Ingénue 2
Chapitre LXIV
Où Rétif trouve moyen de distraire Réveillon
La nouvelle de cette arrestation se répandit bientôt dans Paris ; tout le monde ne connaissait pas Auger ; mais, vu les événements qui venaient de se passer, tout le monde connaissait Réveillon.
On était heureux de raconter un véritable crime, et de rencontrer un véritable coupable, au milieu des circonstances de cette opération ténébreuse de l’incendie et du pillage de la fabrique ; heureux aussi de faire tomber sur quelques misérables isolés la plus lourde partie du poids des événements.
Aussi entendait-on dire que le procès de M. Auger marchait merveilleusement vite ; et Rétif de la Bretonne, qui avait été appelé trois fois comme témoin, ne fut pas celui qui y mit des entraves.
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Douze jours après cette arrestation, Rétif sortit de chez lui, endimanché de ses meilleurs habits, quoique ce fût un jour de la semaine, et s’achemina vers le faubourg Saint-Antoine avec l’intention de se rendre chez Réveillon, ou plutôt chez Santerre.
Le fabricant de papiers était fort abattu ; il avait eu le temps de calculer toutes ses pertes, et il se voyait, de jour en jour, beaucoup plus ruiné qu’il ne le croyait d’abord.
Toute sa confiance avait disparu ; il ne relevait plus la tête qu’à de rares intervalles ; l’orgueil et toutes ses fumées avaient délogé de sa cervelle.
Morne, silencieux, éteint, il regardait ses filles, vouées désormais à une misère qu’il ne voulait plus et qu’il s’avouait à lui-même ne pouvoir plus combattre.
Rétif entra dans la chambre qu’il occupait, et lui souhaita le bonjour d’un air pénétré.
Puis, comme il n’avait vu ni Santerre, ni Réveillon, ni les filles de ce dernier, depuis l’arrestation d’Auger, il donna quelques détails
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sur cette horrible catastrophe de l’assassinat d’Ingénue, disparue, au reste, après avoir eu la force d’écrire ce qui s’était passé entre Auger et elle.
Silencieux, réservé, il mit cette réserve et ce silence sur le compte de sa douleur.
Et, cependant, quand Rétif de la Bretonne se fut assis près de Réveillon, et lui eut pris la main, ce dernier sentit comme une influence doucement consolante
Il y céda sans savoir pourquoi, instinctivement.
Le bonhomme Rétif lui serrait si tendrement la main, et le regardait d’un air si doux !
Enfin Réveillon le regarda lui-même avec étonnement.
« On dirait que vous avez quelque bonne nouvelle à m’apprendre, Rétif ? demanda-t-il.
– Moi ? Non, répondit Rétif.
– Ah ! » fit Réveillon avec un soupir.
Et il laissa retomber sa tête.
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« Je voulais seulement un peu vous distraire, reprit Rétif.
– Me distraire ?... »
Et Réveillon secoua tristement la tête.
« Et pourquoi pas ?
– Quelle distraction voulez-vous que j’aie, après l’horrible chagrin qui m’a frappé ? Vous-même, dites-moi, quelle distraction chercheriez-vous ?
– Moi ? dit Rétif.
– Oui.
– Eh bien, je vous avoue une chose.
– Laquelle ?
– C’est que je suis naturellement vindicatif et rancunier.
– Vous ?
– Comme un tigre ! je n’oublie jamais le mal ni le bien. On m’a fait du mal : je veux le rendre, si je puis.
– Soit, vous ; mais, moi, quel mal puis-je
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rendre à ces mille pillards qui m’ont incendié, volé, pillé, ravagé ? dit Réveillon suivant avec égoïsme son idée ; est-ce que je puis m’en prendre à quelqu’un d’eux individuellement, ou les traîner en corps devant la justice ?
– Aussi, aujourd’hui, cher monsieur Réveillon, reprit Rétif, je vous parle, non pas de vous, mais de moi.
