Jean de Thommeray; Le colonel Evrard

Jules Sandeau · Chapitre 4 sur 5

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Jean de Thommeray; Le colonel Evrard

Le Colonel Evrard

C’était un homme doux, silencieux, un peu triste, intrépide au feu, rêveur sous la tente. Bien que la nature et l’éducation ne l’eussent pas préparé à la vie des armes, il s’était engagé à vingt-cinq ans dans un des corps permanents de l’armée d’Afrique. Il avait vu se briser en un jour l’espoir de sa jeunesse, s’évanouir à jamais tout un avenir de félicité, et, se sentant seul pour la première fois, s’était jeté dans l’armée comme dans un cloître. Il y avait vingt ans de cela.

Durant ces vingt années, il avait gagné pied à pied tous ses grades, sans autre protection que celle du devoir accompli. L’armée offre en effet plus d’un rapport avec le cloître. Elle bride les passions, elle règle les âmes; c’est un refuge ouvert à bien des douleurs et à bien des mécomptes qui n’ont plus celui de la foi. Il n’avait pas tardé à se retremper dans ce milieu âpre et salubre; un prompt apaisement s’était fait en lui. Toutefois il demeurait fidèle à ses regrets, et le souvenir du bonheur perdu lui semblait préférable au bonheur qu’il aurait pu trouver, qu’il n’avait pas cherché. Tel était le colonel Evrard. On s’étonnera peut-être que des sentiments si romanesques aillent se loger dans les camps: je serais encore plus surpris de les rencontrer dans le monde. Il n’avait pas revu la France depuis qu’il l’avait quittée. Avant de la quitter, il avait vendu son petit champ, réalisé son modeste avoir. Toute son ambition désormais était qu’on le laissât vieillir sous le beau ciel dont la sérénité était descendue peu à peu dans son cœur. Il aimait le métier qui l’avait sauvé de lui-même.

Enfin il s’était pris d’une affection presque filiale pour cette terre qui devient si vite la patrie de ses hôtes: de loin, elle paraissait un exil, et l’exil commence le jour où l’on est forcé de s’en arracher.

L’an dernier cependant, au début de l’été, il s’embarquait pour se rendre à Marseille. Un de ses frères d’armes, celui de tous qu’il chérissait le plus, un de ces héros inconnus qui disparaissent dans la fumée des champs de bataille sans avoir dit leur nom à la gloire, était tombé, mortellement atteint, en poursuivant les tribus révoltées, et, près d’expirer, l’avait institué son légataire universel. Il lui léguait sa mère et sa sœur, qui vivaient étroitement à Paris, et que sa mort devait plonger dans un état voisin de la détresse. C’était le testament d’Eudamidas: le colonel l’avait accepté purement et simplement. Son régiment n’était pas en expédition: il prit un congé et partit sur-le-champ pour aller recueillir une succession que personne ne songeait à lui disputer.

En moins d’un mois, grâce à l’activité de ses démarches, grâce aussi, car il faut bien dire ce qu’il ne disait pas, à sa propre libéralité, il eut assuré aux deux pauvres femmes une destinée à peu près convenable, à l’abri du besoin. Sa tâche terminée, il avait encore devant lui quelques semaines de loisir et d’indépendance; il ne sut plus que faire. Paris embelli, transfiguré comme par la baguette des fées, le touchait à peine. En présence des merveilles d’une civilisation dont une longue absence l’avait presque déshabitué, il éprouvait déjà les atteintes de la nostalgie. Il regrettait sa vie large et simple au sein des grands espaces, ses nuits resplendissantes, ses soleils brûlants, ses steppes embrasés. Il résolut d’abréger le temps de son congé; mais, avant de retourner en Afrique, cédant au besoin d’émotions qui ne meurt jamais dans le cœur de l’homme, il voulut revoir le coin de terre où il était né, dire un dernier adieu aux lieux qu’il avait tant aimés.

Un pèlerinage au pays d’où l’on est sorti jeune encore, et qu’on n’a pas revu depuis, est en général une des plus aigres déceptions auxquelles on puisse s’exposer. Il semble qu’on va retrouver dans leur fraîcheur les impressions du matin de la vie. On arrive: tout est morne et décoloré. Les fantômes souriants se sont transformés en spectres désolés. On ne remue, on ne soulève que des cendres. La nature elle-même a perdu les grâces qui la décoraient. Est-ce là le sentier si cher autrefois à nos rêveries? Est-ce là le coteau parcouru dans le trouble des premiers espoirs? Est-ce là le bois qui nous prêtait son ombre et son mystère? Hélas! il n’y a que nous de changés, et ce retour sur lequel nous avions compté pour ressaisir un instant la jeunesse n’aura servi qu’à nous convaincre de l’appauvrissement de notre être.

Il n’en fut pas ainsi pour Evrard. Ce soldat était resté jeune. Rien n’est bon pour la santé de l’âme comme une douleur qui se respecte; rien n’est sain comme de s’ensevelir de bonne heure dans le regret d’un unique amour. En touchant la terre natale, il lui fut donné de ressentir dans leur ivresse amère les émotions qu’il venait y chercher.

C’était un assez pauvre endroit, un des coins les plus ignorés du centre de la France. Il revit, il reconnut tout avec des transports attendris, la place où il jouait tout enfant, le jardin où plus tard il lisait la Bible et Homère, les rues dont il avait été si longtemps le bruit et la fête, l’église dont sa mère dès ses premiers pas lui avait appris le chemin. Il y avait au bas de la côte, à l’entrée du vallon, un sentier qu’il évitait pendant le jour, où il se glissait furtivement après la tombée de la nuit. Qui l’eût suivi aurait pu le voir rôdant comme un malfaiteur autour d’un enclos, tantôt le front collé contre la grille, tantôt assis près du seuil la tête entre ses mains. Tant d’années écoulées avaient fait de lui un étranger dans la contrée: il ne frappa à aucune porte, et ne renoua de relations qu’avec les haies et les vieux murs. Il vécut seul et tout entier dans l’évocation du passé. Au bout de quelques jours il se disposait à partir: une rencontre imprévue le retint et fut cause qu’il demeura bien au delà de son congé.

Il errait à travers champs et parcourait les solitudes qu’il n’avait pas encore explorées depuis son retour, quand il s’arrêta devant une habitation qui rappelait par certains aspects les fermes de Normandie.

Ouverte à deux battants, la porte d’une vaste cour plantée comme un verger laissait voir au fond le principal corps de logis, et de chaque côté les bâtiments d’exploitation rurale, à demi cachés par des massifs de fleurs et de verdure. Tout cela, sous un soleil clair, au milieu d’un site riant, respirait une vie occupée, abondante et facile, avec une recherche dans l’aisance que n’ont pas les plus riches fermes normandes. Quoique cette demeure ne ressemblât guère à ce qu’elle était autrefois, Evrard cependant la reconnut presque aussitôt: c’était la ferme des Aubiers, et en même temps il retrouva dans sa mémoire un des épisodes les plus gais, les plus charmants de sa jeunesse. Après toute une semaine donnée à l’élégie, ce souvenir éclata dans son cœur comme une vive sérénade.

Il avait vingt ans. Il était en chasse et battait la lande et le chaume par un de ces jolis matins qui semblent faits pour la vingtième année. Il allait tête haute, humant l’air, fier et léger sous son carnier déjà gonflé de poil et de plume. Comme il passait devant les Aubiers, la ferme était toute rustique alors, il s’était arrêté pour jouir du coup d’œil qu’offrait en ce moment l’intérieur de la cour. Il y avait là, rangés sur deux files, une douzaine de couples villageois, les hommes en habits de fête, les femmes dans tous leurs atours. Evrard avait pensé d’abord qu’il s’agissait d’une noce; mais, en y regardant de plus près, il comprit que la noce remontait au moins à neuf mois: en effet, il était question d’un baptême. Le cortége, pour se mettre en marche, n’attendait plus que le parrain. Or, ce n’était pas un parrain de peu que le parrain qu’on attendait: c’était le baron Tancrède-Achille-Hector-Landry de Champignolles, la fleur des hobereaux du pays. Oui, le baron de Champignolles lui-même, avec la bonté familière dont ses ancêtres avaient usé de tout temps avec leurs vassaux, consentait à tenir sur les fonts baptismaux le fils de Sylvain Cordöan, son fermier, et, afin que l’honneur fût complet, il avait daigné accepter pour commère une simple pâquerette des prés, la tante du nouveau-né. Cependant il y avait bien deux heures qu’on attendait sur pied; le curé avait déjà dépêché par trois fois son bedeau à la ferme, et une sourde inquiétude commençait à s’emparer de l’assistance, lorsqu’une estafette se précipita dans la cour, au milieu d’un désarroi général que sa face effarée ne justifiait que trop. La nouvelle qu’elle apportait n’était pas faite pour calmer les esprits: la veille au soir, on avait ramené de la ville M. le baron ivre-mort, et quand on était entré le matin dans sa chambre, M. le baron n’était plus ivre, mais il était tout à fait mort. Plus de baron! les rangs s’étaient rompus, la commère trempait de ses larmes les longs rubans de son corsage, maître Cordöan s’arrachait les cheveux; la nourrice, qui avait compté sur la magnificence d’un parrain si huppé, jetait des cris perçants, et, réveillé par ce vacarme, le poupon, comme s’il eût compris qu’il était condamné à ne s’appeler ni Tancrède, ni Achille, ni Hector, ni même Landry, poussait sous ses langes des vagissements lamentables. Et que faire? Où chercher, où prendre un parrain de rechange? Le temps pressait, il n’y avait plus une minute à perdre.

M. le curé, qui n’avait pas déjeuné, se fâchait tout rouge; le bedeau courroucé parlait des foudres de l’Église. Les choses en étaient là quand le jeune homme qui, du pas de la porte, avait assisté à toute cette scène, s’avança comme un dieu sauveur, comme un parrain tombé du ciel.—Je ne suis pas baron, dit-il au fermier; mon père s’appelait Evrard, saint Paul est mon patron. Sans être un saint comme lui, je passe pour un assez bon diable, et je réponds qu’en grandissant mon filleul aurait en moi un parrain dévoué et un brave ami. Si je vous agrée, touchez-là.—Et il tendait sa main à Cordöan qui, on peut le croire, ne se fit pas prier pour la serrer entre les siennes. Il avait si bon air dans son vêtement de velours, sous son chapeau de feutre gris, avec sa cravate nouée négligemment, toute sa personne respirait tant de franchise et de loyauté, tant de belle humeur et de bonne grâce, qu’avant même qu’il eût parlé il avait gagné tous les cœurs. On devine sans peine quel succès obtint son petit discours. Les rangs se reformèrent aux cris de vive M. Paul! et, quelques instants après, le cortége, nourrice et poupon en tête, s’acheminait enfin le longs des haies vers l’église de la commune. On songeait au baron tout autant que s’il n’eût jamais existé; la commère ne se sentait pas d’aise en se voyant au bras de ce jeune et gentil cavalier. La cérémonie achevée, on revint aux Aubiers, d’où s’exhalaient des odeurs de gala qui ne gâtaient rien aux senteurs de l’automne. Evrard avait pensé à tout; il avait vidé son carnier dans le tablier de la servante, envoyé quérir à la ville dragées, friandises et vieux vins. Le gai repas sous les ormeaux! Et, comme on se levait de table, alors qu’on devait supposer la fête terminée, voici toute la jeunesse du village qui fait irruption dans la cour, aux sons des vielles et des cornemuses, au bruit des détonations qui retentissent en signes de réjouissance, et bourrées de se mettre en branle: c’était encore une surprise ménagée par le jeune parrain. La lune était haut dans le ciel quand Paul prit congé de ses hôtes: il s’en alla comblé de bénédictions, rentra chez lui le cœur content, et put se dire, en s’endormant, qu’il n’avait pas perdu sa journée.

