la chute de Jacques lui donnait un ennemi de plus dans la Grande-Bretagne.
La France eut ainsi à combattre à la fois la Hollande, l’Allemagne, la Savoie, l’Italie, l’Espagne et l’Angleterre, multitude d’ennemis qui ne faisait que prouver sa puissance. Comme toujours les colons furent entraînés dans une guerre dont l’objet leur était totalement étranger; et parceque Louis XIV faisait trembler l’Europe, il fallait que les habitans de l’Amérique se battissent entre eux.
Nous venons de voir quel chemin les colonies anglo-américaines avaient fait à l’époque où nous sommes parvenus, et quels élémens de bonheur, de puissance et de richesses elles possédaient pour l’avenir. Un commerce étendu, une population considérable, des institutions libres et la jouissance d’un des plus fertiles pays du monde, tel est le tableau que présente l’ennemi que le Canada a à combattre, le Canada qui n’a, lui, que 11,000 habitans, qui soutient depuis longtemps une guerre sanglante avec les Indiens, et dont le commerce est presqu’entièrement anéanti.
Les Américains pouvaient bien dire lorsqu’ils comparaient leurs forces aux siennes, que c’était une proie «qu’ils n’avaient qu’à allonger le bras pour saisir.»
Les Français néanmoins ne s’effrayèrent pas. Suivant leur antique usage, ils résolurent de ne pas attendre l’ennemi chez eux, mais de l’attaquer vivement dans ses propres positions malgré sa supériorité numérique. Il fut décidé en conséquence de l’assaillir à la fois à la baie d’Hudson, dans la Nouvelle-York et sur différens points de la frontière du Canada.
Le ministre de la marine à Paris, M. de Frontenac en Canada, devaient activer, chacun de son côté, les préparatifs de guerre. Louis XIV
enjoignit au dernier partant pour l’Amérique de fournir à la compagnie du Nord les secours dont elle pourrait avoir besoin pour exécuter la première partie de ce plan, et chasser les Anglais de tous les points qu’ils occupaient à la baie d’Hudson[18]. Il le chargea en outre de s’entendre avec le gouverneur de l’Acadie, M. de Manneval, pour mettre cette province, la plus exposée aux courses des ennemis, hors d’insulte.
[Note 18: Ces instructions sont du 7 juin, et la guerre fut déclarée à la Grande-Bretagne le 25 du même mois.]
Un des projets de conquérir la Nouvelle-York suggérés par le chevalier de Callières, car il en avait présenté plusieurs, et dont on a parlé plus haut, fut agréé; mais le gouvernement adopta un plan d’exécution plus compliqué que celui de cet officier. D’abord M. Begon, intendant de Rochefort, fut chargé d’armer deux vaisseaux, et de les mettre sous les ordres de M. de la Caffinière, qui devait suivre les directions de M. de Frontenac. Ces vaisseaux avaient pour mission de balayer la côte depuis le golfe St. Laurent jusqu’à New-York, et de bloquer ensuite cette ville sans trop s’exposer pourtant en attendant les troupes qui devaient l’attaquer par terre. En second lieu le gouverneur, en arrivant à Québec, devait faire ses préparatifs avec le plus grand secret, et conduire lui-même les troupes par terre à la place qu’on voulait attaquer, après avoir chargé le chevalier de Vaudreuil de l’administration du Canada. Si l’entreprise réussissait et que la province de la Nouvelle-York tombât en son pouvoir, il devait y laisser la population catholique en prenant les mesures nécessaires pour s’assurer de sa fidélité; garder prisonniers les officiers et les principaux citoyens qui pourraient se racheter par de bonnes rançons, et renvoyer tout le reste dans la Nouvelle-Angleterre et dans la Pennsylvanie. Le chevalier de Callières resterait gouverneur de la conquête. Comme on supposait que l’ennemi tâcherait de la reprendre, l’ordre avait été donné de brûler toutes les habitations jusqu’à une certaine distance autour de New-York, et de forcer les autres à payer une forte contribution pour se racheter. L’on reconnaît là le génie dur et impitoyable de Louvois, assez conforme d’ailleurs au système de guerre suivi à cette époque en Amérique.
Les courses que l’on ferait en même temps sur les frontières anglaises, n’auraient pour objet que d’inquiéter l’ennemi, diviser ses forces et occuper les Indiens.
Les premières hostilités commencèrent à la baie d’Hudson, où M. de la Ferté prit le fort de New-Severn. Le capitaine d’Iberville, officier canadien plein de bravoure et devenu célèbre depuis et par ses exploits et comme fondateur de la Louisiane, arrivait à Ste.-Anne, poste de cette baie, lorsque deux navires anglais portant, l’un 22 canons et l’autre 14, et chargés d’armes, de munitions et de vivres, parurent à la vue du fort. On devina sans peine leur dessein, car dans les papiers du gouverneur de New-Severn on avait trouvé des lettres de la compagnie de Londres, qui faisait la traite dans cette contrée, lui enjoignant d’y proclamer le prince d’Orange roi de la Grande-Bretagne, et de prendre possession de toute la baie d’Hudson au nom de l’Angleterre. Ces vaisseaux, voyant les Français sur leurs gardes, voulurent user de ruse; mais d’Iberville les fit tomber eux-mêmes dans le piége qu’ils voulaient tendre, et après avoir tué ou pris une partie de leurs équipages dans des embuscades, il les obligea d’amener leur pavillon. Il laissa son frère, M. de Méricourt, pour commandant de ces postes, et fit voile sur l’une de ses prises pour Québec, où il arriva dans le mois d’octobre 1689. Il trouva le pays encore tout ému du massacre de Lachine.
