Huit gouttes d'opium
Par un clair matin du mois d’août,…
ÉPILOGUE
Par un clair matin du mois d’août, un an tout juste après les événements que nous venons de raconter, un homme, tenant en laisse un bouledogue, marchait sur les sables de la mer.
La même mer, les mêmes sables, le même sale vieux bouledogue éternel.
Seulement l’homme, lui, n’était plus M. Pioutre.
Le lecteur le plus innocent a déjà deviné que cet homme était Isidore Duribouc. Un pauvre Isidore bien changé, maigre, voûté, les épaules aiguës et les cheveux gris. La peau de son visage, beaucoup trop grande pour le contenu, formait de mornes rides. Ses yeux, profondément enfoncés dans les orbites, étaient des yeux d’esclave souvent battu.
Il suivait la dernière ligne d’écume rejetée par les flots; chaque nouvelle vague venait lui cracher sur les pieds, mais il n’y prenait garde. Sombre, il allait droit devant lui, traînant Hindenbourg. Sous son crâne roulaient les plus tristes pensées.
Que d’événements en cette année qui venait de s’écouler! que de douloureuses surprises!… La maison de ses pères abandonnée, puis vendue; sa fortune écartelée… Rufin, dit Broc, s’avérant un coquin sans scrupules… M. Pioutre, vieille pratique, l’abandonnant lâchement en face des bêtes exécrées et sordides, de l’inexorable Mme Pioutre, de l’affreuse Isabelle… Oh! cette Isabelle!… Tous les défauts de Séraphine et bien d’autres encore sans nulle compensation! Tous les défauts au paroxysme, servis par une intelligence diabolique et une volonté de fer!
Isidore n’essayait plus de lutter; il était dressé pour la vie.
Il n’avait jamais songé sérieusement au divorce à cause de ses convictions religieuses. Au contraire, dans les premiers temps, il avait plusieurs fois songé au crime et au suicide. Mais cela aussi était défendu! Isidore craignait Dieu et l’opinion. En outre, le crime répugnait à sa nature foncièrement douce; et, quant au suicide, il n’est pas si facile que cela de s’y décider.
De toute son âme, il souhaitait une nouvelle guerre ou, du moins, la mobilisation. Il se raccrochait à cet espoir comme à l’unique bouée de sauvetage. Or la guerre, bien qu’elle menaçât toujours, n’éclatait point! et Isidore se prenait à murmurer:
—Mais qu’est-ce qu’ils f… donc, les diplomates!
Par ce matin radieux, Isidore, traînant Hindenbourg, se remémorait avec une affreuse mélancolie sa jeunesse heureuse, les riantes années de collège et de caserne, toute sa vie facile et douce de bon garçon; et même, il regrettait les jours terribles de la guerre, les longs mois de captivité chez les ennemis et le temps de son esclavage auprès de Séraphine, de cette Séraphine un peu fantasque certes, mais jeune et jolie et qui, du moins, se contentait d’un couple de poissons rouges.
Tout cela, c’était le passé! Maintenant, il n’y avait plus d’issue.
Ah çà! mais! est-ce qu’il ne rêvait point!…
Il leva sa main libre, passa lentement ses doigts sur ses yeux. Puis il regarda autour de lui. La marée montait; malgré l’heure matinale on voyait çà et là quelques baigneurs.
A vingt pas d’Isidore, une longue plate-forme; à l’extrémité de cette plate-forme un bonhomme, replet comme un œuf. Tout à coup, ce bonhomme fit une cabriole et plongea dans la mer. Il reparut au bout de quelques secondes, souffla, se laissa flotter comme une outre, puis nagea avec vivacité vers le rivage. Il reprit pied devant une jeune personne rondouillarde qui entrait dans l’eau en poussant de petits cris. Isidore entendit ces paroles:
—Je vous prie, ma toute belle, d’agréer mes salutations les plus empressées et les plus cordiales. Je me consumais d’impatience à vous attendre… Si vous voulez bien me le permettre, je vais incontinent vous donner la première leçon. Veuillez vous allonger sur l’eau… Bien!… Maintenant creusez les reins!… creusez!… Ne craignez rien, ma reine! je vous soutiens des deux mains!
Isidore ne voulut pas en savoir davantage. Il continua sa route, rapidement, et quelque chose commença de tourner dans sa tête. Bientôt, il s’arrêta. Une troupe joyeuse venait de s’embarquer sur un canot et gagnait le large. Des cris de jeunes femmes montèrent et des rires et de folles chansons. Isidore reconnut Séraphine, Broc et tous leurs amis. Séraphine était en mousse, culottée très juste, les bras nus, les mollets nus. Elle cria tout à coup:
—Broc, regarde un peu, chère âme, ce bonhomme avec son chien!
Broc et tous les autres regardèrent Isidore et ils le reconnurent. Il y eut de grands éclats de rire. Séraphine se dressa à l’arrière du canot et tira la langue. Le soleil du matin, dorant ses cheveux fous, lui faisait une tête d’ange et elle avait des bras éblouissants.
Isidore demeura hébété; puis il reprit sa marche, les yeux un peu hagards. Si bien qu’il vint heurter le derrière d’un homme qui se penchait en avant pour ramasser des coquillages. L’homme se redressa et dit avec un bon rire:
—Pardon! monsieur!… ça, ce n’est pas mal!… Il y a des choses curieuses; je le disais tout à l’heure à ces jeunes gens. Mais, monsieur… il me semble… n’ai-je point l’honneur de vous connaître?… Moi, je m’appelle Arrivé… ça vous étonne?
—Pas du tout! coupa Isidore.
—… Cela s’explique pourtant très bien! Écoutez un peu, je vais vous faire rigoler…
—Je ne veux pas rigoler! riposta Isidore.
Et, farouche, les yeux pleins de flammes, il fonça droit devant lui, comme une bête traquée, vers l’horizon lointain. Une tempête soufflait sous son crâne. Longtemps il alla ainsi, puis, au milieu du jour, il se mit à marcher vers la gauche sinistre et revint chez lui. Il trouva la villa déserte. A cette heure caniculaire, Mme Pioutre se réchauffait sur la plage; quant à Isabelle, elle était quelque part, à l’ombre, en conversation avec un vieil ami. Isidore ne rechercha point ces dames. Par contre, il rassembla toutes les bêtes: les chiens, les chats, le perroquet, les serins, les tortues, l’écureuil et les poissons rouges. Puis, quand il les eut à sa portée, il les massacra avec des raffinements inouïs de cruauté.
Pendant ce temps, le père Pioutre, son ami Arrivé et Poisramé l’aubergiste faisaient tranquillement une partie sous la tonnelle, chez la belle Auvergnate. Lorsque trois heures sonnèrent, ils virent avec effroi quelqu’un bondir par-dessus la clôture du jardin. C’était Isidore! Enveloppé d’un rideau sanglant, le chef orné d’une couronne, dérisoire, il brandissait, au bout d’un tisonnier, le croupion du perroquet.
Il vint droit à la tonnelle et s’assit en face des joueurs. Puis il cria d’une voix de stentor:
—Je suis Alexandre, roi de trèfle… Ça vous étonne?… Vieux zèbres, je vous déclare la guerre! Tâchez voir un peu de vous garder à carreau! sans quoi, logiquement, je vous enfonce l’as de pique jusqu’au cœur!
On eut toutes les peines du monde à le maîtriser. Mais, dès qu’on l’eut conduit à l’hospice, il devint un roi de trèfle très doux.
C’est à ce moment-là que les gens clairvoyants cessèrent de le plaindre.
COMMENT L’ESPRIT VINT A PHILÉMON
Il n’y avait pas de ménage plus tranquille.
Ils avaient tous les deux un peu plus de cinquante ans. Ils s’étaient mariés bien sagement vers la trentaine. Elle possédait une maison et des prés; lui, des champs et une petite vigne. N’ayant eu ni enfants à élever, ni vieux à soigner, ni maladie, ni malchance, ni rien, ils avaient vécu tout doucettement; un peu de travail et beaucoup d’économie leur avaient permis d’amasser quelques écus et même de prendre des papiers de l’État.
Au village de Niseré, leur endroit s’appelait la Commanderie. C’était une maison tournant le dos à la route et composée de deux pièces; devant la maison, un parterre, un courtil et les bâtisses pour les bêtes.
Ils étaient les Bertaut de la Commanderie. La femme se nommait Héloïse, c’est-à-dire Loïse, comme vous pensez bien; quant à l’homme, il s’appelait Philémon; oui, Philémon!… Ce n’est pas ma faute assurément, ni la vôtre, mais enfin, il portait ce nom. Il le porte encore, du reste, et gaillardement.
Loïse avait été une belle femme en son jeune âge. La cinquantaine sonnée, elle n’était plus qu’une grosse femme si vous voulez, mais si propre et de si belle tenue qu’elle gardait encore honnêtement sa place entre de plus jeunes. Et elle n’en craignait pas beaucoup pour soutenir la plaisanterie et lancer une rigourdaine.
Dans son ménage, elle menait tout et ne s’en cachait point. Elle disait ma maison, mes vaches, ma vigne. Par contre, parlant de Philémon avec les voisins, elle disait notre homme, et puis elle riait. Elle aimait à raconter qu’elle avait été obligée de le demander en mariage.
Philémon ne comptait guère à la Commanderie. C’était un petit homme maigre, à la figure rasée, avec un grand nez triste et des yeux endormis. Il labourait tout comme un autre, fauchait ses prés, taillait sa vigne, mais, pour taper dans la main des marchands qui lui achetaient ses bêtes, il attendait que Loïse eût dit son mot. Il ne fumait pas, ne prisait pas, buvait rarement trop et seulement quand cela ne lui coûtait rien.
Chez lui, il avait difficilement accès dans la chambre réservée où étaient les beaux meubles et le tiroir aux écus. Et même, quand Loïse lui faisait longuement nettoyer ses socques à la porte de la cuisine, il ne songeait pas à faire rébellion.
Il parlait modestement en compagnie. Il riait comme les autres aux contes que faisait sa femme, mais toujours avec un peu de retard, car sa pensée était lente.
Quand Loïse n’était pas chez elle en train de fourbir ou de laver, on la trouvait presque sûrement dans la maison voisine, chez Rougeline, l’épicière, qui savait toutes les nouvelles.