Cinq ans après, il partait pour l’Afrique. Pendant ces cinq années, il était retourné souvent à la ferme, où on l’adorait, c’est le mot.

Le fait est que tout avait prospéré dans cette demeure depuis le jour où il y était entré pour la première fois; il semble que la jeunesse porte partout le bonheur avec elle. Intelligent, actif, entreprenant, maître Cordöan était en passe de devenir un des riches cultivateurs de la contrée. Il avait un moulin au bord de la rivière; déjà les Aubiers lui appartenaient. Le petit Paul poussait à vue d’œil, et, comme son parrain n’arrivait jamais que les poches bourrées de gimblettes, il s’était pris pour lui d’une tendresse passionnée. Lorsque Evrard, à la veille de son départ, était venu pour dire adieu, le fermier et sa femme l’avaient embrassé en pleurant, et le petit s’était si bien cramponné à ses jambes, qu’on avait eu beaucoup de peine à l’en détacher.

Il en est des premières impressions de la jeunesse comme des enchantements de l’aube: elles sont de courte durée. Evrard n’avait pas complétement oublié les Cordöan, mais ces souvenirs, refroidis peu à peu, s’étaient engourdis au fond de sa mémoire; l’air natal ne les avait pas ranimés, et ce fut seulement à la vue d’une ferme isolée au bord du chemin qu’il les sentit se réveiller et revivre dans leur grâce et dans leur fraîcheur. Ainsi parfois il suffit du parfum d’une fleur, d’un jeu de la lumière, d’un accent de la brise, pour évoquer en nous tout un monde enseveli. Certes un filleul qu’on a laissé presque au berceau, et qu’on n’a pas revu depuis vingt ans ne saurait vous tenir aux entrailles par des racines bien profondes.

Toutefois, en se rappelant les témoignages d’affection et de gratitude qu’il avait reçus sous ce toit, Evrard n’avait pu se défendre d’un mouvement de confusion. Que s’était-il passé là pendant son absence?

Qu’étaient devenus les hôtes qui l’avaient si tendrement aimé? Bien que ce fût s’y prendre un peu tard, il voulut en avoir le cœur net.

Il traversa la cour déserte et entra dans le corps de logis. Après avoir frappé inutilement à deux ou trois portes, il en ouvrit une, et ne fut pas médiocrement surpris en pénétrant dans une vaste pièce dont l’ameublement et la décoration n’auraient pas déparé le salon d’un château. C’était bien aussi un salon, mais qui servait en même temps d’atelier et de cabinet de travail. Ici un chevalet supportant un paysage ébauché, là une table chargée d’esquisses et de dessins, de brochures et de journaux; sur les meubles, dans les encoignures, des bronzes et des objets d’art; aux lambris, des tableaux et des panoplies; partout des livres richement reliés. Évidemment l’habitation avait changé de maîtres. Il allait se retirer lorsque soudain l’étonnement chez lui fit place à la stupeur: son regard venait de s’arrêter sur un portrait représentant un officier en tenue de campagne, et il se reconnaissait dans cette peinture, c’était son portrait. Evrard pensait rêver: il n’avait de sa vie posé devant un peintre. Et pourtant c’étaient bien ses traits, c’était sa mâle figure bronzée par le hâle africain, c’était l’uniforme de son régiment, c’était lui enfin, c’était lui tout entier. L’entrée d’un grand et beau jeune homme en costume de chasse le tira brusquement de la contemplation où il était plongé. Le colonel fit vers lui quelques pas; mais, comme il ouvrait la bouche pour s’excuser et pour expliquer sa présence, le jeune homme lui sauta au cou en s’écriant: Vous voici, mon parrain! et il le serrait dans ses bras.

Quelques instants après, Evrard était au courant des révolutions accomplies à la ferme depuis son départ. Sylvain Cordöan, quoique honnête homme, avait réussi dans toutes ses entreprises: à force de s’arrondir, il était devenu naturellement un gros personnage.

Paul avait été élevé en fils de famille; ses études achevées, il avait fait son droit. Maître à vingt et un ans de sa destinée et de son patrimoine, que représentaient vingt mille livres de rente en biens-fonds, il avait continué de vivre à Paris, voyant un peu le monde, passant en revue toutes les carrières et n’en trouvant aucune à son gré; tour à tour attiré par les lettres et par les arts, et ne sachant à quoi se résoudre. Il s’était dit enfin que sa place était dans son domaine, et depuis plus d’un an il vivait aux Aubiers, cultivant ses champs et rendant à la terre ce qu’elle lui donnait. Les lettres et les arts, qui l’avaient suivi dans sa retraite, étaient le délassement de ses travaux et le plus doux de ses loisirs.

—Et maintenant, dit le colonel, chez qui la curiosité n’était pas encore pleinement satisfaite, comment se fait-il qu’en me voyant tu aies deviné que j’étais ton parrain?

—Je vous ai reconnu, répondit Paul; grâce à la ressemblance du portrait que voici, ce n’était pas bien difficile.

—Mais ce portrait, puisque décidément c’est le mien, qui l’a fait?

d’où vient-il?

—Après l’affaire où vous aviez gagné vos épaulettes de capitaine, tous les journaux illustrés de Paris ont publié votre portrait encadré dans le récit de votre beau fait d’armes. Je les avais recueillis, je les gardais comme des reliques: dès que j’ai su manier la brosse, je m’en suis inspiré pour peindre votre image, et il me semble que je n’ai pas trop mal réussi.

—Je n’étais donc pas oublié ici? On t’avait donc parlé de moi?

—Oublié, vous, oublié aux Aubiers! J’ai été élevé dans le culte de votre souvenir. Ma mère ne me parlait de vous qu’avec amour, vous étiez resté son idole. Mon père ne se lassait pas de répéter que le bonheur était entré en même temps que vous dans sa maison; c’est à vous qu’il rapportait toutes nos prospérités. Oublié, mon parrain! Vous n’avez pas été un seul jour absent de nos cœurs. Le soir, à la veillée, votre nom revenait dans tous les entretiens. Nous avions pour voisin de campagne un ancien officier en retraite qui recevait le Moniteur de l’armée; nous vous avons suivi pas à pas; il n’est aucune de vos promotions que nous n’ayons fêtée en famille. Au collége, vous étiez mon héros. Que de fois j’ai voulu vous écrire! Combien de lettres commencées et que je n’achevais pas! Vous n’aviez jamais donné de vos nouvelles. Je n’étais qu’un enfant quand vous m’aviez quitté, et je me disais que quelques mois avaient suffi pour m’effacer de votre vie. Je me trompais donc, puisque après tant d’années vous avez retrouvé le chemin de la ferme; je me trompais, puisque vous voici, puisque je tiens vos mains dans les miennes.

Tout cela était bien doux sans doute; mais Evrard ne laissait pas d’en être un peu troublé. Qu’avait-il fait pour mériter un souvenir si constant, un attachement si fidèle? Il avait dit, le jour du baptême, que son filleul, en grandissant, aurait en lui un ami, et c’était le filleul qui avait pris le rôle du parrain et tenu ses engagements.

Les dons heureux, les qualités aimables ou sérieuses qu’il découvrait chez ce jeune homme ajoutaient encore à ses regrets, je dirais presque à ses remords: il s’accusait d’ingratitude et ne prévoyait pas qu’il s’acquitterait en un jour. Il devait partir le lendemain, et n’avait que quelques heures à passer aux Aubiers: il les employa à visiter l’habitation et le domaine, où tout était nouveau pour lui. Du côté de la cour, avec son toit de tuiles moussues et ses palissades de rosiers grimpants, l’habitation avait encore quelque chose d’agreste qui rappelait son origine. Vue du jardin, avec les deux pavillons en retour élevés récemment, elle avait l’air d’un petit castel. A l’intérieur, il ne restait plus trace de la ferme, sinon quelques vieux meubles conservés par piété filiale. Tout s’y ressentait d’un goût délicat, tout y témoignait d’une existence élégante et simple à la fois. Le domaine était florissant, la terre en plein rapport, le paysan bien traité, sainement abrité, car Paul tenait à grand honneur d’améliorer autour de lui la condition d’où il était sorti. A l’exemple de presque tous les hommes supérieurs qui ont fait la guerre en Afrique, Evrard réunissait en lui un soldat et un agriculteur: il ouvrit plus d’un bon avis. L’agriculture n’était pas d’ailleurs l’unique sujet de leur conversation. Ils s’entretenaient de mille choses, ainsi qu’il arrive entre amis qui, n’ayant que peu de temps à demeurer ensemble, se hâtent d’épancher leurs sentiments et de se communiquer leurs pensées. Paul reconnaissait dans son parrain l’homme qu’il avait appris à chérir, tandis qu’Evrard retrouvait dans son filleul l’image de sa jeunesse.

Le soir était venu. Ils avaient dîné, et ils étaient encore à table, assis en face l’un de l’autre et causant. Le soleil avait disparu, le couchant s’éteignait; la lune, ronde et resplendissante, montait dans le ciel à l’autre bout de l’horizon. Le moment des adieux approchait.

Paul était triste, Evrard lui-même paraissait ému. Ce n’est pas le temps qui crée les amitiés; les plus soudaines sont souvent les meilleures et les plus durables.

—Voilà une bonne journée que je n’oublierai pas, dit Evrard. Je pars avec le regret de te quitter si tôt, mais content de toi, mon cher Paul. Tes parents étaient d’excellentes âmes, et je te tiens pour leur digne fils. En te décidant à vivre sur ton domaine, tu as montré un bon sens bien rare, une modestie bien touchante; c’est ainsi que devraient en user tous ceux que la terre a comblés de ses dons. La terre ne demande pas seulement des bras pour la servir; elle a besoin aussi, elle a besoin surtout de cœurs fidèles et reconnaissants.

Laisse-moi maintenant te donner un dernier conseil. L’homme n’est pas fait pour vivre seul, le bonheur n’a de prix qu’à la condition d’être partagé. Puisque tu te sens les passions assez modérées pour t’accommoder d’une existence égale, simple et laborieuse, il faut te marier, il faut, sans trop attendre, chercher dans la famille le complément de ta destinée. Dieu bénit rarement une maison sans femme et sans enfants, et le travail même, sans l’amour et le dévouement, compte à ses yeux pour peu de chose. Marie-toi, mon ami; cherche une brave créature qui soit la joie de ton foyer, une fille honnête et modeste, unissant la grâce et la bonté, une compagne enfin…

Il n’acheva pas. Paul avait caché sa figure dans ses mains, et des sanglots à grand’peine étouffés gonflaient et soulevaient sa poitrine.

Jusque-là, maître de lui-même, il avait offert à son hôte un visage heureux et souriant; mais Evrard, sans s’en douter, venait d’appuyer sur une blessure encore saignante, et le pauvre enfant, vaincu par la douleur, épuisé déjà par toute une journée de contrainte, s’était oublié et trahi. A ce spectacle inattendu, le colonel s’était levé. Il avait pris Paul entre ses bras, et il l’interrogeait avec la tendresse d’un père.

—Qu’as-tu? J’aurai touché, sans le savoir, à quelque point douloureux de ton cœur. Tu as donc du chagrin?… Pourquoi ne m’en as-tu rien dit?

Parle, que dois-je faire? Je peux disposer de quelques jours encore; veux-tu que je les passe avec toi? Ma présence ne te guérira pas; elle te soulagera peut-être.

—Non, non, partez! s’écria Paul ne se contenant plus. Partez, mais emmenez-moi avec vous! Arrachez-moi d’ici, ne m’abandonnez pas à moi-même, ne me laissez pas mourir de tristesse et de désespoir!

