Islam saharien

Jean Pommerol · Chapitre 50 sur 55

Pages du PDF

Islam saharien

Zaouias

La zaouïa-mère, demeure des chériffs, s’étend plus ou moins luxueuse, on le sait, près du tombeau du premier «saint». Le plus souvent, c’est dans une oasis—ou mieux, l’établissement forme une oasis à soi seul, et ses jardins sont vraiment, pour le fidèle plein d’admiration, un symbole moral, une représentation physique des Célestes Demeures, «parterres de joie», «maison de tranquillité».

Annonce à ceux qui croient et pratiquent les bonnes œuvres qu’ils auront des Jardins arrosés de courants d’eau…

Koran, II, 23.

… Des Jardins de délices,

Où circuleront des jeunes gens…

Avec des aiguières, des coupes, des gobelets remplis d’une boisson limpide…

Avec des fruits à leur goût…

Koran, VI, 12-17-18-20.

Donc, près de ces jardins «où des sources vives coulent éternellement» s’étendent les bâtiments, presque toujours fortifiés, qui entourent la koubba dans laquelle reposent les ancêtres: constructions allongées, cours à galeries, à arcades, blanchies de chaux et, pour le pays, bien entretenues. Le luxe des sculptures, des colonnes de marbre, des faïences n’y est pas rare; il donne l’impression de ce qui dure au milieu de tout ce qui passe, et de ce qui vit au milieu de tout ce qui meurt.

Mais c’est une vie saharienne, insouciante, toujours un peu délabrée; et parfois c’est aussi la vie errante comme celle du chériff Bou-Amama, chef de l’Ordre des Amamïa, qui campe sous des tentes, lui, sa famille et son personnel, et ne veut de monuments fixes que pour les tombes de ses aïeux. Ceci permet au vieil oiseau de proie les déplacements faciles et un peu plus de traîtrise impunie, hélas!…

Mais cependant, ce mode d’habitation volante reste une exception rare, et l’on sait où les trouver, les saints, les bénis d’Allah, les porteurs de l’Étincelle, les chériffs.

On a pu voir, par le détail authentique de l’ouvrage qui précède, quel monde grouillant et divers représente la zaouïa-mère d’une grande confrérie. Les succursales ont beaucoup moins d’importance, modestes bordjs ou forteresses, école religieuse, sorte de séminaire où la plupart du temps vivent une centaine d’étudiants, futurs tolba. A peine s’y joint-il une école pour les jeunes enfants des douars voisins, et un asile pour les voyageurs—et un point de rencontre pour l’intrigue, pour la menace, pour le crime permis par Allah: celui contre le Roumi. D’autres fois c’est moins encore, dans les lieux très désolés, très privés d’eau: un simple dôme, deux ou trois chambres, un jardin avec dix palmiers, comme à Temassinine, entre Ouargla et l’Aïr.

Le bon accueil, en ces asiles, n’est pas rare,—mais rare la franchise, même chez ceux qui se déclarent «amis». Une défiance y guette, même quand l’animosité désarme, et, d’instinct, l’on y sent planer quelque chose d’obscur, de violent, de patient qui vous enveloppe, vous oppresse, vous berce à la fois, comme ces vapeurs de musc et de benjoin chères à l’Islam. Je n’oublierai jamais mon arrivée à l’une de ces zaouïas moyennes (plutôt petite, préciserai-je), celle de Bour-N’gouça[25], dans les sables. Il faisait la chaleur torride des soirs d’été sahariens, quand la dune embrasée renvoie vers le ciel cette ardeur qu’elle en reçut. La zaouïa se distinguait mal dans l’ombre, et ses lignes hautes seulement se profilaient sur «le manteau» de la nuit d’Allah: une grande koubba, des bâtiments à étage, tout un ensemble de constructions à côté des palmiers rabougris, qu’on devinait parmi l’obscurité…

[25] Au nord d’Ouargla.—Ordre des Khadrïa.—_Bour_ désigne ordinairement une sorte d’oasis sans irrigation.

—Le salut sur vous!

—Sur vous le salut!

Il y avait des chants pieux quelque part, un bourdonnement de litanies derrière d’autres murs invisibles; mais nous, les hôtes, nous étions bloqués, avec une prestesse bien curieuse, dans une aile sans fenêtre contenant les chambres d’honneur. Un plafond bas, des parois blanches, de longues, longues, longues pièces nues et tristes. Et sur les duretés inégales du sol de terre battue, de longs, longs, longs tapis, moelleux, superbes,—tout neufs, répétaient les serviteurs de la zaouïa—éloge ayant sa valeur en une contrée chère à la vermine. Dans la pièce à côté, des fréchias se déroulaient aussi pour nos propres serviteurs.

