Histoire d'un baiser

Albert Cim · Chapitre 7 sur 8

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Histoire d'un baiser

Feu Lavignon

A Paul Dreyfus.

Ce soir-là, Philippe Lavignon, cocher du nº18,532 de la Métropolitaine, décida de ne pas rentrer chez lui. Trois heures durant il avait, verre en main, fêté la rencontre d’un «pays»; il se sentait légèrement ému, oh! très légèrement, une petite pistache de rien du tout; mais enfin il n’y avait pas presse d’affronter la colère de la bourgeoise, d’entendre Mme Séraphine Lavignon clabauder, piauler et piailler à n’en plus finir. Car elle n’était pas commode, Séraphine,—ou Proserpine, comme il l’avait surnommée;—pas endurante, ah! Dieu non! Jamais elle n’avait voulu le comprendre, lui, jamais! Toujours des reproches, des semonces, des jérémiades, des bousculades! Et son argent qu’elle lui chipait!

—Non, pas de scène ce soir! Je veux être tranquille…

Et ce soir-là, ni le lendemain, ni la nuit suivante, le cocher Lavignon ne réintégra le logis.

Inquiète de cette absence insolite, Mme Lavignon s’en fut dès l’aube, après cette seconde nuit d’attente, au dépôt de la Métropolitaine, rue de Tocqueville, et s’enquit de son mari.

Là non plus il n’était pas rentré.

—Et justement, madame, nous allions envoyer chez vous pour avoir de ses nouvelles.

Quelques heures plus tard, la Compagnie l’informait qu’on venait de trouver la voiture de Lavignon abandonnée, ainsi que le cheval, sur la berge de la Seine, à Billancourt.

Il ne s’agissait donc plus seulement, comme elle l’avait pensé d’abord, d’une ripaille plus prolongée que les précédentes: un malheur—accident ou crime—était à redouter, était probable.

Vite elle courut à la préfecture de police; puis de là à la Morgue.

Le corps de Philippe Lavignon était étendu sur une dalle. C’était bien lui, hélas! Elle le reconnut d’emblée, quoiqu’il eût le visage marbré d’ecchymoses et tuméfié: c’était bien ce pauvre Philippe! On l’avait retiré de l’eau le matin même.

Si altéré et gobelotteur qu’il fût,

La perte d’un époux ne va point sans soupirs,

et Séraphine-Proserpine consacra bien six semaines à soupirer après son défunt et surtout à se douloir sur son propre sort, à elle, son veuvage et sa misère. Six semaines, c’était certainement plus qu’il ne méritait, l’incorrigible ivrogne!

Au bout de ce temps, elle commença à rechercher quelques secours et consolations auprès d’un voisin, d’un ouvrier ferblantier dont elle blanchissait et raccommodait le linge et qui avait été l’ami de feu Lavignon. A l’opposé de celui-ci, Francis Lucotte était d’une sobriété exemplaire. Souvent même il lui était arrivé de faire la leçon à Lavignon:

—Voyons, Philippe, tu n’es pas raisonnable, mon vieux! Te flanquer dans des états pareils! Ta bourgeoise bougonne, ça se comprend! Il y a de quoi, vrai!

Et c’est toujours lui qui s’efforçait ensuite d’apaiser le courroux de Proserpine et de remettre la paix dans le ménage.

Et non seulement Francis Lucotte était sobre et rangé, mais encore c’était un travailleur, gagnant de grosses journées, ne chômant presque jamais, et facile à mener avec cela, ni colère, ni criard, ni brutal, une bonne pâte d’homme tout à fait, plutôt même trop doux, voire un peu simple. Mais, aux yeux d’une gaillarde comme Proserpine, qui tenait à garder la bourse et porter la culotte, ce ne sont point là des défauts, bien au contraire.

 

*

 

Le ciel, qui n’avait pas béni l’union de Philippe Lavignon, se montra plus clément quand Francis se fut substitué au défunt et eut hérité de sa veuve. Dix-huit mois après la mise en terre de l’infortuné pochard, Séraphine donnait le jour à un vigoureux petit bonhomme, qui ressemblait à son papa comme une goutte d’eau microscopique ressemble à une autre goutte d’eau volumineuse.

Dans leur empressement à se consoler et à se réconforter, Mme veuve Lavignon et le voisin Francis avaient négligé d’aller, au préalable, solliciter la permission de M. le maire et implorer la bénédiction de M. le curé de leur paroisse; ils n’en étaient pas moins heureux pour cela, et Francis Lucotte n’en avait pas moins la ferme intention de reconnaître comme sien le produit de ses oeuvres et de donner son nom à l’enfant de Séraphine.

Le matin du jour où, sortant des bureaux de la mairie, il venait, en compagnie de deux camarades d’atelier comme témoins, et tout fier, radieux et triomphant, de déclarer la naissance de ce futur citoyen et de s’en proclamer l’auteur, comme on avait, en l’honneur d’un tel événement, vidé plusieurs litres déjà et que les jambes commençaient à mollir, qu’en outre l’heure pressait de se rendre au travail, on résolut de faire la course en voiture, et Francis avisa un fiacre en station tout près de là, le long du boulevard des Batignolles. Il ouvrit la portière, invita ses témoins à s’asseoir, et, levant la tête, donna l’adresse à l’automédon.

Mais soudain sa langue se paralysa, ses yeux s’écarquillèrent, il demeura cloué sur place, bouche béante.

C’était Lavignon, Philippe Lavignon en personne, qui se trouvait sur le siège.

—Bin oui, c’est moi! Ça t’épate, hein? Pas tant de manières, va, monte donc, Francis! C’est ça!… reprit Lavignon. Nous y sommes! Hue, Cocotte!

Arrivé à destination, comme les trois hommes descendaient de la voiture et que Francis, encore tout ahuri, tout effaré et éberlué, fouillait dans sa poche, cherchant sa monnaie:

—Pas la peine, fiston! Tu vas payer un verre et puis ça fera la rue Michel! Tiens, entrons là, ajouta Philippe; je connais le patron…

Et comme on achevait de trinquer devant le comptoir:

—Alors, tu… tu ne veux plus d’elle? hasarda Francis. Tu ne me la…la reprendras pas?

—Pourquoi faire? Tu es content comme tu es, n’est-ce pas, Francis? Moi itou. Eh bin, alors! A quoi bon changer, aller reprendre ma… ma succession? Non, ma vieille, restons comme ça!—Bien des choses à Proserpi-i-i-ne! lança-t-il, après avoir rassemblé ses guides et en cinglant Cocotte.

 

*