Ida - La Comédie bourgeoise

Irène Némirovsky · Chapitre 2 sur 2

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Ida - La Comédie bourgeoise

La Comédie Bourgeoise

 

 

Une route de France, noire de goudron frais, des peu-pliers, deux grands champs gris. La campagne du Nord, plate et mélancolique, s’étend à perte de vue, sans un vallonne-ment, sans une colline. Le soir va tomber ; dans le ciel de printemps, des nuages volent. Le vent siffle, remue les feuilles. Un grincement de roues, d’essieux ; un train lointain, des autos, des carrioles passent. La route nationale se trans-forme en une chaussée hérissée de pierres pointues comme des clous. C’est la ville. Elle est petite, presque un village, neuve, calme, laide. Les maisons sont grises et basses, les trottoirs étroits, les murs hauts. Seul, çà et là, un jardin invi-sible laisse pendre par-dessus une crête de pierre, une branche d’arbre couverte de fleurs fragiles et éclatantes.

Au pied de l’église neuve, sur la place du marché dé-serte, demeurent encore, dans la boue séchée, de la paille, des épluchures de légumes, de vieux journaux. Une mare, où boivent des oiseaux, reflète les derniers rayons du soleil cou-chant.

Au bout de la rue, une usine s’élève, petite et modeste comme la ville elle-même ; l’unique cheminée souffle tran-quillement un peu de fumée grise et légère que le vent dis-perse. Une maison est bâtie à côté de l’usine, façade blanche, volets fermés.

Quelqu’un, au piano, joue une valse. Aux passages diffi-ciles, la musique, brusquement, s’interrompt sur une note haute, pure et perçante, puis reprend après une pause légère.

 

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Un grand vestibule sombre et frais ; l’escalier aux marches bien cirées, bien luisantes. La salle à manger est de plain-pied avec le jardin. On voit s’encadrer dans la fenêtre ouverte le sage petit jardin, orné de plates-bandes et de feuilles de salade ; le garage et le poulailler bornent l’horizon. Sur la pelouse, un pommier en fleur abrite deux chaises de paille, une table de fer. La salle à manger est d’aspect bourgeois et confortable. Des vases sur la cheminée sont remplis de « monnaie-du-pape », plates petites feuilles d’argent. Un fox-terrier dort sur la fenêtre, dans son panier rembourré. À terre, une corbeille à ouvrage contient du co-ton à repriser, des bobines, des bas, une broderie commen-cée.

La pièce voisine est le salon. Il est petit, étouffant ; non seulement les volets sont fermés, car il donne sur la rue, mais encore les fenêtres sont closes, masquées de rideaux de guipure, et de peluche. Devant le piano, une jeune fille est assise et joue. Elle a une figure calme, secrète, régulière, aux traits purs, un peu endormis, des cheveux bien peignés, une robe claire, un petit col fermé par une broche d’or.

Quelqu’un appelle :

— Madeleine, Madeleine !…

Elle s’arrête, répond :

— Oui, maman…

Elle a une voix grave, aux inflexions douces, légèrement traînantes de sa province.

— Tu sais qu’il est six heures et demie ? Ton père va rentrer bientôt de l’usine.

— Bien, maman, je finis tout de suite.

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Elle referme le cahier de notes, commence une série de gammes. Un train passe. Elle lève la tête, écoute un instant le sifflement lointain. Un flocon de fumée argentée s’est en-volé et joue dans le vent du soir. Mais elle ne le voit pas : les rideaux sont bien tirés. Elle joue plus vite.

Dans la salle à manger, la mère de Madeleine range l’argenterie avec la servante.

— À gauche, ma fille, je vous l’ai déjà dit, les couteaux à gauche, les cuillers et les fourchettes à droite…

Elle parle rapidement sur un ton de commandement et de bonne humeur. Elle est vive et ronde, les cheveux peignés à l’ancienne mode, des joues pleines, lisses, sans poudre, un petit nez retroussé ; elle porte un corsage noir ; elle a un air de santé, d’activité bienveillante. Elle passe le doigt sur le dos d’un fauteuil, regarde en hochant la tête la trace légère de poussière.

— Ernestine, ce dossier a été mal essuyé. Il faut faire plus attention que ça, ma fille.

— Oui, madame…

— Madeleine, va t’habiller maintenant…

— Je mets ma robe bleue, maman ?

— Oui, et ton col de dentelle.

L’image s’efface. La chambre de Madeleine. Faux Louis XVI, meubles laqués de gris, bibelots, photographies, innombrables gravures. Un crucifix est fixé au-dessus du lit étroit.

 

– 55 –

Madeleine est debout au milieu de la chambre vêtue d’une combinaison de batiste festonnée ; une chaîne d’or, ornée de petites médailles bénites, encercle son cou. Elle chantonne à mi-voix, prend avec précaution la robe préparée sur un fauteuil. C’est une toilette « habillée », fagotée, avec des ruches, des bouillons, des volants qui l’alourdissent. Elle enfile soigneusement sa tête bien coiffée dans l’ouverture étroite du décolleté, choisit un mouchoir, un sac brodé de petites perles.

Dans le couloir sa mère appelle :

— Tu es prête ?

Elle répond : « Oui, maman », jette un vif regard vers la porte, ouvre un tiroir, en sort hâtivement une boîte de poudre de riz, passe la houppette sur son nez. Elle a une ex-pression malicieuse, un peu effrayée, qui la rajeunit brus-quement et l’embellit. Elle repousse le tiroir, souffle soigneu-sement sur les grains de poudre demeurés dans les plis de sa robe.

La porte s’ouvre.

— Tu veux une goutte d’eau de Cologne dans ton mou-choir ?

— Oui, merci, maman…

— Viens vite, papa attend…

L’auto est devant la porte, le papa au volant ; il porte un veston sombre, un canotier de paille sur la tête. Il a de grosses moustaches noires.

Le jardinier se baisse, tâte les pneus pour vérifier s’ils sont bien gonflés.

– 56 –

— Ça va bien, ces dames peuvent monter…

La mère et la fille s’installent, chacune protégeant des deux mains son chapeau, avec précaution.

— Lève la vitre, Madeleine, ton père avait ses douleurs à l’épaule, hier.

Doucement, doucement, l’auto tourne dans le petit es-pace étroit, entre les piliers de la grille.

— Tu peux reculer encore, Gustave, encore, encore un peu !

— Mais je le vois bien, sapristi, ma bonne…

Puis :

— Vous êtes bien ?

— Tu n’as pas oublié ton écharpe, Madeleine ?

— Attention, Gustave, le chien est derrière…

Et l’auto ronfle et s’élance.

La route. Le soir. La lumière des phares éclaire tour à tour les troncs et les branches basses des peupliers, les bornes kilométriques, de petits bois touffus, sauvages, en-dormis, un vieux pont dans l’ombre. Dans un pli de terrain, les feux d’un village scintillent brusquement et disparaissent quand tourne la route.

Le père conduit sans se presser, appelle de temps en temps vers l’intérieur de la voiture :

— Tu n’as pas froid, Jeanne ? Et toi, Madeleine ?

— Non, Gustave ; non, papa…

 

– 57 –

Derrière l’auto, quand la lumière des phares a passé, les arbres semblent se rejoindre avec un frémissement mysté-rieux d’herbes et de vent, et former une voûte profonde et immobile.

La mère de Madeleine dit avec satisfaction :

— Elle a beaucoup de chic, ta robe. Regarde, s’il te plaît, si mon chapeau est bien droit.

— Non, maman, tire-le un peu à gauche.

— Comme ça ?

— Oui.

Le père frappe du doigt à la vitre.

— Vous avez vu tous ces lièvres ?

Ils traversent la route, bondissent, affolés par l’éclat des phares.

La voix de Madeleine :

— Il n’y aura que nous chez tante Cécile ?

Le père toussote. La mère pince légèrement les lèvres, puis répond avec un petit soupir anxieux, vite étouffé :

— Il y aura encore le jeune Bertrand…

Une autre maison bourgeoise, pareille à celle où habite Madeleine, comme les deux coques d’une même noix.

Une salle à manger bien éclairée. La table est servie pour six personnes.

Brouhaha de conversations, de baisers.