Ce fut avec Rougeline, un soir de l’an passé, que Loïse manigança une agréable petite plaisanterie.
L’épicière vendait des cartes postales. Elle en avait de brillantes où l’on voyait des amoureux au teint étonnamment frais. En bas de l’image, de galants compliments étaient marqués en lettres dorées. Loïse examinait ces cartes et les trouvait fort belles.
Rougeline dit:
—Choisis celle de ton goût… Si c’est pour faire une surprise à ton galant, je te la donne!
Loïse éclata de rire.
—Vieille folle! dit-elle en replaçant les cartes dans la boîte.
Et puis, tout d’un coup, elle mit sa main sur le bras de l’épicière.
—Si j’en envoyais une à Philémon?
—Une belle!
—Ah oui! bien sûr! une belle!
La Rougeline se pencha derrière son comptoir et montra une poignée de cartes.
—Voilà ce que j’ai de plus honnête, dit-elle.
Il y avait là quelques images un peu hardies que l’épicière cachait à cause des enfants.
Loïse fit vivement son choix. Elle se décida pour une carte sur laquelle était représentée une grande créature vêtue seulement d’une sorte de ruban bleu.
—Tu n’auras pas ce courage? dit la Rougeline.
Mais Loïse tenait son idée.
—Faut y mettre un petit mot d’écrit, dit-elle.
La Rougeline prit une plume et, sous la dictée de Loïse qui s’aidait d’une autre carte où était imprimé un compliment, elle écrivit:
«Mon Philémon chéri,
«Par la présente je t’envoie mon portrait. Je t’aime d’amour extrême, un peu plus tous les jours et je t’aimerai toujours. Quand seras-tu près de moi? Je t’embrasse.
«Henriette.»
Une enveloppe, un timbre!… La boîte aux lettres est à la porte… Partez!
Là-dessus l’épicière mit un petit pot de café devant le feu et cinq minutes plus tard, les deux bonnes femmes vous prirent une de ces tasses au fond desquelles il n’est point d’amertume.
Le lendemain, quand le facteur pénétra chez Rougeline, Loïse était au guet, dans la chambre réservée, près de la fenêtre donnant sur la route. Vite, elle sortit dans le courtil et héla Philémon qui traînassait ses sabots dans la grange. Au lieu de lui donner ses ordres comme à l’habitude, elle l’invita bonnement à ne point s’en aller dans la plaine, enrhumé comme il l’était, sans venir à la maison prendre une tasse de tisane bien chaude. Et puis elle s’en retourna dans sa chambre. Le facteur sortait de l’épicerie. Loïse l’entendit traverser la route, ouvrir la barrière. Elle fit un signe à Rougeline qui était apparue au seuil de sa maison et elle courut à la fenêtre donnant sur le courtil.
Le facteur remettait la lettre à Philémon. Le bonhomme sortit un couteau de sa poche, ouvrit l’enveloppe avec grand soin et en tira la carte.
—Hé bé!
L’épicière était accourue et se haussait à la fenêtre. La Loïse, le nez dans ses rideaux, trépignait d’aise et, derrière elle, sa main voltigeait comme un oiseau joyeux.
—Hé bé!
Philémon considérait cette belle femme si drôlement vêtue et qui, des deux mains, lui envoyait un baiser en pleine figure. De sa vie, on ne lui avait envoyé de baisers; ni femmes, ni filles, ni personne. Le geste de cette dame le surprenait sans l’émouvoir… mais vraiment elle avait un bien petit cotillon!…
Il retourna la carte et il lut les quatre lignes. Il les lut et n’y comprit rien. Il était de pensée un peu lente. Il s’arrêta au dernier mot: Henriette!… Quelle diablesse d’Henriette! Il prit son chapeau, le fit tourner, le replaça de travers… son regard un instant flotta.
Et puis ses yeux s’abaissèrent de nouveau.
«Mon Philémon chéri…» Phi… lé… mon! C’était lui!… Ses yeux s’arrondirent.
«Je t’aime!» Il ouvrit la bouche.
«Quand seras-tu près de moi? Je t’embrasse.» Ses bras tombèrent.
—Fi de nom!
Il jeta vers la maison un regard chargé d’angoisse, mit la lettre au fond de sa poche et puis, plan! plan… au trot vers la grange!
Pauvre!
—Philémon, disait Loïse de sa voix douce, la tisane va refroidir.
Philémon n’entend pas.
—Allons, viens donc, mon pauvre homme!… Tu es bien pressé, ce matin! Le feu n’est pas à la fontaine?
Le feu n’est pas à la fontaine, mais il doit être au derrière du bonhomme. La grange est tout près; il va s’y réfugier… Un bruit sec l’arrête court: Loïse a ouvert la fenêtre avec fracas et c’est l’orage proche.
—Philémon! Qu’est-ce que je t’ai dit? C’est-il que tu deviens fou?
Philémon revient. Il enfonce sa lettre dans son gousset et met son mouchoir par-dessus.
Dans la cuisine, Loïse remplissait un bol. Il ne faut pas des heures pour avaler un bol de tisane; le bonhomme pensait s’en débarrasser vivement. Mais la première gorgée le brûla jusqu’à l’estomac et il fit une atroce grimace en sautant d’un pied sur l’autre.
—Assieds-toi, dit Loïse.
Il se laissa choir sur le banc de table.
Alors, elle, qui avait le dos tourné et qui s’occupait à tisonner son feu, demanda, comme ça, sans avoir l’air d’y toucher:
—Le facteur n’est-il pas venu ce matin?… Il m’a semblé qu’il te parlait, tout à l’heure, dans le courtil?
Philémon gonflait le dos, le nez dans sa tasse. Elle continua:
—Il t’a donné un papier? C’est peut-être la lettre de celle de Montverger qui doit nous envoyer un mot d’écrit pour nous inviter à son repas?
Il répondit:
—Non! c’est pas celle de Montverger… c’est rien.
—Ah! c’est un prospectus de marchand, je parie bien… Tu sais… le gars parisien qui s’installe pour quinze jours et qui vend à perte des couvertures d’Amérique… Fais voir!… Tu crois que ce n’est rien, toi, cela!
D’un geste instinctif Philémon mit la main sur son gousset.
—C’est pas un papier de marchand… C’est rien, que je te dis!
Elle se redressa et marcha sur lui.
—Donne-moi ce papier… Tu ne sais seulement point lire!
Il chercha dans les poches de sa veste et puis, à demi étendu sur le banc, il fouilla lentement dans son gousset.
—Hé bé! où est-il! Je ne le sais point! Je dois l’avoir perdu.
La Loïse avança vivement la main.
—Badaud! le voilà qui sort de ta poche tout seul!
Elle poussa la carte sous le nez de Philémon et puis elle s’approcha de la porte pour lire en pleine lumière.
Alors ce fut très beau.
Elle changea de couleur, la Loïse! ses mains se joignirent sur sa poitrine émue, son cou fléchit. Et ce cri, ce cri aigu d’abord et puis vite étranglé, cette lamentation déchirante d’un pauvre être à bout de forces et qui s’abandonne!
Elle risqua deux ou trois pas chancelants et dans le fauteuil d’osier se laissa choir de son haut. Plouf!
A ce moment la Rougeline entra. Loïse tendit vers elle ses deux bras, si faibles!
—Vingt-cinq ans! gémit-elle; vingt-cinq ans de mariage et voir ça!
L’autre se tourna vers Philémon.
—Y a-t-il donc un malheur?
Le bonhomme, l’œil rond et les doigts écartés, ne savait que répéter: Hé bé! Hé bé!
—J’étouffe! souffla Loïse… défais ma corselette.
Sa coiffe du matin, une quichenotte à bavolets, était descendue sur ses yeux et l’on ne voyait que le bas torturé de sa figure.
—J’étouffe! c’est le chagrin qui remonte, qui remonte…
Rougeline s’approcha pour dégrafer le corsage, mais ses doigts chatouillèrent Loïse qui eut un petit hoquet fort drôle.
Par bonheur, la Rougeline s’en prit à Philémon.
—Venez donc m’aider! cria-t-elle… votre femme, elle va peut-être passer… Je ne sais pas ce qu’elle a, moi… vous êtes là à regarder…
Philémon s’approcha en tremblant et, ne sachant que faire, posa sa main sur le bord de la quichenotte qui bascula tout à fait et couvrit le visage de Loïse.
Celle-ci se dressa comme un diable.
—Fumellier!
Tête nue, les yeux flambants, de sa dextre tendue, elle montrait la porte.
—Fumellier, ne m’approche pas!
La Rougeline joignit ses mains grasses.
—Est-il possible, Seigneur!
Et puis elle ajouta, comme indignée par tant d’injustice.
—Loïse, tais-toi! Philémon ne mérite pas ça!
—Il ne le mérite pas! Regarde un peu s’il ne le mérite pas! Je suis peut-être folle à cette heure! Cette femme que tu vois sur cette image, c’est Henriette… Tu ne la connais pas, Rougeline… Je ne la connais pas non plus… Mais lui, il peut te dire l’endroit où elle habite et la rue et le numéro. Ah! démon! va-t’en la retrouver!
Le bonhomme battit en retraite. Une quinte de toux le secoua.
—Guette-le, Rougeline! guette-le! n’a-t-il pas l’air galant avec son jabot rentré? Tousse, chien gâté! Tousse et crache! Je suis là, moi, pour te faire de la tisane… Dire que j’ai soigné ça aux œufs et au beurre pendant vingt-cinq ans!… Et si j’avais voulu, je ferais la dame aujourd’hui, dans un beau logis, chez un monsieur de ville!
D’un coup de pied, elle envoya dinguer une petite escabelle de bois blanc qui se trouvait à côté du fauteuil.
—Si je n’avais pas la crainte de Dieu, rugit-elle, je te briserais en miettes sous les clous de mes sabots!
La Rougeline la prit aux épaules et se mit à lui parler comme personne sensée et que rien n’étonne plus.
—Apaise-toi, disait-elle… Pauvre! tu n’es pas la première après tout!… les vieux comme les jeunes, ils sont tous pareils.