Cependant les vaisseaux destinés à l’attaque de New-York sur lesquels devait s’embarquer le nouveau gouverneur, M. de Frontenac, avaient perdu plus d’un mois à la Rochelle pour se faire radouber; ensuite les bâtimens marchands qu’ils avaient eu à convoyer avaient retardé tellement leur marche, qu’ils n’étaient arrivés à Chedabouctou, en Acadie, que vers le milieu de septembre. M. de Frontenac y resta quelques jours et ordonna à M. de la Caffinière, s’il arrivait avant le 1er. novembre à New-York, de croiser en face du port jusqu’au 10
décembre tenant tout prêt pour le débarquement; et si, à cette date, il ne recevait point de nouvelle du Canada, de retourner en France.
L’état dans lequel le gouverneur trouva le pays, dont il venait reprendre l’administration pour la seconde fois, ne lui permit pas d’envahir la Nouvelle-York, qui fut ainsi sauvée par les fautes de M.
Denonville. Ce gouverneur avait, comme on a vu, par une suite d’actes marqués au coin de l’imprévoyance ou de la faiblesse, réduit le Canada à ne pouvoir se défendre même contre les cantons. M. de la Caffinière fut obligé de lever le blocus à la fin de décembre après avoir capturé cependant plusieurs vaisseaux ennemis; et le projet sur New-York fut forcément ajourné à une autre époque.
Quoique M. de Frontenac trouvât la colonie inondée de sang; qu’il vît, pour comble de disgrâces, arriver au moment où il lui envoyait des secours M. de Varennes, qui, sur l’ordre du marquis de Denonville, avait évacué le fort de Catarocoui, et fait sauter les fortifications, il n’en jugea pas moins, avec sa sagacité ordinaire, que ce n’était qu’en frappant des coups hardis qu’il pourrait sauver le Canada, relever le courage des habitans, et reconquérir la confiance des alliés que les Français avaient parmi les nations indigènes en rétablissant l’honneur de leurs armes. Il n’eut pas plus tôt pris les rênes du gouvernement qu’une nouvelle vigueur en pénétra toutes les parties, se répandit rapidement parmi les Canadiens et les Sauvages. Tout le monde fut soudainement animé d’une ardeur guerrière. Les Abénaquis levèrent les premiers leur hache terrible.
Ils se mirent en campagne (1689). Ce fut sur Pemaquid qu’ils dirigèrent leurs coups, fort situé entre la rivière Penobscot et celle de Kénébec sur le bord de la mer, et qui les incommodait beaucoup. Ils attaquèrent les habitans voisins, tuant tous ceux qui voulaient résister, et investirent ensuite la place, montée de 20 canons, et qui se rendit après une défense de plusieurs heures. Ils la rasèrent avec toutes les maisons d’alentour, et s’en retournèrent dans les chaloupes qu’ils avaient prises après en avoir égorgé les équipages.
Fiers de ce premier succès, ils entreprirent sur le champ une seconde expédition encore plus importante. Les ennemis avaient élevé une douzaine de petits forts pour protéger les établissemens qu’ils avaient dans leur voisinage; ils les attaquèrent brusquement, les surprirent, et renouvelèrent les horreurs dont Montréal venait d’être le théâtre. Ils les emportèrent tous les uns après les autres, et deux cents personnes périrent sous le glaive de ces barbares. Après ce sanglant exploit, qui répandit la terreur dans toute la Nouvelle-Angleterre, ils s’en retournèrent chargés de butin. Ces deux expéditions, entreprises coup sur coup, ôtèrent à celle-ci tout espoir de former une alliance avec les Abénaquis, et de les détacher des Français.
L’exécution de la troisième partie du plan d’attaque des Français était laissée à la discrétion et au jugement de M. de Frontenac. On devait croire qu’il ne négligerait rien pour harasser l’ennemi et lui faire tout le mal possible, suivant les règles de la guerre; car les hommes ont aussi établi des lois pour s’entre-détruire.
Ce qui avait fait le plus de tort aux Français dans l’estime des Sauvages, c’est leur inactivité, qu’ils prenaient pour de la crainte. Le gouverneur fit dire à M. de la Durantaye, commandant à Michilimackinac, qu’il allait porter la guerre dans les colonies anglaises, et qu’il eût à en prévenir les Outaouais et les Hurons, auxquels il devait faire comprendre que les affaires allaient changer, et que la France allait prendre une attitude digne d’elle.
