Histoire d'un baiser

Albert Cim · Chapitre 6 sur 13

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Histoire d'un baiser

Le Père de Madame

 

A Frantz Jourdain.

 

Surtout, Annette, ayez bien soin de mon père!

C'est ce que ne manquait jamais de dire Mme de Lautry à sa domestique, chaque fois que celle-ci sortait, poussant devant elle la petite voiture où le pauvre M. Buvignières gisait impotent et inconscient.

Ancien haut fonctionnaire, inspecteur des Finances en retraite, commandeur de la Légion d'honneur et décoré d'une multitude d'ordres exotiques, M. Buvignières, aux abords de ses soixante-dix ans, avait été frappé de paralysie. Il était veuf et n'avait qu'un enfant, une fille, veuve elle-même depuis peu, et qui s'empressa de le recueillir chez elle et de l'entourer de sa plus tendre sollicitude. Mère d'un garçonnet de six ou sept ans et d'une petite fille qui atteignait à peine ses vingt mois, Mme de Lautry partageait ainsi son affection et tous les trésors de son excellent coeur entre ses bébés et son infortuné père.

Elle habitait, à Passy, un modeste et paisible pavillon de la rue du Ranelagh, et chaque après-midi, quand le temps le permettait et qu'elle en avait le loisir, elle s'en allait, accompagnée de ses enfants et de sa femme de chambre qui voiturait M. Buvignières, faire une promenade dans le bois de Boulogne, aux alentours de la Muette. Lorsque Mme de Lautry se trouvait retenue par quelque visite à rendre ou à recevoir, empêchée par quelque urgente course, Annette partait seule, avec le malade dans sa chaise roulante, et alors:

—Surtout, ayez bien soin de mon père! Vous entendez, Annette?

—Madame peut être sans inquiétude!

En effet, quel danger pouvait-il y avoir? Les voitures étaient rares dans ces parages, et c'était sitôt fait de gagner le Bois, d'arriver à une contre-allée ou de s'engager dans un des petits chemins interdits aux cavaliers!

Or, il advint qu'une après-midi de juin, Annette qui, ce jour-là, était seule avec son malade, fit la rencontre d'une de ses payses, de la grosse Élisa, son ancienne camarade de première communion à Saint-Bonnet de Bourges, devenue, par le hasard des temps, bonne comme elle chez des bourgeois de Passy. Deux militaires, deux superbes train-glots, tout luisants et battants neufs, escortaient Élisa, et, comme eux aussi étaient originaires de la ville de Jacques Coeur, voilà nos quatre Berrichons bientôt rassemblés côte à côte sur un banc, le long d'une pelouse avoisinant la porte de la Muette, et dégoisant à coeur joie et à bouche que veux-tu de tous leurs souvenirs du pays natal. Près de ce banc, en bordure de la pelouse, se dressait un épais bouquet de bois devant lequel Annette avait eu soin de placer la petite voiture, de façon que le malade fût abrité le mieux possible contre le soleil et contre le vent. Il n'y avait du reste aucune indiscrétion à redouter de sa part, puisqu'il n'articulait que des sons incompréhensibles, semblait ne plus entendre, ne rien voir presque, ne s'intéresser à rien et ne vivre que pour manger, mais avec quel appétit!

L'entretien était si intéressant, si passionnant, qu'il se prolongea toute une grande heure. Quand enfin Annette se décida à prendre congé de ses pays pour regagner la maison et tourna la tête… ô stupeur! miséricorde divine! le père de madame avait disparu. Plus de voiture, plus rien!

Annette n'en croyait pas ses yeux. Elle se mit en quête, courut d'un côté, d'un autre, revint sur ses pas, rebroussa chemin de nouveau, arrêtant les passants, les interrogeant, tout anxieuse, haletante, éperdue…

Non, on n'avait pas vu de malade… Non, pas de petite voiture!…

Il fallait rentrer pourtant! Et comment oser?… Que répondre à madame?

Ah! mon Dieu! mon Dieu!