Alors des vivres furent servis, et le mokaddème vint lui-même, précédé du café et d’un pot de confitures de Damas. Et ce fut pendant une heure un échange de paroles polies, banales, coupées de cuillerées savoureuses… Et par instants un silence passait, laissant distinguer les psalmodies, et sentir aussi, sentir ce sentiment indéfinissable, celui qui se mêlait aux lourdes émanations du benjoin et du poivre des tapis, et au parfum du kaouah, et à l’odeur du kronnfell[26]…

[26] Girofle.

Et dans la nuit, vers deux heures, les chants pieux recommencèrent.

—Combien y a-t-il d’élèves dans cette zaouïa?

—Allah le sait.

—Et combien de serviteurs?

—Allah le sait.

—Mais, enfin, combien de personnes en tout?

—Allah le sait… Excuse-moi… Par la bénédiction de ta tête, moi je ne sais pas.

Toujours la défiance, toujours,—et, je le répète, c’était une maison amie, je l’ai choisie à cause de cela pour exemple. Et toujours ces prières qui redoublaient, murmurantes, confuses, et parfois, soudain rythmées. Nous partîmes à la pointe de l’aube, à l’heure douce et tiède, la seule supportable sur vingt-quatre. Le ciel était de nacre rosée, un peu grise encore. Nos montures attendaient, entre les bâtiments fermés et les palmiers rabougris.

Une seule porte s’ouvrait de ce côté, et par cette porte venait en clameur la prière «des Hommes»:

Au nom du Dieu clément et miséricordieux,

Dis: je cherche un refuge auprès du Seigneur des hommes,

Roi des hommes,

Dieu des hommes,

Contre la méchanceté de celui qui suggère les mauvaises pensées et se dérobe,

Qui souffle le Mal dans le cœur des hommes[27]…

[27] Koran, CXIV—1, 2, 3, 4, 5.

Ce n’était point secret, cela; c’était la prière rituelle. Je m’approchai de cette porte ouverte, et… et voici qu’une main me saisit, et me fit faire doucement, puissamment, irrésistiblement demi-tour. C’était un sous-mokaddème, le khodjah ou secrétaire de l’endroit. Il était pâle et me dit:

—N’entre pas là…

Et je n’entrai pas—ce jour-là. J’ai réparé cet échec plus tard et ailleurs. Pendant notre colloque, la sourate du Koran avait changé: j’entendais maintenant la cent dixième, celle de l’_Assistance_:

Au nom du Dieu clément et miséricordieux.

Lorsque l’assistance de Dieu et la victoire nous arrivent…

Chante les louanges de ton Seigneur…

Ce n’était point secret non plus. Mais enfin, tant que sera psalmodiée cette sourate, croyez-le—cette sourate au bruit béni de laquelle ont surgi l’insurrection de 1871, celle de 1876 et celle de 1881—et la plus récente bagarre de Margueritte, dont l’inspiration fut saharienne—tant que la prière de l’Assistance bourdonnera sous les koubbas, il restera très utile d’opposer quelque peu de défiance à la défiance, et de porter la clarté de l’observation française parmi la trouble et voluptueuse fumée du musc et du benjoin…

 

(12)

 

HIÉRARCHIE

 

Elle peut se rappeler en quelques lignes.

Au sommet, naturellement, le membre de la famille sainte, détenteur de l’Étincelle et de la Bénédiction. C’est à lui qu’on fait prononcer les paroles décisives. C’est lui qui préside à l’initiation des principaux khouan. Toujours sa vie coutumière s’accompagne, selon le peuple, de miracles. Un pouvoir mystérieux se cache en lui, aussi propre à guérir les maux du corps qu’à tracer à l’âme la voie vers le bonheur incomparable, par le moyen des prières (oudifa), et de la récitation de l’ouerd (rose, fleur, même origine poétique que notre rosaire) sur les grains du dikhr ou chapelet, aux perles d’ébène, de corail ou d’olives inégalement partagées, différant pour chaque confrérie.

La baraka merveilleuse compose l’essence même de la supériorité, factice ou réelle, du chériff; par factice, j’entends que s’il est pauvre d’esprit ou de caractère faible, quelque intrigant souvent le dirige dans l’ombre. Mais il reste le fantôme apparent. C’est le maître, c’est le cheikh: religieusement, voilà ses deux titres officiels.

