L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques
Section 5
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
LES GRANDS FAITS
DE
L’HISTOIRE DE FRANCE
RACONTÉS PAR LES CONTEMPORAINS.
LES PEUPLES DE L’ANCIENNE GAULE.
50 ans avant J.-C.
Toute la Gaule est divisée en trois parties, dont l’une est habitée par les Belges[1], l’autre par les Aquitains[2], la troisième par ceux que nous appelons Gaulois, et qui dans leur langue se nomment Celtes.
Ces nations diffèrent entre elles par le langage, les mœurs et les lois. Les Gaulois sont séparés des Aquitains par la Garonne, des Belges par la Marne et la Seine. Les Belges sont les plus braves de tous ces peuples; étrangers aux mœurs élégantes et à la civilisation de la Province romaine[3], ils ne reçoivent point du commerce extérieur ces produits du luxe qui contribuent à énerver le courage; d’ailleurs, voisins des peuples de la Germanie qui habitent au delà du Rhin, ils sont continuellement en guerre avec eux. Par la même raison, les Helvétiens[4] surpassent en valeur le reste des Gaulois; ils luttent chaque jour avec les Germains pour les repousser, et pour pénétrer eux-mêmes sur leur territoire.
CÉSAR, Commentaires ou Mémoires sur la guerre des Gaules, liv.
I, ch. 1. Traduction de M. Baudement.
Jules César naquit à Rome 100 av. J.-C., et fut assassiné l’an 44
av. J.-C. Il est célèbre pour avoir conquis la Gaule, renversé la république romaine et établi l’empire. César a laissé de précieux Mémoires ou Commentaires sur la guerre des Gaules et sur la guerre civile qu’il soutint contre les derniers défenseurs de la république.
[1] La plupart des peuples de la Belgique étaient d’origine germanique (CÉSAR, liv. II, ch. 4), mais les Belges (Bolgs) étaient de race celtique.
[2] Les Aquitains diffèrent absolument des deux autres peuples, non-seulement par leur langage, mais encore par leur figure, qui approche plus de la figure des Ibères (Espagnols) que de celle des Gaulois. (STRABON, IV, 1.)
[3] La Provence, qui avait été soumise par les Romains cent ans avant le reste de la Gaule.
[4] Les Helvétiens habitaient la Suisse.
DESCRIPTION DE LA GAULE.
Sous Auguste, vers le commencement de l’ère chrétienne.
Toute la Gaule est arrosée par des fleuves qui descendent des Alpes, des Pyrénées et des Cévennes et qui vont se jeter, les uns dans l’Océan, les autres dans la Méditerranée. Les lieux qu’ils traversent sont pour la plupart des plaines et des collines qui donnent naissance à des ruisseaux assez forts pour porter bateau. Les lits de tous ces fleuves sont, les uns à l’égard des autres, si heureusement disposés par la nature, qu’on peut aisément transporter les marchandises de l’Océan à la Méditerranée et réciproquement; car la plus grande partie du transport se fait par eau, en descendant ou en remontant les fleuves; et le peu de chemin qui reste à faire par terre est d’autant plus commode qu’on n’a que des plaines à traverser. Le Rhône surtout a un avantage marqué sur les autres fleuves pour le transport des marchandises, non-seulement parce que ses eaux communiquent avec celles de plusieurs autres fleuves, mais encore parce qu’il se jette dans la Méditerranée, qui l’emporte sur l’Océan[5], et parce qu’il traverse d’ailleurs les plus riches contrées de la Gaule.
[5] Strabon dit en effet, au liv. II, que les avantages de la Méditerranée sont d’avoir des côtes situées sous un meilleur climat et habitées par des nations policées.
Quant aux productions de la Gaule, la Narbonnaise[6] entière donne les mêmes fruits que l’Italie. Cependant, à mesure qu’on avance vers le Nord et les Cévennes, l’olivier et le figuier disparaissent, quoique tout le reste y croisse. Il en est de même de la vigne, elle réussit moins dans la partie septentrionale de la Gaule; tout le reste produit beaucoup de blé, de millet, de glands, et abonde en bétail de toute espèce. Aucun terrain n’y est en friche, si ce n’est les parties occupées par des marais ou par des bois; encore ces lieux mêmes sont-ils habités; ce qui néanmoins est l’effet de la grande population plutôt que de l’industrie des habitants; car les femmes y sont très-fécondes et excellentes nourrices. Mais les hommes sont portés à l’exercice de la guerre plutôt qu’aux travaux de la terre. Aujourd’hui cependant, forcés de mettre bas les armes[7], ils s’occupent d’agriculture.
[6] Roussillon, Languedoc, Provence et partie du Dauphiné.
[7] Depuis que la Gaule était soumise aux Romains.
Je l’ai déjà dit et je le répète encore: ce qui mérite surtout d’être remarqué dans cette contrée, c’est la parfaite correspondance qui règne entre ses divers cantons, par les fleuves qui les arrosent et par les deux mers[8] dans lesquelles ils versent leurs eaux; correspondance qui, si l’on y fait attention, constitue en grande partie l’excellence de ce pays, par la grande facilité qu’elle donne aux habitants de communiquer les uns avec les autres et de se procurer réciproquement tous les secours et toutes les choses nécessaires à la vie. Cet avantage devient surtout sensible en ce moment où, jouissant du loisir de la paix, ils s’appliquent à cultiver la terre avec plus de soin et se civilisent de plus en plus. Une si heureuse disposition de lieux, par cela même qu’elle semble être l’ouvrage d’un être intelligent plutôt que l’effet du hasard, suffirait pour prouver la Providence.
STRABON, Géographie, liv. IV, ch. I et 12. Trad. par Letronne.
Strabon, célèbre géographe grec, né en Asie Mineure, à Amasée, 50
ans av. J.-C.
[8] L’Océan et la Méditerranée.
MŒURS ET USAGES DES GAULOIS.
