Ida - La Comédie bourgeoise

Irène Némirovsky · Chapitre 1 sur 2

Pages du PDF

Ida - La Comédie bourgeoise

Ida

 

Elle apparaît au faîte d’un escalier de trente marches d’or, comme cinq ou six autres femmes, tous les soirs, dans les music-halls de Paris ; elle descend entre des girls nues, coiffées d’un chaperon de roses, qui tiennent à la main, cha-cune, un parasol d’or. Des pendeloques de verre, des pierres taillées, des miettes de miroir entourent son visage ; un long manteau tissé d’or, des perles et des plumes la couvrent. C’est une femme, qui, depuis longtemps, n’est plus jeune ; ses jambes sont belles encore, mais elle porte sur les seins un corselet de pierreries, car il faut bien que tout s’use…

— Pourquoi, disent les femmes, Ida Sconin, et non une autre ?… Pourquoi ce renom, cette gloire ? Elle est vieille. Elle ne sait pas chanter. Elle est étrangère.

— Pourquoi, songent-elles, ces perles, ces pierreries, ces fourrures précieuses ? Pourquoi pas une fille de vingt ans ?… Pourquoi pas moi ?…

Elles se penchent, suivent du regard la longue jambe, le pied aux ongles peints qui effleure la marche d’or. Le ventre est lisse et intact. Dans une loge, une femme de trente ans le regarde avec avidité et songe à son corps, à ses flancs, qui depuis la dernière maternité n’ont jamais retrouvé leur des-sin, leur éclat, leur courbe. Un petit sifflement passe entre ses lèvres serrées :

— Cette femme… Voyons, il n’est pas possible de trou-ver une belle fille de vingt ans qui sache descendre un esca-lier ?…

– 3 –

Paris la contemple avec une sorte de sourde hostilité, l’admire mais, jamais, il ne lui a donné son cœur, comme à d’autres. Elle n’est pas aimée. Elle n’est pas d’ici. Les étran-gers ont fait sa gloire au lendemain de la guerre, au temps des vaches grasses, des années d’abondance, où la terre re-gorgeait de pain, de travail et d’or, où il était facile de s’enrichir dans tous les pays du monde (on prenait une va-leur à la Bourse, au hasard, et elle montait comme la fièvre). Elle était la joie et la délectation des Américains, des bou-chers et des mineurs enrichis et des beaux gigolos, si heu-reux, si vite comblés, aux hanches larges, aux épaules étroites, couleur de cigare, de pain bis, de tabac blond. Ils la préféraient aux actrices françaises, trop fines et trop maigres, qui les supportaient avec le sourire lointain, courtois et cris-pé d’une hôtesse fatiguée.

Ida Sconin… Personne au monde ne porte comme elle le casque de plumes, l’or et les perles. Les étrangers sont partis, mais Ida Sconin demeure et règne.

Elle éblouit, obsède Paris et la province. Dans de tran-quilles sous-préfectures, devant l’hôtel de ville, endormi, on entend sa voix fixée sur les disques chanter Mon bel amour. Sur les murs de Paris, son image apparaît à chaque tournant de rue ; debout, demi-nue, sur un escalier d’or, la tête dres-sée sous l’amas de plumes d’autruche ; son nom étincelle, spasmodiquement éteint et rallumé à travers le doux brouil-lard lumineux des soirs de Paris.

— Toujours la même chose, disent les femmes ; elle ne se renouvelle même pas…

À quoi bon ?… Chanter : Mon bel amour ; porter sur la tête un casque d’aigrettes roses, sourire, tourner lentement la tête, montrer ses jambes et son ventre, écouter, sans un

– 4 – froncement de sourcils, les paroles échangées dans une avant-scène entre deux vieilles Américaines sourdes, plâ-trées de rouge et de blanc de céruse :

— My dear !… She is too wonderful ! She doesn’t look a day older than fifty !…

Répéter tous les soirs, le même salut, la même chanson, rire avec le même mouvement exactement, ce renflement doux et voluptueux de la gorge, encore belle et pure comme une colonne, elle connaît le secret de la renommée, qui est de durer coûte que coûte, de fixer dans la mémoire des hommes une image immuable. Tout, jusqu’à son parfum, demeure depuis des années pareil. Et lorsque, au moment de chanter, sa bouche se fronce légèrement et que ses lèvres s’entr’ouvrent avec lenteur, comme le cœur d’une rose, on oublie que son visage a changé et vieilli. Elle est exactement celle que l’on attendait, sans surprise ; le vieil Américain aux dents d’or qui l’applaudit, se souvient de sa jeunesse, des soirs de guerre, des petites femmes de Maxim, écrasées contre lui, frottant leur tête à la hauteur de son ceinturon d’officier, de l’Armistice, des batailles dans les cafés, à coups de siphon et de canne, des années de prospérité. Il n’en de-mande pas davantage. Elle a importé à Paris le goût de la re-vue à grand spectacle, du faste, du scintillement des pierres taillées sur la gorge nue des femmes.

Elle connaît la valeur provocante de son corps mal ca-ché sous des étoffes épaisses et lourdes, et entouré de femmes nues. Elles étaient cinq ou six, d’abord, mais le pu-blic s’est blasé, et on a cru le retenir en augmentant leur nombre de saison en saison. Elles ne sont plus cinq mainte-nant, ni dix, mais quarante, mais cent, un flot, une mer mou-vante, jambes, cuisses, seins, dos nus, que la poudre et le

 

– 5 – fard recouvrent de la même teinte uniformément rose de jeune porc fraîchement tué. Cet étalage lasse le désir, et, alors, Ida Sconin apparaît, la taille serrée entre deux im-menses paniers de satin noir et or. Elle porte les plumes ac-cumulées sur sa tête sans faire paraître d’autre fatigue que le petit pli léger d’effort au coin des lèvres, qui, dès le troisième rang de l’orchestre peut passer aisément pour un sourire.

Les lumières, sur la scène, s’éteignent, et, seuls, les feux croisés des projecteurs l’éclairent. Elle est grande, droite, cambrée, le menton impérieux ; son beau visage meurtri ex-prime l’orgueil insolent, le défi ; depuis quelque temps seu-lement, le sourire vigilant, parfois, s’efface ; l’assurance triomphante de son regard et cette volonté de bonheur à tout prix, marquée sur ses traits, s’adoucissent, se tempèrent d’inquiétude. Mais seules, les girls qui l’entourent s’en aper-çoivent, comme seules, elles peuvent voir, pendant le grand défilé des Gemmes et Joyaux, entre les réseaux de perles qui coiffent Ida Sconin, ses cheveux, jadis noirs, teints en une couleur d’or éclatante, reteints en rouge sombre, puis en un blond léger d’argent, et, de nouveau, rouges comme une flamme, qui, torturés, ont perdu enfin toute apparence hu-maine et sont devenus secs et crépitants comme de la paille, et dont un seul jour de repos suffirait à faire apparaître la ra-cine de neige sous la couche de peinture.

Les girls lèvent et abaissent, alternativement, le bras gauche et le bras droit ; un rythme de houle agite cette mer de filles nues, sous leurs chaperons de roses. Ida Sconin pa-rade au milieu d’elles ; ses jambes nues repoussent d’un mouvement paresseux le flot de velours, de paillettes, de sa-tin. Lorsqu’elle s’arrête, les girls contemplent avec malveil-lance ce cou pur et fort, agité d’un imperceptible tremble-ment, mais qui supporte sans broncher le harnachement de

– 6 – plumes et de fleurs. Aux tempes, sous la résille d’or, les gouttes de sueur perlent sur la peau.

Elles murmurent :

— Vise-la… C’est pas possible, elle va s’écrouler…

— Mais, bon Dieu, qu’est-ce qu’ils peuvent bien lui trou-ver encore de bien, à cette femme-là ?

— Elle a de la veine, voilà tout, ma vieille. Pas comme toi ni moi.

Elles songent :

— Une chance insolente, oui !… Pas autre chose… Rosse comme pas une, d’ailleurs, et le cœur aussi dur qu’une pierre. Même pas de béguins, pas de caprice, sauf sa prédi-lection bien connue pour les garçons très jeunes et très beaux, qui font docilement l’amour une semaine, quinze jours, et passent. Depuis quelque temps, on ne lui connaît même pas de liaison.

— À quoi bon les hommes, d’ailleurs ? songent les girls avec amertume. Elle est payée mieux qu’une star améri-caine…

Sur deux rangs, elles lèvent, à présent, l’une après l’autre, leurs jambes éclairées par les feux des projecteurs, se renversent en arrière et rejettent vers l’ombre leurs visages fatigués, indifférents.

Le chef d’orchestre, du bout de son bâton, semble ra-masser des ondes éparses, les ramener vers la vedette. Elle agite doucement de sa main libre les plumes roses de l’éventail. Elle hume la chaleur, la douce poussière rayon-nante des projecteurs. Le théâtre bourdonne à peine d’un

– 7 – murmure assourdi, comme le ronronnement de la mer. Elle chante, elle sourit, elle danse, mais une seule pensée, un seul souci l’habitent : la cote !… le chiffre des recettes.

Elle songe :

— On a fait cent mille, hier, samedi, entre la matinée et la soirée. Aujourd’hui autant. Nous montons régulièrement…

Et elle voit en imagination cette ligne ascendante, qui fait dire aux producteurs, avec respect :

— Ida Sconin fait recette.

Parole magique : elle le sait. La seule qui barre la route à ces jeunes femmes brutales, pressées, aux dents longues, qui, toutes, guettent, depuis des années, sa place, n’attendent qu’un faux-pas, un fléchissement, un jour de ma-ladie ou de fatigue, le moment où l’âge si longtemps vaincu, la terrassera à son tour.