Sans attendre la belle saison, il mit trois expéditions sur pied au milieu de l’hiver (1689-90) pour fondre par trois endroits à la fois sur le pays ennemi. La première, commandée par MM. d’Aillebout de Mantet et Lemoine de Ste.-Hélène et composée d’un peu plus de 200 Canadiens et Sauvages, fut lancée sur la Nouvelle-York. Plusieurs gentilshommes en faisaient partie, et entre autres M. Lemoine d’Iberville, celui-là même qui avait pris deux vaisseaux aux Anglais dans la baie d’Hudson l’année précédente, et M. LeBert du Chêne. Ces hardis chefs de bande formèrent le projet d’attaquer Albany; mais les Indiens, intimidés par l’audace de l’entreprise, refusèrent d’y aller. Il fut résolu alors de se rabattre sur Schenectady, situé à 17 milles d’Albany, et que les Français appelaient Corlar, du nom de son fondateur. L’on arriva le 8 février, dans la soirée, devant cette ville ou bourg dont l’enceinte en forme de carré long était percée de deux portes et renfermait 80 maisons. Les habitans, quoiqu’avertis plusieurs fois de se tenir sur leurs gardes, dormaient dans une fatale sécurité ne mettant pas même de sentinelles à leurs portes. Ils n’avaient pas voulu croire qu’il fût possible aux Canadiens, chargés de leurs vivres et de leurs armes, de faire plusieurs centaines de milles au travers des bois et des marais, au milieu des glaces et des neiges. Incrédulité qui leur coûta cher! Les Français ayant reconnu la place, y entrèrent sans bruit vers 11 heures du soir par une grosse tempête de neige, et investirent toutes les maisons. Ces hommes couverts de frimats et l’oeil ardent devaient paraître comme d’effrayans fantômes dans les rues désertes de Schenectady destiné à périr dans cette affreuse nuit. Les ordres se donnaient bas et la capotte du soldat, suivant la consigne, assourdissait le bruit des armes, lorsqu’à un signal donné chacun poussa un cri sauvage et s’élança dans les maisons, dont les portes furent brisées à coups de hache. Les malheureux habitans tout effrayés ne songèrent guère à se défendre. Il n’y eut qu’à une espèce de fort gardé par une petite garnison, et que d’Aillebout de Mantet avait attaqué lui-même, où l’on éprouva une vive résistance. L’on s’en empara enfin, et tout ce qu’il y avait dedans fut passé au fil de l’épée. La ville fut ensuite livrée au flammes. Deux maisons seulement furent épargnées, celle où l’on avait porté un officier canadien blessé, M. de Montigny, et celle du commandant de la place, le capitaine Sander, dont l’épouse avait autrefois généreusement recueilli quelques prisonniers français, et qui reçut dans cette circonstance le prix de sa noble conduite. Un grand nombre de personnes périrent dans ce massacre, fruit du système atroce de guerre qu’on avait adopté, et secondes représailles de celui de Lachine attribué aux instigations des Anglais. On accorda la vie à une soixantaine de vieillards, femmes et enfans, échappés à la première furie des assaillans, dont 27 furent emmenés en captivité[19]. Le reste de la population se sauva dans la direction d’Albany, sans vêtemens, au milieu d’une neige épaisse qui tombait toujours poussée par un vent violent.
Vingt-cinq de ces fugitifs perdirent des membres qu’ils s’étaient gelés.
[Note 19: Plusieurs de ces détails m’ont été fournis par Dr. O’Callaghan auteur d’une Histoire de la Nouvelle-York sous la domination hollandaise, et qui les a puisés dans les archives du pays où s’est passé l’événement.]
La nouvelle de cette affreuse tragédie arriva dans la capitale de la province au point du jour. Elle y fut apportée par un homme qui n’avait eu que le temps de sauter sur son cheval, et qui avait eu un genoux fracassé par une balle en fuyant. Elle jetta la ville dans la plus grande consternation; l’on disait que les Français arrivaient et qu’ils étaient 1400, tant la peur avait déjà grossi leur nombre. L’on tira le canon d’alarmes, la ville fut mise en état de défense, et la milice appelée sous les armes jusqu’à une grande distance.
Cette expédition fit une sensation extraordinaire parmi les tribus indiennes, et l’on n’en parle encore chez les anciens habitans de la Nouvelle-York qu’avec un sentiment de terreur. La retraite fut accompagnée de plusieurs accidens; l’on manqua de vivres, les hommes furent obligés de se disperser; plusieurs furent tués ou pris, et le reste atteignit Montréal épuisé de fatigues et de faim.
La seconde bande, formée aux Trois-Rivières, n’était composée que de 52
Canadiens et Sauvages. M. Hertel, homme de tête et de résolution, la commandait. Après une marche de deux mois, il tomba à la fin de mars sur l’établissement de Salmon Falls (Sementels), formé au bord de la rivière Piscataqua, dans la Nouvelle-Angleterre, et défendue par une maison fortifiée et deux forts de pieux. Il fit attaquer sur le champ tous ces ouvrages à la fois et les emporta d’assaut. On y fit 54 prisonniers, 27
maisons furent brûlées, et 2000 pièces de bétail périrent dans les flammes.
Les ennemis, s’étant ralliés, se présentèrent vers le soir au nombre de 200 pour attaquer Hertel. Il s’était mis en bataille sur le bord d’une petite rivière sur laquelle il y avait un pont étroit qu’il fallait passer pour l’atteindre. Les Anglais méprisant le petit nombre de ses soldats, s’y engagèrent avec une grande assurance. Lorsque Hertel jugea qu’ils s’étaient assez avancés, il les chargea l’épée à la main; dix huit ennemis tombèrent tués ou blessés du premier choc. Le reste tourna le dos et lui abandonna le champ de bataille. La Fresnière, son fils aîné fut blessé, Crevier son neveu fut tué. Après cette rencontre, il se retira sans plus être inquiété.