Dans toute la Gaule, il n’y a que deux classes d’hommes qui soient comptées pour quelque chose et qui soient honorées; car la multitude n’a guère que le rang des esclaves, n’osant rien par elle-même, et n’étant admise à aucun conseil. La plupart, accablés de dettes, d’impôts énormes et de vexations de la part des grands, se livrent eux-mêmes en servitude à des nobles qui exercent sur eux tous les droits des maîtres sur les esclaves. Des deux classes priviligiées, l’une est celle des druides, l’autre celle des chevaliers. Les premiers, ministres des choses divines, sont chargés des sacrifices publics et particuliers, et sont les interprètes des doctrines religieuses. Le désir de l’instruction attire auprès d’eux un grand nombre de jeunes gens qui les ont en grand honneur. Les druides connaissent de presque toutes les contestations publiques et privées.
Si quelque crime a été commis, si un meurtre a eu lieu, s’il s’élève un débat sur un héritage ou sur des limites, ce sont eux qui statuent; ils dispensent les récompenses et les peines. Si un particulier ou un homme public ne défère point à leur décision, ils lui interdisent les sacrifices; c’est chez eux la punition la plus grave. Ceux qui encourent cette interdiction sont mis au rang des impies et des criminels, tout le monde s’éloigne d’eux, fuit leur abord et leur entretien, et craint la contagion du mal dont ils sont frappés; tout accès en justice leur est refusé; et ils n’ont part à aucun honneur.
Tous ces druides n’ont qu’un seul chef, dont l’autorité est sans bornes. A sa mort, le plus éminent en dignité lui succède; ou, si plusieurs ont des titres égaux, l’élection a lieu par le suffrage des druides, et la place est quelquefois disputée par les armes. A une certaine époque de l’année, ils s’assemblent dans un lieu consacré sur la frontière du pays des Carnutes (pays Chartrain), qui passe pour le point central de toute la Gaule. Là se rendent de toutes parts ceux qui ont des différends, et ils obéissent aux jugements et aux décisions des druides. On croit que leur doctrine a pris naissance dans la Bretagne, et qu’elle fut de là transportée dans la Gaule; et aujourd’hui ceux qui veulent en avoir une connaissance plus approfondie vont ordinairement dans cette île pour s’y instruire.
Les druides ne vont point à la guerre et ne payent aucun des tributs imposés aux autres Gaulois; ils sont exempts du service militaire et de toute espèce de charges. Séduits par de si grands priviléges, beaucoup de Gaulois viennent auprès d’eux de leur propre mouvement, ou y sont envoyés par leurs parents et leurs proches. Là, dit-on, ils apprennent un grand nombre de vers, et il en est qui passent vingt années dans cet apprentissage. Il n’est pas permis de confier ces vers à l’écriture, tandis que, dans la plupart des autres affaires publiques et privées, ils se servent des lettres grecques. Il y a, ce me semble, deux raisons de cet usage: l’une est d’empêcher que leur science ne se répande dans le vulgaire; et l’autre, que leurs disciples, se reposant sur l’écriture, ne négligent leur mémoire; car il arrive presque toujours que le secours des livres fait que l’on s’applique moins à apprendre par cœur et à exercer sa mémoire. Une croyance qu’ils cherchent surtout à établir, c’est que les âmes ne périssent point, et qu’après la mort, elles passent d’un corps dans un autre, croyance qui leur paraît singulièrement propre à inspirer le courage, en éloignant la crainte de la mort. Le mouvement des astres, l’immensité de l’univers, la grandeur de la terre, la nature des choses, la force et le pouvoir des dieux immortels, tels sont en outre les sujets de leurs discussions: ils les transmettent à la jeunesse.
La seconde classe est celle des chevaliers. Quand il en est besoin et qu’il survient quelque guerre (ce qui, avant l’arrivée de César, avait lieu presque tous les ans, soit pour faire, soit pour repousser des incursions), ils prennent tous part à cette guerre, et proportionnent à l’éclat de leur naissance et de leurs richesses le nombre de serviteurs et de clients dont ils s’entourent. C’est pour eux la seule marque du crédit et de la puissance.
Toute la nation gauloise est très-superstitieuse; aussi ceux qui sont attaqués de maladies graves, ceux qui vivent au milieu de la guerre et de ses dangers, ou immolent des victimes humaines, ou font vœu d’en immoler, et ont recours pour ces sacrifices au ministère des druides.
Ils pensent que la vie d’un homme est nécessaire pour racheter celle d’un homme, et que les dieux immortels ne peuvent être apaisés qu’à ce prix; ils ont même institué des sacrifices publics de ce genre. Ils ont quelquefois des mannequins d’une grandeur immense et tissus en osier, dont ils remplissent l’intérieur d’hommes vivants; ils y mettent le feu et font expirer leurs victimes dans les flammes. Ils pensent que le supplice de ceux qui sont convaincus de vol, de brigandage ou de quelque autre délit, est plus agréable aux dieux immortels; mais, quand ces hommes leur manquent, ils se rabattent sur les innocents.
Le dieu qu’ils honorent le plus est Mercure. Il a un grand nombre de statues; ils le regardent comme l’inventeur de tous les arts, comme le guide des voyageurs, et comme présidant à toutes sortes de gains et de commerce. Après lui ils adorent Apollon, Mars, Jupiter et Minerve. Ils ont de ces divinités à peu près la même idée que les autres nations.
Apollon guérit les maladies; Minerve enseigne les éléments de l’industrie et des arts; Jupiter tient l’empire du ciel, Mars celui de la guerre; c’est à lui, quand ils ont résolu de combattre, qu’ils font vœu d’ordinaire de consacrer les dépouilles de l’ennemi. Ils lui sacrifient ce qui leur reste du bétail qu’ils ont pris; le surplus du butin est placé dans un dépôt public; et on peut voir, en beaucoup de villes, de ces monceaux de dépouilles entassées en des lieux consacrés. Il n’arrive guère, qu’au mépris de la religion, un Gaulois ose s’approprier clandestinement ce qu’il a pris à la guerre, ou ravir quelque chose de ces dépôts. Le plus cruel supplice et la torture sont réservés pour ce larcin.