— Attendez, songe-t-elle. Ce n’est pas pour demain en-core…

Bien des jours encore, Paris verra sur ses murs son image fraîchement repeinte ; chacune de ses chansons sera fredonnée par les ouvriers, les chauffeurs de camion, les ga-mins des rues ; chaque soir, des lettres de feu traceront au faîte des maisons :

 

IDA SCONIN

IDA SCONIN

IDA SCONIN

 

– 8 –

Croient-elles vraiment, toutes ces filles, ces rivales, qu’elle se laissera abattre parce qu’elle a soixante ans et da-vantage ? Toute sa jeunesse, elle a attendu, comme elles, la gloire, l’argent, le bruissement flatteur de la foule sur son chemin :

— Ida Sconin… Ida Sconin… Vous avez vu ?… Ida Sco-nin…

La renommée ?… On s’en rassasie aisément à vingt ans, mais elle en avait plus de quarante quand elle l’a obtenue. À cet âge-là, comme l’eau de la mer elle altère seulement da-vantage. Jusqu’à la guerre, malgré ses émeraudes, ses amants, son bluff, elle n’avait que des miettes de gloire, les échos dans les petits journaux de chantage, une parole en-tendue par hasard : « Ida Sconin ?… Connais pas… Ah mais si, une jolie fille… »

Depuis quinze ans seulement, elle récolte le fruit d’une longue patience. Certes, elle ne se fait pas d’illusions. Ce n’est pas grand-chose, cette rumeur, cet éclat, pour aboutir à quoi ?… À une femme nue, qui descend les marches d’un es-calier d’or… Mais si elle a eu d’autres rêves, elle sait, depuis longtemps, qu’il faut se contenter, au terme d’une vie hu-maine, de ce demi-échec qui s’appelle réussite, espoirs com-blés, couronnement d’une carrière. – Est-ce qu’elles savent, ces filles ?… Est-ce qu’elles se doutent de la somme de tra-vail et d’effort qu’elle a dû fournir pour arriver à un but déri-soire, mais qui, malgré tout, est un sommet pour elle, un triomphe ?… La lutte épuisante contre le temps, contre les hommes… Ces hommes qui si durement, si chèrement, ont vendu chacun sa faveur, son appui, un mot d’encouragement, une aide, elle les revoit dans sa mémoire.

– 9 –

Grosses faces fleuries, lèvres plates et rasées, paupières lourdes, vieilles bajoues tombantes, souvenirs, servitude du passé, assurance prise maintenant encore, contre les dangers de l’avenir (ce vieux financier et cet antique président du Conseil, qui, alternativement, partagent sa couche)… Il lui semble parfois qu’elle n’aura jamais assez de baisers, de jeunes bouches, de chairs fraîches pour effacer la souillure de ces mains noueuses, de ces corps flétris, de ces ventres bal-lonnant sur de courtes jambes, de ces bouches molles souf-flant leur plaisir entre ses seins…

Qu’elles attendent, ces belles filles, comme elle l’a fait elle-même !… Qu’elles dépensent leur jeunesse et leur beau-té, comme elle, avec intelligence, avec patience !… Elle ne cédera pas la place.

Elle rit, salue, se dresse au milieu de la scène ; les lu-mières ruissellent sur son corps.

Le rideau brodé d’or et de rose, à ses couleurs, se baisse lentement.

 

La sortie des artistes. Ida Sconin traverse le trottoir, que la pluie légère a mouillé à peine, verni plutôt comme un ta-bleau fraîchement peint. Trois mois ont passé. Il est deux heures, une nuit de juin ; un bref instant d’obscurité et de si-lence entre deux crépuscules argentés. Les premiers lilas fleurissent les jardins de l’Élysée. Les réclames lumineuses tournent paresseusement, vont bientôt s’arrêter. Sur le doux ciel transparent de petites flammes jaunes courtes et bril-lantes tracent :

 

– 10 –

IDA SCONIN

 

Elle tient des roses dans ses bras. Elle dit tout haut, en passant devant la foule curieuse :

— Quatre cents bouquets et gerbes hier… C’est trop. Et ces félicitations, ces lettres… Ils me tueront.

Elle repousse doucement de la main l’ami fidèle qui, à voix basse, la sollicite :

— Non, non, je suis brisée… La matinée du samedi, la soirée, la matinée, la soirée du dimanche… Cher, je suis morte…

— Vous êtes fraîche comme un bouquet de roses.

— Flatteur !…

Le public regarde, écoute, tente de deviner les paroles échangées devant la longue voiture étincelante.

Un garçon, tête nue, le cou enveloppé d’un cache-nez rouge, tient une botte de roses serrée contre son cœur. Il pâ-lit, il hésite.

Se doute-t-il que si Ida Sconin, debout devant la portière entr’ouverte, incline légèrement son fin visage fardé, meurtri, lève le col de fourrure précieuse et s’attarde, c’est pour lui, très humble ? pour lui laisser le temps de prendre courage, de s’avancer vers elle, pour qu’elle puisse accepter ses roses, les respirer, prononcer d’une voix douce et rauque :

— Oh, les belles fleurs !… C’est pour moi, ces belles fleurs-là ?… Merci, Monsieur…

 

– 11 –

Ainsi, chacun pensera :

— Elle est encore étonnante. Même de près, elle ne pa-raît pas vieille… Combien d’amoureux elle doit avoir en-core !…

Vous voyez bien que c’est une légende, et son âge, et les jeunes hommes qu’elle paie…

Elle est encore très bien…

Enfin, le garçon s’est approché, a tendu timidement ses fleurs par la portière ; elle a souri ainsi qu’il convenait, abais-sé sur lui ce regard qui n’est plus, hélas, ni voluptueux, ni vi-cieux, comme elle voudrait le faire croire encore, mais sage et profond, car il est plus facile d’effacer des rides que de masquer l’expression lucide et fatiguée d’un regard de vieille femme, pleine d’expérience.

Cependant, elle incline la tête, murmure de sa voix basse, un peu rauque et chantante :

— Pour moi ?… Ces belles fleurs ?… Oh !… (un temps d’arrêt, encore un sourire). Merci, Monsieur…

Voici la dernière scène jouée pour aujourd’hui. L’auto peut partir. Elle aime ce trajet à travers le Bois endormi et si-lencieux, et tout à coup, bruyant et illuminé. La Cascade est éclairée d’un rayon électrique vert tendre. Sa maison est en bordure du Bois.

Elle laisse retomber sa tête, ferme les yeux.

Elle se sent triste. Car elle a beau farder son visage, tail-lader ses seins et ses joues, masser son front, effacer tous les jours les rides, qui, toutes les nuits, inlassablement, se re-

 

– 12 – forment, elle ne peut empêcher que son âme, par moments, s’essouffle et se fatigue plus vite que son corps.

Elle s’abandonne, à présent. Son menton retombe, heurte mollement sa poitrine, qui oscille de gauche à droite à chaque mouvement de l’auto. Elle essaie de réagir, de regar-der par la portière. Mais non ! À Paris, le mouvement, le bruit des rues, les éternelles lumières enivrent ; elle se sent là-bas plus alerte, plus combative, plus vivante. Ce silence l’engourdit, l’amollit, la détend trop.

— À partir de quarante ans, songe-t-elle, il faudrait habi-ter la Butte Montmartre, éternellement.

Elle est rentrée. Enfin, la toilette de la nuit, elle-même, est terminée. Elle est couchée. Son visage, son front, ses mains, son cou sont enveloppés de bandelettes, enduites de crème épaisse. Une odeur d’herbes, un vague relent d’huile s’en exhalent. La fenêtre est ouverte, et le long de la pelouse l’aurore de juin va laisser glisser son premier rayon de feu. La femme de chambre a refermé avec soin les volets, tiré les lourds rideaux.

Elle devrait dormir. Autrefois, il était facile de s’endormir et de se réveiller aux heures qu’elle avait fixées. Elle avait discipliné son corps comme une machine. Dès qu’elle était au lit, après les soins, le long bain tiède, le som-meil sans rêves s’emparait d’elle.

Le réveil, six heures plus tard, la douche, la gymnas-tique, le massage, d’autres soins… Puis la répétition, le tra-vail. Jamais un jour de maladie, ni de paresse, ni de fatigue. Mais depuis quelques mois le sommeil la fuit. Son cœur bat tantôt trop vite, tantôt trop lentement, et, parfois, il semble s’arrêter une seconde, buter contre un obstacle invisible et

 

– 13 – reprendre, en tâtonnant, péniblement, sa route, la laissant haletante, les membres glacés, les genoux tremblants.

— Surmenage, dit le médecin.

Elle devine bien ce qu’il pense en cherchant son cœur et en soupesant légèrement au passage ce sein tout neuf que l’on a taillé, reformé, modelé, pour la deuxième fois cet hi-ver. (Il sera prêt à être exhibé triomphalement cet automne, pour la nouvelle revue ; elle le tient en réserve jusque-là et le cache.)