—Calme-toi, dit Evrard, qui lui tenait la tête dans ses mains et la pressait contre sa poitrine. Ce que tu souffres, d’autres l’ont souffert avant toi. Commence par me confier ta peine, et nous déciderons après si tu dois partir ou rester.

—Oui, mon ami, oui, je vous dirai tout.

Et, après s’être apaisé et recueilli, Paul commença le récit suivant: *

J’avais quitté Paris et j’étais rentré chez moi sans me douter qu’il y eût à cela de la philosophie. Jamais sacrifice ne coûta moins d’efforts et ne fut accompli plus simplement que celui-là. On a dit, parmi mes amis et mes connaissances, que le dépit, la vanité blessée, peut-être aussi une passion déçue, m’avaient jeté dans la retraite; il n’en était absolument rien. Je comprenais que la médiocrité dans les lettres ou dans les arts est la pire des conditions. Je m’étais bien examiné moi-même, et j’avais congédié mes chimères avant qu’elles ne prissent congé de moi. Aucune expérience précoce n’avait attristé ma jeunesse, le peu que je savais du monde me permettait de m’en retirer sans amertume ni regret, mon cœur était libre, et je me sentais l’esprit sain. Si le bonheur consiste dans la paix et la sérénité de l’âme, je pouvais m’estimer heureux. J’étais arrivé ici sur la fin d’un long et maussade hiver; j’arrivais à peine que le printemps éclatait tout à coup comme pour fêter mon retour et me souhaiter la bienvenue. Nos paysages manquent en général de grandeur et de caractère, mais ils ont au renouveau une incomparable douceur. La joie de me retrouver dans ces campagnes au milieu des travaux et des occupations pour lesquels j’étais né, la satisfaction de vivre selon mes goûts, l’amour du bien, les intentions ferventes dont j’étais animé, que vous dirai-je encore? la splendeur du ciel, la pureté de l’air, l’odeur de la terre fraîchement parée, tout me plongeait dans une ivresse sans cesse renaissante, et je ne désirais, je ne rêvais rien au delà.

Cependant, au bout de quelques semaines, un intérêt inattendu, et que j’aurais été fort embarrassé de définir, s’était glissé peu à peu dans ma vie. Tous les matins, à la même heure, je voyais passer, dans le chemin qui côtoie les Aubiers, une jeune amazone, accompagnée d’un vieux serviteur. Je la vois encore s’avançant entre les haies et les vergers en fleur, avec son petit chapeau de paille d’Italie rehaussé d’un bouquet de plumes, son corsage de cachemire bleu serré à la taille par une ceinture de cuir, et sa jupe flottante de piqué blanc.

Elle avait dix-neuf ans au plus, et, malgré le nuage de tristesse répandu sur son frais visage, tel était l’éclat de sa jeunesse, qu’au milieu de la nature en fête elle semblait être elle-même un des enchantements du printemps. Elle revenait le soir par le même sentier, et il était rare que je ne fusse point sur le pas de ma porte à l’heure de son passage. Je la saluais avec respect, elle inclinait gracieusement la tête, et les choses en demeuraient là. J’étais presque un étranger dans le pays. J’en étais sorti dès l’âge de douze ans, et n’y étais revenu qu’à longs intervalles; j’avais oublié jusqu’au nom de mes voisins. Sans arrière-pensée, sans y attacher la moindre importance, uniquement par curiosité, je voulus savoir qui était cette belle personne, et j’appris que c’était mademoiselle Marthe de Champlieu; sa famille habitait à peu de distance de mon domaine. Elle se rendait ainsi chaque jour au petit château des Granges, près de mademoiselle Thérèse de La Varenne, son amie, jeune fille charmante elle aussi, disait-on, et dont la santé, fatalement atteinte, donnait les plus sérieuses inquiétudes. Elle restait jusqu’au soir au chevet de sa chère malade et rentrait chez ses parents à la nuit. Je m’étais fait, à mon insu, une habitude de la voir: j’avais fini par m’associer aux préoccupations de son cœur. Du plus loin que je l’apercevais, j’interrogeais avec anxiété son attitude et sa physionomie, je m’attristais ou me réjouissais selon qu’elle paraissait plus ou moins triste que la veille. A la longue, une espèce d’entente silencieuse s’était établie entre nous. Elle avait deviné sans doute que j’étais instruit de ses angoisses, que je les partageais, et en passant elle me jetait dans un demi-sourire ou dans un regard de détresse le bulletin de la journée. Il n’y avait dans tout cela rien qui ressemblât à une aventure; eh bien! le croirez-vous? ces incidents si simples s’étaient emparés de mon existence et la remplissaient tout entière. Je m’intéressais à mademoiselle de la Varenne comme si je la connaissais: je l’aurais connue que je n’eusse pas ressenti pour elle une pitié plus tendre, une sympathie plus ardente. Je ne pensais qu’aux deux amies, je les retrouvais jusque dans mes rêves, et, chose étrange, dans mes rêves comme dans ma pensée, je n’arrivais jamais à les séparer l’une de l’autre, elles étaient toujours ensemble; quand l’image de mademoiselle de Champlieu m’apparaissait éblouissante de grâce et de fraîcheur, presque aussitôt une figure pâle et languissante venait se placer auprès d’elle.

Vers la fin de mai, par une tiède après-midi, je travaillais à l’atelier pour essayer de me distraire. Depuis quelques jours, mademoiselle Marthe n’était pas revenue des Granges, de sinistres pressentiments m’agitaient. Tout à coup j’entendis un bruit sec, argentin, qui éclatait à intervalles rapprochés, réguliers, et semblait cheminer à travers les campagnes. Il y avait bien longtemps que ce bruit n’avait frappé mon oreille, et pourtant je le reconnus: mon cœur se serra. J’étais déjà sur la lisière du chemin, et, pendant que les oiseaux chantaient à plein gosier dans les buissons, je voyais défiler une longue procession d’hommes, de femmes et de jeunes filles, précédée de deux enfants de chœur, l’un portant la croix, l’autre la sonnette, et d’un prêtre en surplis qui marchait sous un dais, les saintes huiles entre ses mains.

—Où donc allez-vous? demandai-je à une pauvre infirme qui venait la dernière.

—Aux Granges, me répondit-elle.

Je m’étais joint machinalement au cortége, et après deux heures de marche, sans que j’eusse songé à me rendre compte du sentiment qui m’entraînait, je traversais la cour d’un manoir, je montais un escalier de pierre, je pénétrais avec la foule dans une vaste chambre imprégnée de vapeurs d’éther, et qu’un demi-jour éclairait à peine. Toutes les persiennes étaient fermées, toutes les fenêtres ouvertes. La foule, en entrant, s’était agenouillée. J’étais debout près de la porte, et à la lueur de deux flambeaux qui brûlaient au fond de la salle, j’apercevais un lit étroit et sans rideaux, d’une simplicité claustrale. L’oreiller affaissé servait comme de nid à une figure d’un blanc mat. Les paupières étaient mi-closes, les lèvres presque souriantes, les traits d’une pureté que n’avait point altérée la souffrance, et d’une suavité, d’une délicatesse enfantines. Les cheveux, séparés de chaque côté de la tête, descendaient sur les couvertures en deux tresses brunes et lourdes; les bras hors du lit, les mains jointes. Une femme, la mère, se tenait au chevet, muette, morne, les yeux taris. Mademoiselle de Champlieu était auprès d’elle, le visage défait et noyé de larmes.

J’assistais à cette scène comme dans un rêve, et je ne fus saisi par la réalité qu’à la vue du prêtre qui se penchait sur la mourante. Quoi!

cette enfant allait mourir! Dieu juste, pourquoi cette rigueur? Que vous avait-elle fait, et que pouvait avoir à réparer l’onction suprême qu’elle allait recevoir? Quelles paroles mauvaises avaient pu sortir de sa bouche? Quelles pensées coupables avaient pu soulever sa poitrine?

Où donc ses pauvres petits pieds avaient-ils pu la conduire? J’étais tombé à genoux, et, dans l’élancement d’une foi soudaine, je demandais à Dieu de laisser vivre cet être inoffensif et doux. J’offrais pour sa rançon tous les biens que je possédais, toutes les joies et tous les bonheurs que je pouvais me promettre ici-bas. Je priai longtemps avec ferveur. Quand je me relevai, le prêtre avait déjà quitté la chambre, et l’assistance s’écoulait silencieusement sur ses pas.

La nuit tombait, j’errais encore autour des Granges. Que faisais-je là?

qu’attendais-je? Un charme invincible me retenait au seuil de cette habitation désolée. Je prêtais l’oreille à tous les bruits; je suivais d’un œil éperdu les allées et venues des domestiques; chaque évolution de lumière dans les appartements m’apportait un redoublement de terreur ou une espérance. Il y avait des instants où il me semblait que ma prière était montée jusqu’à Dieu, que le pacte offert était accepté, des instants où je me disais que cette enfant ne pouvait pas, ne devait pas mourir.

J’avais repris le chemin des Aubiers. Tout près de ma demeure, mademoiselle de Champlieu, qui venait derrière moi, arrêta sa monture en me reconnaissant dans l’ombre.

—Eh bien? Mademoiselle, eh bien?… m’écriai-je d’une voix tremblante.

—Eh bien! Monsieur, répliqua-t-elle avec calme, tout espoir n’est pas perdu, la crise si longtemps attendue et qui peut la sauver est enfin arrivée. Le ciel fera le reste. Vous êtes venu joindre vos prières aux nôtres, je vous en remercie.

En achevant ces mots, elle me tendait sa main, que je saisis et que je pressai sur mes lèvres. Elle s’éloigna, et le bruit des pas s’effaçait dans le lointain, que j’étais encore à la même place.

J’apprenais, à quelques jours de là, que mademoiselle de La Varenne était hors de danger. Mademoiselle Marthe, installée aux Granges pour tout le temps de la convalescence, ne passait plus dans le chemin.

Je tombai dès lors dans un mortel ennui. Je n’avais goût à rien, je sortais sans but, je rentrais sans motif, je pleurais sans savoir pourquoi. Je ne pouvais attribuer qu’à mademoiselle de Champlieu cet étrange état de mon cœur, et pourtant ce que je ressentais était si vague, si confus, que je n’aurais su dire si véritablement je l’aimais.

Qu’elle était déjà loin de moi l’ivresse du retour dont je vous parlais il n’y a qu’un instant! Les biens, les joies faciles que j’avais sous la main ne m’inspiraient plus qu’un sentiment de pitié dédaigneuse.

Je découvrais que j’avais pris pour le bonheur ce qui n’en est que l’accompagnement. Ma maison était vide, les champs étaient déserts, la solitude m’écrasait.