La famille chériffienne, parfois nombreuse, vit dans l’oisiveté, l’opulence et la gloriole du prestige héréditaire. Certains de ses membres, les plus proches de la baraka, y joignent le délicieux frisson de l’attente du pouvoir, si le cheikh meurt sans frères[28] et sans enfants mâles—ou si de hasard les trépas, voulus ou non, pleurésie, poison, poignard, viennent à créer d’heureux vides. Mais enfin, normalement, et tant que le Maître existe, ils ne sont rien, tous ces chériffs de l’entourage, à moins d’occuper l’un des emplois hiérarchiques que je vais indiquer; en certains ordres on les leur accorde; en d’autres, ces honneurs vont plutôt aux disciples de marque, créatures mieux «en main».

[28] La loi d’héritage du pouvoir musulman (que ce pouvoir soit matériel ou spirituel) en règle la transmission par les frères d’abord, avant les fils.

Parmi les grands dignitaires, aussitôt après le cheikh (et chargé de le suppléer dans beaucoup de circonstances) nous trouvons le khalifah. Ce nom veut dire lieutenant, dans son sens strict de «tenant lieu»; ce n’est pas un mince honneur que de le porter en certains cas. Les successeurs de Mahomet l’arborèrent comme un drapeau, représentants d’Allah sur terre. Et l’appel de «lieutenant d’Allah» s’adresse, tel un hommage, dans les litanies adressées aux divers oualis[29].

[29] Saints.

Après le khalifah, nous rencontrons les directeurs des trois grands services, si j’ose employer un terme à ce point administratif. Les finances et l’économat appartiennent au Grand Oukil, portant le titre honorifique de «gardien des saints tombeaux». Les études théologiques sont surveillées par le Cheikh des Tolba, généralement un très dévot personnage, comme il sied, et très versé dans l’érudition pointilleuse, dans les subtilités de dogmes, dans le pullulement des gloses. Quant aux relations avec le dehors, à la propagande par les missionnaires ou mokaddèmes (envoyés), elles sont conduites par un fonctionnaire dont le titre change d’un ordre à l’autre. Souvent, il se nomme simplement Mokaddème des mokaddèmes, parfois Naïb ou grand vicaire. Cependant ce dernier titre appartient plutôt à un délégué lointain muni d’une grande autorité[30].

[30] Par exemple le célèbre naïb de Rouissat, près Ouargla, duquel j’ai déjà parlé, et dont il fut beaucoup question lors du procès des assassins de Morès. Ce naïb fut tué dans nos rangs, au combat de Charouïne.

D’ailleurs, on le conçoit, il y a des variantes dans ces emplois et dans ces titres. Il y en a aussi dans les appellations des fonctionnaires inférieurs, depuis les chaouch[31] du grand oukil jusqu’au m’kaïm, allumeur des lanternes et balayeur de la mosquée. Une zaouïa et son personnel, au sud du Maroc, par exemple, diffèrent un peu de ceux du Touat ou de l’Erg tripolitain. Mais l’ensemble demeure analogue, plus ou moins important, selon que l’importance même de l’Ordre est plus ou moins réduite—et toujours la triple division reste nette entre la théologie, l’administration financière et la propagande religieuse, sociale, extrêmement politique, sanglante à l’occasion,—usant de moyens détournés et rampants.

[31] Véritable pluriel: chouache.

Nous trouvons bien encore, de surplus, un quatrième service plus obscur et qui se substitue volontiers, au moyen de mille intrigues, à l’un ou l’autre des précédents: car il a en main les documents, les preuves, les «écritures». C’est celui des scribes, prenant sa direction du khodjah-chef, lequel, lui, semble la prendre d’un peu partout. Il arrive que ce khodjah-chef devient le personnage nécessaire, subtil et habile, qui fait mouvoir les fantoches dont on voit les gestes—autorité dangereuse, mal définissable. Peut-être autrefois (j’ajouterai: peut-être hier, peut-être aujourd’hui) nous, Français, ne nous en sommes pas assez méfiés…

 

(13)

 

LES MOKADDÈMES

 

Ils sont les instruments parfaits de la récolte des dons, du recrutement de nouveaux fidèles; et c’est par eux, par leur talent de persuasion, leur habileté, leur patience, leur éloquence souvent enflammée, que s’est fait le réveil d’Islam—dans lequel leur nature orientale trouve un singulier bénéfice pour leur salut, et des gonflements heureux (les uns licites, les autres inavoués) pour leur vaste et personnelle bourse de cuir.

