Histoires grises
Plutarque.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Pendant ce temps, Loute s'était assise sur la marche basse qui supportait son lit; la tête dans ses bras, le visage sur les couvertures, je l'entendais qui pleurait doucement à petits coups. Elle poussait de petites plaintes régulières, monotones comme des cris d'enfant et qui semblaient ne devoir s'arrêter jamais. Je restais debout près d'elle, désemparé, ne sachant que lui répéter sur tous les tons:
- "Loute, ma petite Loute, ne pleure plus."
Mes paroles n'avaient aucun effet; malgré tous mes efforts, je sentais qu'au milieu de l'hostilité qui l'accablait, j'étais pour elle un étranger, un spectateur qui ne participait en rien à l'affaire. Cette sensation m'était désagréable: la malheureuse souffrait tellement.
Derrière la cloison, le bruit mat que faisaient les meubles en se heurtant aux portes, les interjections des hommes, le bruissement des étoffes qu'on pliait, parvenaient jusqu'à nous, et Loute avait toujours son petit hoquet de douleur; elle l'interrompit à peine une fois, en entendant arracher le treillage de vigne. Qu'est-ce qu'on a bien pu en retirer à la vente?
Quand tout fut emballé et descendu de ce qui avait été l'appartement, sauf la chambre où nous étions, l'huissier tapa à la porte et me dit à voix basse d'emmener "la débitrice" pour qu'il puisse déménager cette pièce aussi. Je relevais Loute et j'entrais avec elle au salon.
En le voyant, elle tomba en arrière dans mes bras. La pièce était nue, vidée; plus un tabouret, plus une chaise, plus un tableau ne restait de l'ancienne décoration; seuls les papiers des murs aux tons heurtés, demeuraient, pour témoigner du passé; mais ils paraissaient sales, avec leurs panneaux de teintes plus vives qui marquaient par endroit l'ancienne place des meubles. Sur le parquet, au milieu, un tas d'objets hétéroclites s'amoncelait; il y avait des mouchoirs, des cadres de photographies, des menus, des livres, des programmes, des lettres, et bien d'autres choses encore parmi lesquelles vosinaient un petit amour bouffi, en pâte tendre et un gros bocal à confiture vide dans lequel l'huissier avait eu la délicate attention de mettre l'eau et les poissons rouges de l'aquarium. Ce tas restait à Loute, comme lui restèrent son lit et sa toilette et aussi, grâce à la bonté du saisissant, presque tous ses vêtements: c'était tout ce que la loi, dans sa mansuétude, permettait de laisser à une pauvre petite fille qui n'avait pas assez d'argent encore pour garder ses meubles. L'appartement était "à l'ordonnance" comme on dit dans ce métier, il n'y avait plus rien à saisir. Quelle sale journée ce fut, mon pauvre ami.
Loute s'était pourtant calmée un peu. Dans un effort de volonté, elle avait fait toute seule le tour de l'appartement. Ce n'était déjà plus le sien. En revenant au salon, elle eut un sourire amer et me dit:
- "Tu vois, c'est fini maintenant, tu peux partir."
Cette injustice me frappa, parce qu'après tout si je n'avais matériellement rien pu faire pour elle, de tout mon coeur j'avais souffert avec elle; j'estimais mériter tout autre chose que ce singulier remerciement. Un instant, j'eus l'idée de prendre mon chapeau et de partir, mais je pensais bientôt, qu'agir ainsi c'était vraiment lui donner raison, c'était augmenter son chagrin, prendre parti contre elle, la dépouiller davantage, si c'était possible, en lui prenant mon amitié et en me mettant en quelque sorte à la suite sur la liste des créanciers poursuivants. Je ne le voulus pas.
- "Oui, Loute, fis-je, je vais partir, mais je ne partirai pas seul, je ne te laisserai pas dans cette maison désolée; tu viendras habiter chez moi."
En entendant mes paroles, elle se redressa vivement; elle battit l'air de ses mains comme pour écarter le voile d'un rêve; elle vint vers moi pour me faire répéter.
- "Quoi, dit-elle, qu'est-ce que tu as dit?
Je lui confirmais mon invitation. Elle me demanda:
- "Jusqu'à quand?"
Je lui répondis:
-"Tant que tu voudras."
Alors elle se blottit dans mes bras; elle mit sa tête sur mon épaule et pleura de nouveau, mais ce n'était plus les mêmes larmes. Je sentis que quelque chose d'immense s'était passé en elle; ces mots l'avaient guérie de la plus grande douleur de l'humanité: l'isolement du coeur.
Pendant cette scène, je me souviens, quand elle me regardait ses yeux étaient dilatés: on aurait dit qu'elle les ouvrait tout grand pour mieux comprendre l'impossible réalité. Inconsciemment, de temps en temps, elle venait s'appuyer de tout son poids sur mon épaule pour mieux se rendre compte de la solidité de son appui.
Quant à moi, je puis te le dire, j'étais gêné un peu de l'immensité de cette reconnaissance, j'étais effrayé et pourtant j'étais un peu fier, au fond. Je sais bien qu'il y avait du malentendu dans tout cela, mais j'étais fier tout de même.
En réalité, c'est dans cette minute que je me suis marié avec elle. Je ne m'en suis aperçu qu'après, mais je me suis bien rendu compte que c'était à ce moment-là. Peut-être on me dira que ce ne fut pas de mon plein consentement et que je me fixais, en moi-même, un temps limité, que je me disais: nous verrons plus tard. C'est vrai, mais aucun de nos actes n'est absolu. Je me suis marié ce jour-là parce qu'alors elle m'a offert toute sa vie, parce que je ne l'ai pas refusée et parce que depuis lors je n'aurais plus jamais pu l'abandonner sans rompre cet équilibre moyen de l'ordre dans lequel nous vivons, sans faire ce qu'on appelle un crime, tu comprends. Loute le sentait bien, et je t'assure que, si invraisemblable que cela puisse te paraître, elle devint dans un moment une autre femme: c'est sans un regret qu'elle quitta l'ancien appartement de son coeur.