Je vivais ainsi depuis quelques mois. Je savais que mademoiselle Thérèse était entièrement rétablie; je n’avais pas revu mademoiselle Marthe, et je songeais à voyager. Un jour, si cher qu’il m’ait coûté, que ce jour reste à jamais béni, à jamais consacré dans ma mémoire!

j’étais à l’atelier. L’été touchait à sa fin, mais la saison était chaude encore, et d’une magnificence, qui achevait de m’accabler. Je m’étais assoupi sur un divan; je fus réveillé par le grondement du tonnerre. Un orage qui s’était formé en moins d’une heure allait fondre sur la vallée. Déjà la pluie tombait à larges gouttes, quand j’entendis comme un vol de colombes effarouchées qui se seraient abattues sur les marches de mon logis. C’étaient elles, c’étaient les deux amies! Entraînées par les hasards de la promenade ou conduites plutôt par une pensée charitable, car leur domestique portait un paquet de hardes sous son bras, elles s’étaient éloignées des Granges, avaient poussé jusqu’en mes parages, et, surprises par le grain en rase campagne, elles venaient, bon gré, mal gré, chercher un refuge aux Aubiers. Vous vous doutez bien que je ne les laissai pas à la porte. Ce que j’éprouvai en recevant chez moi ces deux charmantes filles, l’une dans tout l’éclat de sa blonde et blanche beauté, l’autre délicate, très-frêle, d’une grâce timide et voilée, tâchez de vous l’imaginer. Elles étaient mises exactement l’une comme l’autre: une robe de foulard gris relevée sur une jupe bleue de même étoffe, le corsage semblable à la jupe, un petit chapeau de feutre gris autour duquel une plume bleue s’enroulait, et cette conformité d’ajustements ajoutait je ne sais quoi à l’attrait de chacune d’elles. Je n’eus pas grand’peine à les apprivoiser; elles avaient toutes deux le chaste abandon de l’innocence que rien n’embarrasse, et Marthe de Champlieu y joignait la vive gaieté qui s’accommode à tout. De deux ou trois ans plus jeune qu’elle, mademoiselle de La Varenne avait pourtant quelque chose de plus posé et de plus recueilli, soit que cela tînt à son caractère, soit que le souffle de la mort l’eût rendue sérieuse avant l’âge. Elle était, en arrivant, toute pâle et toute transie.

J’avais allumé un feu de sarments, je l’avais fait asseoir au coin de l’âtre, et, pendant qu’elle se ranimait peu à peu, je ne pouvais détacher mon regard de cette enfant que j’avais contemplée au milieu du funèbre appareil de la dernière heure, et qui était là, sous mon toit, vivante, ressuscitée. J’épiais avec curiosité ses moindres mouvements, j’avais des attendrissements, des étonnements voisins de l’extase, en la voyant ôter ses gants, porter la main à ses cheveux, présenter ses pieds à la flamme, et lorsqu’elle levait sur moi ses yeux d’un clair azur, ces yeux que j’avais vus éteints sous leurs paupières à demi fermées, j’étais remué jusqu’au fond de l’âme. Quant à mademoiselle de Champlieu, aussi parfaitement à l’aise que si elle eût été chez son frère, elle avait, de prime saut, pris possession de tout l’appartement. Elle allait, venait, examinait tout, mettait tout sens dessus dessous, retouchait mes croquis, ou, s’emparant de ma palette, jetait dans un paysage que j’avais ébauché la veille des oiseaux, des moutons et des arbres de l’autre monde. Je me demandais si elle était chez moi ou si j’étais chez elle. Je me persuadais par moment que nous étions tous trois chez nous et que nous ne devions plus nous quitter.

Ah! la bonne journée! ah! les aimables créatures! Hélas! l’orage s’apaisait déjà; déjà l’odieux soleil montrait sa face entre les nuées.

Mademoiselle Marthe, qui ne tenait pas en place, avait profité d’une éclaircie pour descendre au jardin. Je restai seul un instant avec sa compagne, et cet instant décida de ma vie.

Elle était assise, penchée sur un album qu’elle feuilletait d’une main distraite; j’étais assis près d’elle, et je la regardais en silence.

Je la regardais, et il me semblait qu’elle était mon bien, que sa destinée m’appartenait, que c’était à moi que Dieu l’avait rendue, qu’en la laissant vivre il me l’avait donnée. J’ignore comment cela se fit: je fermai l’album qu’elle avait sous les yeux, je l’ôtai doucement d’entre ses mains, et je me mis à raconter tout ce qui s’était passé en moi depuis le jour où j’avais appris que sa vie était en danger, l’intérêt soudain qu’elle m’avait inspiré, l’ardente sympathie que j’avais ressentie pour elle sans la connaître, mes craintes, mes angoisses, la station que j’avais faite aux Granges, les prières que j’avais adressées au ciel, et, à mesure que je parlais, mes perceptions devenaient plus nettes, je démêlais, je discernais enfin les sentiments qui m’avaient troublé jusque-là. Calme, les yeux baissés, elle avait écouté sans m’interrompre une seule fois.

—Je savais tout. Merci! répondit-elle simplement.

En prononçant ces mots, elle avait relevé la tête; je vis une larme au bord de sa paupière, et je sentis que je l’aimais. Ainsi l’amour qu’une beauté radieuse avait éveillé dans mon cœur s’était à mon insu reporté sur ce cher petit être, et c’était mademoiselle de Champlieu qui se trouvait avoir servi de lien mystérieux entre Thérèse de La Varenne et moi. Oui, je l’aimais, et, l’avouerai-je? je sentais qu’elle m’aimait aussi, je sentais venir à moi sa tendresse irrésistiblement attirée.

Nous nous taisions, et je ne sais pas bien ce que j’allais lui dire quand mademoiselle Marthe rentra.

Elle rentrait avec une brassée de fleurs qu’elle jeta sur le divan.

S’il n’y en avait pas davantage, ce n’était point sa faute; elle avait passé comme un ouragan dans les corbeilles et les plates-bandes, dévastant, saccageant et faisant main basse sur tout, enchantée d’ailleurs de son expédition et ne regrettant pas sa toilette à moitié perdue. Il s’agissait de débrouiller ce chaos et de donner à ces dépouilles la forme d’un bouquet qu’elles voulaient emporter comme un souvenir des Aubiers. Nous nous mîmes tous trois à l’œuvre, et ce petit travail fut si lestement conduit qu’au bout d’une heure il n’était pas encore terminé. Qui donc a dit que le bonheur est triste, moins près du rire que des larmes? J’étais tout à la fois ivre de bonheur et fou de gaieté. L’enjouement de Marthe avait gagné Thérèse, et la maison retentissait des frais éclats de leurs jolies voix.

Elles me passaient les fleurs une à une; ma tâche consistait à les classer et à les réunir en faisceau. Thérèse était d’avis qu’on fît un choix, Marthe était de l’avis contraire, et c’étaient, à propos d’une gueule-de-loup, d’un œillet d’Inde ou d’un pied-d’alouette, des querelles et des rires qui ne finissaient pas. Quel bouquet! il aurait pu servir de pendant à la tapisserie de Pénélope. A mesure que je l’édifiais d’un côté, je le laissais s’écrouler de l’autre, et, au milieu de ces enfantillages qui me valaient tous les menus profits d’une longue familiarité, elles ne s’apercevaient pas que le ciel s’était éclairci. Tout à coup le soleil qui descendait à l’horizon lança dans l’atelier une traînée de feu, ce fut le signal d’une véritable déroute.—Adieu, monsieur Paul! au revoir! au prochain orage!—Et, pour que rien ne manquât à cette journée, au moment de nous séparer, il fut question de vous entre les deux amies et moi, de vous, oui, colonel. Elles s’étaient arrêtées devant votre portrait.

—C’est mon parrain, c’est un héros d’Afrique, leur dis-je avec orgueil.

—Héros ou non, dit Marthe, si le portrait est ressemblant, votre parrain doit être un brave homme.

—Et l’on serait heureuse de l’avoir pour ami, ajouta mademoiselle de La Varenne.

Là-dessus elles s’échappèrent ainsi que deux oiseaux qui prennent ensemble leur volée. J’avais fait atteler, je les mis en voiture.

Elles partirent, je les suivis des yeux, et elles étaient déjà loin que je voyais encore, à travers les arbres, leurs mouchoirs, qu’elles agitaient en signe de dernier adieu.

Quelques semaines après, j’étais l’hôte assidu, le familier des Granges. La mère de Thérèse m’avait écrit pour me remercier. Elle exprimait en même temps le désir de me voir et de me connaître: je ne m’étais pas fait prier. J’avais été bien accueilli, je ne déplaisais pas, et dès mes premières visites j’étais établi dans la place.

Madame de La Varenne était veuve. Mariée fort jeune à un gentilhomme du pays, elle avait tenu pendant quelques années un assez grand état à Paris. Après la mort de M. de La Varenne, qui laissait une fortune singulièrement réduite par la vie de luxe qu’ils avaient menée, elle s’était retirée forcément du monde, où elle avait brillé d’un vif éclat. Elle aurait pu facilement se remarier; l’expérience qu’elle avait faite l’avait assurée contre la tentation d’une seconde épreuve.

Voilà ce qu’on disait autour de moi. Elle vivait à l’aise dans son petit domaine, qu’elle ne quittait qu’à la fin de l’automne pour aller passer les plus durs mois de l’hiver à la ville voisine. C’était une femme encore belle, avec beaucoup d’agrément dans l’esprit et de grâce dans les manières. Les rêves d’ambition qu’elle nourrissait ne me furent révélés que plus tard, et comme par un coup de foudre.

J’avais bien deviné chez elle un fonds de scepticisme railleur, la sourde impatience d’une vie silencieuse et bornée; mais je ne songeais guère à faire des études de caractère. Elle me recevait avec bienveillance, et tel était mon aveuglement, telle était ma simplicité, que je me figurais parfois qu’elle était dans le secret de mes sentiments, qu’elle les approuvait et les encourageait. Les serviteurs eux-mêmes m’avaient pris à gré; je lisais ma bienvenue sur tous les visages. Enfin, sans avoir échangé aucune confidence, nous étions d’intelligence, mademoiselle de Champlieu et moi; nos regards s’entendaient, mon bonheur me riait dans ses yeux. Ce qui montre dans tout son jour le bon naturel de ces aimables filles, c’est que ma prédilection pour l’une d’elles, loin de les désunir, comme il serait arrivé fatalement avec deux âmes moins choisies, semblait ajouter encore à leur mutuelle affection. A qui fut-il accordé d’abriter sa jeunesse dans un intérieur plus aimable? Tout m’était prétexte pour courir au manoir, une brochure, un livre, une plante, des graines que j’apportais. Si les occasions m’avaient manqué, Marthe m’en eût fourni de reste. Enfant gâté des Granges, elle en était la vie. Promenades sur l’eau, excursions en voiture, pêches dans les ruisseaux, pipées au fond des bois, tout se faisait par elle, et rien ne se faisait sans moi. Il y avait au fond du parc une porte qui s’ouvrait sur une pêcherie. C’est là, au bord d’un étang, que nous allions souvent nous asseoir par les après-midi sereines. Je venais avec mes crayons, elles apportaient leur ouvrage, et nous causions tout en travaillant.

Quand le temps était mauvais, je décorais des panneaux, je peignais des dessus de porte, et c’est encore l’adorable Marthe qui avait su me ménager cette occupation pour les jours de pluie, tant son amitié était ingénieuse, fertile en inventions qui avaient pour but de m’attirer et de me retenir! Ainsi je voyais Thérèse fréquemment, et chaque fois que je la voyais, elle me devenait plus chère. Ce petit être poétique et charmant pratiquait déjà le culte du devoir. Elle avait pour la beauté de sa mère une admiration passionnée; elle en était plus fière, elle s’en trouvait plus ornée qu’aucune fille de sa propre beauté, et, comme s’il se fût agi d’une déesse, elle s’appliquait à lui épargner les soins du ménage. Madame de La Varenne se laissait admirer, et Thérèse gouvernait la maison. Elle s’en acquittait sans bruit, et, quoique vigilante, se rendait agréable à tous. Ces soins d’administration domestique n’avaient pas plus amoindri son âme qu’ils n’avaient terni sa jeunesse. Elle en avait retiré une raison précoce, sans y rien laisser de sa grâce et de sa distinction native. Moins enjouée que son amie, elle avait cependant cette sérénité d’humeur qui est l’indice d’une nature bien venue. La modestie de ses désirs répondait à la simplicité de ses mœurs. Elle se plaisait aux champs, où elle avait grandi, et ne souhaitait pas d’en sortir. Elle n’en goûtait pas seulement la poésie contemplative, elle en aimait aussi les travaux. Je l’avais rencontrée, la compagne dont vous me parliez tout à l’heure, et qui eût été la joie de mon foyer! Nous nous aimions sans nous le dire: nos cœurs n’avaient rien à s’apprendre. Il n’était besoin entre nous ni de serments ni de promesses, et il me semble encore aujourd’hui que nous étions fiancés l’un à l’autre.