—Non! ils ne sont pas tous pareils… Il y en a qui sont beaux et d’autres qui sont laids, qui sont laids, bon Jésus! Non! mais guettez-moi cette figure… N’a-t-il pas bien l’air qu’il faut pour charmer les jeunesses? Dis, Rougeline, ce nez qu’il a, ce nez qu’il baisse, croyais-tu qu’il suivait avec ça la piste des créatures?… Henriette! Henriette!…
Ce nom sembla jeter la bonne femme à une fureur nouvelle. Elle trépigna, volta, frappa du talon la carte qu’elle avait jetée à terre et puis:
—Houch! chien gâté! Sors de ma maison! Sors de mon parterre! Sors de mon courtil! Ote-toi de ma vue, vieux grelotteux!
A reculons, Philémon avait gagné le seuil. Elle lui jeta la porte au nez sans cesser de le honnir à tue-tête.
La Rougeline, ayant regardé par la fenêtre, chuchota:
—Il trotte! il trotte! Tu peux reprendre haleine, poison!
Elles se regardèrent et puis toutes deux, face à face, les mains aux hanches, lâchèrent leur rire. Et ce rire les secoua, les étrangla, leur brouilla la vue, leur démolit le ventre pour les jeter enfin sur le banc de table brisées, moulues, hoquetantes.
Loïse, les deux mains sur son ventre mou, déclara, quand elle put parler:
—Ma bonne, je crois qu’il faut prendre une tasse de café, là-dessus.
Et Rougeline:
—Avec une petite goutte… J’ai le sang tourné!
Loïse alla chercher le café, le sucre, les biscuits, et tout.
A midi, Philémon tourna un bon petit moment dans le courtil avant d’entrer chez lui. Par la porte grande ouverte il voyait cependant la table proprement mise et la soupière fumante. Il toussa, toussa… A la fin, Loïse parut au seuil:
—Faudra-t-il que je porte ta pitance dans la plaine? demanda-t-elle sèchement.
Il entra, prit place à table et, ayant levé les yeux, il vit, bien devant lui, piquée au cadre de la glace, la galante image qui lui souriait et lui envoyait son baiser.
Il dit:
—Tu m’as fait affront, Loïse… tu m’as fait affront devant le monde pour un défaut que je n’ai jamais eu.
—Mange ta soupe! répondit-elle.
Il baissa l’oreille et il émit une petite toux attendrissante.
Loïse resta hérissée. Alors il mangea vite, sans dire un mot, content, en somme, de s’en tirer sans plus de dommage. Seulement, au moment où il se levait pour sortir, Loïse lui demanda de son air le plus naturel:
—Quand tu la reverras, Henriette, tu lui demanderas, de ma part, le nom de sa tailleuse… voici le beau temps qui vient et je veux me mettre à la mode nouvelle…
—Je pense que tu es folle! dit-il; et il s’en alla en levant les épaules.
Le soir de ce même jour:
—Philémon, dit Loïse, tu sais peut-être le nom de ce costume qu’elle porte, Henriette?… Ce n’est pas un tablier… ce n’est pas une chemise pourtant!… C’est peut-être un cotillon?… C’est-il un cotillon, dis, Philémon?
—Tu m’ennuies! Je vais me coucher.
—Moi aussi, Philémon, je vais me coucher.
Elle alla se coucher en effet, mais toute seule, dans un lit de la chambre réservée.
Le lendemain, le bonhomme vit Loïse trois fois, à l’heure des repas. Le matin, elle lui dit:
—Ce cotillon qu’elle porte, Henriette, je ne sais pas s’il est doublé?
A midi, montrant la carte:
—Pour un costume comme celui-ci, il me faudra un demi-mètre d’étoffe, j’en ai parlé à Rougeline… Je suis plus forte qu’Henriette, mais avec un demi-mètre en grande largeur…
Enfin, le soir, elle déplia devant lui un mouchoir de cou violet comme en portaient celles d’autrefois.
—J’aime mieux vingt francs dans ma poche que dans celle du marchand… J’ai ce fichu qui ne servira jamais à rien… en le coupant, il fera l’affaire, je pense bien… Et c’est de l’étoffe comme on n’en voit plus… touche un peu, c’est à pleine main!
Elle le força à toucher l’étoffe et puis elle en eut pour un bon quart d’heure à examiner comment elle arrangerait la chose. Elle se plaquait le fichu sur les reins, se ceinturait, s’enveloppait le buste ou seulement les jambes… Une femme à tuer!
—Je crois que je mettrai une petite guimpe! conclut-elle en repliant le fichu.
Puis elle passa dans sa chambre et cria: Bonne nuit! en poussant le verrou.
Cette vie dura deux jours. Le jeudi, Philémon devait conduire un veau à Niort, chez Carassou, le boucher. Il trouva ses hardes préparées comme à l’habitude, son chapeau brossé, sa bourse sur la table. Il s’habilla et il s’apprêtait à sortir quand Loïse cria du grenier:
—Songe bien à demander l’adresse de la tailleuse!
Le bonhomme, qui s’en allait content, plia les reins comme un limonier sous le coup de fouet.
—Nom de d’là! jura-t-il, j’en ai assez!
Il revint sur ses pas, rafla la carte qui était toujours piquée au cadre de la glace et sortit en faisant claquer la porte.
Il fit un peu claquer la porte de la maison, fit claquer fort la barrière du courtil et, quant à la porte de l’étable, il l’ouvrit d’un grand coup de pied.
Relevé, détaché, bridonné en un tour de main, le veau comprit sans doute que l’heure n’était pas à la flânerie, car il se mit à trotter comme un petit poulain.
A mi-chemin de la ville, Philémon, qui se sentait à bout d’haleine, attacha le veau à un arbre et s’assit sur l’accotement de la route.
Il faisait beau, il faisait doux; Loïse était loin. Il n’y avait d’ailleurs personne en vue; Philémon était seul avec une petite bête docile qui le regardait de ses beaux yeux calmes. Après la vie endiablée des jours précédents, le bonhomme savourait la joie de respirer librement comme il eût savouré un bol de lait après un long jeûne.
Il tira la carte de sa poche; il ne l’avait pas vue en somme… Il la prit d’une main, puis de l’autre, la rapprocha, l’éloigna. Eh bien! à la considérer tranquillement, loin du danger, elle ne lui produisait pas du tout mauvaise impression; et il pensa tout haut, comme il lui arrivait souvent dans le silence des champs:
—Fi de nom! Elle a de la qualité!… Elle est de première!
Songeant que Loïse le disait laid, tortu et grelotteux, il ne put s’empêcher de rire. Elle pouvait bien parler, vraiment, et prendre ses airs, quand il y avait, sur la terre, des femmes comme celle dont il tenait l’image!
«Mon Philémon chéri… Je t’embrasse… Henriette.» Cela, par exemple, c’était un peu fort… C’était une de ces choses obscures sur lesquelles l’esprit bute et chavire… Philémon ne s’y arrêta pas longtemps.
Henriette, Marie-Jeanne ou Léontine, à coup sûr ce n’était pas Loïse! Non! Ce portrait était celui d’une belle femme, bien coiffée à la mode et dont la peau semblait frottée de fine fleur de farine; et cherchez-en à Niseré, des femmes pareilles!
Le bonhomme s’attarda en songerie.
Il était près de midi quand il arriva chez Carassou. Le boucher le pria à déjeuner et, comme il voulait l’entreprendre pour une vache, il n’épargna rien: rôti, côtelettes, vin blanc, vin rouge… et à la vôtre, Philémon!… et encore un petit coup, Philémon! A la fin du repas, le bonhomme avait vendu sa vache.
Le cigare au bec, l’œil brillant, il s’échauffait à des discours avantageux, évoquait sa jeunesse, disait la hardiesse des gars de son temps et la rouerie des filles. A la femme de Carassou, il commença un compliment sur les dames bourgeoises, mais il ne put en venir à bout et tourna court.
Le boucher était un modèle à table; ailleurs, non! il emmena le bonhomme par la ville et le conduisit tout droit dans un sale petit café.
Dès qu’ils furent entrés, Carassou se prit à crier:
—Hé là! Hé! mère Augustine!… envoyez-nous Henriette!
Philémon dressa l’oreille comme un bidet de cavalerie. Il n’eut pas le temps de s’étonner: une grande fille accourait en sautillant, une grande créature au visage enfariné, coiffée à la mode s’il vous plaît, et qui n’était pas beaucoup plus vêtue que la demoiselle de l’image.
—Henriette, disait ce maudit gars de Carassou, apporte des verres et la bouteille aux trois étoiles… Celui-ci qui est avec moi, c’est mon ami Philémon, de Niseré.
La grande folle renversa la tête et fit la belle gorge; une main sur l’épaule de Carassou, elle roucoula de façon comique:
—Philémon! Philémon chéri!
—Qui que c’est! clama le bonhomme; c’est-y toué, Henriette?
Les deux autres éclatèrent de rire. Alors il sortit sa carte et expliqua les choses; sa surprise, à lui, en recevant ce portrait et puis les giries de sa femme, ses moqueries et le dégoût qu’elle faisait mine d’éprouver à son endroit.
La fille emplissait les verres et sa gaieté fusait. A grands coups de paumes, Carassou tapait sur la table, tapait sur ses cuisses.
—Ce n’est pas vrai, Philémon?… non! ce n’est pas possible!… Vous couchez seul, Philémon?
Le bonhomme avala son troisième verre et fit d’un ton glorieux:
—Les belles femmes, elles ne manquent pas sur la terre!
Alors Carassou devint sérieux tout d’un coup. Il paya les tournées et rappela à Philémon qu’il devait lui amener sa vache à la huitaine. Après quoi, tout étant réglé, il se pencha pour une confidence.
—Père Bertaut, dit-il, je n’aime pas beaucoup me mêler des affaires des autres… mais il y a une chose que je sais… je veux vous la dire pour vous tirer d’embarras… Celle qui vous a écrit, elle n’est pas loin de vous: la voici!
—Qui te l’a dit?
—C’est moi qui ai mis la lettre à la poste… Ainsi, vous voyez!
Là-dessus il sortit rapidement pendant que la fille, qui avait apporté un verre pour elle-même, versait la quatrième tournée.
*
A la nuit tombée, quand Philémon arriva chez lui, il ouvrit tout doucement la porte de l’étable pour déposer le licol de son veau; il secoua nettement la barrière du courtil et il poussa avec une telle autorité la porte de sa maison que son élan le porta, tête basse et bras en avant, jusqu’à la table où Loïse mettait la nappe.
