Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal
Sixième Partie le Temple Perdu
SIXIÈME PARTIE
LE TEMPLE PERDU
46
Ruant et se débattant, Indy se propulsa vers la surface. Complètement désorienté, il s’en remettait à son instinct pour s’arracher aux ténèbres et remonter vers la lumière. Ses poumons lui brûlaient ; il avait des crampes partout. D’une dernière ruade énergique, il creva la surface et prit une grande inspiration avide.
Son retour dans le monde des hommes fut salué par des applaudissements assourdissants.
Il lutta quelques secondes pour pivoter dans l’eau et découvrit la source du vacarme. La chute monstrueuse s’écrasait à quelques mètres de lui. Craignant d’être submergé, il s’éloigna à la nage. Par chance, les flots bouillonnants se rassemblaient dans une cuvette profonde avant de poursuivre leur course.
Indy battit vigoureusement des jambes pour ne pas se laisser emporter par le courant. À travers l’écume, il repéra des éclaboussures à la surface de l’eau, et il entendit quelqu’un appeler son nom.
— Indyyyyy !
Marion !
Indy nagea vers la source de la voix. En approchant, il distingua Marion et Mutt qui se dirigeaient non sans peine vers le rivage. Il agita la main pour leur signaler sa présence.
— Marion !
Son ancienne maîtresse l’aperçut, et le soulagement s’inscrivit sur son visage.
— Rejoignez la terre ferme ! cria Indy.
Du regard, il balaya la rivière et ses berges. Où étaient Mac et Oxley ?
Comme conjurées par ses craintes, deux silhouettes titubantes apparurent à la lisière de la chute. Elles étaient déjà sorties de l’eau et, dégoulinantes tels des rats à demi noyés, s’appuyaient l’une sur l’autre.
Indy se propulsa vers Marion et Mutt. Mère et fils s’écroulèrent sur la berge moussue.
Tout en nageant et en luttant contre ses habits détrempés, Indy promena un regard à la ronde. Ici, l’air semblait plus frais mais aussi plus humide – à cause des chutes d’eau. Le rivage était festonné d’arbres tropicaux et d’orchidées en fleur. Un ara macao s’envola dans un éclair de plumes écarlates. Plus loin dans la forêt, des singes glapissaient, comme indignés par cette intrusion en leur domaine.
Indy atteignit enfin la terre ferme et sortit de l’eau. Il lui semblait peser quatre fois son poids normal et avoir perdu la moitié de ses forces. Il laissa tomber sa sacoche. Avant de prendre conscience de ce qu’il faisait, il se retrouva à quatre pattes, trop épuisé pour se redresser.
Il rampa jusqu’à Marion. Celle-ci ne leva même pas la tête. Il s’allongea près d’elle, glissa un bras sous son dos et l’attira contre lui. C’était aussi bon, aussi réconfortant que de rentrer chez soi après une longue absence.
Indy roula vers Marion et plongea son regard dans le sien. Avec le dos de son pouce, il lui effleura les cils. Trempée, épuisée, quasi noyée, elle ne lui avait jamais paru aussi belle.
L’ombre d’un sourire taquin passa sur les lèvres de Marion.
— Tu n’es quand même pas fatigué, Indy ?
— Chérie, si tu savais…
— Oh, je sais. Avec la façon dont tu vis ! Tu passes ton temps à te précipiter vers les coins les plus reculés de la planète et à courir dans tous les sens. Alors, forcément…
Indy soupira et lui rendit son sourire.
— Ce n’est pas un problème de kilométrage mais d’année de mise en service.
Ils se fixèrent en silence. Pour une fois, Indy n’avait ni la force de se disputer avec elle, ni celle de masquer ses sentiments.
— Marion…
Son nom était une promesse et un souhait sur ses lèvres.
Avant qu’il puisse ajouter quoi que ce soit, quelque chose remua dans les fourrés.
Mutt se redressa en sursaut. Les cheveux dressés dans tous les sens, il promena un regard éperdu à la ronde.
— C’était quoi, ça ?
Indy roula sur le dos et s’appuya sur un coude.
— Calme-toi, gamin. Ce n’est sans doute qu’un chevreuil ou un tapir.
Oxley et Mac les rejoignirent. Mac se laissa lourdement tomber sur les fesses, puis sur le dos.
— Tâchons de ne jamais refaire ça, d’accord ? marmonna-t-il en direction du ciel.