Novembre nous avait dispersés. Madame de La Varenne était rentrée en ville, Marthe chez ses parents. Dussiez-vous me prendre en pitié, il faut que vous sachiez jusqu’où pouvaient aller ma candeur et mes illusions. Quand je voyais Thérèse tous les jours, satisfait de vivre auprès d’elle, trop heureux pour me hâter de l’être davantage, je laissais mes projets flotter entre le rêve et l’espérance. Ce fut seulement après son départ que je les arrêtai et les fixai dans mon esprit. Je n’entrevoyais pas d’obstacles, je n’admettais pas qu’il pût en survenir. Je ne doutais de rien, j’avais la foi. Le bonheur était pour moi comme un hôte sur qui je devais compter: j’employai l’hiver à mettre ma maison en état de le recevoir. La ferme était encore à peu près telle que mon père me l’avait transmise. Je m’occupai à l’embellir, je l’accommodai d’après les goûts de l’enfant que j’aimais, avec un peu plus de recherche qu’elle n’en eût désiré peut-être.

C’était un nid que j’édifiais: j’y amassai la mousse et le duvet. Ce matin, je vous ai vu sourire devant certaines élégances que vous ne vous attendiez pas à rencontrer sous le toit d’un garçon qui cultive ses terres. Mon ami, vous étiez dans l’appartement de ma femme. Ma femme! je la voyais déjà en possession de son petit royaume. Que de soins, d’amour, de respect autour de cette jeune reine! Déjà les Aubiers fêtaient le premier-né, déjà de blondes têtes couraient dans le verger ou s’ébattaient aux clartés de l’âtre. Ah! quel printemps que cet hiver! Tout chantait dans mon cœur. Après avoir transformé le logis, je refis le jardin, je plantai des massifs, je construisis des serres. En même temps je me rendais un compte exact de mon avoir, j’introduisais l’ordre dans mes finances. J’étais Mansart, Le Nôtre et Colbert. J’avais beau grouper ou aligner des chiffres, il s’en fallait de beaucoup que j’arrivasse à l’opulence; mais mon bien, si modeste qu’il fût, assurait l’aisance à ma famille, et me permettait même d’offrir à madame de La Varenne une existence plus large, plus variée que celle qu’elle menait aux Granges. Ma confiance, en réalité, n’avait rien de déraisonnable. Vers la fin du mois de mars, toutes mes dispositions étaient prises, tous mes arrangements terminés. Je n’étais allé à la ville que rarement, deux ou trois fois au plus. J’avais connu Thérèse, nous nous étions aimés sous le ciel des prairies, et tout bonheur veut rester dans son cadre. J’attendais son retour pour la demander à sa mère. Une semaine encore, et j’allais la revoir, lorsque je reçus un mot de madame de La Varenne qui m’annonçait que ses plans étaient changés; elle partait pour Paris avec sa fille, et me donnait rendez-vous aux Granges pour les premiers jours de l’été.

Ce départ subit, auquel, il est vrai, j’étais loin de m’attendre, n’avait pas cependant entamé ma sécurité. Je savais que Thérèse avait à Paris des parents qui depuis longtemps désiraient la voir. La résolution de sa mère ne devait donc pas me surprendre. Je laissai, sans trop d’impatience, s’écouler le printemps; mais, au retour de l’été, quand le délai fixé par madame de La Varenne fut expiré, quand les jours, quand les semaines se succédèrent sans la ramener, un grand trouble s’empara de moi. Que se passait-il? Thérèse était-elle malade? Pourquoi ne revenait-elle pas? Je m’informai au manoir: on était sans nouvelles. Je pris le parti de m’adresser à mademoiselle de Champlieu. Orpheline dès son bas âge, elle vivait avec de vieux parents qui l’avaient élevée et qui s’étaient chargés de l’administration de ses biens. Ces biens étaient considérables: la terre de Champlieu lui appartenait. Je ne dirai pas qu’elle m’accueillit froidement, mais pendant tout le temps que dura ma visite je crus démêler dans son attitude quelque chose de gêné, de contraint. Il me sembla que ses regards évitaient de rencontrer les miens, et, lorsqu’ils s’attachaient sur moi, c’était avec une expression à laquelle ils ne m’avaient point habitué. Nous n’étions pas seuls, notre entretien dut se borner à un échange de questions et de réponse également banales. Madame de La Varenne et sa fille se portaient à merveille. Il n’était pas vraisemblable que leur absence se prolongeât encore longtemps. Il y avait tout lieu de penser qu’elles seraient bientôt de retour. Pas un mot d’ailleurs qui eût trait à notre intimité, pas une allusion à notre réunion prochaine. Bref, je me retirai pleinement rassuré sur la santé de Thérèse et plus oppressé pourtant que je ne l’étais en arrivant chez Marthe. Quelques semaines encore s’écoulèrent, je les passai le cœur en proie à une inquiétude dévorante. L’amour qui naguère remplissait ma vie sans l’agiter avait pris insensiblement tous les caractères d’une passion farouche. Ah! malheureux, le bonheur était là, sous ta main! Pourquoi l’avais-tu laissé s’échapper? Que ne t’étais-tu hâté de le saisir? Il y avait des heures où le pressentiment de ma destinée pesait sur moi comme un cauchemar. Parfois je riais de mes terreurs, le plus souvent je les subissais sans essayer de m’y soustraire. J’allais errer du côté des Granges, j’apercevais, aux lueurs du couchant, le perron désert, la façade morne, les persiennes toutes fermées, et je revenais consumé de tristesse.

Un jour enfin, dans la matinée, je vis entrer à l’atelier le jardinier de madame de de La Varenne. Il venait m’annoncer que sa maîtresse était de retour depuis la veille au soir, et qu’elle m’attendait le jour même. Vous avez vu quelquefois les nuées du ciel balayées en un clin d’œil par un coup de vent; il se fit quelque chose d’approchant en moi. Toutes les chimères que je m’étais créées, tous les monstres qu’avait enfantés dans mon cerveau la fièvre de l’attente s’évanouirent en un instant, et je me retrouvai, calme et souriant, en présence de la réalité. Thérèse m’était rendue! l’empressement de madame de La Varenne à m’appeler, témoignait assez que leurs sentiments m’étaient restés fidèles. Je me souvenais encore des impressions que m’avait laissées ma visite à Champlieu, mais c’était pour me reprocher d’avoir pu leur donner accès dans mon esprit. Toutefois j’avais appris à mes dépens qu’atermoyer le bonheur n’est pas sage, et je partis pour le manoir, bien décidé à profiter de la leçon.

La belle matinée! que le ciel était pur! que l’air était frais et léger! J’allais tantôt pressant le pas, et tantôt le ralentissant pour savourer à loisir les joies dont mon âme était pleine. Je ne rencontrais sur mon passage que des visages heureux, je ne recueillais que de bonnes paroles. Les haies m’envoyaient leurs plus doux parfums, les oiseaux leurs plus gais concerts, les brises leurs haleines les plus caressantes, et au milieu de ces enchantements je sentais mon amour plus sérieux, plus profond qu’autrefois, alors qu’il n’avait point souffert. S’il m’était resté dans la pensée quelque trouble, quelque appréhension, mon arrivée aux Granges aurait suffi pour les dissiper. Je recevais au seuil de cette demeure le même accueil que par le passé. Les serviteurs s’empressaient; les chiens accouraient et me léchaient les mains. Je reconnaissais, je respirais avec délices des senteurs enivrantes, et que je n’avais respirées que là. Ouverte à deux battants, la porte du vestibule semblait me dire: Entrez, on vous attend. Je montai les degrés du perron, et, sans être annoncé, je pénétrai dans le salon.

Madame de La Varenne s’y trouvait seule. Au bruit que je fis en entrant, elle retourna la tête, se leva vivement, et s’avança vers moi les mains tendues. J’aurais pu croire qu’elle allait m’offrir ce que je venais lui demander.

—Arrivez, arrivez! s’écria-t-elle avec effusion. J’ai une grande nouvelle à vous annoncer, et j’ai voulu que vous fussiez le premier à l’apprendre, tant votre affection pour nous m’est connue, tant je sais l’intérêt que vous nous portez.

Et à brûle-pourpoint, comme si, en se jouant avec une arme à feu, elle me l’eût déchargée en pleine poitrine, elle me fit part du prochain mariage de sa fille. Un mariage inespéré! Trois cent mille livres de rente! Un splendide hôtel à Paris! un magnifique château sur les bords de la Loire! Aux champs comme à la ville, un train de maison princier!

Et en perspective les fêtes du monde officiel, un siége au sénat pour son gendre! Tout cela avait été débité coup sur coup, avec l’animation de la fièvre et la volubilité du délire. Elle ne se possédait pas.

J’étais debout, appuyé contre un meuble. La sueur s’amassait à mes tempes; ma face devait avoir la pâleur de la mort.

—Asseyez-vous donc, me dit-elle.

Et, sans remarquer ma stupeur, sans s’étonner de mon silence, elle se mit à raconter avec une éloquence amère tout ce qu’elle avait dévoré de tristesse et d’ennui au fond de ces campagnes. Toutes ses révoltes, toutes ses vanités, toutes ses convoitises, qui n’avaient eu jusque-là d’autre confident qu’elle-même, toutes les plaies secrètes d’une âme ambitieuse et qui se sent étouffer dans une destinée fermée, elle les mit à nu et les étala sous mes yeux. Elle allait revivre enfin! L’espace se rouvrait devant elle, le monde lui appartenait.

Et, s’exaltant de plus en plus, elle dessinait à grands traits le programme de l’existence qu’elle comptait mener désormais. Quant aux qualités morales de son gendre, quant aux chances de félicité que cette union pouvait offrir à sa fille, elle se taisait là-dessus. Elle seule était en scène, c’est d’elle seule qu’il s’agissait. J’étais anéanti, tout s’écroulait autour de moi. Elle ne savait rien, ne se doutait de rien; je n’avais été pour elle qu’une distraction, une relation de bon voisinage.

—Eh bien! demanda-t-elle en se tournant vers moi, à quoi donc pensez-vous? Qu’attendez-vous pour me féliciter?

—Madame, lui répondis-je, j’attends que vous m’ayez dit si ce mariage, qui vous comble de joie, fait également le bonheur de mademoiselle de La Varenne.

—Oh! tranquillisez-vous, répliqua-t-elle en souriant. Thérèse, de prime abord, a bien montré quelque résistance. Elle ne s’est pas faite en un jour à l’idée d’un si brusque changement dans sa destinée; mais cette chère enfant a fini par comprendre que son bonheur est inséparable du mien.

Tout m’était expliqué: Thérèse n’était pas libre, elle cédait à l’obsession, elle s’immolait pour sa mère. J’étais saisi d’indignation autant que de douleur, et je n’aurais pu dire ce qui me bouleversait le plus, de la ruine de mes espérances ou du naïf et monstrueux égoïsme qui se déroulait devant moi.

—Recevez mon compliment, Madame, lui dis-je en me levant, et soyez persuadée que la fortune qui vous arrive me touche encore plus profondément que vous ne pouviez le supposer.

En achevant ces mots, je m’étais dirigé vers la porte.

—Comment! s’écria-t-elle, vous ne nous donnez pas cette journée?