– Oh ! vous c’est différent ! Eh bien, on a tué votre fille ; c’est Auger qui vous l’a tuée, peut-être la justice tuera-t-elle Auger ; mais elle ne vous rendra pas votre fille.
– C’est du moins une satisfaction, mon cher ami, dit Rétif, de savoir que la Providence tue les méchants.
– Bien petite, bien petite, Rétif !
– Comment cela ?
– Dame ! supposons que la Providence punisse mes voleurs ; pas la Providence, mais la justice. Eh bien, mon argent ne me rentrera point pour cela.
– Je ne vous parle pas de votre argent, mon
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ami ; mais, enfin, si vous aviez été volé par un seul, vous seriez bien aisé de tenir cet homme pour le faire punir ?
– Oh ! et pour le faire souffrir, et beaucoup même ! dit Réveillon avec naïveté.
– Vous voyez donc bien !
– Ce serait, en effet, continua Réveillon en s’animant, une distraction assez agréable pour moi, que de voir mes pillards rôtis par milliers dans un grand feu ; il en est déjà mort pas mal dans la térébenthine de mes caves, lorsque le feu s’y est mis ; beaucoup aussi ont été empoisonnés ou plutôt brûlés en buvant mes vitriols pour de l’eau-de-vie ou du kirsch.
– Eh bien, vous ne les avez pas regrettés ? dit Rétif.
– Non, certes ! au contraire, plus on me disait qu’ils étaient nombreux, plus j’étais heureux et satisfait, et, du haut de la tour du coin, où je m’étais réfugié, et d’où je regardais ma maison avec douleur, ce n’était pas sans intérêt que je voyais, de temps en temps, un de ces coquins
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faire le plongeon, la tête la première, et tomber au milieu des flammes et de la fumée !
– Je ne vous offrirai peut-être pas quelque chose d’aussi agréable, dit Rétif, et surtout quelque chose d’aussi pittoresque ; car le feu fait un superbe effet la nuit, et les flammes nées du vitriol et de la térébenthine ont surtout des feux rouges, violets et jaunes qui produisent d’admirables reflets.
– N’est-ce pas ? dit Réveillon.
– Oui, dit Rétif, et, quand votre laboratoire surtout s’est écroulé, la colonne de flamme qui en a jailli ressemblait à un véritable spectre solaire, c’était vraiment délicieux à voir. »
Réveillon s’inclina en signe de remerciement ; il était flatté d’avoir donné un si charmant spectacle avec ses eaux-fortes.
« Ainsi, continua Rétif, nous allons un peu nous promener.
– Je ne vois pas trop, dit Réveillon, ce que vous trouverez d’agréable à cette promenade, et je ne vois pas surtout quel rapport il y a entre une
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promenade et le commencement de notre conversation.
– Eh ! mon Dieu, vous le verrez tout à l’heure, fit le bonhomme Rétif ; si je vous le disais, où serait la surprise ? »
Et il emmena Réveillon le long du faubourg, puis par les quais, qui se remplissaient d’une foule considérable.
Il était assez usité, dans ce temps-là, de voir courir tout Paris du même côté : il ne fallait pas autre chose pour cela que le passage d’un député ou d’un électeur.
Réveillon arriva donc, au bras de son guide, jusqu’à la place de Grève.
Au milieu de la Grève s’élevait une très belle potence d’un bois neuf, tout à fait agréable à voir.
Une corde, neuve aussi, se balançait gracieusement au bras rigide de cette machine, et tortillait avec caprice un joli nœud coulant que le vent faisait osciller coquettement.
« Tiens ! dit Réveillon en s’arrêtant et en se renversant en arrière, il paraît que l’on va pendre
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quelqu’un.
– Cela me fait cet effet, dit Rétif ; il est une heure, et, comme d’habitude on pend à deux heures, nous pourrons encore trouver une bonne place.
– Vous aimez donc à voir ces choses-là, vous ? dit Réveillon non sans un certain dégoût.