— À la longue, il faut bien que tout s’use, songe le mé-decin, mais il murmure : « Vous avez une santé admirable, insolente… »

Les mots si souvent entendus, si souvent répétés…

— Toutefois, prenez garde… n’abusez pas…

Oui, elle a vieilli… Ce cœur indocile, et cette mémoire radoteuse qui, dès qu’elle est seule, éveille, sans répit, les souvenirs du temps écoulé. Comme une mécanique déréglée, elle s’entête à faire passer et repasser inlassablement, au fond d’elle-même, de vieilles images inutiles… déplai-santes…

Elle ferme les yeux, déplace avec précaution le masque de crème qui lui enserre la figure, s’efforce de revoir en es-prit l’affiche qui, dès septembre, fleurira sur les murs de Pa-ris :

« Le 15 novembre, la grande première de gala à bureaux ouverts pour la nouvelle revue de l’Impérial. L’illustre ve-dette Ida Sconin chantera et dansera dans Femmes 100 %, nouvelle production de MM. Simon et Mossoul, actualisée par M. Archibald d’Hupont, M. Stanislas Goldfarb et M. Malt-

– 14 –

Lévy. Ballets et ensembles de M. Jacques Josseline. L’orchestre de Mac-Lloyd accompagnera le spectacle qui comprend une formidable distribution. »

Elle mesure en imagination la grandeur des lettres qui composeront son nom, les oppose à celles qui forment ac-tuellement les noms de ses rivales les plus redoutables.

Chaque commencement de saison marque pour elle le début d’une bataille, qui, d’année en année, devient plus dure et plus incertaine. Celle-ci le sera particulièrement…

Elle soupire. Il lui semble revoir Simon, devant elle, et entendre ses paroles :

— Attention… Le public se lasse… Vous êtes admirable, merveilleuse… mais, mais…

Comme à l’ordinaire, lorsqu’il lui parle et désire l’amadouer, il tremble d’un zèle excessif, frotte sa grosse tête pensive, incline son long nez, tord davantage sa bouche fré-missante et sinueuse, et ses longues mèches noires se répan-dent sur son front. Cet homme a pour elle une admiration et une affection sincères, mais, par-dessus tout, il tient à ce qu’il nomme sa gloire ; avec désespoir mais fermeté, il la jet-tera par-dessus bord, s’il le faut, si le public, effectivement, se lasse. Cette expression de ruse, de cupidité, de cruauté et de sensibilité mêlées, elle la voit peinte sur son visage, reflet fidèle de son âme.

Mais il ajoute, la voix tremblante :

— Vous savez que vous pouvez avoir confiance en moi, que je ne vous ai jamais menti ?… Vous me connaissez ?…

Et comme argument suprême :

 

– 15 –

— Qu’en pense Dikran ?…

Dikran, l’ami de cœur de Simon, est un Arménien gras et huileux ; il a une molle poitrine tremblante, des yeux à demi clos d’almée, noirs et luisants comme le raisin de Corinthe, et sortant de cette masse abondante de chair, une voix douce et musicale de femme, qui prononce les paroles les plus sen-sées :

— Ma chère, vous n’oubliez pas que vos capitaux sont engagés pour une bonne part dans la maison. Vous avez au-tant d’intérêt que nous à la bonne marche de l’affaire…

Simon contemple amoureusement son ami :

— Il a raison, toujours raison… Dickie, fais comprendre à la divine, à l’incomparable, que cette fille, cette Cynthia ne peut que lui servir de repoussoir, faire apprécier davantage sa beauté splendide… Car, enfin, c’est le même principe qui nous guide depuis longtemps dans notre production de femmes nues…

Elle a consenti enfin, mais, maintenant, le doute la ronge.

Cette masse amorphe de chairs nues, cette viande rose sur laquelle se détachait son corps, certes, cela ne pouvait en rien lui nuire, mais une femme nue, une seule, un corps unique de femme, la précédant devant le public las, ingrat, vite conquis…

— J’ai peur, songe-t-elle.

Elle s’est longuement raidie pour ne pas l’avouer à elle-même.

 

– 16 –

Même maintenant, dans l’ombre et la solitude, elle sent qu’elle s’abandonne, qu’elle se perd en laissant les mots se former dans son âme :

— J’ai peur…

(Elle, dont l’unique mérite, l’unique vertu sont le courage et l’insolence !)

Mais dès qu’elle les a prononcés, elle éprouve un senti-ment de soulagement, de détente, de triste bonheur… De-puis si longtemps elle n’a pu se livrer, se confier à qui-conque… Mais cela, non ! non !…

Elle se gourmande sévèrement. Il ne manquerait que ce-la ! S’attendrir, elle, Ida Sconin !…

— Pourquoi ai-je accepté ?… Pourquoi ? Par quel or-gueil ?… Pour que le public dise : « Mais… c’est chic, au fond, c’est crâne, ce qu’elle fait là… Elle est donc bien sûre d’elle ?… Elle ne craint pas les comparaisons… » Ou bien parce que la cote des recettes, depuis deux mois, ne monte plus ? Ce n’est pas grave encore, c’est une très forte cote, mais le maximum n’est pas atteint, et il faut monter, sans cesse, sans répit, pour ne pas redescendre un jour proche.

Dans le jardin, les oiseaux chantent joyeusement. Un merle siffle entre les branches chargées de lilas.

Ida soupire. Ses doigts crispés se détendent, glissent sur le drap de soie. Heureuse encore d’être couchée seule dans ce lit, sous le dais rose et or !… Il n’y a pas si longtemps qu’elle peut se permettre le luxe de s’endormir ainsi, sachant qu’aucun visage d’homme, au réveil, ne se tournera vers elle pour lui prendre un baiser. L’amour est bon, reposant ; car sa douce fatigue fait oublier tant de choses… Ainsi les garçons

 

– 17 – qu’elle paie savent caresser et se taire, et elle ne leur de-mande rien d’autre. Mais les amateurs, songe-t-elle avec une sombre gaieté, et les vieux amis qu’elle ménage, qui viennent parler entre ses draps de leurs affaires, de leurs ambitions, des regrets du passé, de leurs vains désirs, quelle plaie !…

— Et cependant, songe-t-elle, cette gymnastique sans plaisir, cela vaut mieux encore que l’amour véritable…

Elle voit, en tournant la tête vers les volets clos, un feu vermeil briller sur la pelouse. Elle recule le moment où il lui faudra prendre, pour s’endormir, le cachet de véronal prépa-ré sur la table.

— Prenez garde, a dit le médecin.

Un cœur de… mettons soixante ans et auquel on im-pose, nuit après nuit, un effort tel, ne se mène pas à coups de véronal… D’ailleurs, depuis un mois, elle a doublé, puis tri-plé la dose. Cependant, sans sommeil, les rides reviendront plus vite encore. Machinalement elle palpe les bandelettes de laine qui enserrent son front, les lisse d’une main légère et inquiète. L’amour… Des noms oubliés sonnent à ses oreilles, des visages surgissent de l’ombre ; le jour les effacera…

On dit d’elle :

— Une femme qui n’a jamais aimé, qui n’a jamais su que se servir des hommes…

Certes…

— Non, je ne suis pas « bonne fille », moi, murmure-t-elle soudain, avec une véhémence sauvage, et d’un vieux geste oublié, elle veut rejeter en arrière sa tête, mais songe à la teinture : (« Il faut agiter le moins possible vos cheveux, ils sont secs et cassants…) Elle se souvient de ce garçon qui

– 18 – s’est tué pour elle (Quelle belle réclame gratuite !), que l’on a trouvé gisant auprès d’elle, à Antibes.

— Ah, quelle mise en scène !… Ce mince corps blanc sur la terrasse, au clair de lune, ce filet de sang coulant sur les dalles de marbre… Quelle rentrée, ensuite, quel triomphe !… (Mais pour être absolument sincère, est-ce qu’il s’était tué par amour ?… Il était intoxiqué de cocaïne, et ce jour-là, à moitié fou.)

Certes, elle a été aimée. Elle savait tenir les hommes (Gabriel Clive, le premier, lui avait enseigné le pouvoir sur un désir d’homme d’une image incertaine et fuyante…) D’autres, les plus nombreux, étaient attachés à elle parce qu’elle flattait leur vanité et ils ne demandaient pas autre chose. À ceux-là elle ne donnait rien d’autre… De l’ombre, certains visages émergent qu’elle recherche avec plus de complaisance et une douceur secrète. Mais elle ne se fait pas d’illusions… Ce qu’elle goûte en eux, c’est sa jeunesse.

— Je n’ai donc jamais aimé, songe-t-elle une fois de plus. Non. Décidément, non. Que me fait l’amour ?… Ce qu’il me faut, ce que je goûte, ce qui me plaît, c’est l’amour d’une foule, l’ombre, le désir, ce rauque balbutiement qui monte dans la salle, lorsque j’apparais, cette convoitise anonyme… Comme j’aime cela… Le perdre ?… Non, j’aimerais mieux mourir… Mais pour le garder, il faut rester belle, fraîche, jeune… Il ne faut plus penser ni se souvenir, ne rien espérer, ne rien regretter, ne rien craindre…

Elle ferme les yeux et, de toutes ses forces, retient la palpitation nerveuse des muscles de l’œil. Elle répète dix fois, quinze fois, cent fois, comme une formule magique :

 

– 19 –

— Je suis calme. Je suis jeune. Je suis belle. Je veux dormir. Je dors.

Elle s’endort enfin.

 

– 20 –

L’automne.

Les dernières répétitions de nuit.

La salle est plongée dans l’obscurité. Seul, l’orchestre est faiblement éclairé. On entend préluder de petites flûtes de cristal.

Des mains invisibles règlent les lumières. Les faisceaux d’or, les rayons bleus palpitent et s’éteignent.

Sur la scène vide, la danseuse nue, Cynthia, accomplit les gestes de son métier.

— Elle est vraiment bien, cette petite, dit Ida Sconin.

Puis :

— Mais du train dont cela va, ma scène, je pense, passe-ra au matin.