—Me v’là! dit-il.
Loïse ne répondit rien; simplement elle l’écarta et le fit choir sur le banc.
—J’ai vendu la vache! annonça-t-il d’un ton qui n’admettait pas de réplique.
Elle sourit dédaigneusement.
—Pauvre innocent! Fallait vendre ma maison pendant que tu étais au marché… Donne-moi ton porte-monnaie! ordonna-t-elle sèchement.
Son porte-monnaie! Il alla le chercher dans une poche, puis dans une autre, le trouva enfin sous sa blouse, on ne sait où, dans un repli de sa chemise, peut-être.
Loïse l’ouvrit, compta, fronça les sourcils, recompta et d’une voix menaçante:
—Il manque trente francs! Il t’a volé, Carassou!
—Carassou? Il ne m’a pas volé! J’ai payé mon écot, voilà tout!
Loïse lui jeta un regard terrible. Pendant un quart d’heure, elle lui mena une belle danse!
Il l’écoutait d’un air amusé, les deux coudes d’aplomb sur la table et la tête un peu penchée. Elle l’eût battu!
—Et puis, tiens, dit-elle en se retirant encore une fois dans sa chambre, tu es trop bête, il n’y a pas de plaisir! Chacun te mène comme il veut. Voilà deux jours que Rougeline et moi nous nous moquons de toi avec cette carte. Tu n’as seulement pas compris qu’Henriette c’était moi, grand badaud!
L’aveu venait un peu tard. Le bonhomme se redressa et, la voix claironnante:
—Henriette! Je l’ai vue, Henriette! et pour sûr, elle ne te ressemble pas! Ah bien, non! par exemple! elle ne te ressemble pas!
Le lendemain, ils ne se parlèrent pas. Le surlendemain:
—Ce n’est pas vrai, dis, que tu as vendu ma vache à Carassou?
—Si! j’ai vendu ta vache!
—Tu avais bu! ça ne compte pas… Quand devait-il la prendre?
—Je la mène jeudi.
—Tu ne la mèneras pas! dit-elle simplement. C’est moi qui irai parler au Carassou.
Il s’éloigna en sifflotant.
Le jeudi, il mena la vache. Ayant tout préparé la veille, il s’esquiva avant l’aube; pour ne pas arriver trop tôt à la ville, il dut muser en chemin. Il revint le soir, un peu moins ivre que le jeudi précédent. Quand Loïse voulut mettre la main sur la bourse, pour la première fois de sa vie il se rebiffa nettement.
A partir de cette heure, ce fut la guerre.
Le bonhomme, deux fois par semaine, filait vers Niort. Loïse avait beau lui cacher ses souliers et tenir ses hardes sous clef, il s’absentait quand même. Les cinq cents diables ne l’eussent pas retenu. Quelquefois la folie le prenait en plein travail; alors il jetait son outil et coupait droit à travers la plaine, son long nez dans le vent, comme un chien grand quêteur qui a trouvé un souffle errant.
La nuit le ramenait généralement; mais Loïse, dès la brune, avait verrouillé la porte et il s’en allait coucher dans le fenil.
Au chant du coq, il était dans la cour et, dressé sur ses pattes, il sifflait de petits airs.
Il prit goût à fumer et à faire le plaisant. Il marchait d’un pas élastique et ses yeux ne dormaient plus. Un soir que la Rougeline le harcelait, il lui lança tout droit:
—Quoi que c’est, la vieille? C’est-il que tu veux que je t’embrasse?
La voisine pensa choir! Elle conta la chose à Loïse qui la reçut fort mal. Elles se brouillèrent.
Le bruit se répandit à Niseré que le père Philémon de la Commanderie avait eu un transport au cerveau et qu’il marchait en bon chemin de folie; on découvrit ensuite qu’il buvait; enfin on ne tarda pas à savoir qu’il se mettait en débauche en compagnie de galvaudeux et de claque-patins.
La Loïse fit front, en maîtresse femme qu’elle était. A toutes celles qui firent mine de la plaindre, elle rabattit le caquet.
Il faut le dire, d’ailleurs, elle fut longue à s’avouer sa défaite à elle-même. Elle mena la lutte de façon tenace, ardente et non point maladroite. Elle flatta et elle menaça, elle fut douce et elle fut hargneuse. Elle délaissa sa maison et suivit le bonhomme aux champs afin de le retenir au moins les jours ouvriers. Il trouvait moyen de lui échapper quand même. Un jour, comme ils étaient tous les deux à faner, il disparut pendant qu’elle faisait une courte sieste. Toute la soirée elle l’attendit en vain et le soir, chez elle, elle constata que l’armoire avait été ouverte. Cent écus manquaient.
Philémon rentra le lendemain, abominablement gris. Loïse l’attendait, en toilette, avec sa coiffe de cérémonie. Sur la table, à côté d’elle, il y avait un gros paquet de linge soigneusement épinglé et un panier couvert dans lequel elle avait vidé le tiroir aux écus; il y avait aussi un bâton.
Loïse se leva à l’approche du bonhomme, saisit le bâton et le lui brisa sur les reins. Après quoi, elle prit le paquet sous son bras droit, passa le panier à son bras gauche et elle s’en alla.
Elle s’en alla chez sa sœur qui habitait au village de Quérelles, à une lieue de Niseré. Elle n’y resta pas longtemps. Quand on vint lui dire que Philémon vendait un champ et qu’il avait mis une servante en sa maison, un petit souillon, venu on ne sait d’où, qui laissait entrer les poules dans la chambre réservée, elle ne put y tenir. Elle revint à la Commanderie, chassa la servante et reprit le gouvernement.
A ce moment, par un hasard de Dieu, Philémon se fit gentiment rosser à la ville par quatre jeunes vauriens. Il rentra chez lui endolori et repentant. Loïse le soigna; tant qu’il eut des bosses il se tint benoîtement devant elle, filant doux et travaillant en premier valet.
Elle pensa qu’elle l’avait en main. Pour l’éprouver, elle lui jeta son tabac au feu; il ne dit rien. Elle lui remit mille francs et lui fit commander d’acheter une vache chez un voisin. Il acheta la vache neuf cents francs et rapporta les dix pistoles.
La joie de Loïse fut telle qu’elle acheta de l’encaustique et passa une belle journée à fourbir tous ses meubles.
Cette trêve dura deux semaines, exactement. Le quinzième jour, Philémon, qui revenait du travail, eut l’idée de faire un petit détour pour jeter un coup d’œil à sa luzerne dans un clos écarté. Arrivé devant son champ, il eut la surprise de voir six moutons étiques qui s’ébattaient dans la seconde coupe.
Il commença par jurer un grand coup et puis son nez remua… Ayant pris le vent, le bonhomme fila vers une haie d’épines derrière laquelle il venait d’apercevoir un parapluie ouvert.
La bergère était là. C’était une grosse fille, d’esprit un peu bas et dont la réputation n’était pas très belle. Elle vivait surtout d’aumônes et de maraude et couchait, à mi-chemin de Quérelles, dans une masure abandonnée.
Philémon commença par lui parler de haut et sur la grosse dent; la fille, qui connaissait la réputation du bonhomme, lui éclata au nez. Elle était laide sous son hâle et répandait de redoutables odeurs d’ail et de lait caillé; mais elle avait des yeux jeunes et de grosses lèvres rouges et mobiles. Le bonhomme s’assit tout près d’elle.
Passa un des petits Rougelin; il conta innocemment la chose à sa mère qui s’arrangea bien pour en informer la voisine.
Tout le village, d’ailleurs, fut vite au courant. La bergère menait ses bêtes droit sur les terres de la Commanderie. On la vit rôder tout près de la maison, dans un pré où le regain lui montait aux chevilles.
Un matin, Loïse ayant voulu lui donner la chasse, la ribaude se retourna sur elle sans vergogne et lui cingla les jambes à coups de fouet.
La Loïse n’osa plus sortir de chez elle. Quelquefois elle montait au grenier et passait de longues heures derrière une lucarne d’où elle apercevait les champs de la Commanderie. Quand les moutons étaient en vue, la colère la rongeait comme une petite bête ardente.
Peu à peu, elle prit le pli de s’acagnarder au coin de son feu, les mains inoccupées. Elle maigrit, elle jaunit, elle tomba malade.
Philémon, lui, était rajeuni de quinze ans. Il se coiffait sur l’oreille et portait moustache. Il avait donné toute liberté à la bergère qui en avait profité immédiatement en amenant six moutons de plus.
Elle commença à loger ses bêtes à la Commanderie les soirs de pluie. Peu à peu, elle en vint à les y loger tous les soirs. Elle-même couchait dans le fenil.
Enfin le jour où Loïse fut tout à fait malade, elle se trouva là, naturellement pour la soigner.
Et, par un soir du mois dernier, Loïse mourut soudain, de colère rentrée, pour avoir vu cette créature aux sabots couverts de fumier pénétrer, pour la nuit, dans la chambre réservée.
COMME UN RASOIR!
Mercredi, 30 mars.—Ce soir, le père Hoursault est venu chez moi.
—Nous tuons notre cochon vendredi, m’a-t-il dit; j’ai pensé que vous seriez peut-être content d’en prendre la moitié…
Dans le hameau où, depuis huit mois, je suis maître d’école, il n’y a ni boucher, ni charcutier, ni épicier, ni rien. Il n’y a que des paysans, de braves paysans qui ne tiennent pas à vendre leurs produits sur place, mais préfèrent bien les porter à la ville, où ils sont plus à l’aise pour les surfaire.
Jamais aucun d’eux, jusqu’à ce jour, n’était rien venu m’offrir, et je suis reconnaissant, mais là! tout à fait reconnaissant, au père Hoursault de son amabilité et de sa complaisance. Je suis vraiment touché!… En voilà un, enfin, qui ne me considère pas comme un étranger ici.
La moitié d’un cochon, c’est beaucoup, mais comme l’occasion ne se représentera pas…
—A quel prix vendez-vous votre viande?
—Au cours.
—C’est parfait!
Je suis allé chercher une bonne bouteille. Par ces temps brumeux, le père Hoursault a un faible pour le vin chaud. Nous avons donc fait chauffer le vin et nous l’avons bu, bien sucré.