 

– 58 –

— Bonsoir, bonsoir… Bonsoir, ma tante, bonsoir, mon oncle…

— Oh, mais elle a encore grandi, cette chérie, et quelle mine superbe…

— Bonsoir, Jeanne ; bonsoir, mon bon Gustave ; bon-soir, mon bon Octave…

Brusquement, tous se taisent à la fois, regardent avec des expressions diverses un jeune homme brun, de taille moyenne, assez gras, qui se tient à l’écart.

Tante Cécile dit avec une certaine solennité :

— Mes chers amis, ma petite Madeleine, permettez-moi de vous présenter le fils de nos pauvres amis Bertrand, M. Henri, qui vient d’arriver de Paris. Il vient de terminer ses études d’ingénieur. Asseyez-vous. Mets-toi là, Madeleine.

Le dîner. La soupière fumante est posée au centre de la table, sous la suspension de porcelaine.

Tante Cécile, la louche à la main, emplit les assiettes.

C’est une forte femme, la taille bien serrée, la poitrine sanglée à l’ancienne mode ; elle porte un corsage de soie à petits plis, une gorgerette de tulle ; ses cheveux forment au-dessus de son front un bourrelet gonflé comme une saucisse. Son mari a une figure épanouie de chasseur, de bon buveur. Son faux-col le gêne visiblement. Il a une voix rude et forte.

Tante Cécile et la mère de Madeleine parlent avec volu-bilité, tandis que Madeleine et son voisin, timides, interdits, se taisent.

— Tu as une nouvelle bonne ? Tu es contente ?

 

– 59 –

— Non, ce sont les Mouchot qui me l’ont recommandée. C’est une fille qui me paraît évaporée.

— Elles sont toutes comme ça depuis la guerre, elles n’ont en tête que Paris et le cinéma.

Et à ces paroles viennent se mêler les éclats de voix de l’oncle Octave.

— Ça pétait dans le moteur. Je lève le capot. Je regarde. Rien. Je repars. Je n’avais pas fait dix mètres que la voiture s’arrête. Je lève le capot. Je regarde. Rien.

— Ça m’est arrivé le 14 août, sur la route de Villeneuve. Ça venait du carburateur.

— Mais non, écoute, c’est plus fort que ça, tu vas voir. Je remets en marche, je pousse un peu, je fais encore dix mètres, la voiture s’arrête. Je dis : « Nom de…

— Octave !

— Je dis : « Nom d’un petit bonhomme, c’est sûrement mon sacré bon Dieu de carburateur ! » Je lève le capot. Je regarde…

La bonne pose le rôti sur la table et sort. L’oncle Octave découpe les tranches de filet de bœuf, sert les convives. On entend dans le silence :

— Vous connaissez Paris, mademoiselle ?

— Un peu, monsieur.

La salade. Tante Cécile reprend :

— Au fond, ce ne sont pas de mauvaises filles, mais c’est toujours la même histoire. Si on n’est pas tout le temps sur

 

– 60 – leur dos, elles ne font rien. Si on les surveille comme il faut : « Madame est trop exigeante, Madame est trop regar-dante… » Aujourd’hui, c’est tout juste si elle n’a pas laissé brûler le rôti…

— À propos de rôti, je vous fais mon compliment, Cé-cile, il est excellent.

— Ah, voilà, il y a un petit verre de vieil armagnac dans la sauce.

Henri :

— Vous aimez le théâtre ? Vous avez été à la Comédie-Française ?

— Oui, et aussi à l’Odéon et à l’Opéra.

— Vous êtes musicienne ?

Tante Cécile intervient vivement :

— Elle joue à ravir.

La soirée est terminée à présent. Madeleine et ses pa-rents vont partir. La petite place devant la maison apparaît déserte, endormie, éclairée par la pleine lune. On entend :

— Bonsoir, il ne fait pas chaud… Couvrez-vous bien… Allez doucement… Bonsoir… Bonne nuit…

L’auto est partie.

Tante Cécile demande avidement :

— Eh bien ?

— Elle est charmante.

 

– 61 –

— N’est-ce pas ? Bien élevée, bonne musicienne, une excellente santé. Maintenant, pour la dot, c’est exactement comme je vous l’ai dit. Je leur en ai parlé. En principe, ils se-raient d’accord ; naturellement, si vous plaisez à la petite…

— Naturellement.

L’auto roule dans la forêt ; la lune brille. La mère de Ma-deleine soupire, regarde à la dérobée sa fille, avec une ex-pression tendre et anxieuse, hoche la tête, sourit, se sou-vient. Les branches pressées contre les vitres, dans l’étroite allée forestière, craquent longuement avec un bruit de soie déchirée.

— Il ne te déplaît pas, Madeleine ?

— Je ne sais pas, maman…

— Ma chérie, c’est très sérieux, c’est pour toute la vie…

Une étude de notaire. Henri est assis, immobile, la figure tendue, attentive. On entend la voix du notaire invisible :

— La moitié de la dot sera versée à la signature du con-trat. Le reste demeure dans l’affaire de votre futur beau-père.

Tandis qu’il parle encore, que résonnent les dernières paroles dites d’une voix nette et métallique l’image a changé. C’est le jardin des parents de Madeleine. Les deux jeunes gens tournent sagement dans les allées, se tenant par le bras, tandis que la mère installée sur la pelouse dans son fauteuil de paille, les pieds sur un tabouret, les surveille en cousant. Le ciel est orageux. Les oiseaux volent bas, rasant l’herbe avec un sifflement d’ailes. Dans le poulailler voisin, on en-tend le cri enroué des coqs.

Henri dit tendrement :

– 62 –

— Vous avez de bien jolis cheveux.

Avant que la phrase soit terminée, le jardin a disparu. Dans un salon de province protégé par des housses, une vieille dame à mitaines, ses lunettes relevées sur le front, son tricot à la main, bêle doucement :

— Eh bien, c’est très bien, je suis contente, c’est un ex-cellent parti, mon petit Henri, je te félicite, c’est une brave petite fille et la famille est excellente…

Comme un écho :

— La famille est excellente…

Mais ce sont les parents de Madeleine qui prononcent la phrase.

— Excellente… Et tu ne nous quitterais pas, puisque ton mari deviendrait mon associé. Il ne te déplaît pas, Made-leine ?

Ils sont tous assis autour de la table desservie. La lampe allumée éclaire les trois têtes rapprochées. La mère dit :

— Nous ne voulons pas t’influencer, ma petite fille… Mais c’est un bon parti. Un honnête garçon, bien élevé, qui te rendra heureuse. Nous ne voulons que ton bonheur.

— Nous ne voulons que ton bonheur, répète le père avec force.

Il est ému. Il écrase violemment la cendre sur son as-siette avec le fourneau de sa pipe éteinte. Ses doigts trem-blent légèrement. Il répète :

— Alors, Madeleine, il ne te déplaît pas ?

 

– 63 –

Madeleine dit, très bas :

— Non, papa.

Un silence. La mère l’embrasse vivement d’un petit bai-ser rapide sur la joue, s’essuie les yeux, murmure anxieuse-ment, tendrement :

— Il a l’air d’un brave garçon…

Le père :

— Nous pourrions fixer le dîner de fiançailles au 15, le mariage au mois de juin, puisque ta grand-tante Moulins n’en a que pour six mois à vivre, d’après les médecins. Il faut se dépêcher. Votre voyage de noces coïnciderait avec les va-cances, ce serait parfait.

— Mais le trousseau sera-t-il prêt à temps ?

Un mois plus tard.

Devant la porte fermée, des gamins du village atten-dent ; ils tiennent à la main des fleurs enveloppées dans de gros cornets de papier glacé. La porte s’ouvre. Avec un bruit de galoches raclant les dalles, ils traversent l’antichambre.

— V’là des fleurs pour vous, Mamzelle, pour le jour de votre mariage, et pis nos meilleurs vœux.

— Merci, mes enfants, allez à la cuisine, on vous a pré-paré à goûter.

Dans la maison, les servantes vont et viennent, l’air af-fairé et joyeux. L’une d’elles lave les carreaux du vestibule à grande eau. Une autre frotte les parquets. Des coups de son-nette se succèdent presque sans interruption. On apporte des

 

– 64 – cadeaux, on les déballe. Les services à liqueur, les sucriers, les lampes de chevet couvrent les tables.

Henri est au salon, il paraît préoccupé. La mère de Ma-deleine passe, dit :

— Vous avez mauvaise mine, mon ami.

— J’ai un peu de lourdeur à l’estomac, répond-il vive-ment.