Elle n'avait pas de malle pour emporter ses nippes: nous les laissâmes où elles étaient au milieu de la pièce pour les reprendre le lendemain, n'emmenant avec nous que le bocal où clapotaient les poissons rouges. Je le portais entre nous deux, elle avait pris mon bras. Nous ne nous parlions pas, nous marchions religieusement vers ma demeure, pensant probablement chacun à des choses bien différentes, mais unis tout de même. En entrant dans mon appartement, elle était avec moi comme si elle venait de me connaître, grave, prévenante et effarouchée, intimidée aussi. Quand elle enleva son chapeau et son manteau, je voyais qu'elle se préoccupait déjà de leur trouver une place qui ne me gêna pas, mais qui soit cependant ordonnée et définitive. Le soir, pour la distraire, je voulus l'emmener dîner dans une brasserie; elle s'y refusa absolument, estimant qu'il était inutile de faire des dépenses exagérées. Comme j'essayais de lui montrer qu'il convenait de marquer, au moins ce jour, par un bon souvenir; elle me répondit lointaine:
- "Le bonheur laisse toujours et n'importe où un bon souvenir."
En effet, c'était peut-être son bonheur.
Elle m'emmena, derrière Cluny, dans une petite crémerie, déserte à cette heure; et nous mangeâmes simplement, en face l'un de l'autre, sur une petite table à toile cirée. Pendant le dîner, elle me demanda si je tenais beaucoup au Quartier latin, si mes travaux m'obligeaient à y habiter. Je compris qu'elle voulait fuir le passé, bien qu'elle me donnât pour ce changement d'autres raisons; elle disait:
- "On pourrait prendre un petit appartement avec cuisine. On mangerait à la maison, c'est meilleur marché. C'est plus sain d'ailleurs."
Je savais bien ce que je faisais. Pouvais-je faire autrement? Peu de jours après, je m'installais avec elle dans ce quartier de la place de la République que je n'ai plus quitté depuis.
Tu peux deviner ce que fut notre vie. Je me suis retiré du milieu des camarades. Je ne passais plus l'eau que pour aller à la Faculté et j'en revenais sitôt après le cours ou l'hôpital. Je continuais mes études au début comme par le passé, mais aux grandes vacances, la question s'est posée. Je tentais d'abord de raconter des contes à ma famille; je disais que je remplaçais mes maîtres. Mais à la longue, il a bien fallu qu'on sache. Après plusieurs sommations, mon père m'a écrit un beau jour qu'il ne voulait plus entendre parler de moi, qu'il ne me donnerait plus d'argent, qu'il me déshériterait. Mon frère et ma belle-soeur m'ont tourné le dos. Depuis, il n'y a pas bien longtemps, on m'a écrit qu'on consentait à me recevoir, mais sans elle, et entre temps, j'avais connu avec Loute la misère, -- tu ne peux pas savoir comme ça nous a unis. J'avais dû pour vivre abandonner les concours, bâcler ma thèse et pratiquer; j'avais eu un enfant, je m'étais marié. Il y a des histoires qu'on ne recommence pas.
Certainement être un paria est dur. Je sais que j'en suis un, plus que tu ne le crois même, parce que si je suis coupé d'avec les miens, d'avec mes amis, d'avec tous ceux connus ou inconnus qui avaient des habitudes de pensée, d'éducation et de vie analogues à celles que j'avais moi-même et dans lesquelles j'avais été élevé -- on ne s'adapte jamais au nouveau milieu. Sans le vouloir, on le heurte et il vous heurte; on a beau faire, on n'en a pas toujours été, on n'en sera jamais tout à fait. Depuis la façon de mettre sa serviette à table, jusqu'aux plaisanteries habituelles, jusqu'à ces idées toutes faites et stupides parfois qu'on ne raisonne plus mais dans lesquelles nous vivons, jusqu'aux sujets les plus sérieux: il y a tout un monde qu'on ne franchit pas... à moins qu'on mette plus d'une vie à le traverser.
(Je crois qu'en disant ces derniers mots, il eut une larme.)- Seulement, reprit-il, il y a des compensations; c'est quelque chose, l'affection de quelqu'un qui vous doit tout, pour qui on est tout. La carapace qui semble se solidifier entre les moitiés de monde qu'on a quitté chacun de son côté, finit par être si épaisse qu'on s'en trouve tous les deux isolés comme dans une cellule; les bruits de l'extérieur n'arrivent même plus, alors on passe tout son temps à se regarder, à se découvrir. On ne connaît plus personne, jamais je ne m'en suis rendu aussi bien compte que le jour de mon mariage. Pour toi, ce souvenir évoque, sans doute, des amis, des voitures, des orgues, des lumières, peut-être une réception, puis une fuite. Pour nous, ce fut autre chose: nous sommes partis une après-midi -- il pleuvait -- à pied sous le même parapluie, la marie n'était pas loin. Nous avons attendu notre tour dans une grande salle, en compagnie de nombreux couples. Ils étaient tous du peuple de Paris, rien d'élégant, je t'assure, mais eux, du moins, leurs parents les accompagnaient. Un peu avant qu'on nous appelle, un huissier me demanda mes papiers -- "Et vos témoins, fit-il".
- "Je pensais, répondis-je, humblement, que quelqu'un voudrait bien me rendre service, vous, par exemple?"
Il m'expliqua qu'il était fonctionnaire et qu'à ce titre, les règlements le lui interdisaient. Sur ma prière, il demanda aux témoins du mariage suivant -- la fiancée avait un ulcère affreux au visage -- de bien vouloir m'aider; avec quel tact il le fit, si tu savais.
- "Monsieur et Madame sont loin de chez eux, leur dit-il, leurs parents n'ont pas pu venir..."
Pauvre brave homme! Ce fut vite bâclé. L'adjoint nous lut le texte indispensable, du même air qu'il nous aurait dressé une contravention; nous avons dit "oui" sans émotion et cinq minutes après nous étions dans la rue, à nous garer des tramways et des automobiles. Loute était pressée de rentrer à cause du petit. Je rentrais avec elle. Je ne te dirais pas qu'en voyant le bambin sucer goulûment la vie au sein de sa maman, je n'ai pas eu d'étranges et douloureuses pensées; mais je me suis dit qu'il avait raison quand même le petit; la vie valait d'être vécue puisque je voyais ce spectacle qui était du bonheur tout de même. Je me suis promis de faire de mon fils, plus tard, un homme de sciences, un chimiste de préférence, de façon qu'il ait le moins possible affaire avec les hommes. C'est trop compliqué et c'est trop dur. J'espère qu'il m'écoutera.
Nous avions quitté le café depuis un moment. Nous sommes de nouveau dans le hall de la gare, quand enfin à l'autre bout du trottoir brillent les feux de la locomotive, il me dit:
- Pourquoi t'ai-je raconté tout cela?