Le vieux, mis en train, m’a conté ses souvenirs de la guerre, de la guerre de 1870, bien entendu. Maréchal ferrant, dans un régiment de cuirassiers, il a failli avoir la médaille militaire.
—Il y avait un colonel qui voulait se sauver… son cheval était déferré!… Il a demandé un maréchal… J’ai couru, mais un camarade a couru plus vite que moi: c’est lui qui a eu la médaille.
La médaille militaire pour avoir ferré le cheval d’un colonel qui fichait le camp!
Noble candeur! Touchante naïveté!
Le vieux cuirassier de 1870 a une grande et belle figure qu’on dirait sculptée dans du cœur de chêne. Il a les épaules saillantes et d’énormes poings noueux… Sous cette vieille et rude enveloppe, se cache une âme neuve d’enfant.
C’est le paysan de mes lectures, «l’homme du pays», d’une raide loyauté, d’une honnêteté sans détours.
J’ai une impression de sécurité en mettant ma main dans la sienne, bien qu’il me serre trop les doigts et qu’il me fasse un peu mal.
Brave père Hoursault!
Je vais envoyer un mot à mon bon collègue et ami Billon, qui habite à une petite lieue d’ici. Je vais le prier de venir, dimanche, déjeuner à la maison avec sa jeune femme et ses deux charmants enfants. Nous terminerons ces vacances de Pâques par une petite fête. Nous avons tous bon estomac: nous mangerons des côtelettes de porc, un rôti de porc, des boudins et, au dessert, nous ferons, à tour de rôle, sauter une crêpe. Mme Billon chantera.
*
Jeudi.—Comme nous finissions de déjeuner, ma vieille bonne et moi, la mère Hoursault est entrée. Une maigre figure de chèvre blanche. Sa coiffe est blanche, ses joues sont blanches, ses lèvres même sont blanches. Une petite vieille adorablement propre et nette.
—Il faudra, dit-elle d’une voix flûtée et douce et timide, il faudra peut-être que vous veniez donner un coup de main pour tuer le cochon: mon gendre est pris de douleurs.
Cela ne fait pas trop mon affaire. Outre que j’avais disposé de ma journée pour un voyage à la ville, il me convient modérément de m’exhiber en tenue de charcutier dans une cour de ferme avec tous mes gamins autour de moi. Un maître d’école ne doit jamais prêter à rire. C’est par de petites fautes de ce genre, par des riens, par des impondérables, que l’on perd son prestige et que la discipline s’en va.
Je ne peux pas expliquer ces raisons de convenance à la mère Hoursault. Je ne trouverai cependant personne ici pour envoyer à ma place. Bien ennuyeux!
—Où tuez-vous votre bête?
—Dans la petite cour, derrière la maison.
Eh bien! dans la petite cour, cela peut encore aller.
—A quelle heure?
—A sept heures au plus tard, mon bon monsieur!
Fichtre! à sept heures, il fait à peine jour. Enfin!
J’ai offert le café à Mme Hoursault qui n’a pas osé refuser.
—Vous prendrez bien une petite goutte? a dit ma bonne.
Ma bonne est une très brave femme, mais elle manque parfois de tact. Comment ose-t-elle forcer cette pauvre vieille, qui est si anémique et dont la voix s’entend à peine, à boire de l’eau-de-vie? Elle lui en a versé, ma foi, une bonne dose.
La mère Hoursault, debout, sirote à petits coups son café à l’eau-de-vie. Elle parle de son cochon qu’elle a nourri exclusivement au lait, aux pommes de terre et à la farine. Je comprends qu’elle l’a nourri ainsi tout exprès pour moi, un monsieur, à qui il faut de belle viande propre.
Puis elle se plaint de son mari qui n’est pas commode.
Son café avalé, elle reprend de l’eau-de-vie avec un morceau de sucre.
Brave mère Hoursault!
—C’est une vieille araignée! dit ma bonne, en pliant la nappe.
*
Vendredi.—Une vilaine aube livide. Il pleut tout bas.
Dans la petite cour, derrière la maison, nous attendons, le buraliste du village et moi. Le buraliste est un jeune homme, mutilé de guerre, qui a laissé son bras gauche dans une ambulance de Champagne. Hier, le père Hoursault, qui était à la ville, a pris son sac de tabac dans sa voiture, et lui, ce matin, en échange, vient donner un coup de main. Un service en vaut un autre.
A pas lourds, «l’homme du pays» sort enfin de sa chaumine enfumée. Noble tête!
Premièrement, il faut peser le cochon. Nous allons le peser vif, puis nous le pèserons mort. Cela, pour qu’il n’y ait pas de contestations dans le partage. Le père Hoursault prend sa moitié; moi, la mienne, le fils Hoursault aura sa part et le gendre également un petit morceau. Ces deux laboureurs ne sont pas ici; cela se comprend, d’ailleurs: pour ce qui doit leur rester!
Pour peser le cochon, nous le ferons entrer dans une sorte de cage à claire-voie que nous porterons ensuite sur la bascule.
La porcherie est toute noire; le cochon dort.
Hoursault tient la cage ouverte devant la porte. Le buraliste et moi, plus ingambes, nous entrons.
—Lève-toi, dit le buraliste; lève-toi, pauvre vieux!
Le cochon ne bougeant pas, je lui flanque mon pied au derrière.
Le pauvre vieux se relève d’un seul coup, fonce comme un sanglier et nous voilà tous les deux à terre, le buraliste et moi. Que dis-je, à terre! Plût à Dieu! Nous sommes dans le fumier, et je me suis, en tombant, cruellement écorché le coude à une pierre de la muraille. Cette bête féroce va-t-elle maintenant nous éventrer?
Hoursault jure; il s’impatiente.
—Tenez pas debout, donc?
Nous nous considérons, le cochon et nous, avec méfiance. Brusquement, nous nous précipitons: le buraliste saisit la queue, moi je m’accroche aux oreilles… mais le cochon nous emporte en une ronde infernale; nous nous heurtons aux murs, nous nous déchirons. Le cochon grogne de colère; à la porte, Hoursault jure plus fort.
A la fin, je tombe dans l’auge, vide heureusement! Je saigne partout. Que le diable arrête ce cochon s’il en a le pouvoir; moi j’y renonce!
Alors Hoursault fait simplement:
—P’tit! P’tit!
Et la bête entre toute seule dans la cage.
Le cochon pèse deux cent vingt livres. J’inscris sur un calepin: 220. Hoursault met onze petits cailloux sur l’appui d’une fenêtre: onze vingts.
Hoursault a de grands couteaux comme un boucher. Mais il ne s’en servira pas. Il sort de sa poche un petit couteau à manche de corne. J’espère qu’il ne va pas saigner cette malheureuse bête avec ça!
—Vous n’y pensez pas, père Hoursault!
Il ne faut pas lui faire la leçon. Ce couteau, il l’a trouvé sur la route, complètement rouillé. Il s’est amusé à l’aiguiser et maintenant le couteau est sans pareil… Que personne ne vienne dire le contraire! Hoursault, ancien maréchal, s’y connaît en aciers, peut-être!… Ce couteau coupe comme un rasoir.
—Mieux qu’un rasoir, vous entendez!
Mon coude écorché colle à ma chemise; j’ai la main gauche en sang. Le vieux repasse lentement sa courte lame sur une pierre douce.
—As-tu la médaille militaire? demande-t-il au buraliste.
—Oui! fait l’autre.
Le vieux crache de côté.
—Moi aussi, j’aurais dû l’avoir. Il y avait un colonel…
—Hoursault, nous sommes ici pour tuer le cochon.
Je fais un nœud coulant et, à travers les barreaux de la cage, j’attache les pattes de la bête.
—Cré nom! jure le vieux; pas comme ça!
Son couteau en main, il a l’air d’un redoutable primitif.
Il attache la corde à sa manière; nous faisons sortir la bête et nous la conduisons sur un petit lit de paille.
Brutalement,—car je commence à m’impatienter,—je tire sur la corde et le cochon s’abat. Le vieux lui met son genou sur la tête. Enfin! nous le tenons. Le plus difficile est fait. Le buraliste, qui ne peut plus nous aider beaucoup, obtient la permission de s’en aller.
La mère Hoursault arrive avec une terrine. Le cochon pousse des cris aigus qui réveilleront tous les gamins du village; mes élèves vont accourir et ils verront leur maître en bel état et bien propre!
Allons! vite! vite!
Posément, lentement, le vieux rase la gorge, puis il me montre son couteau et, comme le cochon hurle, il crie pour se faire entendre:
—Comme un rasoir!
Je réponds: «Oui! oui!» à tue-tête, et je tire de toutes mes forces sur la corde qui lie les pattes, comme si cela devait avancer les choses.
Le petit couteau pique enfin et le sang jaillit. La terrine n’est pas là!
Hoursault retire son couteau, bouche le trou avec son pouce et tourne vers moi la plus féroce tête de barbare qui se puisse rêver. Il crie d’abominables injures, brandit son couteau, grince des dents; ses yeux lancent des flammes.
Ce n’est pas à moi qu’il en a, c’est à sa femme; il me prend seulement à témoin.
La vieille, qui est si blanche, si frêle, ne s’évanouit pas comme on pourrait s’y attendre. Elle s’approche de moi et, de son adorable petite voix flûtée:
—Guettez-le, mon bon monsieur! Guettez-le! Qué rosse!
Admirable franchise d’allures!
Je sourirais, je sourirais niaisement, si je le pouvais. Mais le cochon se démène comme on doit se démener quand on a un petit trou à la gorge. Cramponné à la corde, je tire des deux mains, de toutes mes forces; si je faiblis, le cochon va se relever. Je ne peux pas rire; non, je ne peux pas rire. Je sens d’ailleurs que mon lorgnon glisse sur mon nez humide de pluie, humide de sueur.
Le barbare, enfin, enlève son pouce, et, furieusement, d’un seul coup, plonge son petit couteau. Malheur! il l’a plongé à faux, à côté du trou; il a piqué dans les os de l’épaule.
La pauvre bête hurle, tire désespérément, et je danse au bout de la corde. Derrière moi, j’entends rire des gamins: cela devait arriver! Mon Dieu! cela va-t-il durer longtemps? Mon lorgnon glisse, glisse…
Il tient à la vie, ce cochon! N’en finira-t-il pas de mourir? S’il se taisait, seulement!