Dans son saisissement et son affolement, la pauvre fille en vint à se dire que M. Buvignières était peut-être reparti tout seul, qu'il avait pu marcher, oui, tout d'un coup, comme ça, par miracle; qu'il s'en était retourné de lui-même, sans la prévenir, à la dérobée, sans doute pour lui jouer une farce, ramenant sa roulotte avec lui, et qu'elle allait le retrouver à la maison…

Hélas! non, il n'y était pas! Et l'on peut juger avec quelle désolation et quelle indignation Mme de Lautry accueillit les aveux de sa domestique.

—Malheureuse! Je vous le disais bien de faire attention! Je vous le recommandais bien chaque fois! Est-ce vrai? Et vous me répliquiez toujours qu'il n'y avait rien à craindre, aucun danger… Vous voyez, n'est-ce pas? Vous voyez!

* * * * *

Des jours et des semaines s'écoulèrent: malgré les déclarations faites à la police, les démarches de toute sorte et les recherches sans nombre, M. Buvignières demeurait introuvable.

Mme de Lautry, dont la foi était des plus vives, la piété ardente et profonde, avait fini par ne plus rien attendre du secours des hommes et s'en remettre entièrement à Dieu. Elle ne cessait de le prier, d'implorer sa miséricorde et sa clémence, pour qu'il protégeât l'infortuné vieillard et le lui rendît… s'il était encore de ce monde!

Un jour qu'elle était allée voir une de ses amies de pension, sa plus intime amie, Berthe Lefillol, perchée dans le haut du boulevard Saint-Michel, et qu'elle s'en revenait le long de la grille du Luxembourg, en compagnie de son petit garçon et de Mlle Suzanne, qu'Annette portait dans ses bras, elle fut accostée par une vieille femme, une mendiante, qui psalmodiait plaintivement:

—N'oubliez pas un pauv' paralytique, si vous plaît!

Elle fouilla dans sa poche, en tira une pièce de menue monnaie; mais à l'instant où elle la glissait dans la main de la mendiante, Annette jeta un cri.

—Oh! madame! madame!

Le regard de Mme de Lautry suivit celui de sa bonne… Là, à deux pas d'elle, contre le mur de soubassement de la grille, M. Buvignières était installé dans une petite voiture,—pas celle qu'il avait rue du Ranelagh, une autre moins élégante et moins cossue, plus fatiguée et défraîchie, mais proprette cependant. Oh! c'était bien lui! Sans le moindre doute! Du premier coup il était reconnaissable, quoique paraissant mieux portant, moins sanguin. Il n'y avait que sa rosette de la Légion d'honneur, qu'on avait prudemment enlevée.

—Mon père! Mon père! Toi! s'exclamait Mme de Lautry.

Et une sorte d'épanouissement, de vague sourire, comme un rayon d'intime joie et de suprême allégresse, illumina la face du paralytique, toujours immobile, muet, affalé.

—Comment ce malade est-il là, madame? Où l'avez-vous trouvé? Comment osez-vous le…

Mais la mendiante, jugeant ces questions trop indiscrètes et la situation quelque peu gênante, s'était empressée de gagner le large.

—Annette, passez-moi Suzanne, et prenez cette voiture!… Ramenez monsieur!…

* * * * *

Eh bien! ce retour ne profita pas, ainsi qu'on aurait pu le croire, à M.

Buvignières.

La mendiante, la vieille mère Pellegrin, qui, durant près de dix ans, avait soigné deux paralytiques, son mari d'abord, puis un beau-frère de celui-ci, et avait vécu d'eux et bien vécu, copieusement exploité avec ces infirmes la charité publique, s'entendait comme personne à les traiter et à les gouverner.

Ils avaient beau se fâcher ou implorer, beau geindre ou vociférer, elle ne se laissait pas imposer ni attendrir, elle tenait bon et ferme: pas de vin pur, pas de viandes noires, pas de salaisons, aucun excitant, rien que de l'eau rougie et des légumes, du végétalisme.

Il est probable que Mme de Lautry, dans sa filiale tendresse, se montra moins prudente. Elle se fit une fête sans doute d'indemniser son père des jeûnes et privations qu'il avait endurées. Tant il y a que, dès le lendemain de sa rentrée au bercail, M. Buvignières commença à perdre sa bonne mine et ce regard dont la vivacité et l'éclat attestaient certainement des réapparitions de l'intelligence. Il semblait toujours fatigué à présent, toujours alourdi et ensommeillé; il avait comme peine à soulever les paupières, et, lorsqu'il regardait, c'était d'un oeil terne et fixe, atone et vitreux, inconscient, sans expression, sans vie.