Le troisième parti fut organisé à Québec. Le gouverneur avait voulu par ce partage exciter sans doute l’émulation et l’ardeur de ces bandes. M.
de Portneuf, fils du baron de Bécancourt, le commandait. Il était composé de Canadiens, d’une compagnie de troupes tirée de l’Acadie et d’Abénaquis, et il fut aussi heureux que les autres. Il s’empara de Casco, bourg situé sur le bord de la mer à l’embouchure de la rivière Kénébec, et défendu par un fort monté de 8 canons, devant lequel il fallut ouvrir la tranchée. La garnison aurait fait une plus longue défense probablement sans une sortie dans laquelle périrent une partie de ses plus braves soldats. Les fortifications furent rasées, et les maisons réduites en cendre à deux lieues à la ronde.
Ces bandes intrépides qui ne s’étaient pas contentées de ravager le plat pays comme le portaient leurs ordres; mais qui s’étaient attaquées aux places fortifiées même; ces soldats que n’arrêtaient ni la distance, ni la rigueur de l’hiver, ni les fatigues et les dangers de toute espèce, apprirent aux colonies anglaises qu’une direction énergique présidait aux opérations de leur ennemi, et, ce qui était bien plus important, firent rompre les négociations qui se continuaient entre les alliés du Canada et les Iroquois confédérés, pour former une ligue contre lui.
Le comte de Frontenac, pour montrer aux Indiens occidentaux que ces victoires n’étaient pas vaines, et afin de les mettre aussi en état de se passer du commerce anglais, envoya dans le printemps suivant (1690) un grand convoi de marchandises à Michilimackinac pour la traite. En même temps, il fit offrir à ces Sauvages des présens par le célèbre voyageur Nicolas Perrot, pour lequel ces peuples continuaient toujours d’avoir une grande considération.
La nouvelle des excursions heureuses des Canadiens et ce convoi arrivèrent en même temps au grand entrepôt du pied du lac Supérieur, et au moment où les ambassadeurs des nations de ces contrées, allaient partir pour conclure un traité définitif avec les cinq cantons; mais quand ils virent les Français, victorieux de leurs ennemis, arriver chargés de marchandises et en assez grand nombre pour les rassurer contre la vengeance des Iroquois, ils ne craignirent plus de rompre avec eux, et, charmés des présens que Perrot leur présenta et qu’il fit valoir avec une adresse admirable, ils s’attachèrent plus étroitement que jamais aux intérêts de la France. Bientôt après 110 canots, portant pour 100 mille écus de pelleteries, et conduits par plus de 300 Sauvages de toutes les tribus, partirent pour Montréal, où ils furent reçus aux acclamations de toute la ville. Ils y trouvèrent le gouverneur, lequel dut jouir en les voyant arriver du succès de sa politique, qui d’ennemis presque déclarés avait fait en si peu de temps de tous ces peuples des alliés fidèles. Ce revirement soudain ne s’était pas fait cependant sans opposition.
Le génie de le Rat, qui avait travaillé avec une si perverse sagacité à rompre les négociations de M. Denonville, cherchait alors à engager les tribus dans une alliance avec les Iroquois en rendant celle avec les Français impossible. Il paraît que lui et sa nation étaient l’âme de toute cette vaste intrigue, derrière laquelle ils avaient l’art de se cacher, en se servant des Outaouais, dont la grossièreté naturelle permettait d’en faire de faciles instrumens. L’habile le Rat mit dans leur bouche ces paroles insolentes qu’ils répondirent lorsqu’on voulut les empêcher de renvoyer les prisonniers Tsonnonthouans: «Nous nous étions figurés, dirent-ils, que les Français étaient des guerriers, mais ils le sont beaucoup moins que les Iroquois. Nous ne sommes plus surpris, s’ils ont été longtemps sans rien entreprendre, c’est le sentiment de leur faiblesse qui les retenait. Après avoir vu avec quelle lâcheté ils se sont laissé massacrer dans l’ile de Montréal, il nous est évident que nous ne pouvons plus en attendre de recours. Leur protection nous est devenue non seulement inutile mais nuisible, par les engagemens où elle nous a entraînés mal à propos; leur alliance ne nous a pas fait moins de tort pour le commerce que pour la guerre; elle nous a privés de la traite avec les Anglais, beaucoup plus avantageuse qu’avec eux, et cela contre toutes les lois de protection qui consistent à maintenir la liberté du commerce. On laisse tomber sur nous tout le poids de la guerre, tandis que nos prétendus protecteurs, par une conduite pleine de duplicité, cherchent à se mettre à couvert, en mendiant la paix avec toutes sortes de bassesses, et préfèrent signer un traité honteux et souffrir les hauteurs d’un ennemi insolent, que de retourner au combat.
En un mot, l’on nous prendrait plutôt pour les protecteurs des Français que pour un peuple qui en est protégé». Rien n’annonce mieux que ce discours dans quel discrédit M. Denonville avait laissé tomber notre influence chez ces peuples.