Elle a parlé assez haut, et tous s’immobilisent, l’interrogent du regard avec déférence. Elle agite la main d’un geste las, fait signe à Cynthia, qui s’est arrêtée comme les autres :

— Continue. Ne te trouble pas, ma petite…

Cynthia est une fille blonde et blanche de Chicago, where beauty is cheap. Elle a de longs yeux verts, des pommettes de

– 21 – sang tranchant sur le reste du visage, d’un blanc dur et écla-tant, comme de la craie, une mâchoire carrée, des dents étincelantes. Son corps est maigre, agile, les membres longs et effilés font songer aux pièces d’un mécanisme d’acier.

— Elle n’est pas si belle, pense Ida. Moi, mon luxe, mon renom, mes joyaux…

Elle se sent pesante et engourdie. Elle est seule dans sa loge.

Elle a renvoyé les amis, les fidèles. Elle se tient très droite, raidie, cambrée, consciente des regards, qui, dans l’ombre, la cherchent et la reconnaissent, elle et son manteau d’hermines. (D’hermines, afin que l’on dise : « À son âge, elle ne craint pas le blanc, elle est étonnante ! »)

Beaucoup de monde.

— Pour une répétition de travail, songe-t-elle, on a de nouveau invité autant de gens que pour une générale… Mais il n’y a rien à faire, c’est une fureur.

Elle est très lasse. Trois heures bientôt. On a disposé auprès d’elle une aile de poulet froid et du champagne. Elle boit, par petites gorgées distraites. Elle hume cette odeur chaude, familière, poussiéreuse ; s’il n’y avait pas tout ce monde, elle s’endormirait, se reposerait mieux que dans sa maison. Elle se terre au creux de son théâtre, comme une bête dans son trou.

Elle s’endort à demi.

Cependant, elle tient sa tête droite, et une habitude mé-canique vit en elle. Par moments, elle sort brusquement de sa torpeur, se redresse davantage, tend sa main à baiser vers une ombre qui passe entre les fauteuils, sourit, murmure :

– 22 –

— Bonjour, bonjour, vous !…

— Tiens, c’est gentil d’être venu !…

— Comment allez-vous, ma chérie ? Il faut que je vous embrasse… Comme vous êtes chou…

Mais, peu à peu, elle se tait, et on la laisse, on contemple de loin, avec des sentiments divers, la joue fardée de rose, la longue main blanche, ornée de bagues célèbres, qui pend, négligemment, sur le rebord de la loge.

Cynthia est partie. On plante des décors.

L’orchestre joue.

— Mais, songe Ida, ils ont démarqué Tarara-boum-dié, simplement. Où donc ai-je entendu cet air-là ?… Où donc ai-je vu ce gros tzigane rouge ?

On répète l’inévitable scène rétrospective. Un cabinet particulier 1900 rouge et noir, des dentelles, un corset noir et un pot-pourri de vieilles valses.

— Je me souviens, songe Ida.

Pourquoi chercher si loin ? Dans la mémoire, certains vi-sages, certains souvenirs devraient reposer, ensevelis à ja-mais… Mais malgré elle, ils l’obsèdent. Et elle s’aperçoit qu’elle soupire involontairement par instants. Comme une vieille femme solitaire… Elle s’éveille, fait un geste de la main à un homme qui passe et qu’elle ne reconnaît pas. L’éclairage est mal réglé. Le fond de teint de la chanteuse paraît vert.

 

– 23 –

— 1900… En ce temps-là… Oui, oui, inutile de ruser… Ce souvenir-là, en somme, c’est le seul qui compte… Gabriel et… enfin, Gabriel…

Elle s’entend prononcer à haute voix :

— C’est comique, cette manie des rétrospectives, cela devient une tradition.

Quelqu’un rit. Quelqu’un demande :

— Et l’incomparable ne se sent pas trop lasse ?

— Moi ?… Oh, mon cher, c’est ma vie, cette existence de fièvre, vous le savez bien…

— Elle est merveilleuse !

Le Pré-Catelan, un soir de juin, doré et rose comme une pêche. Elle commence seulement à être connue, remarquée, regardée… Quel enivrement !… Elle sait bien qu’elle doit ce-la à Gabriel, à l’instant où entre mille autres femmes elle a seule su capter et retenir le regard de Gabriel Clive. Elle, étrangère, inconnue…

— J’étais belle, alors, et mieux que belle, songe-t-elle, et elle regarde avec une irritation amère Cynthia, assise à l’orchestre et ses longues jambes nues, brillantes, à demi re-couvertes d’un méchant petit manteau de fourrure rouge.

Gabriel… Elle cherche à se rappeler son visage, et aussi-tôt elle le revoit, comme s’il était encore assis à ses côtés, in-cliné vers elle ; un grand nez busqué, presque crochu, comme un bec d’oiseau rapace ; des joues osseuses, aux mé-plats durs, des yeux clairs, à la pupille dilatée des intoxiqués, un long corps maigre et souple, de belles mains agitées d’un tremblement imperceptible, mais une bouche frémissante et

– 24 – sensible de vieux cabotin. Son visage était pâle et transpa-rent, la pâleur des hommes qui écrivent tout le jour et dont la chair semble, à la longue, refléter la blancheur du papier. Exagérant la souplesse silencieuse de sa démarche, exagé-rant la courbe satanique des beaux sourcils, qu’il épilait comme une vieille coquette… Ses yeux couleur de glace, sa manie de ne porter sous ses vêtements que les chemises les plus fines, afin qu’en entourant du bras selon son habitude une épaule de femme, celle-ci sentît la forme et la chaleur de ce beau corps dont il était si vain…

— Et moralement ? songe Ida, une fois de plus : oh, l’homme fatal, le « vamp » masculin… Entre les femmes in-nombrables qu’il prenait et lâchait tour à tour, moi seule, sans doute, ai su exactement lui donner la qualité de souf-france qu’il désirait…

Ses souffrances, ses plus chères délices !… En le trom-pant, en le torturant, elle sentait toujours qu’au fond elle jouait son jeu, jouait un rôle qu’il lui destinait dans une co-médie aux spectateurs invisibles… Il recherchait la mort avec sincérité, en mer, au volant des autos les plus rapides, et cependant, aimait la vie avec ardeur… était vaniteux, pué-ril, facile à tromper…

— Cabotin, songe Ida. Son charme célèbre était fait de cela, de cette comédie perpétuelle qu’il jouait aux autres et à lui-même. Il était dominateur, impérieux, tellement habitué au bonheur que ses gestes et sa voix avaient acquis une sorte de nonchalance arrogante, la lassitude bienveillante d’un roi.

— J’ai su me servir de lui, et il a su se servir de moi, songe-t-elle. Sa jalousie célèbre… Comme j’ai su lui donner exactement les émotions qu’il désirait… Ce mélange

 

– 25 – d’orgueil, de sensualité, d’inquiétude, quelle autre femme au-rait su le doser à sa convenance ?…

Il l’avait lancée au music-hall. Il aimait par-dessus tout la voir danser demi-nue, « livrée aux bêtes », comme il disait avec une petite grimace de ses longues lèvres sèches, un trouble éclair dans ses yeux si pâles… Il aimait…

La vieille femme hausse les épaules à ses souvenirs.

D’un seul être, au monde, il était jaloux… réellement, sans bluff, ni jouissance secrète… Cruel et dissolu, d’un seul être au monde, pourtant il avait causé le malheur et la mort…

— Trois heures et demie, songe confusément Ida, tandis qu’au bord de la scène, les girls, pour la dixième fois, répè-tent les mouvements d’ensemble et que quarante jambes s’écartent et jaillissent du même mouvement hors d’une jupe courte et bouffante en satin noir, le cœur me fait mal… Trop de véronal la nuit dernière, encore… Et maintenant je dors à moitié…

Lentement, elle est revenue à elle, sourit, tend la main à un visage d’homme qui émerge de l’ombre, se hausse et dé-pose un baiser sur ses doigts :

— Quand passez-vous ?

— On dit le quinze.

L’ami s’éloigne. Elle sourit, dit gaiement, en réponse à son salut : So long… Au fait, qui est-ce ? Elle aurait dû le re-tenir. De nouveau, dès qu’elle est seule dans l’ombre de la loge, elle s’endort à demi, se souvient et rêve.

Il était jaloux d’un seul être au monde, Marc…

– 26 –

Elle prononce ce nom à mi-voix, et l’écoute avec éton-nement sonner à ses oreilles. Depuis si longtemps elle a ou-blié Marc, son mari… Même alors, à l’époque où Gabriel l’avait connue, Marc n’existait plus que dans son ombre, en marge de sa vie. Son mari, depuis quinze ans, pourtant, mais, peu à peu, elle l’avait écarté, effacé… « et pourtant, je n’ai jamais eu d’autre ami au monde… » Pauvre Marc… Ses lu-nettes, ce grand front blanc, et son sourire patient, tranquille, qui se crispait légèrement dans la douleur, mais demeurait toujours visible dans le doux pli des lèvres, le dessin des joues pleines, presque enfantines, ce teint rose qui l’irritait si fort, qu’elle comparait à la pâleur de Gabriel…

— Ah, sotte que j’étais. J’étais jeune et amoureuse. Non, pas amoureuse, mais… subjuguée, éblouie…

« Personne ne savait que j’étais mariée, comme per-sonne ne l’a su depuis, et tout aurait pu continuer. Moi-même, j’ai dit à Gabriel… »

Il lui semble entendre les paroles de Gabriel :

— Mais comme c’est intéressant… Alors, il vous aime, et supporte tout ?… Comme c’est curieux, ces mentalités étrangères… Je voudrais le connaître… Ce serait très dos-toiévskien…

— Cabotin, songe-t-elle de nouveau avec haine.