Mon lorgnon tombe et ne se fêle pas. Un brouillard subit emplit le monde…
Le barbare plonge toujours son petit couteau. Les trous ont dû se réunir. Il me semble que je distingue une énorme plaie rouge où la lame pénètre, où le manche pénètre, où les doigts pénètrent.
Cela dure depuis combien de temps? Une heure? huit jours? Cent ans? Le barbare, d’une voix terrible:
—Il ne saigne point! Levez-lui les pattes! Cré nom!
Je ne peux plus; je suis exténué. Le corps de la bête, cependant, se couvre de plaques rouges; sa voix s’affaiblit, devient une lamentable plainte.
Hoursault retire son couteau et regarde le sang couler.
—N’ai point core touché le cœur! observe-t-il.
Il tapote l’épaule de la bête; il a bien le temps…
—Le buraliste a la médaille militaire… Et vous, ne l’avez point?
—Ah non! cela non, par exemple!… Vous savez, père Hoursault, achevez-le ou je lâche tout.
—N’en ai point pour longtemps! Levez-lui les pattes!
D’un dernier effort, je soulève la pauvre bête; soudain, elle se détend et rue; je reçois le coup en plein sur les tibias.
Le barbare rugit:
—Sale bête! je m’en vais te faire voir!…
Il plonge son couteau, le retourne dans l’affreuse blessure et soudain: couic!
Le cochon, brusquement, s’est tu; il n’est pas mort, cependant…
La vieille recule et, furieuse, agitant les bras:
—Maudit chien gâté! T’y as coupé le chalumeau!
Hoursault, un instant penaud, se relève, le couteau en main, tout éclaboussé de sang. Va-t-il battre sa vieille? Va-t-il la tuer?
Mon Dieu! je n’y verrais pas d’inconvénient.
Je suis sale, je suis blessé partout, je suis hors d’haleine, et mes yeux distinguent si mal les choses autour de moi que je ne peux même pas retrouver la monture de mon lorgnon. Je vais m’asseoir: il arrivera ce qui arrivera.
Le fils Hoursault, qui s’en allait labourer, vient voir ce que nous faisons. Il jure laidement comme son père; il ronchonne, donne à chacun son paquet. Qu’avons-nous fait depuis deux heures que nous sommes ici?
Il couvre le cochon d’une brassée de paille à laquelle il met le feu; on ne pourra pas prétendre qu’il ne nous a pas aidés.
Puis il s’en va, disant à sa mère:
—Celle de chez nous veut le quartier de devant.
Je passe la matinée accroupi près du cochon, entre les deux vieux. Nous lavons, frottons, raclons. Le petit couteau coupe comme un rasoir. J’ai le droit de le voir, non de le toucher.
—Un maladroit se blesserait à mort! dit le vieux.
Lorsque je suis revenu, après déjeuner, la fille Hoursault sortait de chez ses parents. Elle était venue dire ce qu’elle désirait: on lui réservera un quartier de derrière.
Ces pauvres gens ont une singulière arithmétique: les vieux prennent la moitié, moi la moitié, le fils et le gendre un quart chacun… et il restera encore la tête, les pattes et la queue…
Nous avons installé le cochon sur une échelle, puis il a fallu dresser cette échelle contre un mur.
Nous avons donc levé le bout de l’échelle et je me suis placé dessous. J’ai, plus d’une fois, porté cent kilos sur mon dos, mais je n’avais jamais porté de cochon. Comme je dressais l’échelle, cette brute d’Hoursault, qui devait maintenir le pied, a tout lâché et j’ai reçu le poids sur les reins.
J’ai ressenti une douleur très vive, qui s’est apaisée cependant peu à peu. A l’heure où j’écris, elle semble se réveiller fâcheusement. Un muscle doit être déchiré, je ne peux pas remuer sans recevoir un coup de poignard dans les lombes.
Hoursault a fendu le cochon; son petit couteau-rasoir coupe tout ce qu’il approche; il a coupé les boyaux et j’ai assisté à une nouvelle scène entre les deux suaves vieillards. J’ai dû envoyer un gamin chercher ma bonne, pour je ne sais quelle obscure et sordide besogne de lavage sur laquelle je n’arrête pas ma pensée.
Ma bonne, qui n’est pas timide, a remis à sa place la vieille araignée.
Moi, pendant le reste de la soirée, j’ai pesé, pesé, pesé. J’ai pesé, à mesure que le petit rasoir coupait; j’ai pesé la tête, les oreilles, les pattes, le foie, les intestins, toutes sortes de saletés. J’ai pesé par lots entiers, puis par moitiés, par quarts, par demi-quarts. Chaque fois que je marquais un chiffre, la vieille, ses lunettes sur le nez, se penchait sur mon épaule et vérifiait. Quand le travail a été fini, elle m’a demandé:
—En prendrez-vous dix livres, mon bon monsieur?
—Comment! mais j’en prends la moitié!
—La moitié!
Elle m’a regardé comme on regarde un fou. Puisque son fils prend le quart de devant et son gendre celui de derrière!… Je l’ai bien fait rire avec mon histoire de moitié!
—Que me resterait-il, à moi, mon bon monsieur? Je ne tiens pas du tout à vendre ma viande! Si je vous en cède, c’est pour vous rendre service.
Que dire? Que faire?
Me fâcher! Jeter les hauts cris! Presque tous mes élèves étaient là! Ma dignité de magister avait déjà subi une assez rude épreuve; je n’allais pas l’abaisser encore en disputant contre ces sauvages. Je reconnus donc, avec une amère hypocrisie, qu’une moitié serait beaucoup pour moi.
—Je ne prendrai qu’un quart, si vous voulez bien.
—Un quart!
—Je me contenterai même d’un jambon.
—Avec votre part de faux morceaux!
Et la vieille araignée compte sur ses pattes:
—Premièrement, un bout d’oreilles… et pis le foie… et pis…
Voilà!
Je suis le dindon de cette farce, mais je n’accuserai pas le coup. Demain je vais chercher le jambon, l’oreille, la patte et le reste; je paye—fort cher probablement—puis, adieu la compagnie! On ne m’y reprendra plus.
Ce soir, j’ai mal aux reins et je suis encore écœuré par cette odeur chaude de graisse, de sang et de tripaille. Il me semble que jamais je ne pourrai voir une côtelette de porc sans avoir le cœur soulevé.
*
Samedi.—C’est infiniment plus beau que je ne pensais.
Ce matin, je n’ai pas pu me lever seul; je souffre atrocement des reins; je dois avoir par là une vaste déchirure musculaire. J’ai donc envoyé ma bonne avec une brouette, chercher le jambon. Elle est revenue tellement furieuse—contre les Hoursault et contre moi-même—que j’aime mieux n’y pas songer.
Elle n’a rien rapporté du tout et, même si elle avait été moins en colère, je n’aurais pas osé la blâmer. On lui a offert en effet, en guise de jambon, le moignon de l’épaule, un gros os supportant quelques grammes de couenne et de tendons; encore voulait-on lui faire payer ça cinq francs la livre, le prix du filet à Paris!
La vérité m’aveugle enfin! Le père Hoursault ne pouvait pas tuer son cochon sans l’aide de quelqu’un; son fils et son gendre, ne voulant pas perdre une matinée de labour, il est venu me chercher, tout simplement. Et voilà pourquoi j’ai l’échine rompue.
Si ce n’était pas humiliant pour mon amour-propre, je reconnaîtrais que j’ai été gentiment embarqué par ce couple de paysans, gens du pays, honnêtes et sans détours…
Je m’imaginais qu’on voulait me rendre service!
Noble candeur! Touchante naïveté!
Demain, Billon, sa femme et ses enfants vont faire dix kilomètres pour déjeuner d’une boîte de sardines et d’une omelette.
Cela va être drôle!
*
Dimanche.—Mes amis sont arrivés. Ma bonne a couru au-devant d’eux pour leur conter ma mésaventure. Moi, je suis cloué sur un fauteuil, avec des oreillers dans le dos. Sans se soucier de mon mal, sans pitié, sans vergogne, mes invités rient comme des fous.
—Mon pauvre vieux! dit Billon, tu aurais bien dû te méfier! Ils t’ont joué sans peine!
Je proteste.
—Mais non! mais non! ils ne m’ont pas joué! Vous verrez que la mère Hoursault m’apportera un beau rôti ou bien une terrine de pâté.
Juste à ce moment, on frappe à la porte. La mère Hoursault paraît, un panier au bras.
—Victoire! Vous voyez! Hein! vous voyez!
Devant ce monsieur inconnu et cette jeune dame en chapeau, la bonne vieille fait révérence. Puis elle ouvre son panier, demande une assiette, soulève un torchon douteux et dépose sur la table… une oreille de cochon! Elle la pince entre ses doigts, la retourne.
—Elle est bien propre, bien raclée, dit-elle, le couteau coupait…
J’achève, malgré moi:
—Comme un rasoir!
—J’ai pensé que cela vous ferait plaisir, mon bon monsieur!
Brave mère Hoursault!
—Cela me fait plaisir, en effet! Je suis touché, bien touché!
La vieille ne bouge pas. Attend-elle une tasse de café? Attend-elle une goutte de marc? Je ne veux cependant pas l’inviter à déjeuner.
Elle se mouche et dit:
—C’est cinq francs!
Ah! bien! Je n’ai pas d’argent sous la main et je ne peux pas bouger.
—Paye donc, Billon!
Billon paye et la vieille araignée s’en va.
Mes invités battent des mains. Billon saisit l’assiette et fait sauter l’oreille comme une crêpe.
—Tu la mangeras, au moins?
—Eh bien, oui! je la mangerai! J’aime beaucoup ça, moi! Ce n’est pas si cher que tu crois. Je la mangerai! et je la mangerai seul.
Midi. Mes invités déjeunent. Moi, dans mon fauteuil, je mange l’oreille. Je mange l’oreille, bien que j’aie en horreur, depuis avant-hier, tout ce qui rappelle l’animal immonde.
Martyr jusqu’au bout, je croque de petits morceaux de caoutchouc, j’avale les débris d’une vieille chambre à air de bicyclette.