– Mais, répondit Rétif, je suis écrivain, forcé de faire des tableaux de tous genres ; mon ami Mercier a bien été obligé de voir tous les mauvais lieux de Paris, et d’étudier chaque cloaque et chaque bouge.
– Et vous voulez l’imiter ?
– Dieu m’en garde : Imitatores, servum pecus ! dit Rétif.
– Plaît-il ? fit Réveillon.
– Je dis, cher Réveillon, que les imitateurs sont un troupeau de bêtes de somme.
– Alors, vous n’imitez pas Mercier ?
– D’abord, il est inimitable ; et puis, moi, je n’imite pas : je crée, c’est mon genre.
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– Bon ! et vous avez envie de créer une scène de pendaison ?
– Oui ; que voulez-vous ! je veux savoir comment un coquin peut mourir.
– Connaissez-vous donc le patient ? demanda Réveillon.
– Beaucoup ! fit Rétif.
– Comment, beaucoup ?
– Oui, et vous aussi.
– Vous piquez ma curiosité, cher monsieur Rétif.
– Regardez comme nous sommes bien placés ici, à l’angle du quai Pelletier ; le tombereau va passer, nous verrons le visage du scélérat, et j’espère qu’il nous verra un peu aussi.
– Ah ! tenez, qu’est-ce que cela ?
– Parbleu ! ce sont les archers qui arrivent. Quand je vous disais... »
Et, en effet, les archers, arrivant, interrompirent cette conversation.
Derrière les archers venait une charrette.
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Dans cette charrette, on apercevait un prêtre penché vers un homme en chemise, vêtu d’une culotte grise, et dont la tête inerte ballottait de l’une à l’autre des ridelles de la charrette.
Cet homme, qui n’était autre que le patient, tournait, selon l’usage, le dos au chemin qu’il parcourait ; ni Rétif ni Réveillon ne pouvaient encore voir son visage.
Rétif se haussa sur la pointe des pieds, et conseilla au fabricant de papiers peints d’en faire autant.
La charrette avançait toujours.
Enfin, elle arriva devant eux.
L’homme leur apparut alors avec sa tête basse, ses yeux stupidement ouverts, sa bouche baveuse et glacée d’avance.
« Auger ! s’écria le premier Réveillon, quoique Rétif l’eût vu avant lui.
– Oui, Auger, répondit Rétif ; Auger, mon gendre et l’assassin de ma fille !
– Mon commis ! fit Réveillon.
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– Votre commis, oui : celui qui vous volait, au moment où ma fille le surprit, et fut frappée par lui. »
Réveillon et Rétif regardaient avec tant de fixité et avec tant d’acharnement, qu’ils attirèrent magnétiquement le regard d’Auger, à moitié glacé par l’approche de la mort.
Le misérable distingua les deux figures de Rétif et de Réveillon, au milieu des dix mille têtes qui oscillaient devant ses yeux.
Ses prunelles s’injectèrent de sang, sa bouche s’ouvrit pour proférer un cri qui expira dans son gosier, son corps voulut faire un mouvement en arrière pour fuir la vision et le remords.
Mais la charrette l’avait déjà entraîné ; il était arrivé au lieu du supplice, et, déjà passé depuis longtemps, il cherchait encore à voir les deux figures qu’il ne voyait plus, et qui le voyaient toujours.
Le bourreau lui frappa sur l’épaule ; il faillit s’évanouir.
Le prêtre l’embrassa.
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Il détourna la tête ; deux aides le prirent sous les bras, et lui firent monter la roide échelle.
Il n’était pas au troisième échelon, que la corde serrait déjà son cou.
Il monta encore cinq échelons.
Tout à coup, un choc violent le jeta hors de l’échelle.
Un trépignement violent des pieds du bourreau le jeta hors de la vie.
Réveillon, tout pâle et tout tremblant, frémissait au bras de Rétif.