« Mon pauvre Marc… Sa voix douce, essoufflée, qui di-sait : “Comme tu t’agites… Pourquoi, ma pauvre petite ?…” Le seul être au monde qui ait dit cela… »

Ses mains posées doucement sur son poignet avaient seules le pouvoir de la calmer, d’apaiser le feu qui brûlait dans son sang. (« Ce qu’il te faut, ce qui te plaît, ce n’est pas

 

– 27 – seulement l’argent, les bijoux… mais que ton nom soit répété partout, que les gens se soulèvent quand tu passes, que l’on s’empresse autour de toi, sur ton passage… N’importe quelle gloire… »)

Elle murmure, comme autrefois, comme s’il était debout à ses côtés dans la loge chaude et obscure :

— Je ne suis pas heureuse…

Il la connaissait bien. Pour garder cette « gloire » – ah, trompeuse, vaine, mais la seule chose au monde qui vaille la peine d’être vécue –, elle a tout sacrifié, perdu son bonheur et son âme.

— Pauvre Marc, et toi, je t’ai perdu, songe-t-elle.

Très vite, Gabriel avait cessé de supporter la présence silencieuse de Marc, si humble, pourtant, dans leur brillant sillage. Il savait que de ce rival, il ne pourrait jamais triom-pher. Et cette jalousie était sans saveur…

— Cet homme !… Je ne peux plus supporter qu’il te voit, qu’il te parle !… Qu’il parte !…

Elle avait cédé. Par amour ?… Mais non, pour qu’on ne dise pas : « Tiens, la petite Sconin, vous savez, il s’est déjà lassé d’elle, notre beau tombeur de femmes ! Elle ne l’aura pas gardé longtemps ! »

Peut-être aussi, parce qu’il écrivait pour elle ses mélo-dies fameuses : Rythmes sauvages, qui avaient commencé à la faire connaître.

— Cœur méprisable, songe la vieille Ida Sconin.

 

– 28 –

Elle avait gardé Gabriel Clive. Elle avait chanté ses mé-lodies. Elle s’était montrée à ses côtés, elle avait exhibé les émeraudes et les perles dont il la couvrait ; elle avait obéi, écouté ; la voix fiévreuse, menaçante, suppliante, qui le jour et la nuit sonnait à ses oreilles :

— Qu’il parte !… C’est si facile !… Il est russe, sujet russe… Un mot de toi ou de moi, et on le renvoie de France sous un prétexte quelconque… C’est si facile !… Sans qu’il se doute !… Enfin, il souffre davantage de te savoir ma maî-tresse !… Un homme normal n’aime pas d’amitié une belle créature comme toi !… Mais tu l’aimes plus et mieux que moi !… À lui tu donnes ta tendresse, ta confiance !… Je ne suis qu’une machine à te procurer du plaisir !… Chasse-le, renvoie-le !… Sinon, c’est moi qui partirai…

Comme il était cruel, lui qui craignant la maladie et con-vaincu qu’il avait les poumons fragiles (mais cela faisait par-tie du tableau !) pouvait rester toute une nuit immobile sur la terrasse, balayée par le vent froid de Nice, à la fin de l’hiver, pour ne pas déranger un chat malade, assoupi sur ses ge-noux.

Elle avait parlé à Marc. Il avait baissé la tête et murmu-ré :

— Oui, je comprends… Mais, Ida, je t’assure que je comprends…

Pendant quinze ans, ils ne s’étaient pas quittés… Le ren-voyer sans rien dire, comme le proposait Gabriel ? Il serait revenu… Et, d’ailleurs, il devenait… gênant… Ce Marc Sco-nin, après tout, était resté le petit horloger timide d’autrefois… Il ne parlait même pas le français… Il refusait

 

– 29 – sauvagement son argent, et portait, hiver comme été, un vieil imperméable râpé, un feutre verdi…

Elle murmure :

— Au fond, il a peut-être mieux valu…

Simon crie :

— Descendez la coupole !…

Dans la pénombre, une voix :

— Qu’est-ce qu’on prend ?

— Vous y êtes, Noël ?

Ida Sconin, les yeux clos, revoit dans le passé la forme immobile de Marc, pendu au plafond d’or de sa chambre.

Elle frémit. Cela, cela, c’était l’ineffaçable… L’autre, le jeune garçon ivre, étendu, sans mouvement, sur les dalles de marbre, dans la nuit parfumée, cela faisait encore partie, en quelque sorte, de la vie publique, du décor, du bluff et de la réclame. Tandis que ce pauvre cadavre, balançant ses pieds en chaussettes mauves, qu’il fallait cacher, éloigner à tout prix, enterrer à la hâte, pour que Gabriel ne soit pas offensé par cette image sans beauté…

— Mais personne, jamais n’a rien su !… Je n’ai jamais rien demandé à personne, songe-t-elle avec orgueil, je n’ai jamais pleurniché, ni imploré une consolation ou une aide…

Sa liaison avec Gabriel avait duré quatre ans. Puis d’autres, aussi flatteuses et profitables avaient suivi… Elle se souvient que dix ans auparavant, elle a revu Gabriel, vieux, malade, les cheveux teints, son grand nez pincé saillant entre deux joues jaunes et creuses. Lui, qui affectait de garder aux

– 30 – femmes une reconnaissance légère et méprisante : (« Je ne cesse de vouloir du bien à toutes celles qui m’ont aimé… »), il s’était détourné avec colère et souffrance.

Ida Sconin fredonne machinalement :

Mon bel amour…

— À vous, mademoiselle Sconin !… Vous y êtes, made-moiselle Sconin ? Nous reprenons le trois. Vous n’êtes pas trop lasse ?

— Je ne suis jamais fatiguée, mon cher, vous le savez bien.

— Elle est étonnante…

— Quelle persistante jeunesse !…

— Quelles jambes !…

— Est-ce que vous savez son âge ? On dit…

— Tant que ça ?… Ce n’est pas possible…

— Non, mais regardez-la ! Elle est formidable !…

— Quelles jambes !… Quelle taille !

— Cette femme a dû ne jamais connaître un instant de malheur !…

— Elle est… triomphante…

— Bien sûr !… Elle est bien trop rosse pour avoir jamais souffert.

— Vous connaissez son âge ?…

Etc…, etc…, etc… La répétition de nuit continue.

– 31 –

« C’est irrévocablement ce soir qu’aura lieu la grande pre-mière de gala, à bureaux ouverts, de la nouvelle revue, Femmes 100/100. Ida Sconin chantera et dansera. »

Les rues qui entourent le théâtre sont embouteillées dès le début de la soirée. Les coups de klaxon résonnent. La foule des petites places descend des hauteurs vers l’avenue des Champs-Élysées. Le ciel au-dessus des toits semble en-flammé par les projecteurs et les réclames lumineuses. Les gens parlent entre eux et rient. On entend :

— Ida…

— Ida…

— La belle Ida…

— Dites, au moins, la toujours belle Ida…

— Vous savez que cette Cynthia sera le véritable clou de la soirée.

— Elle est folle, cette femme, d’avoir permis à cette beauté de vingt ans de paraître à ses côtés !…

— Elle a du cran !

— Est-ce que vous croyez qu’une femme, ça se voit ja-mais vieillir ?

— Au fond, avouez qu’on vient pour voir manger le dompteur !

— Eh eh, il y a de ça…

 

– 32 –

Les voitures roulent. Les femmes descendent. Il pleut. Sur la verrière de grosses gouttes d’argent s’écrasent en cré-pitant.

La foule reste obstinément debout, sous les parapluies déployés.

— Vise-moi la vieille, là, Gustave…

— Jolie, la robe, bleue et argent… et les zibelines…

— Allons, il y a encore de l’argent à Paris…

Des gamins crient :

— Demandez l’Intran, dernière édition !

et plongent dans les rues voisines, sombres et pleines de

brouillard.

— Demandez la composition du nouveau ministère !

— Ida Sconin ? Moi, je la gobe cette poule-là!

La foule patiente et railleuse contemple d’un regard avide les visages célèbres, répète les noms connus, les suit d’un doux et amoureux grondement.

Ida Sconin recherche par-dessus tout cette popularité capricieuse que dispense le peuple de Paris, le public le plus sensible, celui des petites places, des hautes galeries. Elle écoute cette rumeur sourde qui naît sur ses pas, compagne fidèle depuis tant d’années, et mesure sur elle sa gloire et le temps écoulé… Lorsqu’elle passe en auto, les nuits de pre-mières, lentement, pour laisser aux gamins des rues le temps de coller leurs lèvres aux vitres, d’envoyer un baiser, de crier, quand elle s’est éloignée, une brève et flatteuse injure, elle ferme les yeux, savoure ce bruit, ces lazzis, baisse par-

– 33 – fois la vitre pour mieux les entendre, rejette sur ses coussins son visage éclairé d’un sourire de triomphe et songe : « Il y a quarante ans… »

— Ida Sconin !… Ida Sconin !… Bravo !…

Combien y en a-t-il, là-dedans, que Simon paie quarante sous l’heure pour cette besogne ? Elle ne veut pas le savoir.