Les cantons qui se croyaient au moment de former une grande confédération de toutes les nations indigènes, et de se venger peut-être de toutes les insultes des Européens, entrèrent en fureur lorsqu’ils virent leur projet chéri s’évanouir comme un beau rêve. Ils envoyèrent promettre des secours à la Nouvelle-York, pour venger le sac de Schenectady; ils se saisirent du chevalier d’Eau en mission chez les Onnontagués et brûlèrent deux personnes de sa suite, ils lâchèrent leurs guerriers sur la colonie; ils ne respiraient que la vengeance. Mais les partis qu’ils envoyèrent furent repoussés partout. Le pays, qui était depuis longtemps le théâtre d’irruptions sanglantes, s’était insensiblement couvert d’ouvrages palissadés et munis de canons, qui renfermaient ordinairement l’église et le manoir seigneurial de chaque village. A la première alarme, la population, hommes, femmes et enfans, courait s’y réfugier. C’étaient les scènes du moyen âge qui se répétaient en Amérique. Les annales canadiennes ont conservé le souvenir de plusieurs défenses héroïques de ces petits forts, où vinrent toujours se briser le courage barbare et indiscipliné des Indigènes. Deux des plus célèbres sont celles de madame de Verchères en 1690, et de sa fille deux ans après. Surprises l’une et l’autre pendant qu’elles étaient seules ou presque seules, elles n’eurent que le temps de fermer les portes du fort où elles se trouvaient, et déjà il était investi par une foule de Sauvages. Elles surent par leur présence d’esprit et par leur intrépidité en imposer aux assiégeans; elles tirèrent le canon, prirent les fusils et s’en servirent avec tant d’adresse en se multipliant, en se montrant sur différens points, que les barbares, croyant le fort défendu par plus de monde, avaient fini les deux fois par se retirer après l’avoir tenu bloqué pendant quelque temps. La fréquence du danger avait aguerri la population, les femmes, les enfans même comme les hommes. Dans un combat où un parti de Sauvages s’était retranché dans une maison, et se défendait avec désespoir, l’on vit des habitans s’avancer jusqu’auprès des fenêtres et en arracher par leur chevelure ceux qui s’y présentaient pour tirer.
Le plus grand mal de cette petite guerre en 1690, c’est qu’une partie des terres ne put être ensemencée, circonstance qui augmenta pour l’année suivante, la disette qui régnait déjà dans le pays.
L’on s’attendait en Canada que l’expédition contre New-York serait reprise, et que cette ville pourrait être attaquée par mer et par terre de bonne heure l’été suivant. Mais l’orage grossissait toujours en l’ancien monde contre Louis XIV, et l’accession de l’Angleterre à la coalition exigeant un nouveau déploiement de forces de la part de la France, elle se trouva hors d’état de faire d’armement pour l’Amérique.
M. de Seignelay manda en conséquence à M. de Frontenac que le roi, étant trop occupé en Europe, ne pouvait lui envoyer de secours, et qu’il fallait abandonner pour le moment le projet d’invasion des colonies anglaises. Il recommandait en même temps au gouverneur d’employer le crédit qu’il s’était acquis sur l’esprit des Iroquois, pour faire une paix solide et honorable avec eux, et de tâcher surtout de réunir les habitans dans des bourgades faciles à défendre contre les Sauvages, chose beaucoup moins aisée à exécuter qu’il ne pensait, et qui en effet n’a jamais été même tentée sérieusement.
M. de Frontenac avait trouvé les Français bien déchus dans l’opinion des tribus indiennes. Toutes les nations du nord et de l’ouest avaient été leurs amies sincères jusqu’au moment où les cantons leur avaient fait voir qu’elles auraient plus d’avantage à commercer avec les Anglais, qui vendaient leurs marchandises à meilleur marché et payaient les pelleteries plus cher, qu’avec le Canada. Cela avait causé un premier refroidissement. L’irruption heureuse des Iroquois dans l’île de Montréal, avait changé ce refroidissement en mépris. Plusieurs d’entre eux avaient été témoins du massacre de Lachine, et ils étaient rentrés chez eux avec la conviction que les Français allaient succomber sous les efforts de leurs ennemis. Ces peuples ressentirent un moment une secrète joie de se voir débarrassés d’un allié incommode, qui avait été plutôt leur maître que leur ami. Ils oubliaient déjà les services qu’ils en avaient reçus tant de fois, et les dangers qu’ils allaient courir, abandonnés seuls à l’ambition de leur implacable ennemi, quand la main puissante du comte de Frontenac reprit les rênes du gouvernement, et ramena tous ces peuples dans leur ancienne alliance.
Il s’occupa, suivant les ordres de la cour, des négociations avec la confédération des cantons. Il n’eut pas besoin de les ouvrir; car tout en faisant la guerre à ces peuples, le Canada maintenait toujours, par le moyen des missionnaires, des relations diplomatiques avec quelques unes des tribus. Il était venu de France avec les chefs iroquois que son prédécesseur y avait envoyés chargés de fers. Il leur montra beaucoup d’égards, et conquit l’amitié et la confiance de Ouréouharé le principal d’entre eux. Sur le conseil de celui-ci, il en renvoya quatre dans les cantons avec l’ambassadeur iroquois qu’il avait trouvé à Montréal à son arrivée. Ils furent chargés par Ouréouharé d’assurer leurs compatriotes qu’ils retrouveraient dans le gouverneur ce qu’ils y avaient toujours vu autrefois, beaucoup de bienveillance et d’amour pour la justice.
Les cantons tinrent un conseil solennel dans le mois de janvier (1690).