Êtes-vous si pressé? Thérèse est à la ville avec Marthe: elles vont rentrer; restez donc!

—Mon Dieu, Madame, je ne puis, répondis-je. Quand j’ai reçu la nouvelle de votre arrivée, je me disposais à partir pour un voyage qui doit me tenir éloigné du pays pendant quelque temps. Pardonnez-moi de vous quitter si tôt.

Tel était son enivrement qu’elle n’avait rien deviné. Elle ne s’était aperçue ni de l’altération de mes traits, ni de la pâleur de mon front, ni du trouble de mon maintien, et ma retraite précipitée, la sécheresse de mon adieu ne la frappaient pas davantage.

—Je compte bien, dit-elle, que vous serez revenu pour le mariage de ma fille.

Je m’inclinai sans rien ajouter, et je sortis.

Quel retour par ces mêmes chemins qui m’avaient vu passer quelques heures auparavant si confiant, si jeune, si heureux! La colère et le désespoir, toutes les pensées, tous les sentiments tumultueux que soulevait en moi la perte de mes rêves, m’avaient pour ainsi dire porté jusqu’aux Aubiers. Je m’accusais de n’avoir pas su défendre mon bonheur: je m’indignais contre ma lâcheté. Je voulais retourner aux Granges, revoir madame de La Varenne, lui déclarer que j’aimais sa fille, que sa fille m’aimait, que Dieu m’avait donné des droits sur elle et qu’on ne me l’arracherait qu’avec la vie; mais, quand j’eus franchi le pas de ma porte, quand je me retrouvai chez moi,… ô ma petite ferme que j’avais embellie avec tant d’amour, dont j’avais cru faire un palais, et qui, le matin encore, étais ma joie et ma richesse, qu’étais-tu devenue? Je ne la reconnaissais plus. Que tout m’y semblait misérable! que je me sentais moi-même pauvre et déshérité! Quelle chute soudaine! quel abaissement de fortune! Après avoir erré comme une ombre de chambre en chambre, j’étais passé dans l’appartement que je destinais à ma chère Thérèse; je la vis dans son hôtel à Paris, dans son château sur les bords de la Loire, et je fondis en larmes, j’éclatai en sanglots…..

*

—Je te plains, dit Evrard quand Paul eut terminé ce récit; je plains surtout mademoiselle de La Varenne. Toi, tu n’es lié qu’à ta douleur; mais cette enfant! c’est sur elle qu’il faut pleurer. Quand ce mariage doit-il se faire?

—Prochainement. On en parle dans le pays.

—Eh bien! mon ami, je t’emmène avec moi. Tu ne seras pas le premier qui auras retrouvé là-bas la paix et la santé de l’âme. L’épreuve que tu subis est cruelle; elle n’est pas de celles qui flétrissent une destinée. On ne s’est pas joué de ta tendresse; madame de La Varenne ne t’avait rien promis, ce n’est pas sciemment qu’elle a déchiré ton cœur.

Ta blessure est saine, le temps la fermera. En route, mon cher Paul!

Fais tes préparatifs, nous partirons demain.

—Non, pas demain! s’écria Paul. Je ne vous ai pas tout dit. Quinze jours se sont écoulés depuis mon entrevue avec madame de La Varenne.

Je devais partir, et je suis resté. Perdre Thérèse sans la revoir était au-dessus de mes forces. Je n’avais d’espoir qu’en mademoiselle de Champlieu. J’ai pu lui parler ce matin. Nous étions seuls. Elle avait pris mes mains; elle était bien émue.—Allez, m’a-t-elle dit, nous sommes aussi malheureuses, aussi désespérées que vous. Il n’a pas dépendu de moi que madame de La Varenne ne sût tout. Thérèse m’a scellé les lèvres; elle s’immole tout entière, et n’admet pas que son sacrifice coûte même un regret à sa mère. Que faites-vous ici? a-t-elle ajouté d’un ton de douceur et d’autorité. Je vous croyais parti. Il faut que vous vous éloigniez. Il le faut pour vous et pour elle.—Je ne partirai pas avant de l’avoir revue, me suis-je écrié. Il y a des choses que je ne lui ai jamais dites, et qu’il est impossible que je ne lui dise pas au moins une fois. Je veux lui dire que je l’aime, que je perds tout en la perdant, qu’elle était mon âme et ma vie. Vous êtes bonne. Ne rejetez pas ma prière, ayez pitié de ma détresse! Demain, à la chute du jour, je serai au bord de la pêcherie. Venez avec elle, conduisez-la vers moi, et je vous devrai mon dernier bonheur, je m’en irai en vous bénissant.—Et, sans attendre sa réponse, je l’ai laissée, je me suis enfui.

—Et tu crois que ces deux jeunes filles?…

—Je le crois, je l’espère.

—Moi, dit Evrard, je ne le crois pas, j’en suis sûr. Ainsi, ajouta-t-il à mi-voix et se parlant à lui-même, c’est à la pêcherie qu’ils vont se dire adieu, se voir pour la dernière fois,… à la pêcherie, au soleil couchant, sous les saules!

Et il tomba dans une profonde rêverie que son hôte n’osa pas troubler.

Ils se quittaient quelques minutes après en se donnant rendez-vous pour le surlendemain, et, malgré l’heure avancée, malgré les instances de Paul, qui le pressait de rester aux Aubiers, le colonel reprenait tout pensif le chemin de la ville.

*

Le lendemain, dans l’après-midi, il se passait au manoir une scène dont un peintre de genre aurait pu s’inspirer. Le trousseau de Thérèse venait d’arriver, et madame de La Varenne s’occupait avec Marthe à vider les caisses apportées au salon. La châtelaine s’était piquée d’honneur, c’était un trousseau de princesse. Thérèse regardait d’un air résigné les fins tissus et les dentelles que sa mère étalait sous ses yeux, et de temps en temps sa figure s’éclairait d’un pâle sourire, grâce à Marthe, qui, par ses propos et ses gentillesses, réussissait parfois à l’égayer un peu. Madame de La Varenne était ce jour-là plus radieuse encore que la veille. Elle avait reçu dans la matinée une lettre par laquelle le phénix des gendres s’annonçait pour la fin de la semaine, et, bien qu’elle le considérât comme une prise qui ne pouvait lui échapper, elle n’était pas fâchée de toucher au moment qui devait mettre en cage un oiseau si précieux. Dans sa joie, elle n’avait plus que vingt ans. Thérèse se sentait payée de son sacrifice en la voyant si jeune, si triomphante, si belle, et c’est à peine si la pauvre petite se permettait une plainte au fond de son cœur. Les caisses, les cartons n’avaient encore livré qu’une partie de leurs trésors, quand la porte du salon s’entr’ouvrit et laissa se glisser la tête du jardinier.

—Entrez, Léonard, entrez, qu’y a-t-il?

—Il y a, madame, répondit Léonard entrant à pas de loup, il y a que, vu l’état de goutte du garde champêtre, qui ne peut plus remuer ni pied ni patte, je viens nonobstant demander à Madame s’il convient à Madame d’envoyer chercher la gendarmerie.

—C’est une idée, dit Marthe, envoyons chercher la gendarmerie.

—Et pourquoi faire, bonté divine?

—Pour empoigner, sauf le respect que je dois à Madame et à toute la compagnie pareillement, un malfaiteur qui rôde depuis plus de deux heures dans le parc, et qui n’a pas la mine de vouloir s’en aller sans avoir fait quelque mauvais coup.

—Quels ragots nous faites-vous là? un malfaiteur ici, dans ce pays?

—Pardon, excuse, ce n’est pas un physique appartenant à la localité.

—Eh bien! d’où vient-il? que veut-il? Vous lui avez parlé?

—Pas absolument, mais je l’ai suivi… de loin, en me cachant derrière les arbres.

—Enfin, dit Marthe, vous l’avez vu, comment est-il fait?

—Mon Dieu, Mademoiselle, ce n’est point que, de sa personne, il soit ostensiblement mal fait. D’aucuns même pourraient trouver que c’est un grand bel homme proprement vêtu; mais il vous a une figure! avec ses moustaches et sa peau enfumée, c’est comme qui dirait une tête de mahométan. Ce n’est pas, mon Dieu, que, de sa figure, il soit finalement repoussant; mais des airs! mais des façons! Il va de ci, il vient de là, il marche sur les pelouses, il flanque des coups de canne aux branches, il s’approche sournoisement de la maison, il la regarde, et après qu’il l’a regardée, il rentre dans le parc vivement comme une couleuvre… Je demande à Madame si c’est là les allures d’un chrétien bien intentionné. Sans compter que personne ne l’a vu passer par la grille, et qu’il n’a pu s’introduire chez nous que par escalade. Et par-dessus tout, ajouta Léonard en baissant la voix, le petit Pierrot qui était avec moi pour me soutenir en cas d’attaque… Je n’oserai jamais dire ça à Madame.

—Osez, mon garçon, osez.

—Eh bien! madame, le petit Pierrot, qui n’est pas un âne comme chacun sait, assure que c’est le même qu’une espèce de loup-garou qu’il voit depuis quelque temps tourner le soir autour de l’enclos. Faut-il que j’aille chercher les gendarmes?

—Non, dit Marthe, ce malfaiteur me plaît. S’il rôde depuis plus de deux heures dans le parc, il doit être un peu fatigué: allons l’arrêter nous-mêmes et lui offrir de se reposer ici.

—Ce n’est pas la peine de vous déranger, s’écria Léonard: le voici.

A ce moment, un étranger débouchait du parc sur la terrasse et se dirigeait vers l’habitation. Les trois femmes, pour le voir venir, s’étaient mises à la fenêtre, tandis que le vaillant Léonard s’esquivait discrètement, et, pour plus de sûreté, retournait à ses plates-bandes.

—C’est qu’en vérité il a tout à fait bon air, ce malfaiteur, dit mademoiselle de Champlieu. Regarde donc, Thérèse! Ne te semble-t-il pas que nous avons déjà vu cette figure-là quelque part?

—En effet, dit Thérèse.

—C’est singulier, dit à son tour madame de La Varenne: où donc ai-je déjà vu cette figure?

Il avait franchi les marches du perron. Après avoir attendu vainement quelqu’un qui l’annonçât, il entra au salon, dont la porte était restée entr’ouverte, et s’avança gravement vers madame de La Varenne, qui avait fait vers lui quelques pas. Rien que sa façon de se présenter aurait suffi pour dissiper toute espèce de préventions.

—Vous ne me reconnaissez pas, Madame?

A ce timbre de voix que les années n’avaient point altéré, madame de La Varenne avait tressailli: elle attachait sur l’étranger un regard curieux, hésitant.

—Vous ne me reconnaissez pas, reprit-il, et peut-être avez-vous oublié jusqu’à mon nom.

Il allait se nommer.—Evrard! s’écria-t-elle avec une explosion de joyeuse surprise. Comment, c’est vous! c’est vous, mon cher Paul! Mais embrassez-moi donc, appelez-moi Julie comme autrefois. Ne suis-je plus votre amie d’enfance, votre compagne de jeunesse? Et moi qui ne vous ai pas reconnu tout de suite! C’est que vous êtes changé, savez-vous?

Aussi quelle idée d’aller faire la guerre aux Arabes! Je n’espérais plus vous revoir. Combien y a-t-il de temps que vous avez quitté le pays?

—Vingt années aujourd’hui, Julie.

—Vingt années! déjà! Vous en êtes sûr?

—Oh! très-sûr, je les ai comptées.