LA RETRAITE DE M. BUC, INSTITUTEUR
5 août.—Je comptais, cette année, être placé à la tête d’une école de village. Il n’en sera rien! Si j’avais devant moi l’auteur responsable de cet échec, je lui chanterais peut-être bien un petit air…
Car enfin, je suis fatigué d’être instituteur adjoint chargé de la petite classe.
Depuis vingt ans bientôt, j’enseigne l’alphabet et les deux premières règles! Vous me direz que ce n’est pas déshonorant: j’en tombe d’accord. Mais apprenez que j’étais un fort en thème à l’École normale!…
Je puis bien parler ainsi, car maintenant… Maintenant, je confonds Chilpéric et Gontran, je ne sais plus le nom des cols pyrénéens ni leur hauteur, et j’en suis resté, en analyse logique, aux élégances surannées des grammairiens fin de siècle.
Pour peu que je m’attarde encore avec mes bébés, je ne serai plus jamais à la page.
En avant!
Je ne peux pas cependant aller n’importe où. J’aime la pêche à la ligne, moi! La gaule en main, quand un barbillon se décolle du fond ou quand une belle brème fait la planche, je frémis, je vibre, je vis enfin!
Je ne peux pas, d’autre part, obtenir un poste important, car j’ai été trop longtemps adjoint dans un pays perdu: mes collègues, plus favorisés, élèveraient leurs protestations si je faisais un bond compensateur.
—Vous comprenez bien cela? m’a-t-on dit.
Si je le comprends! C’est d’une si limpide absurdité!
En somme, je ne suis pas un monsieur très facile à caser. Eh bien! j’avais pourtant trouvé mon affaire!
A Chantefoy, non loin d’ici, le père Buc vivait dans l’attente de sa retraite. Il m’en avait fort gentiment prévenu et, vite, sans ébruiter la chose, j’avais déposé ma demande. Chantefoy est un petit bourg assez agréable. Population tranquille, classe ordinaire, secrétariat de mairie ordinaire, logement modeste mais habitable; pas de surprises à redouter, pas d’histoires. Et la rivière coule au bas du jardin.
A ma connaissance, il n’y avait pas d’autre demande que la mienne. C’était fait! je vous dis que c’était fait! j’avais emballé ma vaisselle.
Et puis: M. Buc ne prend pas sa retraite…
Je ne suis pas ennemi de la plaisanterie, à condition qu’elle soit inoffensive. Je n’appelle pas plaisanterie, par exemple, le jeu qui consiste à avancer une chaise à son invité, puis à la retirer brusquement au moment où il va s’asseoir, au risque de lui faire se rompre les vertèbres.
Et, dire stupide barbon, opiniâtre budgétivore, c’est proprement nommer M. Buc, que le diable emporte!
Soyons juste cependant! Le bonhomme a cinquante-neuf ans; il a peut-être eu, réellement, l’intention de demander une pension de retraite. Il en a eu l’intention et puis, le moment venu, il n’a pas pu se décider à partir. Partir, c’est mourir un peu!
Je songe au père Bourdon des Ronds-de-cuir. A l’idée qu’on allait lui fendre l’oreille, «il eut l’impression que les tripes, le foie, la rate et le pancréas lui tombaient pêle-mêle dans le bas-ventre.»
Il faut tirer cela au clair. Allons voir M. Buc.
*
10 août.—Je suis allé voir M. Buc.
—M. l’instituteur est-il chez lui? demandai-je au buraliste de Chantefoy chez qui j’étais entré prendre des cigarettes.
—Sans aucun doute! me répondit cet homme, avec un singulier sourire auquel je ne pris point garde sur le moment.
Je me présentai donc à l’école. Le tintement de la sonnette réveilla un chien fameusement gorgé et, en même temps, des bruits métalliques et considérables vinrent à mes oreilles. Je n’eus pas le temps de m’étonner: M. Buc ouvrait la porte.
Il était vêtu d’une veste en papier rouge, coiffé d’une casquette de piqueur, rouge également; un poignard était passé à sa ceinture et il tenait en main un cor de chasse…
Je crois bien que je fis un mouvement de recul… mais, de sa bonne voix ordinaire:
—Mon cher collègue, entrez donc! disait M. Buc.
Il m’emmena dans la cuisine, pria sa servante d’apporter des verres et, me regardant dans les yeux, dès que nous fûmes seuls:
—Que pensez-vous de moi, mon cher collègue?
J’eus un battement d’ailes effaré.
Il éclata de rire, porta ma santé et dit tranquillement:
—Vous pensez en ce moment que le bonhomme est fou! N’essayez point de nier… Eh bien! le bonhomme n’est pas fou.
Le silence tomba entre nous. J’attendais la suite.
—Voici! reprit-il. J’ai demandé pour la troisième fois une pension de retraite. Pour la troisième fois, on me la refuse! Or, j’y ai droit!
Il frappa sur la table.
—Il y a quarante ans que je fais des versements pour ça… Quatre cent quatre-vingts mois, monsieur!… Il me semble que j’ai des droits! je me mépriserais si je ne les faisais valoir! Vous pourrez occuper mon poste, acheva-t-il, car je serai à la retraite avant peu.
—Il est toujours bienfaisant d’espérer, fis-je amèrement; je dois vous avouer cependant que, depuis plusieurs années, d’autres m’ont bercé avec cette romance.
Il ne releva pas le propos.
—Donc, reprit-il, me voilà fou. J’ai longuement réfléchi, croyez-le, avant d’en arriver là. Il y avait d’autres procédés. J’aurais pu me livrer à l’ivrognerie, mais j’ai un mauvais estomac, monsieur. J’aurais pu commettre différents attentats que la morale réprouve; par exemple, sous le fallacieux prétexte de communisme, j’aurais pu m’approprier le bien d’autrui… j’aurais pu attaquer mon prochain à main armée… Quand je vous dis que j’aurais pu faire tout cela, je me vante peut-être. On n’a pas impunément derrière soi toute une vie d’honnêteté. Le jeu, d’ailleurs, est assez dangereux, car nos juges ne comprennent pas toujours la plaisanterie. Me voyez-vous mis en prison et perdant, par ce fait même, tous mes droits à pension? Accordez-moi donc qu’il eût été imprudent de faire figure de malandrin: la malhonnêteté, en pareil cas, n’est qu’un pis aller… Au contraire, j’ai bien le droit d’être fou! Cela ne dérange personne, cela ne jette pas le discrédit sur mes collègues et je suis sûr que mon chenapan de neveu n’en sera pas ému. J’ajoute que c’est assez facile: il suffit de s’accrocher à une idée—j’entends une belle, bonne et saine idée—et d’en tirer logiquement, impitoyablement, toutes les conséquences. A votre santé, monsieur!
J’étais abasourdi.
—Mais, enfin, risquai-je, vous avez droit à une pension de retraite. C’est là une belle, bonne et saine idée. Je m’y accroche, monsieur Buc, et je ne vois aucun rapport entre cette idée et la folie, même réjouissante et simulée. Il n’y a pas de logique en cette affaire.
Il sourit.
—Vous n’êtes pas malin, mon cher collègue, permettez-moi de vous le dire. Un fou peut-il faire la classe? Dites! que voulez-vous qu’on fasse d’un fou à la tête d’une école? Le mieux n’est-il pas de s’en débarrasser tout de suite? Il me semble que c’est clair! Ma retraite va être liquidée avec une surprenante rapidité. En attendant, je serai en congé, payé, naturellement. Je parie mille francs contre un sou que les choses vont se passer ainsi.
A ce moment la sonnette tinta. M. Buc reprit son cor et alla ouvrir.
Un homme entra—après quelque hésitation, me sembla-t-il.
M. Buc le fit pénétrer dans son petit bureau de secrétaire de mairie. Je compris qu’il s’agissait d’une déclaration de naissance.
—Gaston-Lucien, disait l’homme.
—Hubert! ajouta M. Buc.
—Non, monsieur!
—Si, monsieur! riposta froidement M. Buc. Je suis chasseur moi, monsieur, je ne suis pas communiste!…
—Je puis me retirer? murmura l’homme.
Le son du cor lui répondit; les vitres tremblèrent.
Le visiteur gagna vivement le vestibule, mais M. Buc le suivit; il avait lâché son cor et il criait:
—Il sera Hubert ou il ne le sera point! Je ne suis pas communiste, monsieur, je ne vous l’envoie pas dire!… Qu’est-ce que vous me chantez avec votre Lénine? Est-il chasseur, oui ou non? C’est comme votre Moustapha Kemal… Ma chasse est gardée: je lui secouerai les puces, moi, à votre Moustamal Kefa!
Le visiteur franchit le seuil et tira la porte sur lui. M. Buc revint vers moi en s’épongeant le front.
—Il fait vraiment trop chaud. Aujourd’hui, j’aurais été plus à l’aise en inventeur.
—Vous êtes également inventeur?
Il me montra un vase plein d’huile au fond duquel se trouvaient deux billes de boulier-compteur.
—J’ai trouvé, dit-il, le mouvement perpétuel en attachant ces billes, par des fils très fins, au balancier de l’horloge. J’ai fait un rapport pour l’Académie des sciences.
Il cligna de l’œil:
—Et je l’ai adressé par la voie hiérarchique.
—Je comprends!
—N’est-ce pas? Vous comprenez, maintenant! par la voie hiérarchique!… Le surlendemain, l’inspecteur est venu me voir, comme par hasard. Ce jour-là, j’étais marin.
—Ah! Vous êtes également marin?
—Je suis pêcheur d’Islande.
Il m’emmena dans son jardin qui descend en pente douce vers la rivière. L’endroit rêvé pour tendre des verveux et des lignes de fond!…
Il ôta sa casaque de piqueur, se couvrit d’un cirage en papier goudronné et se mit à marcher par les allées en roulant sur ses hanches et en appelant:
—Madame Tressoleur! Madame Tressoleur!
La vieille servante parut à la fenêtre; elle joignit les mains et jeta sur son maître un long regard chargé de pitié.
—Elle me croit fou, elle aussi, chuchota-t-il; elle n’est pas rusée.
Nous descendîmes vers la rivière.
—Venez voir mon submersible, dit le bonhomme; il a vivement intéressé M. l’inspecteur.
Sur l’eau d’un baquet, un sabot de jardinier flottait.
—Il n’a rien de remarquable, votre bateau, observai-je.