Oxley dépassa les autres. Il portait toujours son sac en toile de jute : malgré leur chute éprouvante, il n’avait pas lâché le crâne de cristal.
Indy le suivit des yeux. Le professeur se dirigea vers le bord de l’eau et s’assit, dos à la rivière. Il mit le sac sur ses genoux, en sortit la relique et la déposa sur les graviers devant lui.
Curieux, Indy se releva en grognant et tituba jusqu’à son vieil ami. Marion et Mutt l’imitèrent.
Oxley avait positionné le crâne de manière que les orbites de la relique soient tournées dans la même direction que son propre regard. Indy entendit une vibration dans l’air – ou peut-être la sentit-il seulement. La vibration s’intensifia.
— Regardez ! s’exclama Mutt.
Le sable et les petits cailloux avaient commencé à frémir et à se soulever. Lentement, ils se mirent à tourner en cercle autour du crâne.
Marion glissa un bras sous celui d’Indy.
— C’est merveilleux – et horrible à la fois.
Indy mit une main en visière pour se protéger les yeux. Il suivit le regard du crâne et tendit un doigt.
Au-delà des arbres tropicaux se dressaient d’immenses falaises noires. Des traînées de mousse et d’orchidées en fleur se détachaient sur la pierre. Mais à l’endroit que fixait la relique, toute la paroi avait été sculptée à l’effigie d’une tête colossale, dont les yeux lui mangeaient le visage.
Comme ceux du crâne de cristal.
— À travers des yeux qui pleuraient la dernière fois que je les vis…, entonna Oxley.
… la vision dorée réapparaît.
Près d’Oxley, Mutt compléta la phrase dans sa tête. Il reconnaissait ce poème !
— Il cite T.S. Eliot ! s’exclama-t-il tout haut.
Les autres le fixèrent sans comprendre. Il les ignora et se pencha vers Oxley.
— C’est toi qui me l’as fait lire, tu te souviens ? « À travers des yeux qui pleuraient la dernière fois que je les vis, la vision dorée réapparaît. »
Oxley ne réagit pas davantage que s’il avait été sourd aux paroles du jeune homme.
Mais quelqu’un d’autre avait entendu.
Attiré par la conversation, Mac se rapprocha.
— La vision dorée ? Ça me plaît ! Vous pouvez compter sur moi.
Bien que découragé, Mutt n’abandonna pas. Il se redressa et se positionna dos au crâne pour regarder dans la même direction. Jones le rejoignit et l’imita.
Scrutant la paroi rocheuse, Mutt leva un bras.
— En regardant bien, on voit de l’eau couler de l’œil gauche. Ça fait comme des larmes.
Jones plissa les yeux mais finit par secouer la tête.
— Tu y vois mieux que moi, gamin. Je te crois sur parole.
— « À travers des yeux qui pleuraient », marmonna Mutt.
Tandis qu’il s’efforçait de résoudre l’énigme, il sentit Jones l’étudier comme pour voir s’il parviendrait à trouver la solution. Il détestait se soucier de l’opinion de cet homme – pourtant, il ne pouvait nier que tel était le cas.
Finalement, il se tourna vers lui.
— Donc, ça signifie que nous devons passer au travers de cette chute ?
Jones lui donna une tape sur l’épaule.
— Bien vu, gamin. C’est là que nous allons.
— Là-haut ? s’étrangla Mutt. Sans matériel d’escalade ? Tu es dingue !
Jones se dirigea vers sa sacoche abandonnée au bord de l’eau.
— Personne n’est obligé de m’accompagner. Mais le crâne doit retourner à sa place.
— Retourner, fit Oxley en écho.
Épuisé et plus qu’un peu effrayé, Mutt emboîta le pas à Jones.
— Pour quoi faire ? Ce truc ne nous a apporté que des ennuis ! (Il désigna Oxley.) Regarde-le !
Jones mit sa sacoche sur son épaule.
— Je dois le faire.
Marion passa un bras autour de la nuque de son fils.
— Mais pourquoi toi, Indy ?
Jones haussa les épaules.
— Parce que le crâne me la demandé.
Incrédule, Mutt secoua la tête.
— Il te l’a demandé ? Un bout de pierre morte ?
— Qu’est-ce qui te fait croire qu’il est mort ? répliqua Jones en s’éloignant.