Les Gaulois se vantent d’être issus de Pluton, tradition qu’ils disent tenir des druides. C’est pour cette raison qu’ils mesurent le temps, non par le nombre des jours, mais par celui des nuits. Ils calculent les jours de naissance, le commencement des mois et celui des années de manière que le jour suive la nuit dans leur calcul. Dans les autres usages de la vie, ils ne diffèrent guère des autres nations qu’en ce qu’ils ne permettent pas que leurs enfants les abordent en public avant d’être adolescents et en état de porter les armes. Ils regardent comme honteux pour un père d’admettre publiquement en sa présence son fils en bas âge.
Autant les maris ont reçu d’argent de leurs épouses à titre de dot, autant ils mettent de leurs propres biens, après estimation faite, en communauté avec cette dot. On dresse conjointement un état de ce capital, et l’on en réserve les intérêts. Quelque époux qui survive, c’est à lui qu’appartient la part de l’un et de l’autre, avec les intérêts des années antérieures. Les hommes ont, sur leurs femmes comme sur leurs enfants, le droit de vie et de mort. Lorsqu’un père de famille d’une haute naissance vient à mourir, ses proches s’assemblent, et s’ils ont quelque soupçon sur sa mort, les femmes sont mises à la question des esclaves; si le crime est prouvé, on les fait périr par le feu et dans les plus horribles tourments. Les funérailles, eu égard à la civilisation des Gaulois, sont magnifiques et somptueuses. Tout ce qu’on croit avoir été cher au défunt pendant sa vie, on le jette dans le bûcher, même les animaux; et il y a peu de temps encore, on brûlait avec lui les esclaves et les clients qu’on savait qu’il avait aimés, pour complément des honneurs qu’on lui rendait.
Dans les cités qui passent pour administrer le mieux les affaires de l’État, c’est une loi sacrée que celui qui apprend, soit de ses voisins, soit par le bruit public, quelque nouvelle intéressant la cité, doit en informer le magistrat, sans la communiquer à nul autre, l’expérience leur ayant fait connaître que souvent des hommes imprudents et sans lumières s’effrayent de fausses rumeurs, se portent à des crimes et prennent des partis extrêmes. Les magistrats cachent ce qu’ils jugent convenable, et révèlent à la multitude ce qu’ils croient utile. C’est dans l’assemblée seulement qu’il est permis de s’entretenir des affaires publiques.
CÉSAR, Guerre des Gaules, liv. VI, ch. 13 à 21.
MÊME SUJET.
En général, tous les peuples connus aujourd’hui sous le nom de Gaulois sont belliqueux, vifs, prompts à se battre, d’ailleurs d’un naturel plein de candeur et sans malice. Aussi, pour peu qu’on les irrite, ils courent en masse aux armes; et cela sans dissimuler leurs projets, et sans y apporter la moindre circonspection. Cela fait qu’on peut aisément les vaincre en employant les ruses de la guerre; car, qui veut les provoquer au combat, quel que soit le temps ou le lieu, et sous quelque prétexte qu’il lui plaise, les trouvera toujours prêts à l’accepter, sans qu’ils y portent autre chose que leur force et leur audace. Néanmoins ces qualités n’empêchent point qu’ils ne soient dociles et qu’ils ne se laissent facilement persuader, lorsqu’il s’agit de ce qui peut leur être utile. Aussi est-on parvenu à leur faire goûter l’étude des lettres.
Leur force vient, non-seulement de l’avantage de la taille, mais encore de leur nombre. La franchise et la simplicité de leur caractère font que chacun ressent les injustices qu’on fait à son voisin, et qu’elles excitent chez eux une telle indignation qu’ils se rassemblent promptement pour les venger. Il est vrai qu’à présent, soumis aux Romains, ils sont obligés de vivre en paix et d’obéir à leurs vainqueurs.
Par ce caractère des Gaulois, on peut expliquer la facilité de leurs émigrations. Dans leurs expéditions, ils marchaient tous à la fois, ou plutôt ils se transportaient ailleurs avec leurs familles, toutes les fois qu’ils étaient chassés par des ennemis supérieurs en force. Aussi ont-ils moins coûté de peine à vaincre aux Romains que les Ibères[9].
La raison en est que les Gaulois combattant en grand nombre à la fois, leurs échecs devenaient des défaites générales, au lieu que les Ibères, pour ménager leurs forces, morcelaient pour ainsi dire la guerre en plusieurs petits combats qu’ils livraient tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, à la manière des brigands. Tous les Gaulois sont naturellement bons soldats; mais ils se battent mieux à cheval qu’à pied. Aussi les Romains tirent-ils de la Gaule leur meilleure cavalerie. Les plus vaillants d’entre les Gaulois sont ceux qui habitent vers le Nord et près de l’Océan. Les Belges, surtout, passent pour être les plus braves. Seuls ils ont soutenu les incursions des Germains, des Cimbres et des Teutons. Les Belges les plus vaillants sont les Bellovaques[10] et les Suessons[11]. La Belgique est si peuplée, qu’on y comptait autrefois[12] jusqu’à trois cent mille hommes en état de porter les armes.
[9] La guerre des Ibères dura deux cents ans.
[10] Les habitants du Beauvaisis.
[11] Les habitants du Soissonnais.
[12] Au temps de César.
Les Gaulois laissent croître leurs cheveux[13]; ils portent des saies[14] et couvrent leurs extrémités inférieures de hauts-de-chausses[15]; leurs tuniques sont fendues, descendent jusqu’au-dessous des reins et ont des manches. La laine des moutons de la Gaule est rude, mais longue; on en fabrique des saies à poils.
Néanmoins on entretient, même dans les parties septentrionales, des troupeaux de moutons qui donnent une assez belle laine, par le soin qu’on a de les couvrir avec des peaux.