Ce dernier n’avait pas cessé de regarder le patient avec une attention froide qui accusait en lui le plus terrible ressentiment.
Lorsque le brigand eut expiré, Rétif de la Bretonne emmena le fabricant de papiers peints, plus mort que vif.
« Cela vous a-t-il bien distrait ? lui demanda-t-il.
– Oh ! fit Réveillon, je ne puis plus me tenir sur mes jambes.
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– Bah ! vous plaisantez ?
– Non, d’honneur ! et je verrai toute ma vie le spectacle auquel vous venez de me condamner.
– N’importe ! dit Rétif, vous vous êtes distrait.
– Terrible distraction !
– Voyons, pendant tout le temps qu’a duré l’exécution, avez-vous pensé à votre argent ?
– Non ; mais, maintenant, j’y pense... Et, tenez...
– Quoi ?
– Je crois que je vais me trouver mal.
– Gardez-vous-en bien !
– Pourquoi ?
– Mais parce que, au milieu de cette foule, on vous prendra pour un parent, pour un ami ou même pour un complice du scélérat que l’on vient d’exécuter.
– Vous avez raison ; mais mes jambes parlent pour moi... Oh ! la ! la ! elles fléchissent.
– Eh bien, sortons un peu du monde ; prenons
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le Pont-Rouge, il y a plus d’air.
– Menez-moi, mon ami. »
Rétif ne se le fit pas dire deux fois ; il conduisit Réveillon du côté de la rue des Bernardins, par la rive gauche de la Seine.
Réveillon ne tarissait pas sur son malaise.
« Entrons dans un café, dit-il ; j’y prendrai un petit verre d’eau-de-vie, cela me fera du bien.
– Non pas, dit Rétif ; nous voici à deux pas de chez moi : je veux vous montrer quelque chose qui vous ragaillardira.
– Chez vous ?
– Oui ; j’y tiens en réserve une certaine substance fort propre à remettre les cœurs les plus difficiles à contenter.
– Ah ! vous me donnerez la recette, n’est-ce pas ?
– Parbleu ! c’est pour cela que je vous emmène chez moi. »
Rétif montra le chemin à Réveillon, et tous deux, passant devant le logement entrouvert du
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propriétaire, saluèrent celui-ci avec les mille politesses encore d’usage en ce temps pour les propriétaires.
Puis, quand ils furent dans l’appartement du bonhomme, Rétif fit passer Réveillon de sa chambre dans celle d’Auger, lui tira un fauteuil dans un certain endroit de la chambre, le fit asseoir, et lui mit une pincette entre les mains.
Réveillon ne comprenait absolument rien aux divers exercices auxquels on l’occupait.
Il fit des difficultés pour prendre la pincette.
« Prenez, prenez donc ! dit Rétif.
– Pourquoi faire ? pour me rafraîchir ?
– Non.
– Mais cette composition propre à remettre les cœurs les plus malades... ?
– Vous l’allez déboucher vous-même.
– Avec cette pincette ?
– Eh ! mon Dieu, oui.
– Où cela ?
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– Ici. »
Et Rétif introduisit une des branches de la pincette entre deux carreaux.
« Pesez ! dit-il.
– Mais vous êtes fou !
– Que vous importe ? Pesez toujours. »
Réveillon, croyant avoir affaire à un fou, se décida à obéir pour le contenter.
Et, d’une pesée vigoureuse, il fit sauter le carreau et une moitié du carreau voisin.
Sept ou huit pièces d’or, refoulées extérieurement par cette secousse, jaillirent hors du trou, au grand ébahissement du fabricant de papier.
Il se baissa aussitôt pour mieux voir.
« Eh ! eh ! cela vous intéresse donc ? dit Rétif. C’est bien heureux !
– Que d’or ! s’écria Réveillon, que d’or ! »
Et il plongea ses deux mains dans le trou, et en tira l’or à poignée.
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« Eh bien ? eh bien ? demanda Rétif.