— C’est l’émotion. Voulez-vous une boule ?

— Non, merci, belle-maman.

— Mais si, ça vous fera du bien. Madeleine, va chercher une boule pour ton fiancé, ma fille.

Cependant le garçon livreur de chez « François », le res-taurant de la ville voisine, est introduit et attend les ordres.

— Vous direz qu’il me faut deux serveurs, recommande la mère. La glace panachée, vanille et chocolat, avec des fruits confits. Nous serons trente à table.

Elle sort.

Les fiancés restent seuls, assis sur le petit canapé raide, très loin l’un de l’autre. Ils se taisent. Enfin Madeleine dit as-sez timidement :

— Vous paraissez triste ?

— Moi ? Pas du tout.

— Inquiet…

— Inquiet ? Ah, non, par exemple, quelle idée…

— Vous êtes heureux ?

– 65 –

— Certainement, fait-il avec force. Et vous ?

On sonne en cet instant. Madeleine soulève le rideau et dit avec surprise :

— Tiens, je croyais que c’était la modiste avec mon voile.

Henri tressaille.

— Et qui est-ce ?

— Une femme que je ne connais pas.

Il se précipite vers la porte avec un mouvement d’angoisse. Mais déjà la visiteuse est entrée. On l’entend par-lementer dans le vestibule. La porte s’ouvre avec violence. Elle paraît sur le seuil. C’est une femme jeune, assez modes-tement vêtue, l’air excessivement las et surexcité. Henri veut l’entraîner, la faire taire. Il y a une courte lutte entre eux. Elle le repousse, s’élance vers Madeleine.

— Mademoiselle, mademoiselle, cet homme est mon amant depuis trois ans ! Il m’avait promis le mariage ! J’ai un enfant de lui, un enfant, un enfant !

Elle crie, gesticule. Madeleine, muette, semble frappée de stupeur.

Henri, machinalement, répète :

— Ne l’écoutez pas, ce n’est pas vrai… Madeleine… Thérèse, voyons, taisez-vous, vous êtes folle…

Elle crie :

— C’est mon amant, mademoiselle ! Je vous jure que je vous dis la vérité ! C’est mon amant !…

 

– 66 –

Les parents accourent.

On entend encore la voix haletante, désespérée, à tra-vers le plancher de la chambre où Madeleine s’est réfugiée. Elle est assise sur son lit ; elle serre ses deux mains sur ses genoux, son visage est pâle et égaré.

Le bruit des voix, des pleurs s’apaise peu à peu.

C’est le soir. Il fait nuit dans la chambre. On distingue à peine la forme de Madeleine écroulée sur le lit ; sa figure est enfouie dans l’oreiller ; on ne l’entend pas pleurer. Sa mère est debout, à côté d’elle. Les premiers rayons de la lune pro-jettent sur le mur son ombre agrandie. Sa voix est calme, rai-sonnable.

— … Les hommes ont tous des liaisons avant leur ma-riage… Un homme ne vit pas comme une jeune fille…, con-sole-toi, va… C’est une fille, une intrigante…

La route. La femme marche, le dos courbé. Les peupliers remuent dans le vent. C’est une belle nuit d’été.

De nouveau la chambre de Madeleine.

— Tu ne connais pas encore la vie… C’est la vie, Made-leine, il faut prendre les choses comme elles sont… Ça ne l’empêchera pas d’être un bon mari…

— Mais, cette femme, maman, cette femme…

— Eh bien, quoi, c’est une malheureuse…

Elle soupire, achève machinalement :

— C’est la vie…

 

– 67 –

Un écho ironique répète ses paroles, tandis que sur la route la femme marche toujours. La lune éclatante révèle dans l’ombre, entre des roseaux, un étang brillant.

La chambre de Madeleine.

— Mais, maman, si elle vient à l’église demain ?

— Mais non, voyons, mais elle n’aurait aucun intérêt à faire du scandale… Elle est partie, on lui a donné de l’argent… tu peux être bien tranquille…

L’étang miroite au clair de lune, clapote doucement entre les roseaux.

La mère reprend d’une voix un peu impatiente :

— Allons, c’est fini, hein, essuie tes yeux, descendons…

L’image disparaît.

Sur l’étang, un grand cercle s’élargit dans l’eau, comme après le choc d’un lourd objet, et s’efface. Sur la rive, le vieux petit sac noir que la femme tenait à la main est resté.

Un oiseau réveillé s’envole avec un pépiement aigu.

Une nuée d’oiseaux s’échappe du clocher. C’est le matin du mariage d’Henri et de Madeleine. Un soleil magnifique éclaire la place de l’église. Des enfants piaillent en se pour-suivant entre les groupes d’invités. Des mendiants marmon-nent : « La charité, s’il vous plaît… » Les cloches sonnent. Un frémissement parcourt la foule.

— Les voilà ! Je vois Mlle Madeleine !

L’église. Les chapeaux à fleurs, à plumes, ondulent, in-clinés sur les paroissiens. Les demoiselles d’honneur, en

 

– 68 – robes de mousseline, tiennent avec précaution, de leurs mains gantées, le bouquet, l’aumônière. Les mariés sont agenouillés côte à côte sur un prie-Dieu.

On entend les paroles du prêtre : « Vous, monsieur, éle-vé chrétiennement, aurez à protéger, à garder cette jeune fille… » Le crépitement des cierges, des chuchotements étouffés : « Il fait un joli parti… Je ne le crois pas d’une très forte santé… – Un cousin de la mère est parti de la poitrine… – Un cousin à lui ? – Mais non, à elle… – Mais non, à lui… – En tous les cas, il y a de la fortune des deux côtés… »

Les cloches battent à toute volée. Aux sons de l’orgue, Madeleine et Henri sortent de l’église.

Le bruit des voix, des cloches se transforme en applau-dissements. Le repas de noces s’achève. Un invité a porté un toast à la santé des nouveaux époux et se rassied. Une longue table en forme de fer à cheval est dressée dans la maison des parents de Madeleine. Les serveurs, en gros gants de fil, passent les plats. La figure de Madeleine est un peu pâle, un peu tirée ; elle a gardé sa robe blanche, son voile. Autour d’elle, elle ne voit que de larges faces bienveil-lantes, réjouies par le vin, la bonne chère. Des rires, des pa-roles bruyantes. Puis le fracas de chaises remuées dans le sa-lon voisin se confond avec les premières mesures d’un fox-trot des années 20. Un petit garçon en costume marin fait des glissades d’un bout à l’autre de la pièce, tandis qu’une voix aiguë de fillette clame : « Maman, Jean m’a pris mon gâteau ! »

Les couples se forment. Les jeunes gens dansent. Les vieux sautillent vaguement sur place, se tiennent par la taille, à l’ancienne mode, et rient.

 

– 69 –

La musique semble s’éloigner et les sons se perdre dans le lointain. Des vagues battent un rocher. Un hôtel s’élève, face à la mer, seul éclairé au milieu de la nuit. Les vagues frappent les pierres et retombent avec un choc sourd et mo-notone.

Une chambre. Un grand lit. Dans la demi-obscurité, un homme endormi ronfle. C’est Henri. Madeleine est couchée à côté de lui ; son visage est tourné vers la fenêtre. Quand passe le faisceau de lumière du phare, il éclaire deux larmes qui roulent, lentement, sur ses joues.

L’image disparaît. Le bruit de la mer recule, se trans-forme en un vrombissement d’usine. Les bâtiments en sont un peu agrandis. Henri est au téléphone, dans son bureau. Il demande :

— Toujours rien de nouveau ?

Une voix de femme :

— Non, rien encore, mais l’enfant se présente bien. Il n’y a pas de danger.

Les sonneries de l’usine ; les chariots roulent. Un vieux contremaître passe.

— Alors, monsieur Henri, c’est pas encore fait ?

— Pas encore, père Anselme.

— Hé bé, faut ce qu’il faut, comme on dit. Espérons que ce sera un beau petit gars.

La chambre de Madeleine. On voit le dos d’un grand lit. On entend dans l’ombre une voix étouffée, tremblante :

— J’ai mal, docteur…

– 70 –

— Encore un tout petit moment de courage, madame.

Le jardin est plein de fleurs qui se balancent doucement dans le vent de mai. C’est le soir. Une femme ferme les vo-lets. Une lumière passe à travers les fentes des contrevents. Une branche de lilas chargée de grappes lourdes de fleurs heurte légèrement les fenêtres. La campagne est endormie, silencieuse. Une lune d’or monte au ciel. Sous la lampe, le docteur achève d’emmailloter un petit enfant.