Ceux qui demandent :

— Mais pourquoi, riche comme elle est, ne quitte-t-elle pas la scène ?… Enfin, il arrive un âge…

Est-ce qu’ils peuvent comprendre que ce doux gronde-ment sur son chemin recouvre une clameur qu’elle entend, parfois encore, dans sa mémoire, qui monte des profondeurs du passé :

— Le Crochet… Le Crochet !…

et cette houle de rire qui passe et secoue les têtes renver-sées, les gorges tendues, ces cris, ces coups de sifflet :

— Sortez-la, l’étrangère !… Qu’elle apprenne d’abord le français, hé, la môme !… Et tes appas ?… Il faut remplumer ça !… Le Crochet !… Le Crochet !…

Quarante ans auparavant, sur les hauteurs de Mont-martre, le caf conc’ où elle a débuté…

Elle était belle et jeune, pourtant, et elle avait une voix malhabile, mais profonde et pure ; mais elle était vêtue d’une méchante robe noire dont les manches avaient craqué aux coudes lorsqu’elle était montée sur la scène ; elle ne savait pas se farder encore, ni peigner ses rudes cheveux noirs et épais, qui coulaient entre les épingles, et se hérissaient au-

 

– 34 – tour de son front. Elle n’avait jamais poudré son visage ; ce jour-là, elle avait enduit ses joues de crème Simon et étalé par-dessus une poudre blanche comme de la céruse. Son vi-sage pâle, ses yeux creux, son accent étranger, les quelques mots de français appris par cœur, qu’elle répétait sans en comprendre le sens, cet air de misère répandu sur elle, tout l’accablait.

— Une louve maigre, avait crié quelqu’un en riant dans la foule. Comme elle avait attendu, pourtant, ce jour, et quels rêves insensés avant de monter sur cette estrade, pendant le fameux Coup du Crochet, délectation féroce des spectateurs en 1894, dans les bouis-bouis de Montmartre !… Comme elle avait espéré en son heureuse destinée, et combien de fois elle avait répété à Marc pendant les longues nuits sans sommeil :

— Je n’ai pas peur !… Je sais que ma voix est belle !… Je suis maigre et laide, mais ma voix est belle !…

Sa voix ?… Personne ne l’avait admirée, ni alors, ni plus tard…

D’ailleurs, quelques années lui avaient suffi pour la perdre, quelques tours de chants dans les petites salles en-fumées, la pauvreté, les nuits froides sur les bancs de Paris, aux fins de mois, la bronchite mal soignée qu’elle avait traî-née un hiver entier. Quand elle avait chanté pour la première fois Rythmes sauvages, et qu’elle avait entendu ce timbre pauvre et rauque qui sortait de sa poitrine et qu’elle avait pensé :

— J’avais la jeunesse, le talent, la beauté, et personne n’a su les reconnaître ! Maintenant, ils courent après moi, comme des chiens !…

 

– 35 –

Avec quel orgueil amer elle avait étalé sur son corps les émeraudes de Gabriel !…

Ses jambes et ses seins, tout ce qu’elle croyait inutile et méprisable, voilà ce qu’il eût fallu exhiber dès le commen-cement ! Mais elle était jeune et ignorante.

Elle se rappelle le soir du « Coup de Crochet », l’écran mouvant de fumée, les filles qui mâchaient lentement des oranges, dans une loge, ce marchand de viande, avec ses cheveux noirs et gras, en ailes de papillon lustrées sur son front bas, ses mains rouges et chargées de bagues, qui pétris-saient le cou d’un matelot, en tricot rayé, assis à ses côtés, ce cri qui sortait de leurs bouches ouvertes :

— Le Crochet !… Le Crochet !…

Et le crochet de fer, dans la main d’un mannequin, avance en se dandinant sur la scène, la happe au collet et la rejette vers les ténèbres des coulisses… Dans la rue, noire et froide, mille lumières tremblent à travers ses larmes. Marc… Non, à cela, il ne faut pas penser ! À cela, il n’est pas de re-mède.

Quarante ans ont passé, et la foule se presse autour d’elle (vieille, flétrie), et clame :

— Ida Sconin !… Ida Sconin !… Bravô-ô-ô !…

Aujourd’hui pourtant, ils semblent moins dociles et béats que de coutume. Ils la regardent, mais ils crient peu et ne sourient pas. Ils sont préoccupés ; ils contemplent, sur les murs du théâtre, le panneau qui porte (oh ! en toutes petites lettres noires, bien différentes de celles qui composent son propre nom) les mots :

 

– 36 –

CYNTHIA, danseuse nue

 

Elle entend :

— Une belle fille, il paraît et jeune…

Ida Sconin pince les lèvres, se redresse davantage. A-t-elle eu tort, cette fois-ci, de se laisser aller à son instinct, à son courage, qui toujours lui ont fait rechercher la bataille et le risque ? Non, non, elle se sent de nouveau alerte et agile, le cœur dur, l’esprit tranquille. Le cœur ?… Ah, s’il ne battait pas ainsi, dans sa poitrine, avec des coups sourds et précipi-tés… Ainsi la vieille horloge jaune dans le coin de la bou-tique tandis que Marc travaillait à son comptoir, et qu’elle-même berçait l’enfant qui est mort… Oui, ses flancs lisses, à la courbe pure, ont gardé pendant neuf mois un enfant dé-bile… Elle plonge au fond du passé, comme dans les profon-deurs de la mer. Toujours plus bas, plus loin, vers des zones d’ombre et de silence, qu’elle croyait abolies dans son sou-venir… La boutique d’horlogerie dans la petite ville d’Orient où elle et Marc sont nés, les cadrans au mur, les lents mou-vements des balanciers, la sonnerie des heures, le grince-ment étouffé, pénible comme un soupir humain, de cette hor-loge jaune, au timbre fêlé, pendue dans leur chambre dans la sombre arrière-boutique, Marc… toujours lui… et les pleurs de l’enfant dans le silence…

Allons, allons, fini maintenant. Tout cela est passé. Elle est Ida Sconin, belle, adulée, célèbre. Ce soir, grande pre-mière de gala à bureaux ouverts de la nouvelle revue Femmes 100/100.

La loge de la vedette. Murs tendus de rose, grandes glaces, mille lumières ; du sol au plafond montent les aériens

– 37 –

échafaudages de plumes et de perles. Les habilleuses cousent les derniers rangs de paillettes au bas d’un manteau tissé d’or.

Les auteurs, les décorateurs, le couturier et ses aides, la modiste, le perruquier, le bijoutier, le costumier, Simon, Di-kran, entrent et sortent.

— C’est fini maintenant, ces rêveries stupides, songe Ida Sconin en respirant avec avidité l’odeur familière de pous-sière, de parfums, de corps nus qui pénètre des couloirs dans sa loge : bien fini !…

Elle est nue, derrière un paravent, tandis que les portes battent et qu’on l’assaille de questions fiévreuses ; elle rit, elle répond, elle parle sans arrêt. La maquilleuse achève de poudrer les jambes et le ventre nu.

On apporte des fleurs, en corbeilles et en gerbes ; les pé-tales écarquillés, pour donner une apparence plus volumi-neuse aux bouquets de roses, sont injectés de parfums.

L’habilleuse compte à mi-voix :

— Une, deux, trois… Déjà plus de cent, Mademoiselle…

— Comme c’est gentil d’être venu, Monsieur l’Ambassadeur !

Elle tend sa main à baiser à un vieux babouin blanc, qui prend entre ses doigts tremblants, parfumés à la violette, le bras nu et y frotte longuement ses lèvres sèches, surmontées d’une touffe de poils rares et blancs.

— Voyons, chère amie… J’ai eu du mal d’ailleurs à trou-ver une loge. Vous savez que l’on a organisé un service spé-cial d’avions Croydon-Le Bourget, pour le spectacle ?…

– 38 –

— Vraiment ?… Mais cela ne m’étonne pas. J’ai beau-coup d’amis à Londres…

Le vieil homme baisse la voix :

— Cette petite Cynthia dont on parle, j’ai demandé à la voir. Insignifiante !

— Elle a vingt ans, mon pauvre ami, c’est sa grande force, l’unique, d’ailleurs, car elle danse médiocrement, entre nous…

— Naturellement !… Mais tout le monde admire votre sens du fair play !…

— Vous êtes gentil !…

Elle adoucit la voix, frôle délicatement du bout des doigts la vieille joue fripée, inclinée vers elle ; il hume son odeur et cherche à apercevoir les rares endroits de son corps qui demeureront cachés sous une ceinture de dentelles et de perles ; elle songe :

— Vieux singe immonde !…

— Soyez mignons !… Partez tous !… Vous allez me mettre en retard !

Les girls courent le long des couloirs ; leurs pas ébran-lent les planchers. En passant devant la loge de la vedette redoutée, les jeunes voix aigres se taisent, les pieds agiles essaient de marcher plus doucement.

Ida Sconin est assise devant le miroir ; le coiffeur et la maquilleuse s’empressent autour d’elle. On achève d’enduire son visage d’une pâte lisse et ferme comme de la porcelaine, qui, de loin et aux lumières, donnera à la vieille peau fati-

 

– 39 – guée, l’apparence fragile et délicate d’une joue de jeune femme, intacte et fraîche comme une fleur. On la chausse de cothurnes d’or, au bord desquels reposeront, comme des co-quillages, les ongles peints. On échafaude en boucles, en tor-sades, la perruque rousse, qui supportera le diadème cou-ronné de plumes blanches et rouge feu.

Les girls passent, comme un bétail aux rangs pressés. Ida voit, à travers la porte entr’ouverte, briller les corps nus et fardés, les pagnes étincelants brodés d’argent et de pail-lettes, qui encerclent leurs reins.

Ainsi, dans la maison où elle est née, la maison close sur le port, et dont sa mère était…

Elle serre les dents, songe avec colère et désespoir :

— Quoi ? Ça va recommencer ?