[13] C’est d’après cet usage que les Romains ont appelé la Gaule transalpine la Gaule chevelue, excepté la partie méridionale, la Narbonnaise, qu’ils appelaient la Gaule braccata, ou Gaule à braies ou à hauts-de-chausses.
[14] Espèce de manteau militaire ou capot.
[15] Pantalons très-amples.
L’armure des Gaulois est proportionnée à leur taille. Un long sabre leur pend au côté droit; leurs boucliers aussi sont fort longs, et leurs lances à proportion. Ils portent de plus une espèce de pique qu’on nomme mataris, et quelques-uns font usage de l’arc et de la fronde. Ils se servent encore d’un trait en bois, semblable au javelot des Romains, qu’ils lancent de la main, et non par le moyen d’une courroie, à de plus longues distances que ne porterait une flèche; cette arme leur sert surtout pour la chasse des oiseaux.
La plupart des Gaulois conservent encore aujourd’hui l’usage de coucher à terre, et celui de prendre leurs repas assis sur la paille.
Leur nourriture ordinaire est du lait et des viandes de toute espèce, mais particulièrement du cochon, tant frais que salé. Leurs cochons restent en pleine campagne et l’emportent sur ceux des autres pays pour la taille, la force et la vitesse; au point qu’ils sont aussi à craindre que les loups, pour les personnes qui n’ont pas coutume d’en approcher.
Les Gaulois habitent des maisons vastes, construites avec des planches et des claies, et terminées par un toit cintré et couvert d’un chaume épais. Ils possèdent un si grand nombre de troupeaux de moutons et de cochons, qu’ils fournissent non-seulement Rome, mais l’Italie presque entière de saies et de porc salé.
La plupart des peuples de la Gaule avaient autrefois un gouvernement aristocratique; tous les ans on choisissait un gouverneur et un général que le peuple nommait pour le commandement des troupes.
Dans leurs assemblées, les Gaulois observent un usage qui leur est particulier. Si quelqu’un trouble ou interrompt celui qui a la parole, un huissier s’avance, l’épée à la main, et lui ordonne avec menaces de se taire; s’il persiste à troubler l’assemblée, l’huissier répète ses menaces une seconde, puis une troisième fois, et enfin s’il n’est point obéi, il lui coupe du manteau un assez grand morceau pour que le reste ne puisse plus servir.
Quant aux occupations des deux sexes, distribuées chez les Gaulois d’une manière opposée à ce qui se fait parmi nous[16], cet usage leur est commun avec beaucoup d’autres peuples barbares.
[16] Les femmes étaient chargées de tous les travaux que les hommes devaient faire, et ceux-ci passaient leur temps, soit à la guerre, soit dans l’oisiveté.
Chez presque tous les Gaulois, il y a trois sortes de personnes qui jouissent d’une considération particulière, ce sont les bardes[17], les devins et les druides[18]. Les bardes composent et chantent des hymnes; les devins s’occupent des sacrifices et de l’étude de la nature; et les druides joignent à cette étude celle de la morale. On a si bonne opinion de la justice des druides, qu’on s’en rapporte à leur jugement sur les procès, tant particuliers que publics. Autrefois ils étaient même les arbitres des guerres, qu’ils réussissaient souvent à apaiser au moment où l’on était prêt à en venir aux mains.
C’étaient surtout les accusés de meurtre qu’ils avaient à juger. Les druides croient que les âmes sont immortelles, et qu’il y aura des époques dans lesquelles le feu et l’eau prendront le dessus tour à tour.
[17] Barde, chanteur, poëte.
[18] Druide, du celtique derv, chêne.
A leur franchise et à leur vivacité naturelle, les Gaulois joignent beaucoup d’imprudence, d’ostentation et d’amour pour la parure. Tous ceux qui sont revêtus de quelque dignité portent des ornements d’or, tels que des colliers, des bracelets et des habits de couleur travaillés en or. L’inconstance de leur caractère fait qu’ils se vantent d’une manière insupportable de leurs victoires, et qu’ils tombent dans la plus grande consternation lorsqu’ils sont vaincus.
Ils ont en outre, ainsi que la plupart des peuples septentrionaux, des coutumes étranges qui annoncent leur barbarie et leur férocité. Tel est, par exemple, l’usage de suspendre au cou de leurs chevaux, en revenant de la guerre, les têtes des ennemis qu’ils ont tués, et de les exposer ensuite en spectacle attachées au-devant de leurs portes.
Posidonius[19] dit avoir été témoin, en plusieurs endroits, de cette coutume qui l’avait d’abord révolté, mais à laquelle il avait fini par s’habituer. Lorsque parmi ces têtes, il s’en trouvait de quelques hommes de marque, ils les embaumaient avec de la résine de cèdre[20], les faisaient voir aux étrangers, et ils refusaient de les vendre même au poids de l’or.
[19] Posidonius, philosophe stoïcien, contemporain de Pompée et de Cicéron, qui tint école à Rhodes. Tous ses écrits sont perdus; on ne les connaît que par un petit nombre de fragments qui nous ont été conservés par quelques auteurs anciens. Posidonius avait visité la Gaule.
[20] La résine de cèdre servait aussi chez les Égyptiens à embaumer les morts.
Cependant les Romains les ont obligés de renoncer à cette cruauté, comme aux usages qui regardent les sacrifices et les divinations, usages absolument opposés à ce qui se pratique parmi nous. Tel était, par exemple, celui d’ouvrir d’un coup de sabre le dos d’un homme dévoué à la mort, et de tirer des prédictions de la manière dont la victime se débattait. Ils ne faisaient les sacrifices que par le ministère des druides[21]. On leur attribue encore diverses autres manières d’immoler des hommes, comme de les percer à coups de flèche, ou de les crucifier dans leurs temples. Quelquefois ils brûlaient des animaux de toute espèce, jetés ensemble avec des hommes dans le creux d’une espèce de colosse fait de bois et de foin[22].
STRABON, Géographie, liv. IV, ch. 4.