– Que faites-vous donc de tout cela, vieil avare ? dit Réveillon ; vous thésaurisez ?
– Monsieur, reprit simplement Rétif, veuillez compter cet or, je vous prie. »
Réveillon compta près d’une heure.
La somme s’élevait à trois mille louis, moins un.
C’était celui qu’Auger avait tiré de la cachette, le jour que l’épiait Rétif.
« Eh bien, fit Réveillon avec stupeur, deux mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf louis !
– Eh bien, monsieur, reprit Rétif, cet or est à vous ; car c’est l’or que mon scélérat de gendre avait volé chez vous, le jour où il assassina ma fille. »
Réveillon poussa un cri de joie, et serra entre ses bras l’honnête et spirituel bonhomme qui lui rendait cette fortune.
« Nous partagerons ! dit-il.
– Non pas.
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– Si fait !
– Jamais, monsieur.
– Mais vous prendrez au moins...
– Rien.
– Pourquoi ?
– Parce que je ne pourrais plus mettre à la fin du roman que je compte faire là-dessus cette phrase si bien tournée, que j’ai ruminée depuis quinze jours, et que voici :
“L’honnête Dulis1 se déclara trop payé d’un remerciement, et se trouva plus riche de sa pauvreté !” »
En disant ces mots, il salua Réveillon, qui, fou de bonheur, disparut, emportant le trésor dans son chapeau.
Et, aussitôt le fabricant parti, Rétif prit ses caractères et son composteur, et se mit à composer matériellement parlant, les premiers chapitres d’un roman intitulé INGÉNUE
1 Dulis est un pseudonyme que Restif a beaucoup employé.
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SAXANCOUR ou LA FEMME SÉPARÉE, roman dans lequel quelques personnes prétendirent voir renaître Auger, sous le nom et dans le personnage de L’Échiné-Moresquin.
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Épilogue *
Quatre ans s’étaient passés depuis les événements que nous venons de raconter.
En Pologne, dans un vieux et vaste manoir, trois personnes déjeunaient auprès d’un grand feu, tandis qu’un enfant, qui le premier avait quitté la table, courait à droite et à gauche dans l’immense salle.
Cette salle étincelait aux rayons d’un ardent soleil de juillet, et, cependant, la moitié de cette pièce si vaste semblait comme engourdie dans les ténèbres, et une ombre nacrée descendait de ses boiseries, renvoyée par les sapins énormes plantés autour de la maison.
* Plusieurs versions existent sur ce que devint Ingénue après la mort d’Auger. On ne s’étonnera pas que nous ayons choisi celle qui servait le mieux le dénouement de notre livre, et qui s’accordait avec le caractère immaculé que nous avons donné à la fille de Rétif de la Bretonne.
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Un luxe antique décorait cette demeure princière : gigantesques dressoirs, hautes tapisseries, tableaux aux larges cadres d’or.
Des serviteurs humbles et silencieux comme des esclaves passaient et repassaient souriants autour des maîtres.
Ces maîtres étaient : une femme de quarante-deux ans ; quelques cheveux blancs qu’elle ne se donnait pas la peine de faire disparaître brillaient comme des fils d’argent au milieu de ses cheveux noirs.
Les lignes de son visage accusaient l’habitude du commandement et de la domination.
Elle trônait à table bien plutôt qu’elle n’y était assise.
C’était la comtesse Obinska.
Christian, son fils, était assis à sa droite, tandis qu’à sa gauche, elle avait une jeune et belle femme dont la richesse, le bonheur et une heureuse maternité avaient développé la grâce en majesté.
C’était Ingénue, devenue comtesse Obinska.
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L’enfant de trois ans qui jouait dans la salle avec un gros chien sarmate, son compagnon, était son fils.
Il s’appelait Christian, comme son père.
L’enfant allait et venait, recueillant çà et là un sourire, quelquefois un baiser.
Tout en courant dans la vaste salle, il s’arrêta un instant devant un portrait en pied représentant le grand-père de la comtesse Obinska en costume de magnat.