— Un beau petit garçon…

Un enfant pleure. Le temps a passé. Madeleine est de-bout auprès du berceau. Des pas résonnent dans l’escalier et une voix appelle :

— Allons, Madeleine, tu viens dîner ?

— Tout de suite, maman.

La mère apparaît, se penche à son tour sur l’enfant qui se plaint et crie.

— Maman, il a toujours de la fièvre.

— Eh bien, qu’est-ce que tu veux ? Puisque le docteur dit qu’il n’y a pas de danger ? Est-ce que tu crois que les enfants s’élèvent sans une colique ? Et puis, d’abord, si tu avais vou-lu m’écouter… De mon temps, on ne donnait pas de bouillie avant six mois.

— Mais le docteur de Paris…

— Le docteur de Paris n’en sait pas plus long que les autres…

Elles descendent l’escalier et leurs voix se perdent.

 

– 71 –

La salle à manger. Le dîner s’achève.

— Il fait très beau. Tu viens faire un tour au jardin, Ma-deleine ?

— Non, Henri, je ne peux pas… Si le petit se réveillait…

— Mais ta mère est là.

— Non, non, je n’ai pas envie, je suis fatiguée… Va sans moi, Henri.

Ils mangent et se taisent. On entend le bruit des cuillers dans les assiettes. Un verre heurté, par mégarde, par un cou-teau d’argent sonne brusquement dans le silence. La vibra-tion du cristal se prolonge en une longue note mélancolique. Elle semble reprise par une jeune voix qui chante.

C’est la même nuit, une nuit d’été. Devant la maison d’une ouvrière de l’usine, dans le jardinet où sèche le linge, Henri embrasse une femme dans l’ombre.

Elle se débat, chuchote en riant :

— Laissez-moi, monsieur Henri…

Le vent fait voler des chemises suspendues à une corde. On entend à peine les chuchotements passionnés de l’homme ; on aperçoit à peine dans l’ombre, à la clarté dou-teuse des étoiles d’août, une forme de femme et un blanc vi-sage renversé. Le rire de la femme cesse.

Madeleine fredonne une chanson. Elle tient sur ses ge-noux l’enfant endormi et le berce d’un doux mouvement ra-pide et machinal en lui touchant de temps en temps le front du doigt.

 

– 72 –

Cependant elle regarde, les sourcils froncés, le veston de son mari posé sur une chaise ; une fleur fanée, oubliée, est passée dans la boutonnière. Elle regarde fixement la fleur, se souvient d’un massif d’églantines pareilles et d’une fille ac-coudée à la barrière d’un petit jardin…

Elle prend la fleur, la respire un moment, puis, avec une expression de tristesse et de colère, la jette, berce l’enfant qui s’agite, chante à mi-voix :

 

Dans le jardin de mon père

Chante un rossignolet…

Chante, rossignol, chante,

Toi qui a le cœur gai…

Moi, il n’est pas de même,

Mon bonheur est passé…

Mon bonheur est passé…

 

Le ronron de l’usine. L’ouvrière rencontre Henri dans un couloir ; elle s’efface avec un sourire, baisse les yeux. Il chu-chote, vite et bas :

— Ce soir ?

Madeleine, en longue chemise de nuit, ses cheveux nat-tés sur ses épaules, regarde l’heure. On entend le pas d’Henri dans l’escalier. Il s’arrête un instant devant sa porte, semble écouter, s’éloigne. Madeleine éteint la lampe et se couche.

Des cris, des rires d’enfant. Madeleine et sa mère bai-gnent le petit garçon. Le soleil du matin fait briller l’eau de la baignoire, les dalles blanches que l’enfant éclabousse. Made-leine le prend dans ses bras, l’essuie, l’embrasse avec pas-sion.

– 73 –

— Mon amour, va, mon seul amour…

La mère hoche la tête, remarque :

— Tu ne me parais pas dans ton assiette, ma fille, depuis quelque temps…

— Mais non, pourquoi ?

— Mais si, j’ai des yeux… Qu’est-ce qu’il y a ? Henri, hein ?

Madeleine rit nerveusement.

— Oh, c’est toujours la même histoire… Il me trompe avec ses ouvrières, toutes celles qui sont jeunes et gentilles y passent… voilà tout…

Un silence. La mère fait mollement :

— En voilà une idée…

— Vous le saviez donc aussi ?…

— Moi ? Mais non ! Tu es folle !

— Oh, ne te donne pas tant de mal, va… Au fond, ça m’est bien égal… C’est même ce qu’il y a de plus triste dans toute l’histoire…

Le petit, entre elles deux, gazouille, tire sur ses bras-sières. Elles le prennent, rient avec lui. Puis la grand-mère sort en l’emportant. Madeleine, debout au milieu de la pièce, regarde droit devant elle. Elle a un visage lassé, jeune en-core, mais qui commence à se faner, avec ces premières rides au coin des lèvres, des paupières, qui sur un visage de vingt-cinq ans préfigurent, annoncent la vieillesse. Puis le pli de son front se détend légèrement ; des larmes roulent de ses

 

– 74 – yeux, se perdent dans les petits lainages d’enfant qu’elle tient à la main. Elle essuie vivement ses yeux et sort. La pe-tite baignoire pleine de soleil brille au milieu de la pièce. L’eau devient une flaque de soleil dans la chambre où Made-leine donne ses ordres à la cuisinière debout devant elle.

— Et pour ce soir, madame ?

— Eh bien, pour ce soir, Émerance, ce sera un bon po-tage à l’oseille, des pâtes, puisqu’on a eu des légumes hier, le rôti de veau froid et un petit entremets.

Elle parle d’une voix lasse et monotone.

— Donnez-moi votre livre.

Elle le feuillette d’un air absent.

— Lundi 22 juin, mardi 23 juin…

Et les feuillets tournent.

Octobre, novembre, décembre…

Ils tournent de plus en plus vite. Les années passent.

Et de nouveau, Madeleine, assise à la même place, mais vieillie, avec une robe plus sombre ; l’enfant est plus grand ; un autre dort dans le berceau à côté d’elle. Seule, la cuisi-nière a changé. C’est une fille plus jeune, qui semble vive et délurée, les cheveux coupés courts.

Madeleine dit :

— Et pour le dîner, vous nous ferez un potage au cres-son, j’ai acheté de belles soles bien fraîches, le poulet et des beignets aux pommes. Monsieur aime bien ça…

— Bien, madame…

– 75 –

Cependant Henri traverse les salles de l’usine, examine les machines. Il a vieilli également. Il est plus lourd, plus fort, le visage soucieux. Des ouvrières essaient de le frôler, de le faire sourire. Il ne répond pas, semble ne pas les voir, s’éloigne. Il rentre chez lui. Deux enfants jouent dans le jar-din. Son fils et sa fille, qui ont sept et neuf ans. Dans l’office, Madeleine et sa mère rangent les pots de confiture.

Puis c’est le repas du soir. Les deux petits s’endorment à moitié sur leurs chaises. Le père de Madeleine et Henri lisent chacun un journal. La mère, vieillie, tassée, les cheveux tout blancs, se tait. Madeleine, de temps en temps, dit à la bonne d’un air las et machinal :

— Julienne, voulez-vous passer le pain ?

— Vous avez oublié le sel, ma fille…

— Julienne, vous savez bien que Monsieur ne peut pas supporter la crème. Donnez la petite passoire.

Un profond silence. Le rossignol chante dans le jardin. Henri bâille.

— Oh, mon Dieu, que j’ai sommeil… J’ai la digestion lourde…

— Prenez deux pastilles de Vichy, dit le père.

— Vous croyez, papa ? J’ai envie d’essayer. Qu’en penses-tu, Madeleine ?

Elle ne répond pas.

— Madeleine !

Elle tressaille comme brusquement éveillée d’un rêve.

 

– 76 –

— Mais certainement, mon ami…

Et de nouveau sa voix machinale et douce s’adresse aux enfants :

— Roger, mon chéri, tiens bien ta cuiller…

— Hélène, tiens-toi droite, ma chérie…

Henri dit pensivement :

— Il y ajustement des pastilles de Vichy dans le buffet. Si j’en prenais ce soir ?