[21] César donne pour cela un précieux détail et qui diminue de beaucoup l’horreur que nous inspire ces immolations. «Les druides, dit-il, sont persuadés que de ces supplices, les plus agréables aux dieux sont ceux des criminels qui ont été saisis dans le vol, dans le brigandage ou dans quelque autre forfait.»
(Liv. III.) Les prêtres exécutaient eux-mêmes les condamnés à mort.
[22] Ces sacrifices ont été abolis par l’empereur Claude.
MÊME SUJET.
Les Gaulois sont d’une taille élevée, ont la carnation molle, la peau blanche et les cheveux naturellement blonds; ils cherchent même par diverses préparations à augmenter cette couleur propre à la chevelure, qu’ils lavent habituellement avec une lessive de chaux. Ils relèvent droit les cheveux du front sur le sommet du crâne, et les rejettent ensuite en arrière vers le chignon du cou, de manière qu’ils rappellent assez la figure des Satyres et des Faunes. Par ce moyen, ils parviennent à épaissir leur chevelure à un tel point qu’elle ne diffère presqu’en rien de la crinière des chevaux. Les uns se coupent la barbe entièrement, d’autres en conservent une partie. Les nobles se rasent les joues, mais laissent croître leurs moustaches si longues qu’elles leur couvrent entièrement la bouche; aussi, lorsqu’ils mangent, les poils se remplissent des débris des aliments, et ce qu’ils boivent ne leur parvient, pour ainsi dire, qu’à travers un filtre. Ils prennent leur repas assis, non sur des siéges, mais à terre, où des peaux de chiens ou de loups leur tiennent lieu de coussins, et se font servir par des enfants de l’un ou de l’autre sexe, qui remplissent ces fonctions jusqu’à l’adolescence. Près du lieu où ils mangent, sont des fourneaux remplis de feu, qui portent ou des chaudières ou des broches chargées de grosses pièces de viande.
Ils font hommage des meilleurs morceaux aux hôtes les plus distingués.
Les Gaulois invitent aussi les étrangers à leurs festins, et ne leur demandent qui ils sont, et quelles affaires les attirent, qu’après qu’ils ont mangé. Mais dans leurs repas même, les convives ont l’habitude, pour peu qu’une dispute de paroles s’engage entre eux, de se lever sur-le-champ et de se provoquer réciproquement en combat singulier, tant ils font peu de cas de leur vie. Ce mépris de la mort tient à ce que les Gaulois sont fortement attachés à la doctrine de Pythagore, qui enseigne que les âmes des hommes sont immortelles, et que chacun doit, après un certain nombre d’années déterminé, revenir à la vie, l’âme se revêtant à cette époque d’un autre corps. C’est aussi d’après cette opinion, que dans les funérailles quelques-uns ont adopté l’usage d’écrire des lettres à leurs amis défunts, et de les jeter au milieu du bûcher, comme si elles devaient être lues par le mort à qui elles sont adressées.
Dans les voyages et dans les batailles, les Gaulois se servent de chars à deux chevaux qui portent un cocher et un guerrier combattant.
Lorsqu’à la guerre ils se trouvent en présence d’un ennemi à cheval, ils commencent par lancer contre lui le javelot, puis ils descendent du char et en viennent au combat à l’épée. Quelques-uns méprisent la mort à un tel point qu’ils courent tous les hasards de la guerre le corps entièrement nu, n’ayant qu’une ceinture autour des reins. Ils mènent avec eux des servants, de condition libre, qu’ils choisissent parmi les pauvres et qui les suivent en campagne, soit comme cochers, soit comme écuyers chargés de porter leurs armes. Lorsque deux armées sont en présence, quelques-uns ont la coutume de se porter en avant du front de bataille, et de défier en combat singulier les plus braves de la ligne opposée, en brandissant leurs armes pour inspirer de l’effroi à l’ennemi. Si l’on répond à cet appel, ils se mettent à chanter les hauts faits de leurs ancêtres et leur propre vaillance, accablent au contraire d’insultes le guerrier qui se présente, et par les discours les plus injurieux cherchent à lui faire perdre courage. Dès qu’un ennemi est tombé, ils lui coupent la tête, qu’ils attachent au cou de leurs chevaux, ou remettent ces dépouilles sanglantes à leurs servants, et entonnent l’hymne de la victoire.
Le vêtement des Gaulois est d’une bizarrerie frappante. Ils portent des tuniques teintes et semées de fleurs de diverses couleurs, des hauts-de-chausses qu’ils nomment braies, et s’attachent sur les épaules avec des agrafes, des saies rayées, d’une étoffe à carreaux de couleur et très-serrés[23], fort épaisse en hiver, et mince en été.
[23] C’est l’ancienne tiretaine du moyen âge, ou tartan des Écossais, peuple également d’origine gauloise.
Les Gaulois sont en général d’un aspect effrayant. Dans la conversation leur voix est grave et rude; ils parlent avec brièveté, emploient des expressions figurées et s’énoncent souvent en termes obscurs ou métaphoriques. Ils font un grand usage de l’hyperbole, surtout lorsqu’il s’agit de se vanter eux-mêmes ou de dépriser les autres. Enfin, le ton de leurs discours est hautain, visant à l’élévation et portant souvent une empreinte tragique. Ils ont l’esprit vif, et sont assez susceptibles d’instruction; on trouve même chez eux des poëtes qu’ils appellent bardes, et qui en s’accompagnant sur un instrument semblable à notre lyre, chantent les vers qu’ils ont composés, soit pour célébrer, soit pour diffamer ceux qui en sont le sujet. Ils ont aussi quelques philosophes ou théologiens, jouissant d’une grande considération et connus sous le nom de druides. Ils consultent en outre des devins singulièrement estimés parmi eux, qui prédisent l’avenir d’après le vol des oiseaux ou l’inspection des victimes offertes en sacrifice, et auxquels tout le peuple obéit. Ces devins pratiquent, particulièrement quand il s’agit d’une consultation sur une affaire importante, une coutume tellement hors des idées ordinaires, que l’on a peine à y croire. Ils immolent un homme en le frappant d’un coup d’épée dans la poitrine, et lorsqu’il tombe, ils annoncent l’avenir d’après les circonstances de la chute, les convulsions des membres du mourant, et la manière dont le sang coule, pronostics auxquels ils ajoutent foi, en s’appuyant sur une longue suite d’observations conservées depuis des temps très-reculés. Les Gaulois sont dans l’usage de n’offrir aucun sacrifice sans la présence d’un druide. Comme ils leur croient une connaissance plus précise de la nature de la Divinité et qu’ils les regardent comme ses interprètes, ils supposent que les actions de grâces qu’ils offrent, et leurs prières pour obtenir quelques faveurs, doivent passer par ces prêtres pour arriver aux dieux. Du reste, ce n’est pas seulement dans la paix, mais encore dans la guerre, que les druides savent se faire obéir. Souvent, lorsque des armées étaient déjà rangées en bataille, les glaives tirés et les javelots prêts à s’échapper des mains, on a vu ces prêtres se montrer soudain au milieu des deux lignes, et, tels que les enchanteurs qui, par de magiques accents, charment la fureur des bêtes féroces, calmer d’un mot la rage des combattants.