Oui, cela recommence. Des images que les années ont pu recouvrir d’oubli comme d’une cendre noire et épaisse, mais qui n’ont jamais été effacées complètement, qui ont dormi, pendant cinquante ans et davantage, au fond de son cœur, bien à l’abri, bien tranquilles, les voici qui remontent lentement du passé.

Sa mère. La maison. Les nuits où on l’enfermait dans sa chambre, et comment elle s’efforçait d’apprendre ses leçons, et de ne rien savoir, ne rien entendre. En mettant ses deux mains sur les oreilles et en serrant si fort qu’elle ne percevait plus que le bourdonnement de son sang, elle parvenait à étouffer les rumeurs qui montaient d’en bas, de la salle commune. Les hommes criaient, les femmes glapissaient.

Elle s’asseyait sur le rebord de la fenêtre, regardait le port, les petites rues désertes, songeait :

 

– 40 –

— Je grandirai. Je quitterai cette ville maudite. Je n’entendrai plus sur mon passage : « Ida… La petite Ida… La fille de la tenancière de maisons closes… La fille de la Mai-son-du-Bout-du-Quai.

Les mots, les ricanements, qui avaient sonné à ses oreilles depuis qu’elle était au monde…

Elle s’endormait enfin, les joues trempées de larmes, le front appuyé contre la vitre, froide, tandis que la voix de sa mère appelait d’en bas :

— Allons, Mesdemoiselles, ces messieurs sont arri-vés !…

Alors, derrière la porte close, elle entendait, comme maintenant, le piétinement d’un troupeau de femmes, le bondissement des pieds nus sur les marches de bois. L’odeur était pareille, parfums bon marché, poussière et sueur des corps nus. Elles descendaient en courant, se tenant d’une main à la rampe, volant par-dessus les marches, sans presque les effleurer ; les peignoirs jetés à la hâte sur leurs épaules plâtrées de poudre se soulevaient au vent de la course. Elle, Ida, avait quinze ans ; elle portait une petite robe brune et le tablier noir à bavette des écolières de la ville ; ses tresses étaient roulées en coquillages sur ses oreilles. Sa voix était pure et douce.

— Elle aurait pu devenir belle, pense Ida Sconin. J’avais les plus beaux dons…

Elle songe tristement :

— Les plus beaux dons, courage, indomptable fierté, mais il manquait celui sans lequel les autres ne sont rien, le génie…

 

– 41 –

Elle est debout ; on drape sur son corps les étoffes de soie, les écharpes. Elle contemple son image dans la glace ; elle relève, elle-même, un pli disgracieux qui tombe sur sa hanche ; elle penche un peu la tête, afin que l’on pose sur ses cheveux l’échafaudage de plumes d’autruche, tremblantes et monumentales, ce fardeau familier, sous lequel elle ne ploie-ra pas, mais se redressera plus orgueilleuse et plus forte ; elle parle, elle sourit, mais son âme est absente. Elle revoit en esprit le marché sur la place de la petite ville, les pastèques vertes, fendues en deux, d’où coule une eau rose, les amon-cellements d’oranges, de piments, les gros concombres verts, les chapelets d’ail, les charrettes chargées de tomates et d’aubergines, le ciel bleu, le vent marin, et une petite fille tremblante qui écoute les marchandes rire et parler entre elles :

— C’est la fille, vous savez bien, la fille de la…

Les mêmes qui diront plus tard :

— Le fils Sconin ?… le fils de l’horloger, qui va chercher cette ordure, la fille de la Maison-du-Bout-du-Quai, et l’épouse !…

— Cela va être à vous, Mademoiselle Sconin. Le défilé des Fruits, Cynthia, et vous ensuite.

Elle tressaille, semble s’éveiller avec peine d’un long rêve.

Elle est prête ; elle sort en agrafant ses bracelets, suivie d’un cortège respectueux : le bijoutier, la maquilleuse, le bot-tier, le perruquier et deux décorateurs.

Elle veut regarder de près la danse de Cynthia.

— En scène pour les Beaux Fruits de France !…

– 42 –

Elle aperçoit Cynthia, debout derrière un portant, atten-tive, déjà dressée pour la parade, faisant claquer nerveuse-ment ses minces doigts nus. Pas de bagues encore… Rien qu’une chair pâle et fraîche, d’un éclat inaltéré.

Elle éprouve un moment de joie à contempler de profil la dure mâchoire, distendue par le chewing-gum. Mais Simon est à côté d’elle. Il semble préoccupé et secrètement satis-fait. Oh, comme Ida connaît cette expression de son visage… Elle lit ses pensées dans ses yeux. Depuis tant d’années, ils ont roulé côte à côte. Elle le connaît bien. Il a misé sur cette fille ; il pressent que le succès de la soirée sera pour elle. Il frotte l’une contre l’autre ses mains qui tremblent légèrement d’excitation, de peur et d’espoir. Sa longue bouche se tord en tous sens, et il laisse échapper par moment un claquement sec de la langue, comme s’il encourageait un cheval de course. Il tapote légèrement les fines jambes nues, et dit à voix basse :

— Good gal…

— Et moi ? songe Ida.

Comme une incantation elle murmure, entre ses dents serrées :

— Mon argent, mes bijoux, mes émeraudes… Mes va-leurs américaines, mes terres, mes maisons, tout cela gagné à force de dur courage… Je suis Ida Sconin, reine du music-hall… (Reine ?… Mais aussi seule et abandonnée qu’autrefois…)

Son cœur bat avec force, et, par moments, tremble et semble se heurter aux parois de sa chair comme si les deux beaux seins tout neufs eussent rétréci sa poitrine. Comme il est dur de lever la tête, de porter sur son front en souriant

– 43 – cet amas d’aigrettes, de tendre la main à baiser, de pronon-cer avec indifférence du bout des lèvres peintes :

— Elle n’est pas mal du tout cette petite… Quand je l’ai vue danser, j’ai insisté auprès de Simon pour qu’il l’engage…

Cynthia a passé devant elle. Elle a bondi sur la scène. La bouffée de parfums grossiers dont elle s’inonde, est montée aux narines d’Ida, qui a tressailli et rejeté sa tête en arrière. Mais, sous le masque d’émail, personne ne la voit pâlir. Elle se lève, s’avance, regarde.

Pas de longs colliers, ni de plumes, ni de perles, pas de déshabillage savant ; une fille maigre, aux muscles durs, qui jaillit, nue, entre deux portants. Comme elle danse… Ses pieds agiles effleurent à peine le sol. Ida Sconin se souvient, le cœur lourd, de ce martèlement qui, depuis quelques an-nées, suit chacun de ses pas sur la scène. Elle est mince, pourtant. Elle le sait ; la balance, tous les matins, la rassure. Les massages, les soins ne sont pas inutiles, mais, malgré ce-la, les années ont gorgé son corps d’une substance invisible et pesante, qui semble l’attirer vers la terre, la fixer au sol. Divine légèreté de la jeunesse…

Cette Cynthia semble voler. Elle est aérienne et fragile. Ida cesse de voir la mâchoire carrée, les yeux froids ; une se-conde, elle arrive à la regarder avec l’optique spéciale d’une salle obscure, qui contemple de loin une belle femme nue, éclairée par des projecteurs. Les traits du visage disparais-sent dans l’éloignement. Des joues fardées, une bouche rouge, des cheveux roux, courts et lisses, cela importe peu… La salle, haletante, la regarde virer et tourner comme une flamme ; jambes nues, long dos nu, petits seins parfaits, elle n’inspire pas le désir, mais l’espèce d’émerveillement amou-

 

– 44 – reux qu’une belle machine d’acier précise et étincelante pro-cure à un homme.

Derrière Ida, deux garçons, en chandail (électriciens ? machinistes ?) disent à mi-voix :

— Modèle 34, vieux !…

L’autre hésite, cherche à exprimer sa nostalgie, sa con-voitise, son admiration, sifflote enfin langoureusement :

— Ah, bon Dieu de bon Dieu, quelle garce…

Ida tord machinalement ses longues mains blanches, enduites de poudre, de crème, de blanc gras, où le gonfle-ment léger de la goutte est dissimulé par les perles énormes.

Mais quel triomphe !… Quels applaudissements montent de la salle qu’elle ne voit pas, dont elle entend seulement le bruit sourd et profond comme celui de la mer. À ses côtés, Simon s’éponge et, ainsi qu’il le fait dans les moments d’abandon, s’appuie sur Dikran, se laisse aller tendrement contre la grasse poitrine de l’Arménien. Les applaudisse-ments s’apaisent, puis reprennent avec force : le rideau s’est relevé, et Cynthia, radieuse, haletante, revient saluer en scène et sourire.

Lorsqu’elle passe auprès d’Ida, sa grande bouche ou-verte dans un rire de triomphe, les longues dents éclatantes brillent comme celles d’un requin.

— Deux, trois, quatre rappels, compte Simon à voix basse, et derrière lui, la foule servile qui emplit les coulisses répète :

— Deux, trois, quatre rappels, c’est extraordinaire…

 

– 45 –

Et quand Cynthia reparaît, s’enveloppe dans son pei-gnoir de bain, maculé de rouge gras et de vaseline, toute cette cour, qui entourait Ida, dont elle est accoutumée à en-tendre le bruit, les pas et les voix, naître dans son sillage, re-flue, l’abandonne et se reforme autour de la nouvelle étoile, comme l’eau de la mer fuit le rivage et rejoint la vague jeune et brillante.

Mais Simon agite les mains, crie :

— À vous, mademoiselle Sconin.

Car il escompte le match qui se prépare qui doit, si Dieu est juste, attirer le public vers son théâtre, comme à un com-bat de boxe, ou de coqs.