Personne ne lui répond.

Madeleine marche lentement, seule, enveloppée de son châle, dans les allées du jardin. Les fleurs éclairées par la lune se balancent doucement. Le chant du rossignol emplit la nuit. Madeleine revient vers la maison, où les lumières, l’une après l’autre, s’éteignent aux fenêtres.

Elle monte le perron, ferme la porte, met le verrou, éteint la dernière lampe. Le rossignol, qui s’était tu un ins-tant, chante plus fort un air passionné et triomphant.

Le salon de Madeleine. Un jeune homme et une jeune femme prennent le thé avec elle. Elle dit :

— Vous allez vous ennuyer ici après Paris…

— Oh, non, madame, je ne m’ennuie jamais avec mon mari…

— Il n’y a pas longtemps que vous êtes mariés ?

— Oh, si, madame, plus de deux mois…

Madeleine rit un peu tristement, les regarde.

 

– 77 –

Lui est un beau garçon, élégant. Elle est petite, brune, très jolie.

— En tous les cas, il faudra venir me voir souvent.

— Avec plaisir, madame…

Ils se lèvent. Comme elle les accompagne jusqu’à la porte, une « dame » de province entre, Madeleine présente :

— M. Jean Larare, le nouvel ingénieur de l’usine. Mme Marguerite Larare.

Quand ils sont partis, la dame braque son face-à-main dans leur direction.

— Il n’est pas mal, ce garçon. Ce sont des Parisiens ?

— Oui.

— Ah ! bon, fait-elle avec un air de désapprobation en hochant la tête ; comme elles s’habillent drôlement, les jeunes femmes, à Paris, à présent…

Un soir. Dans le petit salon paisible dont on a enlevé les housses, Madeleine joue au piano la valse d’autrefois, frivole et triste.

Henri regarde machinalement les jambes croisées de Marguerite Larare, puis se détourne, bâille derrière sa main, tire sa montre. Le père et la mère de Madeleine, chacun dans un fauteuil, dodelinent de la tête, à moitié endormis. Roger et Hélène se lancent des bourrades sournoises. Jean fixe du re-gard les yeux, les lèvres, les mains de Madeleine. Elle re-ferme doucement le couvercle du piano, aperçoit le visage de Jean. Elle-même a une expression bizarre, troublée, ardente. Ils se taisent. Henri dit :

 

– 78 –

— Si tu nous faisais donner de l’orangeade, ma femme ?

Le couvercle du piano retombe avec un bruit sourd.

Un bois, par une belle journée d’automne. Un pique-nique. Des paniers déballés sont posés sur l’herbe ; un petit âne broute attaché à un arbre. Des enfants, en robes de bro-derie anglaise, en costumes marins, jouent, forment une ronde :

 

Nous n’irons plus au bois

Les lauriers sont coupés,

La belle que voilà

Ira les ramasser…

 

La chanson, les voix perçantes s’éloignent.

Jean et Madeleine sont seuls au milieu d’une petite clai-rière. Les feuilles craquent sous leurs pas ; le soleil couchant éclaire la forêt. Aux lèvres de Madeleine, un sourire doux et hagard, un peu ivre, demeure.

Il lui prend la main, la baise, mord la chair tendre du poignet.

— Madeleine.

Comme un écho, une voix répète : « Madeleine… » Mais c’est Henri qui prononce son nom, qui l’appelle. Dans l’ombre de la chambre, on voit le lit découvert, la lampe est allumée.

— Non, non, pas ce soir… laisse-moi… je suis fatiguée…

Cependant, Jean et Marguerite, chez eux, se querellent.

 

– 79 –

Elle crie avec des larmes dans la voix :

— Si, je l’ai bien vu, et tout le monde l’a vu comme moi… Vous êtes restés près d’une heure dans la clairière, et après elle était blanche comme un linge, et toi, tes mains tremblaient… Tout le monde l’a remarqué, sauf son mari, na-turellement ! Tu ne m’aimes plus ! Tu es amoureux de cette petite provinciale qui n’est même pas jolie !…

La route. Les peupliers secoués par le vent. Madeleine, Jean, Roger et Hélène. Les petits courent en avant ; le bruit de leurs voix passe dans l’air doux et épais d’automne, comme un écho assourdi. Chaque fois qu’ils reviennent vers leur mère, elle les repousse de la main.

— Allez jouer…

Une auto passe. À travers la vitre apparaît un instant une figure pincée, curieuse de femme.

Madeleine dit :

— Elle nous a vus.

— Qui cela ?

— Mme Lechère, la femme du notaire.

— Qu’est-ce que ça fait ?

— Demain, tout le monde le saura.

— Nous ne faisons rien de coupable, il me semble…

— Vous ne connaissez pas la province, mon pauvre ami…

Il demande avec un accent d’involontaire effroi :

 

– 80 –

— Vous avez toujours vécu ici ?

— Oui.

Elle se tait, puis continue avec un petit mouvement d’épaules, las et résigné.

— Cette route… Quand je songe que je viens me prome-ner tous les jours sur cette route… J’y suis venue enfant, avec ma mère… j’y suis venue jeune fille… maintenant avec mes petits… plus tard, sans doute, avec les enfants de Roger et d’Hélène… Tous les jours, près de trente ans…

Son visage s’efface. On entend l’écho de sa voix et seule demeure la longue route plate, noire de goudron frais, les deux champs gris et le soleil de cinq heures entre les peu-pliers.

Sur la terrasse, chez Jean et Marguerite, le dîner s’achève. Les hommes fument ; les pointes brillantes des ci-garettes s’allument dans la nuit douce et brumeuse d’automne.

Marguerite verse le café, demande :

— Quelle heure est-il ? À 10 heures, nous avons la Tour Eiffel.

La radio. On tâtonne longuement autour. Enfin réson-nent les airs de danse.

— Dansons, dit Henri. Venez, madame Marguerite, nous allons vous rappeler Paris.

Ils tournent ; Jean saisit Madeleine.

Tout bas, il murmure :

 

– 81 –

— Chérie… chérie… ma chérie… comme un soupir étouffé, comme une plainte.

Elle ne répond pas. Elle le regarde avec une expression passionnée qui transforme d’une manière étrange son visage paisible, vieillissant, aux traits purs.

— Madeleine, personne ne nous verra. La nuit tombe tôt en cette saison. Vous descendrez par le petit escalier derrière la maison. Il n’y a pas une âme de ce côté-là, c’est la cam-pagne. Je vous attendrai avec l’auto… Et puis, je vous ramè-nerai chez vous à sept heures, et personne ne verra rien… Voulez-vous ? Demain ? Demain ? Une heure seulement, une heure… une fois…

Le lendemain. Le jour tombe. Il pleut. Madeleine le cha-peau sur la tête, dit à la bonne :

— Si Monsieur me demande de l’usine, vous direz que j’ai eu très mal aux dents, que je suis allée à la ville…

La petite Hélène traîne derrière elle.

— Maman…

— Allons, laisse-moi… va jouer avec ton frère…

— Maman, tu ne t’en vas pas, dis ?

— Si, mais je serai rentrée bientôt, j’ai très mal aux dents, je vais chez le dentiste…

— Moi aussi, j’ai mal…

— Qu’est-ce que tu me racontes ? Allons, laisse-moi passer…

— Si, j’ai mal, dit la petite fille en pleurant.

 

– 82 –

Machinalement, la mère touche son front, regarde l’heure.

— C’est vrai, Hélène ? Tu n’inventes pas des histoires pour que je reste ?

— Non, maman, j’ai mal à la tête et à la gorge aussi, j’ai froid…

— Tu as froid ? Mais tes mains sont brûlantes. Viens, je vais prendre ta température…

Le thermomètre marque 40.

Un chuchotement dans la rue, sur le seuil du petit esca-lier.

— Jean, je ne peux pas venir, la petite est malade… Demain, peut-être…

Le lendemain. Le docteur examine la gorge de l’enfant ; Madeleine lui tient la tête ; Henri incline la lampe. Tous deux, anxieusement :

— Eh bien, docteur ?

— C’est la scarlatine, madame, sans aucun doute. Il y a une épidémie dans le pays.

L’enfant geint, se débat. Henri est écroulé, le front dans ses mains. Madeleine, doucement, lui parle, le console…

— Allons, ne t’affole pas ainsi. Ça ne va pas plus mal, au contraire… J’aime mieux qu’elle s’agite ainsi, qu’elle soit moins abattue…

— Ah, tu crois ? fait-il avec une expression d’espoir.