Peu après, je vois à l'une des portières d'un wagon de seconde, une tête de femme qu'il me semble avoir déjà vue. Elle aperçoit mon ami et lui fait un geste câlin de la main. Comme je suis venu attendre mon frère, je le cherche et finis par le rejoindre.
En sortant, dans la lumière blafarde, je vois, pas très loin de moi, le Docteur, sa femme et son fils, un beau petit de cinq ans, qui se dirigent vers la barrière. Une seconde, rien qu'une seconde, j'eus l'idée d'aller les saluer, mais je me dis: après tout, qu'est-ce que je leur rapellerais? De mauvais souvenirs! et tout de même, s'ils me demandaient d'aller les voir: je n'ai pas épousé une fille de brasserie, moi!
Boum.
I.
Boum avait huit ans. Sa vie s'annonçait des plus heureuses. Il avait une maman toute jeune, très bonne et très gaie. Son papa, ancien officier de cavalerie, était un peu sévère, mais sévissait peu au demeurant; Boum étant toujours content, avait pris l'habitude d'être sage, c'est un état qui comporte de grosses simplifications. Comblé de toutes sortes de biens, il habitait avec ses parents, un petit hôtel de la rue Pergolèse, non loin du Bois de Boulogne. Une débonnaire "nursing governess" était préposée à ses soins minutieux dans lesquels le bain et le savonnage tenaient une grande place. Sa chambre avait des murs tout blancs que rehaussait, dans le haut, une frise représentant une chasse à courre avec des cavaliers, des dames, des chevaux et des chiens; deux fenêtres y donnaient toujours ce qu'il y avait de soleil dans l'air; et des jouets divers et compliqués -- de ceux que les marchands savent amuser aussi les grandes personnes -- en encombraient les tables et le parquet. Boum était robuste et grand pour son âge. Mais tout ceci réuni ne comptait pas en comparaison de deux dons qu'il avait reçus de la nature, et qui n'avaient pas de prix.
D'abord Boum était beau et attrayant. Cet avantage lui assurait la bienveillance de tous et une grande popularité. Sur le chemin qui menait de sa maison au Bois, il était connu; les concierges et les boutiquières l'interpellaient à son passage:
- Vous allez vous promener, Monsieur Boum.
Boum tirant un peu sur le bras de sa nurse, tournait sa bonne figure ronde et répondait à tous, dans un sourire qui augmentait encore les sympathies:
- Oui, merci, je vais retrouver mes petits amis.
Parmi la gent enfantine, il trônait mais si incontestablement, qu'il pouvait trôner modestement, avantage considérable si l'on songe qu'ainsi ne diminue en rien le charme et partant le pouvoir de trôner.
Le deuxième de ses dons était une tante. Elle s'appelait: Tante Line. Boum estimait qu'elle était ce qu'il y avait de plus joli au monde et beaucoup de gens pensaient comme lui. De grands yeux violets sous les cils très longs qui faisaient, en battant, une ombre noire, un petit nez qui riait toujours sur une bouche minuscule, des joues qui étaient du rose des roses, sous d'inarrangeables cheveux blancs à force d'être blonds, un cou très long, un corps svelte de dix-huit ans qui a fait beaucoup de sports et qui est toujours vêtu d'une ultra élégante simplicité; le tout monté sur deux petits pieds qui paraissaient ridiculement petits dans leurs hautes bottines: ainsi était Tante Line. Comme son neveu, elle était vive, toujours décidée, douce et heureuse de vivre. Comme lui et plus que lui encore, elle attirait les sympathies; toujours son passage déclanchait immanquablement des interruptions et un silence sur la nature duquel, il était impossible de ne pas être fixé.
Boum adorait Line et Line adorait Boum. Avec personne il ne s'amusait comme avec elle. Elle seule savait écouter ses histoires sérieusement et sans rire toujours comme toutes les autres grandes personnes, ce qui est bien pénible à la longue et finit par isoler terriblement. Ils prenaient leur premier déjeuner ensemble, se promenaient ensemble et causaient pendant que leurs deux gouvernantes anglaises "s'apprenaient l'anglais" comme disait Line. Les sujets de leurs conversations étaient inépuisables. L'histoire fantastique du père de Line les alimentait surtout.
Cet ancêtre avait été un caractère assez particulier de gentilhomme français. Né aux environ de 1860, d'une famille de petite noblesse pauvre et qui était revenue du Canada en France après les malheurs de la guerre de Sept ans, il avait commencé, tout jeune, sa vie d'indépendance et d'action; la tête près du bonnet et le coeur un peu emballé par la guerre, vers sa douzième année, il avait abandonné sa famille et le collège pour aller en Amérique; là-bas, après avoir pratiqué toutes sortes de métiers -- qu'il racontait plus tard avec délices, -- il avait fini par constituer une énorme affaire de soie et réaliser par elle une très grosse fortune sur laquelle Line et la maman de Boum vivaient à l'aise maintenant. Ebloui par le récit de ces aventures extraordinaires, le petit-fils n'avait jamais connu cet auteur que par le grand portrait de Bonnat qui dressait, dans un coin de salon, une silhouette mince et droite de grand seigneur-homme d'action. Boum contemplait souvent la figure fine au front large et volontaire, la bouche ironique et bonne et jusqu'à cette main nerveuse et mince qui semblait commander en jouant avec l'échancrure du gilet. Le regard surtout fascinait l'enfant; les yeux étaient semblables à ceux de Line avec quelque chose de plus métallique et qui paraissait chercher à vous voir "à l'intérieur". Boum était remué jusqu'au plus profond de son être à la pensée qu'il y avait entre cet homme et lui comme un lien mystérieux. Aussi ne s'arrêtait-il pas d'écouter son histoire. Line qui avait adoré son père et vécu, avec lui, les dernières années de sa vie en Amérique, recommençait tous les jours le même récit avec une inlassable patience, en ajoutant de temps en temps un détail nouveau. Le mort les rapprochait.
Le matin, quand Line se réveillait Boum allait la voir; avant d'entrer, il se livrait toujours aux mêmes soins qui consistaient à passer sa tête par la porte entr'ouverte; il faisait beaucoup de bruit en imitant les gestes de ceux qui veulent agir en silence, écarquillait les yeux pour voir si sa tante avait ouvert les siens. Quelquefois Line faisait semblant de dormir et le regardait en abaissant au trois quarts ses paupières: alors, il attendait sans rien dire, mais si elle faisait le moindre mouvement, c'étaient des exclamations folles:
- Tante Line, tu ne dors pas.