Les femmes gauloises sont en général très-belles de figure et presque de la même taille que les hommes, et peuvent leur disputer l’avantage de la force. Les enfants viennent au monde pour la plupart avec des cheveux blancs; mais en avançant en âge, leur chevelure change et prend la couleur de celle de leurs pères.
On trouve les Gaulois adonnés, dès la plus haute antiquité, au brigandage, envahissant les terres étrangères et méprisant toutes les lois humaines. Ce sont eux qui ont pris Rome, saccagé le temple de Delphes, rendu tributaires une grande partie de l’Europe et plusieurs contrées de l’Asie, et qui se sont établis sur le territoire des peuples qu’ils avaient vaincus. De leur mélange avec les Grecs[24] ils ont pris le nom de Gallo-Grecs, et ont enfin défait les plus puissantes armées des Romains.
[24] Dans l’Orient, en Galatie.
L’excessive barbarie de leurs mœurs se montre jusque dans les sacrifices impies qu’ils offrent aux dieux. Ils gardent les malfaiteurs en prison pendant cinq années, et les attachent ensuite, en l’honneur de la Divinité, à des croix élevées sur un vaste bûcher, où ils les immolent en sacrifice avec d’autres prémices réservées pour ces solennités. Ils emploient à un usage semblable les prisonniers qu’ils font à la guerre, et il en est même qui, indépendamment des hommes, égorgent encore les animaux qu’ils ont pris dans la mêlée, ou les font périr soit dans les flammes, soit par tout autre genre de supplice.
DIODORE DE SICILE, liv. 5, ch. 28 à 32. Traduit par Miot.
Diodore de Sicile, historien grec, vivait au temps de César et d’Auguste; il est auteur d’une histoire universelle; des quarante livres qui la composaient, il n’en reste plus que quinze.
LES GAULOIS EN ITALIE.
587 à 222 av. J.-C.
C’est au pied des Alpes que commencent les plaines de la partie septentrionale de l’Italie, qui par leur fertilité et leur étendue surpassent tout ce que l’histoire nous a jamais appris d’aucun pays de l’Europe. Ces plaines étaient occupées autrefois par les Étrusques; depuis, les Gaulois, qui leur étaient voisins et qui ne voyaient qu’avec un œil jaloux la beauté du pays, s’étant mêlés avec eux par le commerce, tout d’un coup sur un léger prétexte fondirent avec une grosse armée sur les Étrusques, les chassèrent des plaines arrosées par le Pô, et se mirent en leur place.
Vers la source du fleuve étaient les Laens et les Lébicéens; ensuite les Insubriens, nation fort puissante; après eux, les Cénomans; auprès de la mer Adriatique, les Vénètes, peuple ancien qui avait à peu près les mêmes coutumes et le même habillement que les autres Gaulois, mais qui parlait une langue différente. Au delà du Pô et autour de l’Apennin, les premiers qui se présentaient étaient les Anianes, ensuite les Boïens; après eux, vers la mer Adriatique, les Lingons, et enfin sur la côte, les Sénonais.
Tous ces peuples étaient répandus par villages, qu’ils ne fermaient point de murailles. Ils ne savaient ce que c’était que meubles; leur manière de vivre était simple; point d’autre lit que de l’herbe, ni d’autre nourriture que de la viande[25]; la guerre et la culture de leurs champs faisaient toute leur étude; toute autre science, tout autre art leur était inconnu. Leurs richesses consistaient en or et en troupeaux, les seules choses que l’on peut facilement transporter d’un lieu en un autre à son choix ou selon les différentes conjonctures.
Ils s’appliquaient surtout à s’attacher un grand nombre de personnes, parce qu’on n’était puissant parmi eux qu’à proportion du nombre des clients dont on disposait. D’abord, ils ne furent pas seulement maîtres du pays, mais encore de plusieurs contrées voisines qu’ils soumirent par la terreur de leurs armes. Peu de temps après, ayant vaincu les Romains et leurs alliés (à l’Allia), ils les menèrent battant pendant trois jours jusqu’à Rome, dont ils s’emparèrent, à l’exception du Capitole. Mais les Vénètes s’étant jetés sur leur pays, ils s’accommodèrent avec les Romains, leur rendirent leur ville, et coururent au secours de leur patrie[26]. Ils se firent ensuite la guerre les uns aux autres. Leur grande puissance excita aussi la jalousie de quelques-uns des peuples qui habitaient les Alpes. Piqués de se voir si fort au-dessous d’eux, ils se réunirent, prirent les armes et firent souvent des incursions dans leur pays.