Annette remarqua vite ce changement et crut devoir le signaler à sa maîtresse.

—Voyez donc, madame, comme monsieur a le teint rouge, empourpré, tout le visage congestionné… Et puis il dort tout le temps… Ça m'inquiète, madame, je vous assure.

—Mais moi également, ma fille. Oui, je me suis bien aperçue aussi de ces somnolences continuelles et de cette congestion… Je suis passée hier chez le docteur Vallier pour lui en parler et le prier de venir le plus tôt possible; je l'attends ce matin…

—Écoutez, madame, ce n'est pas pour vous commander, mais… à la place de madame, j'aurais plus de confiance dans la femme… vous savez, cette vieille femme, la mendiante qui avait emporté monsieur. Oui, elle doit certainement posséder quelque secret pour ravigoter ces malades-là!

—Annette! A quoi pensez-vous!

—Que madame veuille seulement se rappeler comment était monsieur quand nous l'avons repris, comme il avait l'air éveillé et florissant… et comparer!

—C'est vrai… Il n'y a pas à nier…, balbutia Mme de Lautry.

—Eh bien! si j'étais que de madame, je tâcherais de la retrouver, cette sorcière-là, et—je ne lui rendrais pas monsieur, non!—mais je lui demanderais comment elle faisait pour le si bien soigner.

On n'eut pas le temps d'entreprendre cette recherche et tenter cette expérience: ce jour-là même, un quart d'heure après le départ du docteur Vallier, M. Buvignières était frappé d'une nouvelle attaque et enlevé par une mort foudroyante.

* * * * *

LA JARRETIÈRE DE LA MARIÉE

A Auguste Aubry.

 

Roger De Vigneules vit arriver chez lui, ce matin-là, son principal créancier, le père Salomé, encore plus revêche et plus intraitable que de coutume.

—Non, monsieur le comte, je ne veux plus attendre! Assez comme ça! Vous vous moquez de moi, c'est clair comme le jour! Eh bien, je n'aime pas qu'on se moque de moi!

—Je vous assure bien, monsieur Salomé, que telle n'a jamais été mon intention, jamais!

—Allons donc! Enfin j'ai besoin d'argent: vous ne pouvez pas m'en donner, n'est-ce pas?

—Je ne le puis pas, effectivement.—Alors d'ici même je m'en vais chez l'huissier! Je m'en vais vous poursuivre, faire vendre… Il faut en finir, à la fin des fins!

—Faites! conclut Roger en étouffant un bâillement et d'un ton qui ne laissait aucun doute sur la complète inefficacité de cette menace.

—Je vous avais cependant proposé un moyen…, un moyen bien simple de vous libérer, reprit le vieux Salomé, agacé et démonté par l'imperturbable calme de son interlocuteur… Oui, si vous m'aviez écouté…

—Quoi donc?

—Vous seriez marié!

—Grand merci! J'aime mieux vous devoir!

—C'est ça! Toute la vie! Quand je vous disais que vous vous gaussiez de moi!

—Marié! Marié par vous! Moi! Vous n'y songez pas, monsieur Salomé!

—Je vous demande bien pardon, j'y songe, monsieur le comte. Ou plutôt, j'y songeais! Et permettez-moi d'ajouter que vous pourriez l'être plus mal que par moi, marié! Oui, ne vous en déplaise! J'avais justement si bien votre affaire!

—Votre petite paysanne? Votre vigneronne de la Champagne? Encore!

—Oui, monsieur le comte, encore! Ma petite vigneronne, comme vous dites! Une jeune personne tout à fait digne de vous… Six cent mille francs de dot, plus un million à la mort du père, sans compter le reste, les oncles, les tantes… Avec cela, belle à ravir, gracieuse et distinguée comme une petite reine; instruite, mais sans exagération; excellente musicienne… Elle sort du couvent, et son rêve serait d'habiter Paris et de s'entendre appeler Mme la comtesse…

—Voyez-vous ça!

—Quelle aubaine! Nous serions illico, vous tiré d'embarras, moi payé, et il vous resterait une perle, monsieur le comte, une véritable perle! Je ne lui connais qu'un défaut, un seul…

—Vous devez vous tromper, monsieur Salomé. Elle est absolument intacte et parfaite, votre perle, interrompit Roger, toujours avec son ironique placidité.