Avec son grand sabre, ses grandes moustaches, son air terrible, ce portrait avait le privilège de faire grand-peur au petit Christian ; aussi, après s’être arrêté un instant devant la toile, l’enfant s’éloigna-t-il en faisant une petite moue effarée, et se remit-il à jouer avec son chien.
« Eh bien, demanda la comtesse Obinska à Ingénue, comment êtes-vous aujourd’hui, mon enfant ?
– Mais un peu lasse, madame ; nous avons fait hier une longue course avec Christian.
– Et le cheval commence à être fatigant pour
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elle ! dit le jeune homme en souriant, et en indiquant du regard à la comtesse que les contours de cette taille, autrefois si fine, commençaient à se développer et à s’arrondir pour donner un compagnon de jeux au petit Christian.
– Ainsi intéressante, pâle et fatiguée, dit la comtesse, elle me rappelle cette pauvre reine de France Marie-Antoinette. Infortunée victime des monstres auxquels nous avons su échapper, nous !
– En effet, dit Christian avec ce sourire de la possession heureuse et qui ne craint pas d’être troublée, en effet, elle avait cette langueur dans la démarche et cette flexibilité dans la taille ; seulement, quand sa taille s’arrondissait comme celle de notre petite comtesse, toute une cour empressée éclatait en joie et en amour.
– Hélas ! dit la comtesse ; cet amour et cette joie aboutiront peut-être pour elle à cet échafaud hideux, rougi déjà du sang de son époux ! et, pour les enfants que son sein a portés, à une captivité plus cruelle que la mort !... Mais, à propos, dit la
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comtesse se retournant vers la jeune femme. Il me semblait que vous attendiez, hier ou aujourd’hui, des nouvelles de votre père, Ingénue ?
– Madame, dit Ingénue, j’en ai reçu hier à mon retour de la chasse, et tandis que vous étiez à la ville. Ce n’est que le matin, à votre lever, que l’occasion se serait présentée de vous les communiquer ; mais vous faisiez vous-même votre correspondance ; et j’ai craint de vous gêner.
– Nullement... Comment va-t-il ?
– Fort bien ; merci, madame.
– Et refusant toujours de venir avec nous, qui, cependant, nous efforcerions de lui rendre la vie agréable en nos déserts ?
– Excellent homme ! dit Christian.
– Madame, mon vieux père est habitué à sa vie de Paris ; il aime les rues, la lumière, le mouvement ; il suit avec un intérêt tout-puissant les événements de France, et s’en sert comme d’une étude pour écrire l’histoire des passions
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humaines.
– Il écrit donc toujours ?
– Que voulez-vous, madame ! c’est sa passion, à lui.
– Passion durable, à ce que je vois.
– Éternelle !
– Ainsi, pas d’espoir que nous le voyions un jour ?
– Je ne crois pas, madame ; d’abord, vous en jugerez vous-même, si vous me permettez de lire un passage de sa lettre.
– Faites, mon enfant. »
Ingénue tira un papier de sa poitrine, le déplia, et lut :
« Chère Ingénue :
« J’ai fait faire ton portrait par mon ami M. Greuze, et ce portrait est devenu ma meilleure société. Au milieu des tigres et des loups, cette douce image me paraît une faveur de la Providence.
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« Paris est magnifique à voir en ce moment : rien n’est comparable à l’horreur qu’il inspire, et à la sublimité des spectacles qu’il présente.
« Autrefois, une jeune fille pleurait dans la rue ; on songeait à la gravure de La Cruche cassée, on souriait à la belle pleureuse, et l’on passait.
« Aujourd’hui, quand on voit le deuil et la pâleur sur un visage, on a l’explication de cette pâleur et de ce deuil vers quatre heures, en suivant le faubourg Saint-Antoine, ou mieux la rue Saint-Honoré.