 

– 83 –

— Mais oui, il faut de la patience, qu’est-ce que tu veux ? Tiens, passe-moi le flacon, là-bas, veux-tu ? C’est l’heure de la potion.

Elle verse le médicament dans la cuiller.

— Bois, ma petite fille, allons vite, c’est bon.

— Je ne veux pas, maman, j’ai chaud, j’ai mal !…

Elle revient vers son mari :

— Tu devrais aller te reposer, Henri…

— Non, non, va plutôt t’étendre un peu, Madeleine. Voi-là six nuits que tu la veilles.

— Je t’assure que je ne suis pas fatiguée. Et maman, comment va-t-elle ?

— Le docteur n’était pas très content, aujourd’hui. Le cœur va plus mal, et elle s’inquiète de toi et de la petite…

Madeleine soupire :

— C’est toujours comme cela, dans la vie, tout vient en série…

Un silence.

— Maman, maman…

— Oui, ma chérie, je suis là…

L’image s’efface lentement. Un jour d’hiver. Cinq se-maines ont passé. Le calendrier à la tête du lit d’Hélène marque novembre.

La voix du docteur.

 

– 84 –

— Bon, ça va tout à fait bien… Vous pourrez l’asseoir sur son lit aujourd’hui et lui donner un peu à manger…

L’enfant est assise, bien calée entre deux oreillers. Ma-deleine la fait manger. Elle est habillée d’un vieux peignoir de flanelle, sur lequel elle a passé un tablier. Sa figure est ti-rée, blême.

Henri dit :

— Jean et Marguerite sont partis hier. Ils ont été bien gentils. Ils ont laissé pour la petite une poupée superbe. On la lui donnera dès qu’elle sera un peu plus forte.

Madeleine murmure :

— Ils sont partis ?

— Oui, pour une quinzaine, trois semaines, à Cannes. Marguerite était un peu souffrante. Entre nous, je crois qu’elle est enceinte. C’est très bien. Je le disais toujours à Jean : « Ce qui vous manque à présent, c’est un bébé… » Ils vous donnent bien du tourment, mais il n’y a encore que ça dans la vie…

Cannes. Jean et Marguerite, en vêtements de tennis blancs, sont assis sous les palmiers, devant la mer, à la table d’un petit restaurant. Marguerite parle vite, d’une voix émue.

— Si, Jean, ce sera ainsi. Je ne veux plus que nous re-tournions là-bas. Écoute-moi. Je suis calme, à présent, je ne te fais pas de scènes. J’admets que Madeleine soit une très honnête femme, mais elle te plaît, ne dis pas le contraire, et elle, elle est amoureuse de toi. Alors, à quoi bon tenter le sort ? Justement, ton contrat se termine ces jours-ci. Accepte la place qu’on t’offre. Et puis, il ne faut pas me contrarier en

 

– 85 – ce moment, tu sais bien, et enfin, cela vaut mieux, Jean, crois-moi…

— Oui, dit-il en fronçant les sourcils, cela vaut mieux… Mais écoute, Marguerite, tu ne me parleras plus jamais de cela, c’est promis ?

— Promis.

Elle sourit et se tait.

Cependant Hélène fait ses premiers pas autour de la chambre aux bras de son père. La mère de Madeleine est as-sise dans un fauteuil, enveloppée de châles, ses pâles mains gonflées de malade posées sur ses genoux.

Elle parle d’une voix entrecoupée, essoufflée :

— Hélène a grandi. C’est toujours ainsi. La fièvre fait grandir. Elle te ressemble. Tout ton portrait, Madeleine, à cet âge-là. Oh, c’est dégoûtant, vois-tu, comme la vie est courte !

— Elle est bien assez longue, dit Madeleine, mais c’est la jeunesse qui passe vite.

Elle regarde le calendrier et la route. Les arbres sont nus. Le vent souffle.

Henri dit :

— Ah, j’avais oublié ; il est arrivé une lettre de Jean ce matin, il a trouvé une place très intéressante dans une usine de ciment à Bordeaux. Il ne reviendra plus ici.

Les mains tremblantes de Madeleine laissent tomber à terre la poupée qu’elle tenait sur ses genoux. Elle la ramasse lentement. Tout semble tourner devant elle, les visages de

 

– 86 – son mari, de sa fille ; la voix d’Henri paraît venir du fond d’un rêve.

— C’est dommage, ils étaient gentils… Ils ont envoyé un panier de fruits confits pour Roger et Hélène…

La fenêtre de la salle à manger. Des arbres dépouillés d’hiver. Les feuilles tombent. Au piano, Hélène apprend ses gammes. Le petit Roger ânonne ses leçons. Le feu brûle dans la cheminée. Madeleine coud et, de temps en temps, rêve, les yeux fixés au loin, puis tressaille, soupire, reprend son ouvrage, écoute machinalement « do, ré, mi… »

Et la voix de son fils :

— Notre pays autrefois s’appelait la Gaule, et nos an-cêtres, les Gaulois. Ils vivaient dans de grandes forêts…

Il lève la tête.

— Est-ce que nous allons nous promener sur la route au-jourd’hui, maman ?

— Mais oui, fait-elle d’un ton las, comme d’habitude…

De nouveau, la longue route plate qui semble s’allonger interminablement. Madeleine marche avec les enfants ; ils tiennent leurs parapluies ouverts devant eux, car le vent ra-bat vers leurs visages une petite pluie pénétrante et les der-nières feuilles sèches. Hélène dit d’un ton désenchanté :

— Si on était allé au cimetière, sur la tombe de grand-papa et de grand-maman, au moins pour changer…

Ils s’éloignent. La route, luisante de pluie, semble mon-ter vers le ciel bas et s’enfoncer dans l’horizon.

 

– 87 –

La salle à manger. Madeleine et sa fille sont seules. Celle-ci devient une jeune fille. Elle paraît avoir quatorze ou quinze ans. Elle est grande et forte pour son âge. Elle bâille à la dérobée, tandis que Madeleine taille activement des pièces de linge.

— Allons, ma fille, à quoi rêvasses-tu ?

— Je m’ennuie, maman.

— Tu n’as pas honte ? Travaille et tu ne t’ennuieras pas. Tiens, va faire tes gammes.

— Tous les jours la même chose !… Si tu savais ce que ça m’ennuie ces gammes, tous les jours à la même heure !…

La mère a un petit sourire ironique et triste.

— Si tu savais ce que ça m’ennuie d’entendre tous les jours tes gammes à la même heure, ma fille…

— Ah ?

— Oui.

Hélène se rapproche de sa mère.

— Mais tu n’as jamais, jamais quitté ce pays ? Tu n’as jamais voyagé, vu autre chose ?

— Non, jamais.

— Tu n’as jamais eu envie d’autre chose ?

Elle répond d’un ton égal, sans lever les yeux :

— Jamais…

Elles reprennent leurs ouvrages.

 

– 88 –

Les cloches de l’église sonnent. On entend les carillons différents. Midi. Des baptêmes. Des enterrements. Des ma-riages. Le tocsin… Les années passent. Les arbres fleurissent et s’effeuillent. Les nuages courent dans le ciel. Puis le joyeux bourdon des mariages sonne une fois de plus sur la petite ville. Mais c’est Hélène qui, à son tour, sort de l’église avec le même voile que Madeleine, autrefois, a porté, au bras d’un jeune homme inconnu.

Madeleine la suit, grave et un peu triste. On échange des félicitations, des poignées de mains, des baisers. Des voix s’exclament :

— Comme le temps passe…

— Il me semble que je vous vois encore, Madeleine, avec Henri, il y a vingt ans…

— Comme le temps passe…

Le sillage léger des soupirs et des paroles s’atténue et s’efface.

L’auto des jeunes mariés, dans un brouhaha confus, dé-marre. Roger, en uniforme de soldat, embrasse ses parents, enfourche sa moto.

— Fais bien attention, Roger, dit Madeleine.

— Mais oui, maman…

Il a disparu. Quelqu’un demande :

— Votre fils est fiancé aussi, m’a-t-on dit. Est-ce vrai ?

— Oh, ce n’est pas officiel, il se mariera quand il aura fi-ni son service, en octobre prochain…

 

– 89 –

— Vous allez vous trouver bien seuls…

Henri dit :

— C’est la vie…

Le bruit de l’usine.