Pendant qu’ils causaient, pendant qu’Evrard racontait en peu de mots qu’un devoir impérieux l’ayant obligé de venir en France, il n’avait pu résister au désir de revoir un instant son lieu natal et les amis qu’il y avait laissés, Thérèse et Marthe, retirées toutes deux dans une embrasure de fenêtre, reconnaissaient le parrain de Paul, le héros d’Afrique dont elles avaient vu le portrait aux Aubiers. Chacune d’elles se demandait si la présence de cet hôte inattendu n’allait pas changer le cours des événements, s’il n’y avait pas dans son arrivée quelque chose de providentiel, et, sans se communiquer leurs pensées, toutes deux contemplaient en silence ce mâle et beau visage comme s’il leur promettait un sauveur.

—Ma fille, dit madame de La Varenne en présentant Thérèse.

—Voulez-vous que je sois votre ami, Mademoiselle? demanda Evrard avec une expression de tendresse infinie.

—Oh! oui, Monsieur, oh! oui, je le veux bien! répondit Thérèse, émue jusqu’aux larmes sans savoir pourquoi.

—Allons, embrassez-la, dit madame de La Varenne.

Il l’entoura d’un de ses bras et la pressa doucement sur son cœur.

—Une autre fille à moi, Mademoiselle de Champlieu. Vous vous souvenez de sa mère?

—Oui, Mademoiselle, je me souviens de votre mère, et il me semble qu’elle revit en vous.

—Embrassez-la donc, elle aussi, dit Marthe en lui donnant ses joues à baiser.

Une intimité qui débutait ainsi pouvait se passer de plus amples préliminaires. Evrard n’avait pas eu le temps de s’asseoir, qu’il était déjà l’ami des jeunes filles autant que l’ami de la mère. Les heures s’écoulèrent en propos familiers. On laisse à penser si madame de La Varenne fit sonner les millions de son gendre! Marthe heureusement avait fini par s’emparer du colonel, qu’elle pressait de questions sur sa carrière militaire, sur l’Afrique, sur les Bédouins, sur les douars et sur les gourbis, sur les lions et sur les panthères. Evrard parla de son métier simplement. Il raconta ses expéditions sans se mettre en scène une seule fois, et mêla même à ses récits quelques histoires de panthères qui ravirent en admiration mademoiselle de Champlieu. Marthe ne comprenait plus l’existence que sous une tente, au pied de l’Atlas.

Thérèse se taisait, mais elle ne se lassait pas de regarder le parrain de Paul. Qu’attendait-elle de lui? Que pouvait-il pour elle? Elle n’en savait rien, et pourtant, depuis qu’il était là, elle croyait sentir qu’elle avait un appui. Une voix secrète lui disait d’espérer, et la pauvre enfant espérait. Frêle espoir qu’un mot d’Evrard allait briser!

Après le dîner, on était rentré au salon. A mesure que le jour baissait, Marthe était devenue silencieuse, et Thérèse paraissait inquiète, agitée, comme si une même pensée les eût en même temps assaillies toutes deux. Elles se tenaient à l’écart et pressées l’une contre l’autre. Le colonel, tout en causant avec madame de La Varenne, ne les quittait pas des yeux. La journée tirait à sa fin.

Thérèse demeurait immobile; son visage trahissait les angoisses, les hésitations d’un cœur aux abois. Marthe regardait d’un air préoccupé la cime des arbres qu’embrasaient les feux du couchant.

—Eh quoi! s’écria madame de La Varenne, vous arrivez à peine, et vous parlez déjà de partir! Ce n’est pas sérieux, j’imagine.

—C’est malheureusement très-sérieux, répondit Evrard. Je ne suis plus libre, j’ai donné rendez-vous à un jeune ami que j’emmène avec moi, et nous partons demain…

En prononçant ces mots, il s’était rapproché du groupe des jeunes filles, et il abaissait sur Thérèse un regard empreint d’une tendre pitié. Thérèse avait compris. Elle resta d’abord comme abîmée sous le coup des paroles qu’elle venait d’entendre, puis, se levant résolûment, elle saisit le bras de Marthe et l’entraîna hors du salon.

—Voici une belle soirée, dit Evrard après qu’il les eut vues s’enfoncer dans la profondeur d’une allée. Voulez-vous que nous fassions ensemble un tour de parc?

—Bien volontiers, répondit madame de La Varenne.

Elle s’enveloppa d’un châle, le colonel offrit son bras, et ils descendirent les degrés du perron. La soirée était belle en effet. Le soleil, près de disparaître, lançait ses flèches d’or à travers le feuillage. Il y avait des parties du parc encore inondées de clartés, et d’autres qui déjà se remplissaient d’ombre et de mystère. Les pinsons, les fauvettes, avant de regagner leurs nids, renforçaient leur ramage et faisaient en concert leurs adieux au jour qui finissait, tandis que les merles, habitués à siffler la diane et la retraite, traversaient les allées d’un vol effaré. On entendait au loin le mugissement des troupeaux qui rentraient aux étables, le chant des rainettes du côté de la pêcherie, tous les bruits, toutes les rumeurs qui s’élèvent le soir du fond des vallées. Ils marchaient à pas lents, en silence, et qui les eût vus cheminant ainsi côte à côte sous ces beaux ombrages aurait pu croire que leurs pensées suivaient le même cours, que c’étaient là deux âmes unies et confondues dans une commune émotion.

—Savez-vous bien, dit enfin madame de La Varenne, que vous m’avez fait à peine compliment sur le mariage de ma fille? Vous ne pouvez nier pourtant que ce ne soit un mariage magnifique!

—J’en conviens, repartit Evrard arraché brusquement à sa rêverie.

Trois cent mille livres de rente! Palais à la ville, palais à la campagne! Votre gendre est fils de ses œuvres, m’avez-vous dit. Pour peu qu’il soit jeune encore, il n’a pas perdu son temps. Dans quelle carrière s’est-il enrichi?

—Dans l’industrie, dans la banque, dans les affaires.

—Dans les affaires?

—Honorablement, au grand jour.

—Je veux le croire, et bien qu’en général je me défie de ces fortunes si rapides, bien que la probité, le travail et l’intelligence ne suffisent pas toujours à les élever, je le tiens pour galant homme du moment que vous l’avez choisi. Votre fille aime le mari que vous lui destinez?

—Comment l’entendez-vous?

—Je ne pense pas, ma chère, qu’il y ait deux façons de l’entendre.

Tantôt, en vous écoutant pendant que vous énumériez avec complaisance tous les avantages attachés à la grande alliance que vous allez faire, j’observais mademoiselle de La Varenne, et il m’a semblé que son attitude et sa physionomie ne répondaient pas à la joie qui éclatait dans vos discours. Je vous demande, au nom d’une ancienne amitié, si le gendre de votre choix a su gagner les sympathies de votre fille, si elle se sent entraînée vers lui, si elle l’aime, en un mot… Est-ce clair?

—Oh! je ne dis pas que Thérèse soit follement éprise de son fiancé.

Comment l’aimerait-elle? C’est à peine si elle le connaît. Le mariage n’est point affaire de passion et d’entraînement. On se marie, l’amour vient ensuite.

—Et s’il ne vient pas?

—On s’en passe.

—Ce n’est pas vous, Julie, qui voudriez marier votre fille contre son gré?

—Contre son gré!… Qui parle de cela?

—Vous ne voudriez pas la marier sans avoir consulté ses goûts?

—J’ai mieux fait que de consulter ses goûts, répliqua d’un ton sec madame de La Varenne, j’ai cherché son bonheur, dont je crois être meilleur juge que vous, mon cher ami. Quoi que Thérèse puisse penser, je suis tranquille, elle me remerciera plus tard.

—A merveille, Madame, à merveille! Je ne suis qu’un soldat, et vous vous entendez sans doute mieux que moi à la conduite de la vie. D’où vient donc cependant l’accablement profond que cette jeune fille s’efforce en vain de dissimuler? Qu’à la veille de faire un mariage d’argent, elle restât froide, indifférente, je le comprendrais, j’y verrais la marque d’une âme délicate et fière; mais comment expliquer son front chargé d’ennui, sa poitrine oppressée, son regard abattu, ses paupières brûlées de larmes? Vous vivez avec elle, rien de tout cela ne vous frappe. Je vous affirme, moi, que cette enfant est malheureuse.

—Malheureuse, ma fille?

—Oui, Julie, malheureuse. Si cette enfant n’était pas condamnée seulement au supplice d’épouser sans amour un homme qu’elle connaît à peine! Êtes-vous descendue au fond de son cœur? Êtes-vous bien sûre au moins qu’elle n’a d’amour pour personne?

—Vous n’avez que romans en tête! Parce que Thérèse n’a pas l’entrain et la gaieté de cette évaporée de Champlieu, il vous plaît de voir en elle une victime. Ma fille a grandi sous mes yeux, qui voulez-vous qu’elle aime? L’Oiseau bleu? le prince Charmant?

—L’an passé, au dernier automne, n’avez-vous pas reçu dans votre intimité un de vos voisins de campagne?

—Le petit Cordöan, des Aubiers? Sans doute. Eh bien! après?

—Il ne vous est jamais venu à la pensée qu’il pût aimer votre fille?

—Ma foi, non!

—Ni que votre fille pût l’aimer?

—Ce jeune homme?

—Oui, ce jeune homme.

—Qui m’apportait des graines, pêchait aux écrevisses et barbouillait mes dessus de portes?

—Si Thérèse l’aimait pourtant?

—Vous êtes fou!

—Enfin si elle l’aimait?

—Eh bien! mon cher, si elle l’aimait, elle en serait quitte pour l’oublier, car tenez pour certain que, ma parole ne fût-elle point engagée, je ne consentirais jamais à donner ma fille au fils d’un paysan.

—Parmi vos gentillâtres de province, en voyez-vous beaucoup qui le vaillent, ce fils de paysan? Affirmeriez-vous que votre gendre ait une aussi bonne origine?

—Un garçon qui n’est propre à rien, qui ne fait rien, qui ne veut rien faire!

—Il a le goût des arts. Il cultive ses terres. Si la route qu’il suit ne mène ni aux honneurs ni à l’opulence, on est sûr du moins qu’elle ne peut aboutir ni à la ruine ni à la honte.

—Ses terres! ses terres!… Il n’a pas le sou.

—Il a vingt mille livres de rente au soleil, honnêtement amassées par son père.

—En vérité! ce jeune nabab a vingt mille livres de rente? Et vous croyez, candide habitant du désert, que c’est avec vingt mille livres de rente qu’un jeune ménage peut aujourd’hui faire figure dans le monde?

—Je crois sincèrement que c’est autant qu’il en faut pour vivre heureux chez soi. Quelle nécessité pour un jeune ménage de faire figure dans le monde? Il en est du monde comme du jeu: on ne lui appartient pas à demi. On ne veut lui donner d’abord qu’une parcelle de sa vie.

On laisse le bonheur à la maison, mais seulement pour quelques heures.

On rentre, il rit et vous fait fête. On le néglige bientôt de plus en plus, on passe loin de lui des journées et des nuits entières, jusqu’à ce qu’enfin, las d’attendre au coin d’un foyer abandonné, il prend le parti de déloger par la porte ou par la fenêtre. J’ajouterai…

—N’allons pas plus loin, nous arrivons aux plaisirs des champs, aux délices de la médiocrité, à la poésie des joies domestiques. Ces plaisirs, je les connais; ces délices, je viens de m’en abreuver; cette poésie, il m’a été donné de la goûter tout à loisir. Laissons cela, nous ne pourrions pas nous entendre. Il s’est fait dans nos mœurs et dans nos habitudes une révolution dont vous ne paraissez pas vous douter. Toutes les conditions de la vie sont changées.

—Le cœur est-il changé, lui aussi? Avez-vous supprimé du même coup l’amour et la jeunesse?