« Car, aujourd’hui, on exécute en deux endroits, comme autrefois, sous la monarchie, on tirait en deux endroits les feux d’artifice.
« Du reste, j’ai pris mon parti comme tout le monde, et je passe au milieu de ces martyrs et de ces bourreaux, étonné de ne pas être des uns, et heureux de n’être pas des autres.
« Cette révolution, ma chère Ingénue, je croyais qu’elle amènerait le règne de la philosophie et de la liberté ; mais, jusqu’à
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présent, elle n’a amené que la liberté sans aucune philosophie, ni littérature.
« Dis bien à madame la comtesse et à M. le comte que je leur suis reconnaissant de leurs bons souhaits à mon égard, mais que je vis assez paisiblement ici dans le commerce de mes amis.
« Réveillon est sous la protection du général Santerre.
« Quitter Paris, c’est-à-dire quitter toutes mes habitudes, ce serait pour moi la mort. Je ne désespère pas de mourir bientôt, et c’est aujourd’hui l’occasion des trépas illustres ; et cependant je trouve la vie très bonne toutes les fois que je regarde ton portrait. »
Ingénue s’arrêta là.
« Triste pays que la France ! fit la comtesse en soupirant, est-ce que nous ne sommes pas plus heureux ici, mes enfants. Dites ?
– Oh ! s’écria Christian, heureux comme les élus avec les anges ! »
Ingénue passa au cou de son mari deux beaux
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bras blancs, et s’en alla ensuite embrasser la comtesse avec des yeux humides de larmes.
En ce moment, un serviteur entra.
Il portait sur un plat d’argent deux ou trois journaux et des lettres.
La comtesse prit les journaux, qu’elle tendit à son fils, tandis qu’elle décachetait les lettres.
Le petit Christian était revenu au portrait de son aïeul, et le regardait avec des yeux courroucés.
« Bonne maman, dit-il, pourquoi donc grand-père me fait-il peur ? Je veux qu’on me défende contre lui, moi ! »
Personne ne l’écoutait.
Il chercha parmi les portraits.
« Le père à grand-maman me fait peur, dit-il ; où est donc le père à papa pour défendre son petit-fils ? »
Comme l’enfant prononçait ces paroles, Christian poussa un cri de surprise qui fit tourner la tête aux deux femmes.
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« Qu’y a-t-il ? demandèrent-elles.
– Oh ! une nouvelle qui ne devrait pas m’étonner, dit-il, car elle prouve qu’il y a encore quelques cœurs loyaux, et quelques mains fermes dans cette pauvre France.
– Et quelle est cette nouvelle ?
– Écoutez », reprit Christian.
Et il lut :
« Le député Marat vient d’être assassiné dans son bain, aujourd’hui 13 juillet 1793 ; il est mort sans avoir pu proférer une parole.
« À demain pour les détails. »
La comtesse Obinska pâlit à ce nom de Marat ; mais bientôt ses lèvres minces se détendirent pour dessiner un sinistre sourire.
« Marat ? dit Ingénue. Oh ! tant mieux ! c’était un monstre à face humaine !
– Et encore ! murmura la comtesse. Mais le journal promet des détails pour le lendemain. Christian, n’avez-vous pas le journal du lendemain ?
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– Si fait. »
Et il ouvrit un des deux journaux qui restait, et lut :
« L’assassin du député Marat est une jeune fille de Caen, nommée Charlotte Corday. Elle a été exécutée aujourd’hui, et est morte héroïquement... »
« Charlotte Corday ! s’écria Ingénue ; vous dites Charlotte Corday ?
– Tenez, ma chère, répondit Christian en passant le journal à sa femme.
– Charlotte Corday !... répéta-t-elle. C’est mon amie... mon sauveur... tu sais, Christian ?
– Oh ! Providence ! murmura le jeune homme en levant les yeux au ciel.
– Oh ! Providence ! » murmura la comtesse Obinska en serrant son petit-fils contre sa poitrine.
FIN
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