Le bruit de la machine à coudre.

L’usine est plus importante, entourée de bâtiments neufs. Des ouvriers, qui semblent irrités et inquiets, passent, discutent. Henri traverse une salle ; des regards haineux, de sourds murmures mécontents le suivent. Henri parle aux dé-légués ouvriers.

— Tant pis, j’ai fait ce que j’ai pu pour éviter le conflit… Si vous voulez la grève…

Des voix, des cris chez le mastroquet, dans les rues du village. Cependant Madeleine, sur le seuil de sa maison, s’entretient amicalement avec les ouvrières qui passent. Elles traînent leurs enfants par la main, soupirent :

— Bien sûr que les hommes n’ont pas tort et qu’on en a assez, comme ils disent, de trimer pour engraisser le bour-geois, sauf votre respect, madame Madeleine, mais il y a pas à dire, ça les amuse, la grève. Ils parlent, ils boivent, et pen-dant ce temps, qui est-ce qui bouffe des briques ? Les gosses et nous. C’est pas gai, allez…

— Les femmes, dit Madeleine, paient toujours pour tout le monde…

— Ah, c’est bien comme vous dites… Quand ça va bien, il n’y en a que pour eux… et quand ça va mal, c’est sur la ménagère que tout retombe.

 

– 90 –

Elles s’en vont.

Une pierre siffle, fait voler une vitre en éclats : des galo-pins du village abattent à coups de fronde les fleurs du jar-din. Madeleine ferme les volets. Dans le petit salon, Henri marche de long en large, Madeleine coud à la machine.

— Laisse ça, je t’en supplie, ce bruit me porte sur les nerfs !

Dehors, des bandes d’hommes traversent le village en criant des injures indistinctes.

Henri continue :

— Tu vas me faire le plaisir de partir chez ta sœur dès demain.

— Non.

— Comment non ?

— Je dis bien non.

— Mais il y a du danger, voyons ! tu ne te rends pas compte ! Les femmes sont stupides !

— Je sais parfaitement qu’il y a du danger, mais je ne suis pas poltronne. Les enfants sont mariés maintenant, loin d’ici… rien ne m’empêche de rester…

Il prend un journal, allume sa pipe, grommelle avec mauvaise humeur :

— Comme tu voudras…

Le chant de l’Internationale au loin. Madeleine a remis sa machine à coudre dans son étui. Une petite robe d’enfant à la main, elle coud calmement.

– 91 –

Une pierre, deux, trois, sont jetées contre les volets. Elle dit en riant :

— J’ai bien envie de mettre sur la fenêtre les deux vases bleus que tante Cécile nous a donnés pour notre mariage. C’est une occasion unique de nous en débarrasser, tu ne trouves pas ?

— Tu as du cran, tu sais, dit-il après un silence.

— Tu ne t’en étais pas aperçu ?

— Ma foi non, je n’avais pas encore eu l’occasion de te voir dans des circonstances pareilles.

— Heureusement !

— Oui. Je suis embêté, tu sais…

— Ça s’arrangera.

— Tu crois ?

— Mais oui.

Il se tait, sourit, et, avec une sorte de timidité, lui prend la main.

— Madeleine…

— Mon ami ?…

— C’est bien de n’avoir pas voulu quitter ton vieux mari.

Elle hausse doucement les épaules.

— C’est naturel.

Comme elle veut retirer sa main, il la retient.

 

– 92 –

— Où vas-tu ?

— Voir ce qu’il reste de provisions pour le dîner. Les bonnes sont affolées, barricadées dans la cuisine. Elles se fe-raient plutôt hacher en morceaux que de traverser le village ce soir. Et j’aime tout de même mieux ne pas sortir pour ne pas avoir l’air de les braver.

— Je n’ai pas faim.

— Tu auras faim ce soir.

— Au fond, on dirait que ça t’amuse…

Dans les rues du village, des lampions sont allumés aux fenêtres ; le soir tombe, des groupes d’ouvriers circulent. Devant les cabarets, des femmes, des enfants, attendent. Les sons de l’accordéon. Un bruit de disputes, de rixes qui, peu à peu, s’apaise, est traversé d’accords lointains de musique. La maison du patron. À travers les volets passe un air léger, at-ténué, de valse. Dans le petit salon paisible, Madeleine joue. Henri écoute, dit quand elle a fini :

— Une vraie soirée d’amoureux… C’est un peu tard à notre âge… Sais-tu qu’il y aura demain vingt-deux ans que nous sommes mariés.

— Mais je le sais bien…

— Tiens, moi, je l’avais oublié… Oui, vingt-deux ans…

Il s’assombrit tout à coup. Elle dit :

— Henri ? Pardonne-moi… Il y a longtemps que je vou-lais te le demander, et puis, je n’ai jamais osé… Mais ce soir, c’est différent, je ne sais pourquoi…

— Oui, va, demande…

– 93 –

— Cette femme, te rappelles-tu, celle qui est venue ici, la veille de notre mariage ?

Il fait signe qu’il se souvient.

— C’était vrai, ce qu’elle disait ?

— L’enfant ?

— Oui.

Il se lève, va vers la fenêtre, revient, dit d’une voix qu’il essaie de rendre indifférente :

— Oui…

— De toi ? Sans doute possible ? Qu’est-ce qu’ils sont devenus ?

— Elle est morte. Elle s’est jetée dans l’étang de la Berche, le même jour, en sortant d’ici.

Madeleine fait un mouvement. Il continue hâtivement :

— Je n’ai pas abandonné le petit. Je l’ai fait élever… Je lui ai donné un métier…

— Allons, cela, au moins, c’est bien, Henri…

Il dit vivement :

— Madeleine, je n’ai pas été un bon mari, et j’ai fait sou-vent des bêtises… Je le regrette d’autant plus que tu as tou-jours été une femme irréprochable.

Madeleine baisse la tête avec un sourire involontaire, un peu moqueur, un peu amer.

Son silence paraît surprendre Henri. Il répète :

 

– 94 –

— Irréprochable… Tu ne m’as jamais trompé… Enfin, le supposer seulement serait une insulte. Tu n’en as jamais eu envie… Je sais bien que tu as été parfaitement heureuse, mais tu es aussi… un peu froide… Il y a certains entraîne-ments que tu ne comprendrais pas…

Elle fait un mouvement pour protester, puis détourne les yeux, dit doucement :

— Oui…

— Mais moi, j’ai fait des bêtises… Et puisque nous par-lons de cela, je voudrais te dire que je regrette… et que, de-puis que les enfants ont grandi, je me suis rangé… et te de-mander quelque chose…

— Oui ?

— Si je meurs, je voudrais qu’on remette à ce petit cin-quante mille francs… Tu trouveras son nom et son adresse dans une enveloppe dans le tiroir de gauche de mon bureau, et l’argent dans une autre enveloppe à côté. Je suis bien heu-reux, Madeleine, que tu prennes cela si… simplement… Cela m’a souvent tracassé… Je serais tranquille. J’aimerais seu-lement que cela reste tout à fait entre nous à cause de Roger et d’Hélène.

— Bien, mon ami.

— Allons, joue-moi cette valse encore une fois, et nous irons nous coucher.

Tandis qu’elle joue, des bandes d’ouvriers ivres traver-sent de nouveau les rues. Des coups de sifflets, des chants interrompent à chaque instant l’aérienne, la délicieuse mu-sique de la valse.

 

– 95 –

Henri gronde :

— Ah, mais ils m’embêtent à la fin !

Il va vers la fenêtre, repousse violemment les volets.

Madeleine crie, angoissée :

— Henri ! Non ! Fais attention !

Elle veut le retenir, mais il a ouvert la fenêtre et se penche au dehors. On entend deux cris simultanés, l’un d’Henri :

— Allez-vous vous taire, bande de salauds !

Et la voix d’un petit ouvrier à l’accent étranger qui voci-fère haineusement :

— Les voilà, les étouffeurs du peuple.

Une grêle de pierres s’abat. Henri tombe, atteint à la tête.

Immédiatement, le vacarme cesse. Un inquiet et frémis-sant silence. Les hommes reculent, puis reviennent, station-nent par groupes, chuchotent :

— C’est toi qui as fait le coup…

— Moi ? Si on peut dire ! J’étais là, bien tranquille, je ne bougeais pas…

— C’est la faute à ce Polonais de malheur !