—Non, malheureusement! Elle… elle boite.

—Vous avez dit?

—Elle boite, cette jeune personne. Elle est atteinte de… claudication. Oh! très légèrement! C'est à peine visible!

—Ah çà, vous plaisantez? C'est vous qui vous moquez de moi, monsieur

Salomé!

—Pas le moins du monde! Je ne dois rien vous cacher, monsieur le comte. Je vous ai fait voir les avantages de l'affaire, le beau côté de la médaille; à présent, je vous en dévoile le revers, car il y a un revers, il y en, a toujours un…

—Au dire même de M. de la Palisse!

* * * * *

Cependant M. Justius Salomé insista si vigoureusement cette fois, se montra si éloquent et si persuasif, que Roger de Vigneules, malgré son scepticisme et son indifférence, consentit à se laisser conduire à une partie de chasse au château de Blerzy-lez-Reims, chez M. Martelot, le grand fabricant de vin de Champagne, et à entrevoir Mlle Clotilde, la jeune «vigneronne». Il en revint tout surpris et enthousiasmé.

—Mais il a raison, ce diable de Salomé! Elle est charmante, ravissante, cette petite! On la prendrait sans dot, et six cent mille francs, plus le million du papa, les espérances… Tiens, tiens, mais!… Ce ne serait pas si bête…

Son infirmité? Mais elle n'avait rien de pénible pour autrui, rien de désagréable…

—Au contraire! était même presque tenté d'ajouter Roger. Elle lui donne presque un attrait de plus, un surcroît de grâce, comme à Mlle de la Vallière!

Bref, Clotilde lui plut si fort qu'il n'hésita pas à continuer ses démarches et bientôt à solliciter sa main.

Si Roger avait été séduit par la beauté, les charmes physiques et la dot de Mlle Martelot, celle-ci, de son côté, n'était pas demeurée insensible aux qualités du jeune comte, à ses élégantes manières, son cachet aristocratique et son chic parisien, surtout au prestige de son nom et de son titre. Aussi fut-il agréé d'emblée.

—Puisque vous vous convenez, mes enfants, et que la chose est décidée, le mieux est d'en terminer tout de suite, déclara le brave M. Martelot. Nous approchons de Pâques… Le mariage pourrait avoir lieu dans la semaine de la Quasimodo.

—Parfaitement, mon cher beau-père. Les délais légaux seront expirés, et votre avis, votre proposition, s'accorde pleinement, d'ailleurs, avec mes plus vifs désirs: le plus tôt sera le mieux!

Le soir même de la cérémonie, comme tous les invités, au nombre d'une trentaine, étaient rassemblés autour d'une longue table dressée, vu la circonstance, dans le salon d'été du château, et qu'on venait, flûtes en mains, de boire à la prospérité du nouveau couple, un petit-cousin de Roger, Saturnin d'Hattonville, un jouvenceau de quinze ou seize ans, se glissa mystérieusement sous la table pour aller, selon l'antique coutume, dénouer et cueillir la jarretière de la mariée.

Mais soudain, en même temps que Clotilde se reculait en jetant un cri strident, Saturnin surgit tout défait, blême, effaré.

—Oh! oh!… Mais c'est que… elle a une jambe de bois!

—Une jambe de bois? s'écria Roger en se levant d'un bond et en considérant sa femme avec stupeur. Vous avez une…

Clotilde courba la tête et se plongea le visage dans les mains.

—Me tromper de la sorte! Oh!

—Mais je croyais que vous le saviez! Elle aussi le pensait! interrompit

M. Martelot. Nous n'avons voulu tromper personne! Comment donc!

—Une jambe de bois! Oh! oh!!… répétait Roger tout indigné et consterné.

—Allons, calmez-vous, mon ami, reprit M. Martelot, calmez-vous! C'est un petit malentendu…

—Un petit?… Par exemple! je vous trouve superbe!

—Voyons, Roger!… Pas de scandale, mon enfant!… Remettez-vous! Voyons!… J'augmenterai la dot de cinquante mille francs, ajouta-t-il à voix basse et en forçant son gendre à se rasseoir.