L’islamisme un peu modifié, un peu défiguré qu’ils colportent ainsi à travers l’Afrique, est bien plus idoine à ces races—et bien plus dangereux pour nous, Roumis. Ce qui m’a le plus frappé au contact des doctrines soufistes ou de leur application, c’est justement la «compréhension» parfaite du disciple qu’on veut attirer—comme si l’ambition donnait aux chériffs des lumières étranges et miraculeuses en psychologie expérimentale, les mettait au niveau des plus célèbres manieurs d’âmes de tous les temps…

L’Arabe a besoin d’obéir à quelqu’un de sa race et de sa croyance. De sorte que, soumises ou non par la France, les populations du sud se sont jetées aux confréries, les unes prises d’une ardeur de piété, les autres par désir d’être «avec» une puissance qui ne fût pas nous—qui nous fût au contraire hostile. Toutes se sont «affiliées». Elles ont livré leur foi, leur volonté, leur corps et leur âme, leurs enfants, leur foyer; elles ont tout donné, avec le plus d’argent possible—et les mokaddèmes s’en vont à la fois semer et moissonner.

Ils s’en vont, les envoyés, jusqu’aux «confins de la terre». Ils retrouvent, aux points où se groupent déjà des affiliés de leur «ordre», les mokaddèmes fixes, ces derniers vivant au milieu des khouan sans que leur qualité, le plus souvent, soit connue des profanes. Et ce sont alors des conciliabules, des émois, des enthousiasmes, une ardeur de baiser l’épaule à celui qui toucha la main du cheikh et du Maître—à celui qui distribue les instructions et les commandements, qui transmet les avis d’en haut, qui passe le mot d’ordre et commente les doctrines—à celui enfin qui va tirer, des plis de son beurnouss, l’idjeza, diplôme mystique par quoi il devient réellement le chaînon supplémentaire à la «chaîne dorée». Oui, c’est un fragment de la baraka qu’il porte en soi, ce mokaddème! L’étincelle divine a rejailli sur la quintessence de son âme déjà sanctifiée!…

Et, dès qu’il «demande», on lui donne, avec ivresse, comme on donnerait à Dieu même. Tout est à lui, ou plutôt tout est au Maître, là-bas. Et le «Maître» ne peut se tromper, puisqu’il détient la Bénédiction même. Le mokaddème non plus ne peut se tromper, puisque, grâce à sa mission, il est le représentant du Maître.

«Celui que je vous présente, recevez-le comme moi-même… Écoutez-le…»

Cette phrase revient, presque invariablement, dans tous les diplômes, aussi bien dans l’_idjeza-el-kebira_, destinée aux grandes circonstances, prenant des allures de mandement[32], que dans la plus courante idjeza-es-srrira. «Recevez-le comme moi-même»… Formule merveilleuse, vraie procuration générale du temporel et du spirituel; par sa force, le mokaddème, qui n’est rien qu’un messager, devient une espèce de sacerdos absolument vénérable. Il use de son prestige, largement; il en abuse même parfois. Mais tout ce qu’il fait se proclame bien fait, et nulle bizarrerie n’étonne—depuis les «actes charnels» en public jusqu’aux alliances politiques avec d’autres confréries qu’on savait rivales et qu’on croyait ennemies.

[32] Le mandement proprement dit, envoyé sans intermédiaire aux fidèles, se nomme risala.

Ces bizarreries ne surprendraient pas davantage chez le Maître, qui ne peut en aucune circonstance être coupable—à peine victime, passagèrement, d’une minute de délire; car le chériff est supra-humain. «Sa chair et son sang furent pétris de la droite même d’Allah[33].»—«Ses péchés étaient pardonnés d’avance, dans la préexistence[34].» L’erreur se tient loin de son front, comme la gazelle loin du chasseur.

[33] Secte des Amamïa.

[34] Secte des Snoussïa.

«Il envoie vers ses fidèles ses mokaddèmes, ceux qui sont purs.»

Citerai-je ici ce fragment d’une idjeza que j’eus entre les mains, et dans laquelle les louanges de «l’envoyé» se proclament sans réserve, pour faire valoir encore mieux, par comparaison, les autres louanges plus orgueilleuses du signataire chériffien? Lignes calligraphiées à grand renfort d’azur et de vermillon, sur un papier devenu sale au frottement de la djebira[35]—et à celui, fort douteux, d’innombrables pieuses bouches de croyants…

[35] Grand sac plat ayant la forme des anciennes sabretaches.

Loué soit Allah!

Au nom du Dieu clément et miséricordieux!