Il grimpait sur son lit, l'embrassait de toute sa tendresse en lui mettant ses deux petits bras autour du cou. Line le boulait sur l'édredon jaune comme on fait avec de jeunes chiens; il riait d'abord, puis protestait:
- Non, Tante Line, pas comme ça... Parle-moi de grand-père!...
Elle commençait.
Ils se racontaient aussi leurs rêves de la nuit; souvent ceux de Boum ressemblaient tellement à ses propres désirs, qu'on devait admettre de sa part de légères triches.
- J'ai rêvé que je me promenais dans ton auto tout seul avec toi et Jean, mais loin... loin... jusqu'à Saint-Cloud.
Quand ils avaient épuisé les moindres épisodes de la vie difficile qu'avait mené jadis celui dont ils procédaient, qu'ils s'étaient tout raconté, qu'ils avaient minutieusement étudié tous leurs projets, Boum la considérait avec ferveur, et quelquefois après un long silence, il disait, profondément convaincu de toute son âme:
- Tu es gentille de me dire tout ça... Je t'aime bien, moi, tante Line.
Cette déclaration avait le don d'émouvoir profondément aussi la jeune fille qui répondait pour le taquiner:
- Moi, je ne te déteste pas...
D'autrefois il gambadait dans la chambre de sa tante, touchant avec amour à ses vêtements épars, à tout ce qui était à elle, et interrogeant sans cesse:
- Pourquoi as-tu deux ciseaux à ongles? Et cette petite glace, pourquoi c'est faire?
Le soir, Line lui rendait fidèlement sa visite, quand il était couché. Même lorsqu'elle sortait dans le monde, elle ne manquait jamais de venir l'embrasser; il demandait, ces fois là, qu'on fit la lumière toute grande pour mieux la voir. Elle lui apparaissait alors tout éblouissante dans sa robe de soir aux reflets pâles qui se fondaient dans l'éclat nacré de son cou. Comment ne pas s'endormir heureux de toutes les joies du monde, quand on est tout petit, qu'on a vu de si près l'objet du plus beau de ses rêves et quand on est encore pénétré d'un parfum si troublant qu'il prolonge les plus douces réalités.
Boum était heureux infiniment. Aussi était-il bon et indulgent pour les hommes, pour les bêtes et même pour les choses -- car il ne voulait pas admettre que les choses fussent insensibles. De la sorte, il ne battait même pas ses chevaux de bois, tout au plus faisait-il claquer son fouet en l'air, pour les hâter dans quelque course imaginaire ou pour les ralentir dans leur galop.
Boum se portait à merveille. Il mangeait du meilleur appétit, s'arrêtant quelques fois pour baiser la main de Line toujours à ses côtés. Ce geste, à table, il le savait, lui valait régulièrement un rappel à l'ordre de son père, aussi ne le répétait-il pas trop souvent.
Dans le monde, quand on le produisait, il était, très au fond, l'orgueil de ses parents qui ne voulaient pas en avoir l'air:
- On le gâte trop... disaient-ils.
C'était parfaitement inexact. Boum était trop heureux pour être le moins du monde gâté ou insupportable. Il était trop sensible pour vouloir faire de la peine à quiconque, même en étant un peu sot, et d'ailleurs n'avait il pas toute sa joie dans une tendresse que personne n'aurait songé à lui contester.
Pour Line, il avait d'abord été le poupon inattendu, celui qui, le premier, lui avait donné une gravité particulière en faisant d'elle une tante. Elle avait douze ans et demi de plus que lui. Ensuite ce poupon était devenu une chose pensante, parlante et aimante surtout. A force de se mettre à sa portée, ils étaient devenus des amis dans toute la force de ce mot; le reste du monde avait pour eux moins d'importance; il avait tellement accaparé la vie de Line, qu'elle ne pouvait pas plus se passer de lui, que lui d'elle; on ne pensait plus à l'un sans penser à l'autre; ils étaient devenus Line-et-Boum et cela faisait presque un seul nom propre d'une famille particulière.
Pourtant un après-midi Boum apprit à table qu'il ferait seul se promenade avec Miss Anny, sa nurse. C'était une éventualité qui se produisait assez rarement; elle se traduisait immanquablement par une moue spéciale de Boum, qui commençait par refuser de manger; il ne disait plus une parole, faisait quelques reniflements significatifs, regardait attentivement son assiette, avec quelques coups d'oeil, de temps en temps, sur son père qui fronçait le sourcil. La scène finissait habituellement à propos d'une observation sur la tenue qui ne manquait pas d'arriver, par un torrent de sanglots, lequel occasionnait la sortie de table. Ce jour-là, ce triste programme ne manqua pas de s'exécuter point par point. Miss Anny emmena le délinquant, car tante Line avait interdiction d'intervenir pendant les orages. Et Boum fit sa promenade tout seul.
C'était un mauvais jour décidément. Line et Boum s'étaient mutuellement habitués aux petits cadeaux qui, s'ils n'entretiennent pas l'amitié, la prouvent bien en tous cas. Line donnait des objets "vivants" c'est-à-dire de vrais cadeaux, -- un morceau de bois quelconque peut constituer un couteau, un couteau "vivant" comporte, au contraire, un manche et une lame. Boum donnait, la plupart du temps, des choses trouvées dont l'attention faisait le plus grand prix, telles que pierres de couleur ou de forme un peu inhabituelles, bouts de ficelle ou bouts d'étoffe, clous, etc. Tous ces souvenirs étaient garnis de rubans par les soins de Line et serrés dans un coffret; on les regardait de temps en temps. Cette fois-là, pendant que la nurse causait avec des compatriotes, Boum avait été assez heureux pour dénicher une boîte de sardines vide, sans doute laissée sur place et sans esprit de reprise par quelques pique-niqueurs d'un dimanche précédent. Convenablement nettoyé et paré par tante Line qui était une fée, cet humble objet, pensait-il, allait devenir une des maîtresses pièces de la collection. Malheureusement, quand on fut sur le départ, Miss Anny s'étant aperçue du précieux fardeau qu'emportait Boum, s'opposa formellement à son transport d'où scène magistrale de l'ami de Line, qui était tenace par atavisme, mais qui en fut, ce jour-là, pour la réception d'une claque, et un retour orageux à la maison.
Le soir, Boum, dans son lit, raconta cette histoire par le menu à tante Line, s'attardant particulièrement à la description de la boîte de conserve qui devenait mirobolante dans son regret. Mais détail extraordinaire, tante Line ne le suivait pas; elle se contentait de lui dire, presque distraite, ce que n'importe qui aurait dit, en pareil cas:
- Mon pauvre Boum, ne te désole pas, on en retrouvera...