Il songe :

— Cela est juste. Nous gardons trop longtemps nos vieilles vedettes. Les Américains ont raison : le triomphe, le pont d’or, puis knock-out, à un autre !… Nous sommes trop bons…

Ida s’est redressée, elle avance, et personne ne se doute combien il lui a fallu de force et de courage pour faire mar-cher ce corps las.

La voici. Elle est debout au faîte d’un escalier de trente marches d’or, un chemin étincelant qui se déroule sous ses pas. Elle va descendre. Elle attend le premier son jailli de l’orchestre ; ce moment de silence est prévu, préparé de longue main, afin de la montrer dans toute sa gloire et de laisser au public le temps d’applaudir, de clamer, comme à l’ordinaire :

— Ida Sconin !… Bravo !…

 

– 46 –

Et quand elle a suffisamment écouté ce bruit qui sonne à ses oreilles, comme une musique délicieuse, elle lève la main légèrement en un signal, perceptible seulement pour le chef d’orchestre attentif, et les musiciens commencent à jouer.

Mais, ce soir, un étrange silence l’accueille. La claque applaudit ; quelques mains, mollement, se lèvent, puis tout se tait. La salle regarde et songe :

— Toujours la même chose…

Chacun revoit dans son souvenir la belle fille de vingt ans, qui bondissait si légèrement sur la scène. Leurs yeux, mystérieusement, se dessillent. Certes, cette femme a été belle, mais… Comme elle est vieille, comme elle paraît vieille, ce soir. Quelqu’un dit :

— Non, vraiment, elle exagère…

Et Ida les regarde. Comme tous les soirs, depuis tant d’années, elle voit, par-delà la rampe brillamment éclairée et le gouffre noir de l’orchestre, cette salle plongée dans une demi-obscurité, traversée par les faisceaux croisés des pro-jecteurs ; une lumineuse poudre bleue tombe sur un crâne nu, long, bosselé, poli, en forme de poire, entouré d’une cou-ronne de rares cheveux blancs. Les plastrons glacés brillent dans l’ombre d’un reflet bleuâtre et scintillant, comme celui de la neige.

Elle regarde les femmes, dont on devine les visages pla-cides, satisfaits ; les longs colliers palpitent de mille feux au creux des gorges nues.

— Qu’est-ce qu’elle attend ? songe Simon, surpris d’abord, puis inquiet, puis angoissé, puis pâle et tremblant de tous ses membres.

 

– 47 –

Mais il tente de se rassurer :

— Ce n’est pas la première fois, quoi !… Un moment d’hésitation, de malaise, elle se ressaisit, c’est fini…

Mais non…

— Ce n’est pas la première fois, répète obstinément Si-mon, vacillant, mais debout à son poste, parfois, déjà elle a été accueillie avec froideur, mais toujours, d’un sursaut de courage, elle les a eus ! Elle aime la bataille. Elle… Mais comme elle paraît lasse et veule, ce soir… Le visage recou-vert d’émail, comme un masque, est immobile, mais Simon voit distinctement les genoux alourdis qui tremblent sous la robe transparente.

Les ricanements, les toussotements, les rires étouffés commencent à courir sur la surface noire de cette masse in-distincte, comme un frémissement sur l’eau.

Il regarde Ida avec une inquiétude croissante. Non, la traîne d’or est bien couchée aux pieds de la vedette. Elle ne risque pas de tomber. Mais comme elle est pâle et trem-blante…

— Mais qu’est-ce qu’elle attend, nom de Dieu !… songe Simon désespéré.

Un rire. Une voix tombe de la coupole :

— Eh bien, on t’a assez zyeutée comme ça, quoi, la môme !… T’as qu’à y aller !… Tu veux qu’on prenne ta place ?…

— Voilà, voilà ce qu’il faut, songe Simon : le peuple des galeries aime l’irriter, comme on harcèle les taureaux pour les faire bondir en avant. Et toujours elle a puisé une force

– 48 – merveilleuse dans ces cris, ces lazzis, qui jaillissent parfois d’une salle de théâtre. Le chahut l’excite. Simon tente fié-vreusement de retrouver dans sa mémoire le souvenir d’une soirée à Chicago, où on l’a abreuvée d’insultes, et, pour finir, portée en triomphe. Il y a quinze ans de cela… Oui, quinze ans… malheureusement…

Cependant, elle a tressailli, et levé la main qu’enchaînait une incompréhensible faiblesse. La musique éclate. Elle avance.

— Tout est sauvé, pense Simon, qui se sent fondre en eau.

Mais au moment où elle va poser sur la deuxième marche son pied célèbre, aux ongles peints en or, un coup de sifflet jaillit on ne sait d’où. Elle continue à avancer.

— Cela, c’est bien, chuchote Simon, qui s’accroche à Di-kran, immobile à ses côtés, il ne faut pas reculer, sinon tout est perdu. Mais c’est son visage qui m’effraye… Regarde, Dickie, pas un sourire, les traits figés… Ah, bon Dieu, bon Dieu, ce qu’elle a l’air vieille tout à coup !… Mais elle fait une gueule pour jouer Phèdre, ce n’est pas possible !… Et re-garde-les, regarde-les, les chameaux !…

La salle rit. On voit la blancheur des visages renversés en arrière, les bouches ouvertes, comme des trous d’ombre. Le rire enfle, gronde, les secoue comme une tempête.

Elle avance. Elle serre les dents, les enfonce dans sa lèvre, qui saigne lentement sans qu’elle s’en aperçoive ; un mince filet de sang coule sur la joue lisse de porcelaine, et, de loin, semble du fard délayé. Les rires redoublent.

 

– 49 –

Elle se raidit. Ce n’est rien. Le chahut. Elle connaît cela comme tout le monde. Elle répète même à mi-voix entre ses lèvres sèches :

— Eh bien, quoi, c’est le chahut !… On n’en meurt pas !…

Mais jamais elle ne s’est sentie si lasse et malade. Ja-mais non plus, en avançant ainsi sous la tempête de cris et de ricanements, elle ne s’est rappelée…

Elle songe :

— L’escalier sur le port…

Et dès qu’elle a permis au souvenir de se reformer en image au fond de sa mémoire, il monte et la submerge comme un flot. Personne ne le sait. Mais elle n’est plus Ida Sconin, vieille femme coriace, parée et fardée, chargée de plumes et de perles, connaissant, aimant le tumulte et le danger.

Une petite fille en robe brune d’écolière, deux longues tresses noires battant ses talons, debout sur un vieil escalier de pierre, un matin de mars… Comme maintenant, les cris « hou-hou », joyeux et méchants, jaillissaient de toutes parts. Les filles de l’école, au bas de l’escalier, des cailloux à la main, criaient, et leurs rires se mêlaient au bruit des vagues, et du vent :

— Avance un peu !… Attends un peu !… Avance par ici !… Viens par ici !… Ida, Ida, la fille de la…

L’escalier blanc descend sous ses pas, entre les hautes maisons du port. Le linge pend aux fenêtres, claque au vent. Le soleil se couche ; les haillons sont rouges. Un pot de fleurs est tombé sur le pavé, à ses pieds ; le géranium rouge est

– 50 –

écrasé et déchiqueté. Les écolières courent vers elle, elles vont l’atteindre. Elles traînent leurs cartables dans la pous-sière, leurs cheveux défaits fouettent leurs joues ; elles incli-nent de côté leurs corps tordus par la violence du vent, et chacune, en courant se baisse et ramasse une pierre. La première journée d’Ida à l’école. La première fois qu’elle en-tend sonner à ses oreilles les mots : « Putain… Maison à ma-telots !… »

Et quand elle a crié, comme les autres : « Je vais le dire à maman… » elles ont hurlé, en dansant autour d’elle, « Sa maman !… Sa maman !… Vous l’entendez ? La tenancière de la Maison-du-Bout-du-Quai !… La… »

Le vent traverse sa jupe et la glace. La houle, le gronde-ment, la voix menaçante et profonde de la mer, les siffle-ments aigus, les cris stridents se confondent en une clameur qui la frappe en plein visage comme un coup de poing, et que jamais elle n’oubliera.

— Hou-hou-hou !…

Comme maintenant…

Car la foule s’amuse. Les galeries clament, sur l’air des lampions :

— Cynthia !… Cyn-thia !… Du nou-veau !… Du nou-veau !…

À l’orchestre, les femmes debout sur leurs chaises, di-sent :

— C’est drôle !… Mais au fond, ils ont raison !… Cette vieille est ridicule… Elle prend la place des jeunes, en somme !… Hou-hou, Ida !…

 

– 51 –

Les lourdes galoches raclent les marches de pierre. Les cailloux volent. Haletante, le sang battant à ses tempes, une enfant désespérée se cache la figure dans les mains et crie :

— Lâches… Qu’est-ce que je vous ai fait ?…

Une vieille femme hagarde croise sur son visage ses bras nus chargés de bracelets et crie :

— Lâches… Qu’est-ce que je vous ai fait ?…

Elle tombe. Elle roule jusqu’aux dernières marches de l’escalier d’or.

Avant de courir vers elle, avant de savoir si elle est morte ou vivante, Simon qui, dans son âme de petit juif hu-milié, a compati et deviné beaucoup de choses, mais qui avant tout, est producer de vedettes, jette à Dikran :

— Boucle Cynthia dans sa loge !… Les autres salauds seront tous après !… Il faut qu’elle signe pour trois ans, au moins !… Et pour l’argent, méfie-toi, elle a les dents longues.

Paris, 1934.

 

– 52 –