Il y assista 80 chefs ou sachems. Les délibérations furent longues à cause de la négociation entamée avec les Outaouais et les autres Indiens occidentaux dont on a parlé tout à l’heure, et parce qu’ils avaient cru devoir aussi prier le gouvernement de la Nouvelle-York d’envoyer un député, ce qu’il avait fait, mais pour dissuader le conseil de consentir à aucune cessation d’armes avec les Français. M. de Frontenac s’étant douté que des intérêts hostiles étaient consultés, en éprouvait une mauvaise humeur qu’il ne cachait pas. Il était choqué surtout du délai qu’on mettait à discuter ses propositions. L’ambassadeur des cinq nations ne fut de retour que dans le mois de mars avec la réponse; et ayant eu la maladresse d’afficher une hauteur inconvenante, insultante même pour les Français, M. de Frontenac refusa de le voir. Le barbare fut humilié d’autant plus que le gouverneur affecta de montrer une grande politesse aux personnes de sa suite. Celui-ci chargea ensuite Ouréouharé de huit colliers pour les cantons, mais avec ordre de les présenter de manière à faire croire qu’il n’y était pour rien. La dextérité et la noblesse qu’il mettait dans toutes ces négociations eurent un bon effet, et si la paix ne fut pas immédiatement conclue, les Iroquois perdirent du moins beaucoup de leur fierté.
Cependant les colonies anglaises, menacées d’une invasion qu’elles ne croyaient qu’ajournée, et tenues continuellement dans la terreur par les bandes canadiennes, qui allaient porter leurs ravages jusqu’aux portes de leurs capitales, résolurent de faire un grand effort pour s’emparer de la Nouvelle-France et couper ainsi le mal dans sa racine.
Lorsqu’elles comparaient leurs forces aux forces de celle-ci, lorsqu’elles ne se surprenaient pas à trembler sous la hache de quelques hordes fugitives sorties des neiges du Nord, elles s’étonnaient qu’un si petit peuple pût troubler ainsi leur repos, et elles ne doutaient point qu’avec de la bonne conduite la conquête du Canada ne fût chose facile.
Elles nommèrent donc des députés, qui s’assemblèrent dans le mois de mai (1690) à New-York pour se concerter ensemble. Ces députés donnèrent à leur réunion le nom de congrès, nom devenu fameux depuis. Il fut résolu d’attaquer le Canada à la fois par terre et par mer, et, à cet effet, de lever 2000 hommes pour l’envahir par le lac Champlain, et d’envoyer un agent à Londres afin de solliciter une force suffisante en vaisseaux et en soldats pour l’envahir par le golfe et prendre Québec, après qu’elle aurait enlevé l’Acadie, entreprise peu difficile dans l’état où se trouvait alors cette province. Cet agent arriva en Angleterre au moment où, menacée d’une invasion en Irlande par Jacques II, et venant de perdre la bataille navale de Beachy gagnée par Tourville, cette puissance voyait la suprématie des mers lui échapper des mains. Il ne put en conséquence rien obtenir de la métropole. Malgré ce contretemps fâcheux, les colonies américaines comptaient tellement sur leurs forces qu’elles décidèrent sur le champ d’exécuter leur projet seules.
En conséquence l’ordre fut donné d’armer immédiatement une flotte et simultanément de lever une armée de terre. La plus grande activité régna dans les bureaux de l’état, et une ardeur guerrière s’empara tout-à-coup de cette population commerçante, qui naguère encore ne rêvait que la paix et les spéculations derrière ses comptoirs chargés de marchandises.
L’armée de terre fut mise sous les ordres du général Winthrop pour pénétrer, comme on l’a dit, en Canada par le lac Champlain. Le chevalier Guillaume Phipps fut chargé du commandement de la flotte destinée à s’emparer d’abord de l’Acadie et ensuite de Québec. Le chevalier Phipps, natif de Pemaquid dans la Nouvelle-Angleterre, était le fils d’un forgeron et avait été berger dans sa jeunesse. Ayant appris le métier de charpentier, il se fit un vaisseau dans lequel il commença à naviguer, et devint bientôt assez bon marin. Promu au commandement d’une frégate, il réussit à retirer du fond de la mer, sur les côtes de Cuba, d’un galion espagnol qui y avait fait naufrage, pour la valeur de 300,000
livres sterling en or, en argent, en perles et en bijouteries. Cette trouvaille lui valut le titre de chevalier. Quelque temps après son expédition de Québec, il fut nommé gouverneur du Massachusetts, et mourut en 1693 à Londres, où il avait été appelé pour répondre à des accusations portées contre lui.
Nous avons dit que l’amiral Phipps était chargé de s’emparer de l’Acadie et de Québec. La péninsule acadienne, par sa position maritime intermédiaire entre cette dernière ville et Boston, devait attirer en effet les premiers coups de l’ennemi et servir ensuite, si elle tombait en son pouvoir, de point d’appui et, en cas de revers, de retraite à l’expédition principale, dont le succès allait entraîner la prise de toutes les possessions françaises de l’Amérique du Nord. L’Acadie depuis le traité de Breda n’avait été inquiétée au dehors que par les corsaires qui rôdaient occasionnellement sur ses côtes; et elle était demeurée au dedans dans son état de léthargie et de langueur habituelle, dont elle ne sortit que quand elle entendit le canon résonner à ses portes. Mais en restant stationnaire elle avait reculé, car sa voisine la Nouvelle-Angleterre avait parcouru un chemin prodigieux depuis 25 ans.