Tante Line pensait à autre chose.
Boum dormit mal, fut agité; Miss Anny, ne comprenant rien aux causes profondes, dut se lever deux fois pour reborder les couvertures de son élève qu'elle regrettait avoir giflé.
On ne devrait faire aux enfants nulle peine...
II.
Quelque chose changeait, en effet, dans la maison. Dans l'arrangement extérieur de sa vie, Boum voyait maintenant de plus en plus souvent le programma de ses journées différer de celui des journées de sa tante. Les promenades sans Line, autrefois exceptionnelles, étaient devenues peu à peu la règle. On ne les signifiait plus à table. Aucun lien n'était plus établi, comme autrefois, entre cette suprême récompense et la qualité du travail du matin. Boum avait eu beau d'abord réaliser des chefs-d'oeuvre de pages d'écriture, tendre tout son esprit pour réciter ses fables afin d'éviter le moindre ânonnement. Rien n'y faisait; tout au plus décrochait-il ainsi quelques tours dans la voiture aux chèvres du Jardin d'acclimatation, plaisir bien pauvre quand on les compare aux promenades dans la petite auto de Line que Line conduisait. Aussi Boum ne s'appliquait-il plus. Il était éternellement distrait; pendant les leçons, il restait la plupart du temps, la tête appuyée sur son petit bras tout rond, répétant très mécaniquement ce qu'on lui disait sans comprendre et pensant seulement aux histoires de son grand-père que Line ne racontait plus. Les punitions commencèrent avec une régularité constante; elles devenaient comme une suite d'événements fâcheux contre lesquels il avait cessé de réagir.
D'ailleurs ces tracasseries extérieures lui causaient peu d'effet en comparaison du mal profond que lui faisait éprouver le changement opéré dans Line même.
Qu'elle ait été soudain obligée par les siens à une vie mondaine comportant, à chaque moment, des sorties en ville pour les repas, pour les visites, pour les soirées et le théâtre, -- Boum renonçait à comprendre quelle aberration guidait en cela l'autorité supérieure --mais il n'en souffrait pas tellement; les abandons qui en résultaient pour lui, n'étaient pas le fait de celle qu'il aimait; comme on lui imposait sa leçon, pensait-il, on imposait à sa tante ces pratiques étranges; c'était là une des conséquences logiques du besoin d'oppression qu'ont les grands vis-à-vis des petits. C'était normal. Peut-être même si Line en avait souffert un peu, aurait-il éprouvé à se voir persécuter avec elle, un secret contentement.
Malheureusement, il n'en était rien. Line n'en souffrait pas, et même peut-être... en était-elle heureuse. Comme elle avait changé! En apparence, elle continuait bien, comme autrefois, à monter dans sa chambre le soir, à le recevoir le matin. Evidemment ils causaient toujours, mais quelle différence! D'abord Line commençait, comme les autres, à ne plus le prendre au sérieux, même quand il attirait spécialement son attention avec ce geste spécial d'agiter son petit index bien droit, en disant:
- Tu sais, Tante Line, ce n'est pas pour rire...
Line riait quand même et d'un rire un peu trop prolongé qui l'irritait; plusieurs fois même, il avait senti, dans ces moments, cuire au coin de ses yeux, des larmes brûlantes que pour rien au monde, il n'eut voulu laisser tomber. Elle ne s'en apercevait même plus. Il avait essayé de la prendre par les sentiments d'abord, il imaginait la nuit des trouvailles de câlinerie; puis, -- ô honte -- il avait pensé aux cadeaux. Les plus beaux de ses dons avaient été un colimaçon vivant qu'il avait rapporté du Bois, dans sa poche, sans rien dire à sa bonne, à la coquille duquel il avait lui-même attaché un morceau de flanelle rouge, et un calendrier à fleurs de mica, acheté par Jean le chauffeur, qui persistait à souhaiter "la bonne année" malgré qu'on fut déjà en avril. Rien n'y faisait; le calendrier était allé rejoindre les autres présents dans la boîte aux souvenirs, bien que cet objet eut pu être d'un usage journalier et le limaçon avait délaissé tout seul son lit de feuilles sur la fenêtre, pour une destination inconnue: Boum seul avait constaté son absence.
Line pensait évidemment à autre chose. Et détail aggravant, elle y pensait volontiers. Les changements de sa conduite se précisaient même singulièrement. Elle, qui était autrefois si insouciante, si simple, si jolie sans le faire exprès, devenait maintenant plus apprêtée, moins naturelle. Elle s'étudiait davantage à la glace, le matin, quand elle finissait sa toilette. Le geste brusque avec lequel, après les avoir brossés, elle tordait jadis ses cheveux d'or pâle, était remplacé par une suite de mouvements compliqués, refaits plusieurs fois pour arriver d'ailleurs à quelque chose de très voisin des premiers résultats. Le choix de la robe à mettre était aussi beaucoup plus long qu'auparavant. Quelquefois elle demandait conseil à Boum qui, régulièrement, revenait au classique tailleur bleu marine, associé dans son idée égoïste d'amoureux, aux promenades faites en commun. Line lui disait:
- Tu n'y connais rien...
et elle en prenait une autre. Boum ne soufflait pas un mot, mais en ressentait un gros chagrin. Quand elle avait fini de mettre son chapeau, sa voilette, ses gants, elle se regardait une dernière fois à la psychée Empire posée obliquement à la fenêtre:
- Boum, comment me trouves-tu? demandait-elle souvent.
Toujours Boum répondait:
- Bien jolie, Tante Line.
et il se détournait pour ne pas pleurer, sans savoir même la cause de son émotion.
C'est qu'il l'aimait dans ce temps-là, sans lui en vouloir le moins du monde, autant qu'avant, plus même peut-être. Il lui faisait de tendres reproches; et ne trouvait pas juste qu'elle eut ainsi changé. Dans le fond de son coeur, il souffrait beaucoup, mais sa souffrance l'attachait plus encore à elle; il lui semblait qu'à cause de cette injustice même, elle était plus à lui; parfois, il aurait voulu la battre, pas pour lui faire mal, mais comme on le battait lui-même les rares fois qu'il avait été sot, pour la corriger un peu, voilà tout; après elle lui aurait demandé pardon, et il aurait pardonné; c'eut été si bon, mais c'étaient des rêves... dans la réalité, il ne la battait pas et n'avait pas hélas, à lui savoir gré du moindre repentir.