[25] Posidonius le stoïcien dit: «Voici comment les Celtes servent à manger. Ils se mettent du foin sous eux, et mangent sur des tables de bois, peu élevées au-dessus de terre. Le manger consiste en très-peu de pain, et beaucoup de viandes bouillies et rôties sur la braise ou à la broche. On les apporte proprement, il est vrai; mais ils y mordent comme des lions, saisissant des membres entiers des deux mains. S’il se trouve quelque chose de dur à arracher, ils l’entament avec un long couteau qui est à leur côté dans une gaîne particulière.» (ATHÉNÉE, Festin des philosophes, trad. de Lefebvre de Villebrune, in-4º, t. II, p.
82.)
[26] On verra combien le récit de Polybe diffère de celui de Tite-Live, et combien ce dernier auteur a flatté les Romains.
Pendant ce temps-là, les Romains s’étaient relevés de leurs pertes et avaient composé avec les Latins. Trente ans après la prise de Rome, les Gaulois s’avancèrent jusqu’à Albe avec une grande armée. Les Romains surpris, et n’ayant pas eu le temps de faire venir les troupes de leurs alliés, n’osèrent leur aller au-devant. Mais douze ans après, les Gaulois étant revenus avec une armée nombreuse, les Romains, qui s’y attendaient, assemblent leurs alliés, s’avancent avec ardeur et brûlent d’en venir aux mains. Cette fermeté épouvanta les Gaulois; il y eut différents sentiments parmi eux sur ce qu’il y avait à faire; mais, la nuit venue, ils firent une retraite qui approchait fort d’une fuite. Depuis ce temps-là ils restèrent chez eux sans remuer, pendant treize ans.
Ensuite voyant les Romains croître en puissance et en force, ils conclurent avec eux un traité de paix, auquel pendant quatre ans ils ne donnèrent aucune atteinte. Mais menacés d’une guerre de la part des peuples d’au delà des Alpes, et craignant d’en être accablés, ils leur envoyèrent tant de présents, ils surent si bien faire valoir la liaison qu’il y avait entre eux et les Gaulois d’en deçà les Alpes, qu’ils leur firent tomber les armes des mains. Ils leur persuadèrent ensuite de les reprendre contre les Romains, et s’engagèrent de courre avec eux tous les risques de cette guerre. Joints ensemble, ils passent par l’Étrurie, gagnent les peuples de ce pays à leur parti, font un riche butin sur les terres des Romains et en sortent sans que personne fasse mine de les inquiéter. De retour chez eux, une sédition s’éleva sur le partage du butin; c’était à qui aurait la meilleure part, et leur avidité leur fit perdre la plus grande partie, et du butin et de leur armée. Cela est assez ordinaire aux Gaulois, lorsqu’ils ont fait quelque capture, surtout quand le vin et la débauche leur échauffent la tête.
Quatre ans après cette expédition, les Samnites et les Gaulois joignant ensemble leurs forces, livrèrent bataille aux Romains dans le pays des Camertins et en défirent un grand nombre. Les Romains, irrités par cet échec, revinrent peu de jours après avec toutes leurs troupes dans le pays des Sentinates. Dans cette bataille, les Gaulois perdirent la plus grande partie de leurs troupes, et le reste fut obligé de s’enfuir à vau-de-route dans leur pays. Ils revinrent encore dix ans après, avec une grande armée, pour assiéger Arretium[27]. Les Romains accoururent pour secourir les assiégés et livrèrent bataille devant la ville, mais ils furent vaincus, et Lucius, qui les commandait, y perdit la vie. M. Curius, son successeur, leur envoya demander les prisonniers; mais contre le droit des gens ils mirent à mort ceux qui étaient venus de sa part. Les Romains outrés se mettent sur-le-champ en campagne; les Sénonais se présentent, la bataille se donne, les Romains victorieux en tuent la plus grande partie, chassent le reste, et se rendent maîtres de tout le pays. C’est dans cet endroit de la Gaule cisalpine qu’ils envoyèrent pour la première fois une colonie, et qu’ils bâtirent une ville nommée Séna[28] du nom des Sénonais qui l’avaient les premiers habitée.
[27] Arezzo.
[28] Sinigaglia.
La défaite des Sénonais fit craindre aux Boïens qu’eux mêmes et leur pays n’eussent le même sort. Ils levèrent une armée formidable, et engagèrent les Étrusques à se joindre à eux. Le rendez-vous était au lac Vadimon, et ils s’y mirent en bataille. Presque tous les Étrusques y périrent, et il n’y eut que les Boïens qui échappèrent par la fuite.
Mais l’année suivante, ils se liguèrent une seconde fois, et ayant enrôlé toute la jeunesse, ils livrèrent bataille aux Romains. Ils y furent entièrement défaits, et contraints, malgré qu’ils en eussent, de demander la paix aux Romains et de faire un traité avec eux. Tout ceci se passa trois ans avant que Pyrrhus entrât dans l’Italie, et cinq ans avant la déroute de Delphes (282 av. J.-C). De cette fureur de guerre que la fortune semblait avoir soufflée aux Gaulois, les Romains tirèrent deux grands avantages. Le premier fut, qu’accoutumés à être battus par les Gaulois, ils ne pouvaient ni rien voir, ni rien craindre de plus terrible que ce qui leur était arrivé; et c’est pour cela que Pyrrhus les trouva si exercés et si aguerris. L’autre avantage fut que les Gaulois réduits et domptés, ils furent en état de réunir toutes leurs forces contre Pyrrhus, d’abord pour défendre l’Italie, et ensuite contre les Carthaginois pour leur enlever la Sicile.
Pendant les quarante-cinq ans qui suivirent ces défaites, les Gaulois restèrent tranquilles, et vécurent en bonne intelligence avec les Romains. Mais après que la mort eut enlevé ceux qui avaient été témoins de leurs malheurs, la jeunesse, qui leur succéda, brutale et féroce, et qui n’avait jamais connu ni éprouvé le mal, commença à se remuer, comme il arrive ordinairement. Elle chercha querelle aux Romains pour des bagatelles, et entraîna dans son parti les Gaulois des Alpes. D’abord le peuple n’eut point de part à ces mouvements séditieux; tout se tramait secrètement entre les chefs. De là vint que les Gaulois transalpins s’étant avancés avec une armée jusqu’à Ariminium[29], le peuple, parmi les Boïens, ne voulut pas marcher avec eux. Il se révolta contre ses chefs, s’éleva contre ceux qui venaient d’arriver, et tua ses propres rois Atis et Galatus. Il y eut même bataille rangée, où ils se massacrèrent les uns les autres. Les Romains, épouvantés de l’irruption des Gaulois, se mirent en campagne, mais apprenant qu’ils s’étaient défaits eux-mêmes, ils reprirent la route de leur pays.