Aussi à la rupture de la paix en 1689, elle se trouva encore incapable de se défendre. Sa faiblesse était telle, qu’un simple corsaire portant 110 hommes, s’était emparé en 1674 de Pantagoët, où M. de Chambly qui avait remplacé le chevalier de Grandfontaine comme gouverneur, faisait sa résidence. Le fort de Jemset dans la rivière St.-Jean, où commandait M. de Marson, avait subi le même sort.
La cour s’était contentée d’y envoyer de temps en temps des personnes d’expérience pour voir quel progrès elle avait fait et ce qu’exigeait sa défense. Plusieurs de leurs rapports sont écrits avec soin et décèlent une connaissance approfondie du pays. Dans celui de M. de Meules de 1685, la population de l’Acadie est portée à 900 âmes, ainsi elle ne pouvait guère dépasser 1000 à la reprise des hostilités. Tous ces commissaires recommandaient des améliorations qui n’étaient jamais exécutées. M. Talon visita ce pays en 1672, en retournant en Europe, principalement pour traiter avec le chevalier Temple qui avait manifesté à Colbert le désir de se retirer sur les terres de France. Le roi devait lui accorder des lettres de naturalisation et d’autres faveurs particulières. Comme cet homme avait des talens et de la fortune, on attendait de grands avantages de cette négociation pour l’Acadie; mais les nuages qui couvraient peut-être alors la faveur du diplomate anglais, et qui avaient été le motif de sa démarche auprès de la France, s’étant dissipés, cette affaire n’eut pas de suite.
Quelque temps avant la guerre, Louis XIV y avait encore envoyé un commissaire, M. Paquine, qui recommanda d’abandonner Port-Royal, parceque l’accès en était difficile, et que ce poste était en outre trop éloigné du Cap Breton, du Canada et de Terreneuve pour en être secouru.
Il suggéra de fortifier la Hève, Canseau et Pantagoët, et d’ouvrir un chemin entre ce dernier poste et le Canada, projet dont Talon avait déjà autrefois commencé l’exécution du côté de Québec[20]. Ces suggestions furent approuvées du gouvernement; mais tandis qu’il délibérait sur la manière de les accomplir, le chevalier Phipps parut.
[Note 20: Documens de Paris: Secrétairerie d’Etat, Albany. Collection de M. Brodhead. Nous désignerons à l’avenir cette collection sous le nom de Documens de Paris simplement.]
Sa flottille, composée d’une frégate de 40 canons et de deux corvettes avec des transports portant 700 hommes de débarquement, était arrivée trop tard pour secourir en passant, comme elle en avait l’ordre, le fort de Kaskébé situé dans le pays qui forme aujourd’hui l’Etat du Maine, et qu’on savait attaqué par les Français; il venait de se rendre à M. de Portneuf. Elle avait alors continué sa route vers Port-Royal, où elle était arrivée le 20 mai (1690).
Il n’y avait que 72 soldats dans cette capitale dont les fortifications étaient en ruines[21]. Le gouverneur, M. de Manneval, obtint une capitulation honorable; mais lorsque Phipps découvrit la faiblesse de la garnison et le mauvais état de la place, il regretta les termes avantageux qu’il avait accordés, et, à l’exemple de Charnisé, il pilla les habitans; car on se faisait peu de scrupule de violer sa parole dans cette contrée lointaine et presqu’oubliée, où le mal comme le bien restait inconnu. Après les avoir forcés de prêter serment de fidélité l’Angleterre, et avoir nommé six magistrats au milieu d’eux, il remit à la voile emmenant prisonniers M. de Manneval, 39 soldats et deux prêtres. Delà il courut à Chedabouctou, où M. de Montorgueil occupait un fort avec 14 hommes et fit une si vigoureuse défense, que les assaillans furent obligés d’y mettre le feu. A l’île Percée, Phipps ne laissa rien debout, il brûla jusqu’à l’humble chapelle des habitans. Chargé de dépouilles il retourna dans son pays glorieux de ses faciles succès.
[Note 21: Documens de Paris.]
Après son départ l’Acadie fut pendant quelque temps en proie aux déprédations de deux corsaires, qui firent prisonniers M. Perrot prédécesseur de M. de Manneval et ancien gouverneur de Montréal, ainsi que plusieurs autres personnes. Ils incendièrent Port-Royal resté sans chef, massacrèrent quelques habitans, et enlevèrent, presqu’aux yeux du chevalier de Villebon, qui arrivait d’Europe sur ces entrefaites, le vaisseau qui l’avait amené avec les présens pour les Indiens qui se trouvaient à bord. Malgré cette perte, les Sauvages protestèrent de leur fidélité à la France dans un conseil convoqué par M. de Villebon, et ils lui dirent qu’ils avaient reçu de la poudre et des balles, qu’ils étaient satisfaits, qu’ils lui rendraient bon compte des ennemis. On a vu en effet qu’ils n’avaient pas besoin d’être sollicités pour agir. Ils avaient plusieurs sujets de plaintes contre les Anglais, qui avaient mis peu de soin à remplir fidèlement les traités conclus avec eux[22]. Les treize ans écoulés depuis la trahison du major Waldron, qui avait fait tomber à Cocheco par surprise 400 des leurs entre ses mains, dont 200
avaient été mis au gibet ou réduits en esclavage, ces treize ans, disons-nous, n’avaient pas éteint leur soif insatiable de vengeance. Ils avaient vu arriver avec joie le moment de satisfaire les mânes de leurs frères qu’on avait fait périr ainsi d’une mort ignoble; et le major Waldron fut leur première victime. Ils le surprirent à Dover, sur la frontière, où il résidait. Ils mirent cet officier, âgé alors de plus de 80 ans, dans un fauteuil placé sur une table, et ils lui demandaient par ironie, qui va maintenant juger les Indiens? Ils lui coupèrent le nez et les oreilles, et lui firent subir mille cruautés; jusqu’à ce qu’épuisé par la perte de son sang, il tomba de son siège sur la pointe de son épée qu’un de ces barbares avança sous lui, et il expira (Belknap).