A quoi tout ce changement pouvait bien tenir? Boum se le demandait sans cesse, observant, réfléchissant et examinant les unes après les autres les plus invraisemblables hypothèses. Son pauvre petit cerveau travaillait tellement à ce difficile problème que son caractère, sa santé même en étaient touchés. Sa gaieté s'en allait de lui. On n'entendait plus jamais à travers les portes de sa chambre ses bons rires si semblables à des cris de petits oiseaux. Il était moins affable positivement. Le rose de sa peau mate passait. Ses yeux brillaient moins vif. A sa vivacité première succédaient une torpeur presque continuelle et des envies de dormir qui le prenaient à toute heure du jour. Il mangeait de mauvais appétit. Le docteur, mandé par sa maman, lui avait ordonné, après un examen approfondi: du biphosphate! C'était peu comprendre son mal.
Boum cherchait toujours.
A la vérité, un nouveau personnage était entré dans la maison. Non pas l'un de ces visiteurs nombreux qui venaient de temps en temps prendre le thé et dire des choses aimables -- ceux-là étaient tous des familiers de Boum -- au contraire, un inconnu, un monsieur qu'on n'avait jamais vu et qui avait commencé par venir souvent. C'était un homme grand, un peu plus jeune que le papa de Boum, avec un monocle dans l'oeil, des moustaches tombantes, des vêtements très serrés à la taille, et un pantalon qu'on eut dit en carton plié! Boum avait entendu son nom, c'était un nom très long, l'un de ceux qu'il faudrait apprendre par coeur pour ne pas les oublier. Quand on parlait de lui en son absence, la famille l'appelait simplement Claude ou Monsieur Claude. Boum s'en était tenu là.
Le nouveau venu était incontestablement très empressé auprès de Tante Line. Les domestiques venaient immédiatement la chercher dès qu'il arrivait. Que de fois même ces visites importunes étaient venues troubler de délicieux moments où Boum croyait presque retrouver la douce intimité d'autrefois. Quand Line voyait Monsieur Claude, elle rougissait jusqu'à la racine de ses cheveux. Monsieur Claude envoyait à Line des corbeilles de fleurs très fréquemment. Ces présents irritaient profondément Boum, qui à voir leur qualité et leur dimension, avait compris l'impossibilité de lutter sur ce terrain. Une fois, après le déjeuner, devant un monument de roses blanches que Claude avait fait porter, l'enfant avait demandé tout bas à l'oreille de sa maman, des sous.
- Beaucoup de sous, avait-il dit.
Et comme la réponse avait été une question sur l'usage qu'il entendait faire de cette monnaie, il était resté gêné un moment sans répondre, puis comme il n'abandonnait pas ses idées, il donna une explication, mais cette fois si bas, si bas et si près de l'oreille maternelle que malgré toute l'attention donnée, il ne fut pas possible de savoir sa pensée, -- et l'heure de sa promenade était venue.
Sur les gazons pelés du Bois, il passa consciencieusement son après-midi à chercher des fleurs. Et ainsi, à l'heure de rentrer, quelques pâquerettes et quelques pissenlits, coupés presque sans tiges et un peu écrasés dans sa petite main chaude, vinrent mêler sur la robe de Miss Anny chargée de les assembler, leurs pauvres taches jaunes et rosées. Même avec beaucoup de fils et quelques brins d'herbe, ces fleurs faisaient piètre figure, la comparaison n'était pas possible. Le temps était passé où Line tenait compte des difficultés inhérentes à sa condition de petit garçon. Aussi après l'avoir considéré d'un air de dégoût, Boum jeta le bouquet, au grand scandale de l'Anglaise qui aimait voir respecter ses oeuvres propres, si modestes qu'elles fussent.
Les choses allaient très vite d'ailleurs. Il semblait que toute la maison se fut mis de la partie pour favoriser l'amitié de Line et de Claude. Ils passaient maintenant des après-midi entières seuls dans le petit salon, où tout le monde se tenait autrefois et Boum n'avait plus la permission d'y pénétrer. Il en avait bien envie pourtant; comme une force intérieure le poussait à venir troubler cet agaçant tête-à-tête. Une fois, n'y tenant plus, il avait ouvert la porte et avait constaté -- o douleur! -- que Monsieur Claude embrassait Tante Line comme s'il ne l'avait pas vue depuis six mois. Le soir de ce jour-là, Boum avait refusé son ordinaire baiser à sa tante. Il s'était violemment retourné la face contre son oreiller, et comme il pleurait abondamment, il entendit redire cette phrase que tout le monde avait coutume de lui répéter depuis quelque temps;
- Il est jaloux.
Il avait de la peine, tout simplement.
Constatant son chagrin, Tante Line lui avait dit en le quittant ce soir là:
- Demain je te dirai un gros secret.
Mais Boum était trop fait à l'infortune pour se faire la moindre illusion sur la part de bonheur que lui réservait cette révélation; comme la veille, quand sa tante fut partie il s'endormit sans joie, c'est-à-dire sans confiance dans le bonheur du lendemain.
En fait, cette grosse confidence "qu'il ne fallait dire à personne", était que Tante Line était fiancée à Monsieur Claude.
- Je vais me marier, avait dit Tante Line; je m'appellerai Line Vauquer de Conflans.
- Pourquoi? avait répondu Boum.
- Mais parce que Claude s'appelle comme ça, fit Line.- Non, pourquoi tu te maries? précisa Boum. On était bien, tous les deux.