[29] Rimini.
Cinq ans après, sous le consulat de Marcus Lépidus, les Romains partagèrent entre eux les terres du Picenum, d’où ils avaient chassé les Sénonais. Ce fut C. Flaminius qui, pour capter la faveur du peuple, introduisit cette nouvelle loi, qu’on peut dire qui a été la principale cause de la corruption des mœurs des Romains, et ensuite de la guerre qu’ils eurent avec les Sénonais. Plusieurs peuples de la nation gauloise entrèrent dans la querelle, surtout les Boïens, qui étaient limitrophes des Romains. Ils se persuadèrent que ce n’était plus pour commander et pour faire la loi, que les Romains les attaquaient, mais pour les détruire entièrement. Dans cette pensée, les Insubriens et les Boïens, les deux plus grands peuples de la nation, se liguent ensemble et envoient chez les Gaulois qui habitaient le long des Alpes et du Rhône, et qu’on appelait Gésates, parce qu’ils servaient pour une certaine solde, car c’est ce que signifie proprement ce mot. Pour gagner les deux rois Concolitan et Anéroeste, et les engager à armer contre les Romains, ils leur font présent d’une somme considérable; ils leur mettent devant les yeux la grandeur et la puissance de ce peuple; ils les flattent par la vue des richesses immenses qu’une victoire gagnée sur lui ne manquera pas de leur procurer; ils leur promettent solennellement de partager avec eux tous les périls de cette guerre; ils leur rappellent les exploits de leurs ancêtres, qui ayant pris les armes contre les Romains, les avaient battus à plate couture, avaient pris d’emblée la ville de Rome et en étaient restés les maîtres pendant sept mois, et qui après avoir rendu la ville, non-seulement sans y être forcés, mais même avec reconnaissance de la part des Romains, étaient revenus dans leur patrie sains et saufs et chargés de butin.
Cette harangue échauffa tellement les esprits, que jamais on ne vit sortir de ces provinces une armée plus nombreuse et composée de soldats plus braves et plus belliqueux. Au bruit de ce soulèvement, on trembla à Rome pour l’avenir; tout y fut dans le trouble et dans la frayeur. On lève des troupes, on fait des magasins de vivres et de munitions, on mène l’armée jusque sur les frontières, comme si les Gaulois étaient déjà dans le pays, quoiqu’ils ne fussent pas encore sortis du leur.
Enfin, huit ans après le partage des terres du Picenum, les Gésates et les autres Gaulois franchirent les Alpes et vinrent camper sur le Pô.
Leur armée était nombreuse et bien équipée. Les Insubriens et les Boïens soutinrent le parti qu’ils avaient pris; mais les Vénètes et les Cénomans se rangèrent du côté des Romains, gagnés par les ambassadeurs qu’on leur avait envoyés, ce qui obligea les rois gaulois de laisser dans le pays une partie de leur armée pour le garder contre ces peuples. Ils partent ensuite, et prennent leur route par l’Étrurie, ayant avec eux cinquante mille hommes de pied, vingt mille chevaux et autant de chars. Sur la nouvelle que les Gaulois avaient passé les Alpes, les Romains firent marcher Lucius Emilius, l’un des consuls, à Ariminium, pour arrêter les ennemis par cet endroit. Un des préteurs fut envoyé dans l’Étrurie. Caius Atilius, l’autre consul, était allé dans la Sardaigne. Tout ce qui resta dans Rome de citoyens était consterné et croyait toucher au moment de sa perte. Cette frayeur n’a rien qui doive surprendre. L’extrémité où les Gaulois les avaient autrefois réduits était encore présente à leurs esprits. Pour éviter un semblable malheur, ils assemblent ce qu’ils avaient de troupes, ils font de nouvelles levées, ils mandent à leurs alliés de se tenir prêts; ils font venir des provinces soumises à leur domination les registres où étaient marqués les jeunes gens en âge de porter les armes, afin de connaître toutes leurs forces. On donna aux consuls la plus grande partie des troupes, et ce qu’il y avait de meilleur parmi elles. Des vivres et des munitions, on en avait fait un si grand amas que l’on n’a point d’idée qu’il s’en soit jamais fait un pareil. Il leur venait des secours, et de toutes sortes et de tous les côtés. Car telle était la terreur que l’irruption des Gaulois avait répandue dans l’Italie, que ce n’était plus pour les Romains que les peuples italiens croyaient porter les armes; ils ne pensaient plus que c’était à la puissance de cette république que l’on en voulait; c’était pour eux-mêmes, pour leur patrie, pour leurs villes qu’ils craignaient, et c’est pour cela qu’ils étaient si prompts à exécuter tous les ordres qu’on leur donnait….. De sorte que l’armée campée devant Rome était de plus de cent cinquante mille hommes de pied et de six mille chevaux, et que ceux qui étaient en état de porter les armes, tant parmi les Romains que parmi les alliés, montaient à sept cent mille hommes de pied et soixante-dix mille chevaux.
A peine les Gaulois furent-ils arrivés dans l’Étrurie, qu’ils y firent le dégât sans crainte et sans que personne les arrêtât. Ils s’avancent enfin vers Rome. Déjà ils étaient aux environs de Clusium, à trois journées de cette capitale, lorsqu’ils apprennent que l’armée romaine, qui était en Étrurie, les suivait de près et allait les atteindre. Ils retournent aussitôt sur leurs pas pour en venir aux mains avec elle.