—Regardez de plus près, dit M. Buc.
Je m’approchai et je vis que le sabot se hérissait de pointes recourbées.
—Ce sont des hameçons, expliqua M. Buc. Je précise: ce sont des hameçons à morues.
—Attention! soufflai-je. Ne vous coupez pas: on nous écoute!
A quinze mètres de nous, en effet, une grosse dame pêchait à la ligne. Elle était en bateau, immobile comme une pile de pont, en plein soleil, au milieu de la rivière et elle nous regardait sans douceur, craignant sans doute que nous n’effarouchions le poisson. Une vraie pêcheuse.
M. Buc reprit à tue-tête:
—A votre âge, monsieur, vous n’êtes pas sans savoir que la morue se pêche à la ligne, stupidement à la ligne. Et quand vous avez ainsi tiré plus de mille morues très grosses, vos bras forts sont las, et je prétends, moi, que vous en avez assez!… Ne venez pas me raconter le contraire!… Vous me dites: accrochez un hameçon au bout d’une corde! non, monsieur! non. C’est la plus sombre des idioties! Les morues, moi, je vais les chercher, directement, chez elles. J’attache dix mille, cent mille hameçons aux flancs de mon submersible et alors: plongez!… Je plonge!
Il plongeait en effet, s’accroupissait dans l’allée.
Dans son bateau, la grosse dame donnait des signes d’inquiétude.
—Émergez! commanda M. Buc.
Et il se redressa comme un diable.
—Cent mille morues! clama-t-il; cent mille! Je les amène au port, vivantes et frétillantes… et vous n’avez plus, monsieur, qu’à les cueillir avec la main comme on cueille les fruits sur l’arbre! Parfaitement, madame! acheva-t-il, en se tournant vers la pêcheuse qui repliait précipitamment sa ligne; parfaitement! osez dire le contraire! osez donc un petit peu!
Tout à coup, il s’immobilisa, les yeux à l’horizon; puis, à pleine voix, l’index pointé vers la dame:
—Un sous-marin par tribord! pare à virer!
—Oui, monsieur! balbutia-t-elle; merci, monsieur! merci!…
Saisissant une rame, elle s’éloigna le plus vite qu’elle put.
—Voilà! dit simplement M. Buc.
Nous nous quittâmes, ravis.
—Ne me trahissez pas, dit le bonhomme, en me reconduisant; il y va de votre nomination à Chantefoy.
Assurément je ne le trahirai pas.
Je laisse ma vaisselle emballée.
*
17 août.—M. Buc est à l’hospice!
Le maire de Chantefoy lui avait envoyé un médecin, l’inspecteur d’académie lui en avait envoyé un autre. Fidèle à son programme, le bonhomme a dû leur tenir d’étonnants discours. Si bien que deux infirmiers sont venus le chercher hier matin! Il s’est débattu, il s’est défendu. Les infirmiers, deux sombres brutes, après l’avoir laidement accoutré de horions, l’ont ficelé et jeté dans la voiture comme un paquet. Les gens du village avaient, paraît-il, les larmes aux yeux.
Ceci passe la plaisanterie. Heureusement pour M. Buc, je suis là.
*
18 août.—J’arrive de Chantefoy. J’ai vu le maire, j’ai vu la servante de M. Buc, j’ai vu les voisins. Ils n’ont rien compris à ce que je leur ai expliqué! Quelles cervelles obtuses! Il y a, sous le soleil, des gens bien réfractaires à la plus simple vérité!
Ils m’ont donné, cependant, l’adresse du neveu de M. Buc.
Je lui écris dès ce soir.
*
20 août.—Je suis allé à la consultation du premier médecin qui examina M. Buc. Il n’a prêté à mon histoire qu’une oreille distraite.
—Tranquillisez-vous, m’a-t-il dit; cet homme est nettement fou.
Je n’ai pas insisté. Je lui ai demandé si je lui devais quelque argent pour le service qu’il me rendait. Il m’a répondu:
—Cent sous!
*
21 août.—Le médecin de l’administration ne m’a pas demandé d’argent; il m’a envoyé promener.
Le neveu ne répond pas. Je lui télégraphie. Je commence à m’énerver.
*
25 août.—J’ai ma nomination à Chantefoy. Cela, c’est bon. Sous prétexte de remercier l’inspecteur d’académie, je vais aller lui conter cette lamentable aventure. Il avisera.
*
27 août.—M. l’inspecteur d’académie, étant fort occupé, ne m’a accordé que cinq minutes d’entretien. Il m’a félicité ironiquement d’être plus clairvoyant que deux médecins réputés et que les éminents psychiatres de l’hospice.
*
28 août.—Réponse du neveu. Il se moque de cette affaire. Pour lui, d’ailleurs, l’oncle était fou depuis longtemps.
Ça va bien!
Cette semaine, il faut que je m’occupe de mon déménagement. J’aurai fini, je pense, samedi matin. Samedi soir, je vais droit à l’hospice et je leur dirai ce que j’ai sur le cœur, aux éminents psychiatres!
J’en ai assez, à la fin!
*
3 septembre.—M. le médecin-chef n’a pas voulu me recevoir. Je n’ai vu qu’une vieille infirmière barbue qui, d’ailleurs, ne m’a pas écouté.
Le règlement s’oppose formellement, paraît-il, à ce que je voie M. Buc.
*
10 septembre.—Cette pitoyable affaire me rend malade. Je ne mange plus, je ne dors plus. Je suis empoisonné.
Je n’ose plus dire ce que je sais: on finirait peut-être par m’enfermer, moi aussi.
*
19 septembre.—Enfin! Je vais donc tirer ce malheureux de l’enfer! J’ai rencontré, hier, à la ville, un jeune médecin nouvellement attaché à l’hospice. Un homme délicieux!
Il m’a écouté! il m’a compris! Il s’est discrètement égayé lorsque j’ai représenté le père Buc en piqueur et en marin.
Je ne lui reprocherais que l’apparence d’un certain dilettantisme moral: il m’a semblé qu’il souriait aussi de mon étonnement et de mon indignation.
Il s’occupera de l’affaire: c’est le point essentiel. Il va, pendant quinze jours, remplacer le médecin-chef qui prend un congé. Il m’a dit:
—Je serai à l’hospice tous les matins, de neuf à onze heures. Venez à onze heures par exemple… et ne craignez pas d’être importun. Il sera peut-être bon, cependant, que vous m’accordiez quatre ou cinq jours pour examiner ce cas tout à loisir.
Quatre ou cinq minutes suffiraient largement à mon avis! Mais enfin, je veux bien laisser à ce médecin si scrupuleux le temps qu’il lui faudra pour arriver à une certitude absolue. J’irai à l’hospice dimanche matin.
Monsieur Buc, vous me devrez une fière chandelle!
*
25 septembre.—Le jeune médecin me reçut tout de suite.
—Eh bien, docteur?
—Eh bien, il est fou! me répondit-il en souriant.
Je ne suis pas d’une patience surprenante. Le sourire du médecin me sembla cynique et exaspérant. Je me levai avec brusquerie et je ne fus pas avare d’insolences! Je crois bien même que je parlai du procureur de la République et d’un ami journaliste singulièrement féroce.
—Car enfin! il n’est pas fou! Je l’ai vu le 10 août; il simulait la folie, mais il n’était pas fou! Non, monsieur! et c’est tout simplement monstrueux!
Le médecin me laissait aller. Quand je fus à bout de souffle, il parla à son tour:
—Monsieur, me dit-il, rien ne m’autorise à penser que vous vous soyez trompé. Le 10 août, notre malade simulait la folie, votre parole m’en est un sûr garant. Certains indices me porteraient à croire que, le 16 août, à son entrée dans cet établissement, il était exaspéré, mais lucide. Quelques jours d’hébétude ont suivi. Les premiers symptômes nettement spécifiques se placeraient, je crois, entre le 27 et le 30 août. Vous excuserez, monsieur, ce manque de précision: je ne suis attaché à l’établissement que depuis le 5 septembre.
—En somme, repris-je, il est entré ici sain d’esprit et il en sortira radicalement fou!
—Il n’en sortira vraisemblablement pas, répondit doucement le médecin. Il présente un cas typique de vésanie incurable. Il simulait la folie, disiez-vous, afin d’être mis à la retraite? maintenant il a repris la férule et il enseigne passionnément du matin au soir; sa grande terreur est qu’on ne le trouve pas assez zélé. Il est, d’ailleurs, tout à fait inoffensif. Voulez-vous le voir?
Non, à la vérité, je ne voulais plus le voir! Mais je ne répondis pas: j’étais écrasé.
Le médecin pria un infirmier de l’aller chercher.
Et je le revis, M. Buc! Sans ventre, sans bajoues, sans double menton, avec des yeux… des yeux de fou, enfin!
Il récitait la table de multiplication…
Devant moi, il hésita une seconde; du moins il me sembla qu’il hésitait comme on hésite devant une figure aperçue autrefois dans le lointain des années.
—Non! dit-il, je ne suis pas bon pour la retraite; j’ai vingt-huit ans depuis hier matin.
Il me regarda encore, et si fixement que je baissai les yeux.
—Toi, reprit-il, tu m’as l’air d’un traître! Tu me conjugueras dix verbes au subjonctif! et je te ferai extraire des racines carrées, tu m’entends! carrées! carrées! et même cubiques! vilain étourneau paresseux!
Sur un signe du médecin, l’infirmier l’emmena. Je n’avais plus qu’une idée: m’en aller! fuir cette maison!
—Je vous remercie, bredouillai-je, vous êtes bien bon… Je sais qu’il sera convenablement soigné chez vous… Je connais votre zèle, votre dévouement, votre savoir…
—A votre service! me dit le jeune médecin avec son gracieux sourire.
*
29 septembre.—Je n’avais pas d’épuisette. Je pêchais le gardon avec une racine quasi imperceptible et j’ai piqué une brème de deux livres! Je n’aurais jamais cru pouvoir sortir une bête pareille au bout d’un fil d’araignée. Je l’ai eue quand même, mais je l’ai bien tenue sur l’eau pendant trois quarts d’heure!
La main me tremble encore en écrivant et je sens mon cœur battre comme après une course rapide. J’ai faim; de pareilles émotions creusent.
Après tout, je crois que je vais être richement bien à Chantefoy!