Cette évocation du bonheur disparu pas plus que des cadeaux, pas plus que les plus doux reproches ne changea rien. Les choses étaient trop avancées maintenant pour que Line fut pour Boum comme autrefois. Elle continuait à s'isoler des journées entières avec Claude, à le rencontrer en promenade, dans les visites et partout. Et comme si le monde entier eut pris parti contre Boum, tous les amis, tous les parents félicitaient Line de sa nouvelle condition et pour lui prouver leur satisfaction lui faisaient toutes sortes de présents. Ah, Boum la regardait la petite exposition dans la chambre de Line: les écrins ouverts, les pendules, les coupe-papiers, les éventails, les porte-cartes, les services à liqueur, les manches d'ombrelles et tant d'autres objets utiles et inutiles, sans rapport aucun l'un avec l'autre, comme un décrochez-moi-ça d'objets neufs. Tous ces cadeaux évoquaient pour Boum, ses cadeaux à lui que Line rangeait jadis dans la boîte. A voir toute la différence qu'il y avait entre les uns et les autres, il sentait mieux ce qui distinguait l'affection de Line pour lui et l'affection qu'elle avait maintenant pour l'autre. En recevant ses cadeaux, Line -- il le comprenait maintenant-- jouait avec lui, elle faisait semblant d'être contente; elle l'aimait pour rire; ente son sentiment d'alors et son sentiment d'aujourd'hui était toute la distance qu'il y a, par exemple, entre un cheval de bois et un vrai cheval. En somme, -- c'était sa conclusion -- il y a deux mondes sur la terre: l'un est celui des grandes personnes qu'on prend au sérieux et qui vont librement; à elles est réservé le droit d'être heureux, d'aimer et d'être aimé; pour elles et à leurs tailles, toutes choses sont faites depuis les tables, les fauteuils et les maisons jusqu'aux voitures, aux chevaux, aux fleurs des magasins. L'autre est le monde des petits, ils ne servent qu'à amuser les grands qui ne tiennent pas compte d'eux; prétextes à châtiments ou à récompenses, objets à savonner, à promener, faire manger, travailler, dormir et surtout à dresser à toutes ses manies; éternels étrangers dont personne, ne comprenant exactement la langue, n'a jamais songé à écouter le coeur... Boum comprenait admirablement que son grand-père ait voulu fuir ce monde-là. A sentir que des temps infinis le séparaient de cette seconde vie et que de plus le jour où elle viendrait, il aurait tout de même perdu Line, Boum eut une tristesse immense et désespéra.
III.
... Des fleurs, des lumières, un prêtre tout d'or vêtu, au pied de l'autel Line en robe blanche à côté de Lui Claude, le voleur de sa joie: Boum percevait tout cela dans la musique et dans l'encens. C'était comme l'apothéose de sa douleur. Parce qu'il était trop impressionnable et souffrant déjà, ses parents l'avaient dispensé de figurer dans la scène cruelle. Miss Anny l'avait mené avant l'heure, derrière un pilier de l'église. Quelques personnes le reconnaissaient et lui faisaient dévotement un petit signe dans un sourire en remuant la tête et en disant:
- B'jour Boum.
Il répondait en s'inclinant un peu, automatiquement, l'esprit ailleurs. Dans ses grands yeux noirs dilatés, aucune larme ne venait. Il était très calme et pourtant la fièvre brûlait son petit corps; ses tempes battaient vite.
Un violon sanglotait la Méditation de Thaïs. De jeunes couples passaient entre les chaises pour la quête. Boum attendait qu'on vint à lui en chauffant au creux de sa main une petite pièce d'or remise par sa maman à cet effet. Dans les frou-frous de soie, on entendait de petites toux discrètes et pieusement étouffées.
Pour l'amoureux de Line, la cérémonie n'était ni longue, ni courte; comme lorsqu'est atteinte la plénitude de l'émotion, il n'y avait plus pour lui ni de temps, ni espace... le mariage était.
Dans l'après-midi, vers trois heures, après un mauvais sommeil, pendant qu'il était encore couché, il vit Line entrer dans sa chambre. Elle avait quitté sa robe blanche et portait une robe de voyage brune, neuve assurément, puisqu'il ne l'avait encore jamais vue.
Sans relever de l'oreiller sa tête lasse, comme il sentait que l'heure n'était plus où l'on pouvait modifier les choses, il reçut sa tante aimée avec un pauvre sourire indulgent et résigné. Line, sans doute, allait lui faire longuement ses adieux, lui dire des phrases gaies, des phrases pour enfant. Devant le petit masque douloureux qui souriait, toutes les paroles durent lui paraître inutiles; elle tomba simplement à genoux; très certainement, c'était uniquement pour rapprocher sa tête de la sienne; mais, comme si elle eût compris un instant, le visage tourné vers les couvertures, elle pleura de gros sanglots.
Des yeux de Boum, deux larmes tombèrent, sans que son sourire cessât. Sans dire un mot, il se contenta, pour lui faire sentir qu'il l'aimait, de poser sa petite main sur la nuque blonde de Line. Dans sa pensée, c'était un geste d'amour, en réalité presque un geste de pardon.
... Et pourtant peu après, Line s'en alla, avec Claude, pour un long voyage.
IV.
Dans son lit de cuivre, bien peu l'auraient reconnu. Boum était malade, très sérieusement malade depuis de longues semaines. Sa figure allongée avait perdu cette rondeur de pomme fraîche qui poussait autrefois les moins intimes à l'embrasser. Ses cheveux qui s'échappaient alors du béret en boucles épaisses et folles, se collaient ternes à son front et à ses tempes creuses, comme des mèches de coton noir. Seuls ses yeux qui paraissaient plus grands, brillaient dans sa figure pâle aux lèvres exsangues. Ses mains amaigries s'amusaient très peu avec les jouets compliqués qui gisaient sans vie sur la soie bleue de l'édredon.
Boum avait d'abord eu des faiblesses étranges, puis des syncopes fréquentes au moindre mouvement, l'un de ces évanouissements s'était terminé en un délire qui avait duré cinq jours. Tout le monde avait cru qu'il devenait fou. Sa crise avait coïncidé avec une poussée de croissance. Maintenant, quand on le portait sur un fauteuil, -- le temps de faire son lit, -- quand il était assis, il était si grand dans sa robe de chambre rouge, que les visiteurs l'auraient pris pour un frère aîné malade, tant il avait peu l'air d'être ce beau petit que tous avaient connu.
Cette fois-ci, du moins, son mal avait été compris. Trois médecins venus en consultation avaient diagnostiqué son cas, très rare d'ailleurs, d'"hyper-neurasthénie précoce à forme d'idée fixe et survenue pendant l'époque critique de la formation compliquée d'accidents méningés." Pour tous les siens, il n'y avait plus de doute maintenant: c'était de Line que Boum souffrait.
Sa maman ne le quittait presque plus et restait des heures entières auprès de son lit, cherchant à le distraire. Son père avait perdu la moindre trace de sévérité; dès que ses affaires étaient terminées, il venait s'asseoir dans la chambre. Presque tous les jours, il apportait des jouets nouveaux et des livres d'images; il lisait même des histoires amusantes en épiant le moindre rire sur le visage de son fils. Quant à Miss Anny, elle errait dans l'appartement, complètement hébétée, son profil de chèvre plus chèvre que jamais, parlant en termes émus du petit "invalid", terme qui avait le don d'exaspérer la famille.
Quand Boum était assoupi, ses parents s'éloignaient de son lit et restaient à causer près de la cheminée. Boum entendait des bribes de leurs conversations:
- Ces histoires de chevaux ne l'amusent pas... Je crois que les voyages l'intéressent davantage.