Cette vengeance indienne fut le signal des hostilités. On sait ce qu’ils firent ensuite.
[Note 22: Belknap: History of New-Hampshire.]
Cependant tandis que M. de Villebon prenait paisiblement possession de l’Acadie, et que le chevalier Nelson, envoyé de Boston pour l’administrer, tombait entre les mains des Français avec le vaisseau qui le portait, la Grande-Bretagne, qui s’en croyait encore maîtresse, réunissait cette province au Massachusetts à la suite des troubles dont nous avons parlé dans le dernier chapitre, et qui avait fini par le retrait des vieilles chartes de la Nouvelle-Angleterre. Il paraît qu’à cette époque mère-patrie avait résolu de réunir ensemble toutes les colonies depuis la Nouvelle-Ecosse jusqu’à la baie de Delaware, afin de mettre une barrière a l’extension des établissemens français[23].
Avait-elle le projet d’établir un pareil rempart contre la puissance des Etats-Unis, lorsqu’elle a réuni récemment les Canadas et laissé entrevoir l’addition future à cette réunion des colonies du golfe St.-Laurent? Ou bien n’a-t-elle voulu dans cette occasion que donner le change à la crédulité vulgaire sur son véritable dessein? Toujours est-il vrai que la Nouvelle-Angleterre perdit une partie de ses libertés et que l’union en question n’eut jamais lieu.
[Note 23: Lettre officielle de M. Blaithwait à M. Randolph. (1687).
«This union, dit-il, besides other advantages, will be terrible to the French and make them proceed with more caution than they have lately done».]
L’amiral Phipps de retour à Boston mit la dernière main aux préparatifs de l’expédition de Québec, qu’on avait continués avec activité pendant son absence. La flotte réunie comptait 35 vaisseaux dont le plus fort portait 44 canons. On y fit monter environ 2,000 hommes de troupes de débarquement. Les habitans de la ville voyaient du rivage cette force imposante avec orgueil, et ils se complaisaient dans la pensée qu’elle était composée uniquement d’Américains, d’enfans du pays; que la métropole n’y avait point fourni d’auxiliaires, et que le Canada, ne pouvant opposer qu’une résistance inutile, viendrait proclamer par sa soumission leur puissance et leur supériorité. Ils se disaient encore qu’après un pareil sacrifice d’hommes et d’argent, qu’après un témoignage aussi éclatant de leur patriotisme et de leur loyauté, ils ne pouvaient manquer de mériter la faveur du roi, et d’obtenir le rétablissement de leur constitution. Il paraît qu’en effet c’était en partie pour lui montrer leur attachement qu’ils avaient offert avec tant d’empressement à l’Angleterre de l’aider à s’emparer des possessions françaises[24].
[Note 24: «There was a still further inducement, they hoped to recommend themselves to the King’s favour and to obtain the establishment of their government.» On a vu ailleurs comment leur constitution avait été abolie.
Hutchinson: The History of Massachusetts Bay.]
Cependant M. de Frontenac était fort inquiet; sa situation véritablement était des plus critiques. Il n’est guère permis de douter que si la flotte de l’amiral Phipps et l’armée du général Winthrop eussent pu coordonner leurs mouvemens et attaquer ce pays à la fois par le levant et par le couchant, il n’eût couru les plus grands dangers, parceque cette combinaison l’eût obligé de diviser ses forces qui, réunies, n’excédaient pas le plus faible des deux corps envahissans. Mais la fortune et le courage brisèrent heureusement cette dangereuse combinaison, et avec elle dissipèrent les craintes sinistres qu’elle avait fait naître.
L’armée du général Winthrop rapidement levée, armée et enrégimentée, était campée sur les bords du lac George, attendant l’arrivée de l’amiral Phipps dans le fleuve St.-Laurent pour marcher sur Montréal, lorsqu’une épidémie éclata dans ses rangs et se communiqua aux Iroquois auxiliaires; en peu de temps elle eut fait périr plus de 300 hommes. Les Sauvages, effrayés de cette mortalité, se hâtèrent de s’éloigner des Anglais, qu’ils accusèrent de les avoir empoisonnés. Les troupes de Winthrop, déjà découragées par la division des chefs, et affaiblies maintenant par la contagion, se retirèrent d’abord à Albany, puis abandonnèrent leurs drapeaux, et chacun rentra dans ses foyers. Ainsi se dissipa le nuage qui, suspendu au flanc des montagnes du lac George, menaçait le Canada du côté de l’occident. A la première nouvelle des mouvemens de cette armée, le comte de Frontenac avait fait rassembler à la hâte les troupes, les milices, et les Indiens dont il pouvait disposer. Douze cents hommes s’étaient trouvés réunis à la Prairie de la Magdeleine pour barrer le chemin aux ennemis, et leur disputer la victoire sur la rive droite du St.-Laurent.