— Eh bien, quoi, ce sont de sales exploiteurs, après tout !…

Peu à peu, ils s’en vont.

 

– 96 –

La rue du village est déserte et muette ; des éclats de vitres brisées brillent à terre. On entend le bruit des portes barricadées à la hâte.

L’enterrement d’Henri. Dans la même rue, le corbillard, orné de fleurs, va lentement. Les ouvriers endimanchés font la haie. Quand passe le mort, les casquettes sont retirées avec une sorte de gêne, de mauvaise humeur, mais tout s’ordonne tranquillement. Le piétinement de la foule en marche décroît. Un instant, on voit le petit cimetière du vil-lage. Les croix. Les oiseaux sur les tombes. La paix. Puis c’est le grondement de l’usine. Les machines marchent, tout le monde travaille. Roger traverse les salles. Il ressemble à son père. Il a un aspect plus fort, plus froid et sévère.

Cependant, Madeleine, habillée de noir, avec la coiffe et le voile des veuves, descend d’un train, dans une gare de Pa-ris, et se perd dans la foule.

Un faubourg de Belleville. Un petit atelier de réparation de cycles. Un garçon de vingt-trois, ou vingt-quatre ans, fin, gentil, en cotte bleue d’ouvrier, se tient devant Madeleine. Ils achèvent leur conversation. Elle dit :

— J’espère que vous ferez bon usage de cet argent.

— Ce sera pour se monter en ménage, la gosse et moi.

Il a un accent parisien, vif et grasseyant, qui contraste avec les voix lentes, calmes, graves, de Madeleine et des provinciaux qui l’entourent.

— Vous êtes fiancé ?

Il rit, hausse gentiment les épaules.

 

– 97 –

— Oui… Si on peut dire… C’est une bonne petite gosse, elle gagne bien sa vie, elle est petite main chez Mme Laure, rue de Rivoli. Si, des fois, vous aviez besoin d’un chapeau, faut voir comment elle travaille…

— Ah, oui ?

— Oui.

Un petit silence embarrassé. Madeleine se lève.

— Je vous souhaite d’être heureux, mon petit…

— Merci, c’est pas de refus, Madame…

Il hésite, demande assez gauchement :

— Vous voulez dire à ce monsieur qui s’intéresse à moi, à mon… enfin, mon paternel, quoi…

Elle fait un mouvement.

— Eh bien ? Il n’y a pas besoin de faire tant d’histoires, allez… Eh bien, dites-lui qu’il n’a pas besoin d’avoir peur, que je n’essaierai pas de lui causer des ennuis, je comprends la vie…

— Il est mort.

— Ah ?

Il semble apercevoir pour la première fois le voile noir de Madeleine.

— Vous êtes sa veuve ?

Elle incline rapidement la tête, murmure :

— Votre mère est morte, n’est-ce pas ?

 

– 98 –

— Il y a longtemps…

Ils se regardent sans rien dire. Il détourne le visage, achève :

— D’un chaud et froid, à ce qu’il paraît…

Elle fait un mouvement réprimé, baisse son voile, mur-mure :

— Vous êtes un brave garçon…

Et sort.

De nouveau, sa maison, et Roger, à présent, est en face d’elle, la figure irritée, faisant un visible effort pour se conte-nir et parler sans élever la voix :

— Enfin, maman, j’ai tout de même le droit de savoir où sont passés ces cinquante mille francs. Je sais parfaitement qu’ils étaient dans le bureau de papa, je les ai vus le lende-main même de sa mort. Je comptais sur cet argent pour ré-gler le paiement des nouvelles machines, et…

— Mon petit, je te répète que c’est moi qui ai pris cet ar-gent. Je n’ai pas de comptes à te rendre, n’est-ce pas ?

— Mais, maman, pardonne-moi, j’ai, avec la succession de papa, la tâche de mener à bien l’usine. Il faut pourtant que je sache exactement où va l’argent nécessaire à la sauve-garde de mes… – il se reprend – de nos intérêts.

La femme de Roger, jeune, sèche, un nez pointu de be-lette, appuie :

— Roger a parfaitement raison, Madame. Nous ne de-mandons pas mieux que de reconnaître vos droits de veuve,

 

– 99 – mais permettez-moi de vous rappeler que mon beau-père a certainement dû penser, avant tout, à son fils.

— Justement, dit Madeleine, avec le rare petit sourire qui apparaît sur ses traits tirés, sur ses lèvres, déjà fanées et tristes de vieille femme, justement, c’est à son fils qu’il a pensé…

— Je ne comprends pas, fait Roger interdit.

— Tu n’as pas besoin de tout comprendre, mon enfant…

— Maman !

Madeleine l’interrompt, hausse les épaules.

— Écoutez, nous allons faire une chose très simple. Vous prendrez cet argent-là sur ma part de succession. Vous me retiendrez une certaine somme par mois jusqu’à ce que tout soit réglé.

Dans l’auto, Roger et sa femme parlent tous deux à la fois, d’une voix furieuse.

— Jamais, jamais, je n’aurais cru ça de ma mère !

— Je te préviens que je ne mets plus les pieds chez elle !

— D’ailleurs, je l’ai toujours su, elle m’a toujours préféré Hélène !

Les paroles se perdent dans le bruit de l’accélérateur. L’auto a disparu ; il ne reste plus, sur la route, que la trace de ses roues imprimée dans la terre. Il pleut.

Et, de nouveau, émerge, comme du fond d’un brouillard, la maison qui paraît très grande et très vide. Madeleine, un plumeau à la main, époussette les meubles. Elle est plus

 

– 100 – forte, elle a les cheveux tout blancs. Elle ressemble vague-ment à sa mère au même âge. Elle dit du même ton qu’elle, vif et mécontent, à la bonne :

— Faites attention, voyons, ma fille, vous cassez mes fleurs…

Elle entre dans le petit salon. Elle soulève le couvercle du piano, joue d’un doigt la valse de sa jeunesse, soupire. Elle essuie avec soin les photographies encadrées, celle de son père, de sa mère, de son mari, des enfants, puis un petit groupe pâlissant, où l’on distingue avec peine, à côté d’elle, jeune femme en robe blanche, Jean et Marguerite. Elle les contemple longuement, se détourne, s’approche de la fe-nêtre, regarde la rue.

Enfin, elle met son chapeau, appelle :

— Henriette, je serai rentrée à cinq heures, je vais chez ma fille.

La maison d’Hélène. Hélène sert le café à son mari, l’embrasse.

Quatre enfants, de sept à trois ans, emplissent le salon de leurs cris, de leurs jeux.

Le mari d’Hélène, la figure épanouie, déclare :

— On est bien chez soi, sans raseurs.

Un coup de sonnette. Ils se regardent, consternés.

— V’lan ! Je l’aurais parié ! C’est encore ta mère !

— Ah, elle exagère, dit Hélène, depuis qu’elle est brouil-lée avec Roger et sa femme elle est tout le temps fourrée chez nous !

– 101 –

— Elle est bien gentille, mais c’est assommant à la fin, on n’est plus chez soi !

— Il faudrait lui faire comprendre, mais ce n’est pas fa-cile, les vieilles gens sont tellement égoïstes.

— Au fait, si on la faisait sortir avec les enfants ? Nous pourrions aller faire une petite balade en auto, puisque c’est aujourd’hui samedi.

Cependant Madeleine est entrée timidement.

— Je ne vous dérange pas ?

— Nous sortions justement. Mais ça ne fait rien. Veux-tu aller te promener avec les enfants ?

La route. Exactement la même. Les trois garçons cou-rent en avant avec leurs cerceaux. Madeleine marche lente-ment, courbée vers la toute petite fille qu’elle tient par la main et qui dit d’une petite voix douce :

— J’aime bien me promener avec toi, grand-mère…

— C’est vrai, ma chérie ?

Un silence. Puis :

— Mais j’aimerais encore bien mieux que tu me laisses courir avec les grands !

Madeleine sourit.

— Ça viendra, ma petite-fille. Reste un peu avec ta vieille mémé en attendant…

Et leurs silhouettes et leurs voix s’éloignent. Elles mon-tent, et, à l’horizon, quand elles ne forment plus que deux pe-

 

– 102 – tites ombres indistinctes, le soir semble tomber d’un coup, et tout disparaît.

Paris, 1932

 

– 103 –

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Irène Némirovsky

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