- Il a mangé plus volontiers sa purée de lentilles...
- Madame Unetelle est venue... C'est agaçant, à la fin, ces gens qui vous félicitent tout le temps de sa taille...
- J'ai reçu une lettre des Claude...
Boum écoutait alors: les Claude, c'était Line. Ce nom seul irritait le père, qui ne manquait pas de faire une réflexion désagréable; la mère défendait noblement les absents.
- Claude, disait le père, a bien cet air crétin et suffisant qui caractérise les diplomates...
Line n'était pas épargnée.
- Avoir réalisé d'affoler, par sa coquetterie, un enfant de dix ans, c'est un comble. Ah! je retiens votre mère comme éducatrice...
- Line n'était pas coquette, répliquait la mère, elle ne s'est pas rendue compte... évidemment, elle aurait pu faire attention...
Et Boum voyait quelquefois, à travers les barreaux de son lit, dans le rayon de la faible lumière qui venait du petit abat-jour rouge, les larmes perler aux yeux de sa mère, ces grands yeux qui ressemblaient tant à ceux de Line, à peine d'un bleu un peu plus sombre.
Line... Line, comme il pensait à elle, aux conversations, aux promenades avec elle, à ses rires, à ses robes, à sa chambre, à sa petite voiture, à tout elle: il ne pensait à rien autre. Qu'est-ce qu'elle devenait? qu'est-ce qu'elle devait faire? voir? sentir? Sûrement elle devait penser à lui, elle ne pouvait pas l'avoir oublié. Il en était sûr. Il ne lui en voulait pas d'ailleurs, parce qu'elle était bonne, il le savait bien. Quelquefois, devant les récriminations paternelles, il avait envie de la défendre, d'expliquer. Mais il se ravisait: est-ce que les petits garçons expliquent? Saurait-il même? Il se sentait si faible, si déprimé et le seul résultat de ses efforts pour parler, il en était sûr, ne serait que ce casque, ce mauvais casque de douleur, qui lui broyait la tête, à l'intérieur et à l'extérieur, et qui ne s'en allait plus sans les compresses de glace et l'amère potion qu'on lui donnait en pareil cas.
Non, à l'encontre de ses parents, dans le fond de son petit coeur, Boum n'avait aucune haine contre Line; au contraire, il n'éprouvait à se la rappeler qu'une joie sourde dans laquelle l'idée de l'absence seule était douleur. Il savait que Line n'était pas responsable, que son papa et sa maman étaient injustes et ne reprochaient rien autre à l'ancienne compagne de sa vie que le bonheur qu'elle lui avait jadis donné. Sa peine était due, il en avait conscience, à d'autres causes, à une masse de circonstances, d'événements insignifiants en eux-mêmes, dont l'un enchaînait l'autre, qui pas plus les uns que les autres n'étaient seuls capables d'amener le résultat dont il souffrait. Contre ces circonstances ses forces ataviques, par l'image du grand-père aux yeux bleus, lui disaient qu'il était dans la vie sans cesse nécessaire de lutter.
C'était Boum qui avait raison. La douleur n'est pas plus une personne qu'une chose: ce sont les parents qui pensent cela parce que c'est plus commode pour se plaindre et pour s'excuser. En réalité elle est quelque chose de bien différent. Sans le comprendre, l'enfant s'en rendait compte. La nature n'est ni bienveillante, ni malveillante, elle est indifférente simplement; dans elle, les actes et les sentiments se succèdent sans ordre et sans autre raison que l'accomplissement de la vie; de leur juxtaposition et de leur somme découlent, pour ceux qui en sont touchés, la souffrance ou la joie, personne n'est responsable; en faisant beaucoup souffrir, tout le monde fait de son mieux.
C'est pourquoi dans ce grand esprit de justice qui est l'apanage des enfants, Boum n'en voulut pas non plus à Claude. Le mari de Line ne pouvait pas avoir agi pour lui faire de la peine puisqu'ils ne se connaissaient même pas l'un l'autre auparavant. Etant venu, Claude avait trouvé Line à son goût -- beaucoup auraient été de son avis, la seule particularité surprenante était qu'il n'y eut personne avant lui, --il l'avait prise, tout simplement.
Seulement Boum, qui méditait sans cesse sur ce sujet, constatait qu'entre Line, c'est-à-dire sa joie et lui, il y avait bien cependant ce Claude et qu'il n'y avait que Claude. Que cet intrus n'eut pas agi dans un esprit méchant, il n'en restait pas moins la cause, cause inconsciente mais cause réelle tout de même, de tout le mal. S'il n'était pas venu chez eux s'occuper de Line, lui parler, la flatter, lui faire des cadeaux de grande personne, l'enlever enfin: Line serait encore là tendre, intéressée, heureuse et rayonnante, à Boum, toute à Boum comme autrefois. Sans compter qu'aucune raison ne militait pour faire changer les choses: Claude n'avait aucun motif pour cesser d'être heureux avec et par Line: la souffrance de Boum devrait donc durer toujours.
Toujours! On n'a pas idée comme c'est long pour les petits garçons, cette idée là. Alors, une seule pensée envahit son pauvre coeur, pensée très simple, très pure, à laquelle ne se mêlait aucune appréhension, aucune haine, rien qu'une conscience parfaite des réalités dont découlait une résolution qui s'imposait, avec l'inexorable nécessité d'une loi physique: il fallait séparer Claude de Line, voilà tout.
Comment opérer cette séparation, voilà où le problème devenait singulièrement difficile. Pendant de longs jours, Boum envisagea d'abord l'idée de provoquer un voyage de Claude. Mais il l'abandonnait bientôt parce que avec la possibilité catastrophale de voir Claude emmener sa femme, le retour de l'indésiré restait toujours comme un danger menaçant. Alors l'autre solution se présenta radicale et définitive: celle de l'autre départ, du grand voyage dont on ne revient jamais, jamais: il fallait que Claude mourut, sans cela Boum ne voulait plus vivre. Les autres pouvaient ne pas comprendre, mais Boum qui avait envisagé tous les raisonnements et vidé toutes les hypothèses, le savait: c'était ainsi.
... Les crises revinrent plus fréquentes. Le terrible mal de tête ne lâchait presque plus le pauvre petit patient qui se plaignait doucement:
- Maman, j'ai bien mal...
La douleur descendait jusqu'au milieu de son dos. On avait dû allonger l'arrière du bonnet à glace.