Que la bénédiction et le salut soient sur Notre-Seigneur Mohammed, prophète de Dieu, sur sa famille et tous les siens.

Qu’elle soit sur tous nos amis très élevés et très généreux, et sur tous nos frères en doctrine. Que la miséricorde divine soit sur eux tous, avec les faveurs les plus abondantes.

Ensuite,

Recevez comme moi-même celui que je vous envoie en qualité de mokaddème, mon illustre ami, mon disciple le plus grand, la fraîcheur de mon œil, le chemineur dans la voie droite, le perspicace, le modèle à suivre, le pieux, le très élevé en vertu, le sagace taleb qui craint Dieu, Ahmed-ben-Bachir-ben-Moussa-ben-el-Mogharri, qui vous instruira des pratiques les plus recommandables et conférera la Voie (tarika) à qui la sollicitera.

Quiconque sera initié à cette Voie en retirera d’immenses avantages, par la grâce de Dieu, le Clairvoyant, le Sage…

 

… … … … … … … … … … … . .

 

Écrit au nom du Maître Illustre et Généreux, Cheikh des Fidèles, Celui qui dévoile aux hommes la Vérité supérieure, le Refuge unique, le Pôle le plus élevé, le Pontife par lequel le bonheur règne, autour duquel gravitent les docteurs, Celui qui réunit les deux noblesses sublimes, le Diadème de la vertu, Celui dont les regards font rayonner une joie si splendide que même en ses jours de nuages sa lumière éteint celle des astres, Celui que les Khouan invoquent avec ivresse, le Béni à la porte duquel se présentent sans cesse tous ceux qui cherchent à s’approcher de Dieu, le Saint de gloire indicible, le Cheikh et Seigneur X… (Que Dieu augmente, s’il est possible, sa gloire et sa réputation!)

Louange à Dieu, maître des mondes!

Louange depuis le commencement jusqu’à la fin!

Allah dirige ceux qu’il veut dans la Voie droite.

Amen.

Et tout en haut de cet écrit, un cachet se trouvait apposé, avec l’inscription en exergue: le serviteur de son Seigneur, puis le nom au centre, ce nom que je demande la permission de taire, pour plusieurs raisons de convenances et de sécurité.

Les mokaddèmes gardent jalousement, en général, le secret de leurs fonctions, surtout les mokaddèmes fixes, dont la mission n’est point révélée par une arrivée subite, ni par de visibles transports. Un jour, dans une grande zaouïa, l’on m’avait dit: «Tu rencontreras dans telle ville notre mokaddème un tel. C’est un homme très estimable qui pourra te servir utilement. Nous le préviendrons.» En réalité, par suite d’événements quelconques, le mokaddème ne fut pas prévenu, et lorsque je me présentai dans sa boutique (car il était marchand de livres pieux et profanes) il refusa de s’avouer membre de l’«ordre» qui me l’avait désigné de façon circonstanciée. «Non, il n’était pas dignitaire, pas même khouan—tout bonnement un pauvre homme qui vendait vaille que vaille aux caravanes des exemplaires du Koran et parfois des contes licencieux. Il y joignait le commerce des lunettes, nécessaires aux pieuses lectures des croyants fatigués. Rien de plus… Un pauvre homme… Un pauvre homme…»

Mais par la suite ce commerçant, s’étant lié avec moi, m’invita aux noces de son fils, et je constatai, devant le luxe déployé, qu’il appartenait à une très riche variété de «pauvre homme».

Puis ce fut une seconde découverte qui remettait les mensonges au point: le surlendemain des noces, jour de bombances, le jeune marié laissa échapper incidemment (ivre qu’il se trouvait de viandes fortes, de graisse et de jus) cette phrase révélatrice:

—J’ai vu telle chose quand je suis allé à la zaouïa, chez le chériff X…, tu sais, avec mon père. Et certes mon père est le meilleur, le plus réputé de leurs mokaddèmes, par Allah sur nous tous!

Une fois de plus, la jactance avait amené la révélation. J’ai connu depuis quel rôle avait joué le marchand de livres, joint à d’autres mokaddèmes «envoyés». Sans compter les intrigues, les jugements clandestins rendus «entre soi», en dehors de l’administration roumie—sans compter des incitations et des manœuvres très curieuses, ils avaient «bien travaillé» tous ensemble; ils avaient recruté de nouveaux adeptes «par milliers», comme dit la sourate de l’Assistance, et recueilli des largesses inaccoutumées, une sadaka très abondante, pour le bien, pour la Voie, pour la zaouïa…

 

(14)