—L’amour n’a qu’un matin, la jeunesse n’a qu’un jour, et la vie est longue, Evrard. Encore une fois, brisons là. Si le seigneur des Aubiers a élevé ses vues jusqu’à ma fille, s’il a conçu le ridicule espoir de l’épouser, j’en suis fâchée pour lui. Quant à Thérèse, rassurez-vous, elle ne pense pas et n’a jamais pensé à ce jeune homme.

—Vous vous trompez, elle l’aime, dit froidement le colonel, et d’un accent si ferme que madame de La Varenne resta un instant interdite.

Elle l’aime. J’en ai la preuve!

—Prenez garde, Evrard, prenez garde!

—Votre fille a écrit à Paul.

—Cela n’est pas vrai!

—Elle a écrit. J’ai lu sa lettre.

—Non!

—Je l’ai lue, elle est là! dit Evrard, frappant de la main sa poitrine.

—Montrez-moi cette lettre… donnez-la-moi! Je le veux, je l’exige.

—Je ne puis pas vous la donner, mais je vais vous la lire.

L’homme de guerre avait reparu tout entier, avec l’attitude, le geste et la voix du commandement. Madame de La Varenne subissait malgré elle l’autorité de sa parole et de son regard. Ils étaient arrivés dans une clairière, le crépuscule continuait le jour.

—Asseyez-vous, dit-il en lui montrant un banc au pied d’un hêtre.

Elle obéit, il prit place auprès d’elle, tira d’un portefeuille une lettre qu’il déplia, et il en commença ainsi la lecture: «Paul, mon cher Paul, je t’aime et je te perds. Je t’aime…»

—Ah! malheureuse, ah! malheureuse enfant!… Devais-je m’attendre?…

Donnez-moi cette lettre. Et, par un mouvement rapide, elle étendit le bras pour la saisir.

—Calmez-vous, dit Evrard, lui arrêtant la main.

—Vous prenez donc plaisir à me torturer! s’écria-t-elle avec désespoir.

—Non, calmez-vous. Cette lettre est l’expression des sentiments les plus honnêtes. Elle n’a pu sortir que d’une belle âme, il ne s’y trouve pas un seul mot dont puisse avoir jamais à rougir la personne qui l’a écrite.

Et il reprit:

«Paul, mon cher Paul, je t’aime et je te perds. Je t’aime et je te dis adieu. Pardonne-moi. Que pouvais-je, hélas! contre la volonté de ma mère? Je n’avais, pour résister, que mes larmes et mes prières; ma résistance est épuisée. Est-ce donc vrai, mon Paul? On nous sépare. Je ne sais pas ce que j’écris.

Je suis brisée, j’ai la tête perdue. Ah! ma mère, que vous êtes cruelle! Rien n’a pu la fléchir, ni mes supplications, ni les révoltes de mon cœur, ni ma soumission désespérée. Elle jouit de mon sacrifice comme s’il ne me coûtait rien, elle triomphe, et moi je me meurs! Il paraît, mon ami, que la raison et la sagesse nous défendaient de nous aimer. Il paraît que nos projets d’union n’étaient qu’enfantillage et folie. Tu es trop pauvre, d’une naissance trop obscure. Voilà pourtant ce qu’on me dit! Trop pauvre, toi, d’une naissance trop obscure!

Crois-tu du moins que ta pauvreté eût été ma richesse? Crois-tu que j’aurais été fière d’être ta femme, de porter ton nom?

Crois-tu que c’eût été ma joie et mon orgueil de partager ta destinée, de m’appuyer sur toi, de tout devoir à ton travail?

C’était mon espoir, et cet espoir dont se nourrissait ma jeunesse, il faut que je l’immole à des vanités que je ne comprends pas, il faut que je renonce au bonheur, parce que ma mère ne saurait accepter pour gendre qu’un gentilhomme.

Quelle pitié!—Que vas-tu faire? Tu ne peux pas rester ici.

Épargne-moi la honte de me marier près de toi, sous tes yeux.

Va-t’en, va-t’en bien loin! Emporte avec toi toute mon âme.

Je ne te reverrai plus, ami de mon enfance. Je ne te reverrai plus, cher compagnon de mes jeunes années. Adieu donc, pour toujours adieu! Ma pensée te suivra partout, tu ne cesseras jamais de l’occuper. Quoique absent de ma vie, c’est toi qui la protégeras. Ton souvenir sera ma sauvegarde, et si je vaux quelque chose, c’est à toi que je le devrai.»

A mesure que le colonel avançait dans cette lecture, madame de La Varenne avait passé de l’agitation la plus violente à une sorte d’apaisement farouche et qui touchait presque à la stupeur. On eût dit que chaque phrase lui apportait une révélation inattendue.

L’étonnement, la confusion avaient éteint peu à peu la fièvre de son regard. Ses yeux s’étaient détachés du papier que lisait Evrard, et elle avait écouté jusqu’au bout, immobile, la tête basse.

—S’il restait quelques doutes dans votre esprit, la lettre est signée, dit le colonel après qu’il eut achevé de lire.

Madame de La Varenne, sans se retourner, prit silencieusement la lettre qu’il lui tendait, et elle la froissa dans sa main avec une sourde colère.

—Où voulez-vous en venir? demanda-t-elle enfin d’une voix frémissante.

Je vous ai écrit cette lettre; que prétendez-vous en conclure? Me faites-vous un crime de ne plus penser ni sentir comme je pensais et sentais il y a vingt ans? L’autorité de ma mère me semblait tyrannique alors. Je trouve aujourd’hui qu’elle était légitime; à mon tour je suis mère. Est-ce ma faute si j’ai vécu? Ne tenez-vous aucun compte de l’expérience?

—L’expérience!… C’est vous qui l’invoquez! repartit Evrard avec brusquerie. Eh bien! parlez, que vous a-t-elle appris? Vous êtes mère, et vous avez vécu, dites-vous; quelles leçons avez-vous retirées de la vie? La route où vous avez marché vous a-t-elle conduite au bonheur?

Le mariage que vous avez fait a-t-il réussi à ce point que vous deviez pousser votre fille dans la même voie, la livrer aux mêmes hasards?

—Le mariage que j’ai fait a eu du moins cet avantage qu’il n’a été pour moi la source d’aucune déception. Connaissez-vous beaucoup de mariages d’inclination dont vous pourriez en dire autant?

—Et c’est vous!… Ah! misère! s’écria le soldat en se frappant le front. Il vient donc fatalement une heure où l’on ne se souvient plus de sa jeunesse que pour la renier et pour l’outrager! Jeune, on se brise contre l’obstacle, et plus tard on devient soi-même l’écueil où se brise à son tour la génération qui nous suit. Elle ne finira donc jamais cette éternelle et lamentable histoire! Ce sera donc toujours et toujours à recommencer!

—Vous préféreriez qu’on abandonnât la jeunesse à ses entraînements?

Vous voudriez que la raison et l’expérience ne fussent plus que les humbles servantes de toutes ses fantaisies?

—Je voudrais que la raison se montrât clémente aux passions généreuses, et qu’au lieu de les opprimer, elle se contentât de les gouverner. Je voudrais que l’expérience eût une âme, qu’elle se souvînt des larmes qu’elle a coûtées, et qu’il fût permis à ceux qui viennent après nous d’achever le rêve que nous n’avons pu qu’ébaucher. Je voudrais que le soir n’insultât pas au milieu du jour, que le milieu du jour ne blasphémât pas le matin. Je voudrais enfin que la foi, l’enthousiasme, le désintéressement, tous les sentiments élevés, toutes les nobles aspirations, véritables présents du ciel, ne fussent pas condamnés à s’appeler éternellement les illusions de jeunesse.

—Qu’est-ce qui vous prend? A qui en avez-vous? s’écria madame de La Varenne avec un mouvement d’épaules. On jurerait, à vous entendre, qu’il s’agit ici du sort des empires. Pour quelques églogues qui se terminent en élégies, est-ce la peine de crier si haut? Parce que toutes les amourettes n’aboutissent pas nécessairement au mariage, faut-il désespérer de l’humanité et lui jeter un linceul sur la face?

Eh bien! oui, nous nous sommes aimés, nous avons eu tous deux notre petit roman. Nous n’en sommes morts ni l’un ni l’autre, et je vous retrouve en fin de compte colonel, officier de la Légion d’honneur et assez bien portant, il me semble.

—Si je n’en suis pas mort, dit Evrard, c’est que j’en ai vécu, c’est que ce petit roman a été la grande histoire de ma vie, c’est que j’ai respecté ma douleur, c’est que j’en ai fait un refuge. Voilà pourquoi je ne suis pas mort, voilà comment j’ai pu sauver mon cœur! Mais vous qui avez cherché dans le monde l’oubli de ce que vous aviez souffert, vous qui, pour tromper le vide et le désœuvrement de votre âme, l’avez ouverte à toutes les vanités vulgaires, vous êtes morte, oui, morte, entendez-vous? Il ne reste plus rien de vous, il ne reste plus rien de la Julie que j’ai tant aimée. Que faisiez-vous tandis que je demeurais fidèle à votre souvenir? Que faisiez-vous tandis qu’au bivac, sous la tente, à travers les balles, vous étiez la compagne invisible de ma destinée? Quand vous êtes devenue libre, votre pensée, que je devais toujours occuper, s’est-elle tournée un seul instant vers moi?

Vous êtes-vous jamais souciée de savoir si j’existais encore? Tout à l’heure, en me revoyant, avez-vous senti quelque chose du passé remuer et tressaillir en vous? En vous retrouvant avec moi dans ce parc, avez-vous eu un moment d’émotion? Cette lettre qui ne m’avait jamais quitté a-t-elle éveillé en vous un autre sentiment que le dépit ou la colère? Et vous raillez maintenant! Le poëme de votre jeunesse, l’amour, ses joies, ses désespoirs, tout cela n’est plus à vos yeux qu’un roman banal et sur lequel il sied de s’égayer un peu! C’en est trop à la fin! Il y a vingt ans aujourd’hui, je vous obéissais, je partais, nous nous disions un dernier adieu. C’était là, tout près, par une soirée pareille à celle-ci. Vous ne vous en souvenez pas? Vous avez oublié vos sanglots et vos larmes?… Eh bien, venez! s’écria-t-il avec emportement, je vais vous rendre la mémoire.

Et, lui saisissant violemment le bras, il l’entraîna vers la pêcherie.

Quelques instants après, ils s’arrêtaient à la petite porte du parc.

La porte était toute grande ouverte, et aux dernières lueurs du crépuscule ils pouvaient voir encore distinctement ce qui se passait à vingt pas de là, de l’autre côté de l’enclos. Paul et Thérèse étaient assis l’un près de l’autre sur un banc de pierre au bord de l’étang.

Ployée par la douleur, Thérèse avait laissé tomber sa tête sur l’épaule de Paul, qui lui tenait les mains, et ils pleuraient. Marthe, debout, versait aussi des larmes.

—Regarde-les, Julie! dit Evrard d’une voix attendrie. Ils sont jeunes, ils sont charmants tous deux. La vie s’ouvrait devant eux pleine d’espoir et de promesses. Ils s’aimaient comme nous nous aimions, et voilà pourtant qu’ils se disent adieu, ils vont se séparer comme nous!

Regarde, Julie, c’est ta fille, c’est ton unique enfant, l’enfant que tu as failli perdre. Vois qu’elle est encore délicate et frêle! Ne crains-tu pas que le chagrin ne la tue?

Elle était sans mouvement, sans voix. Evrard, d’un œil avide, épiait sur ses traits le réveil de son cœur; mais rien ne trahissait ce qui se passait en elle. Paul venait de se lever. Thérèse restait assise et affaissée sur elle-même. Marthe l’entourait de ses bras. On entendait dans le silence du soir un bruit de sanglots étouffés.

—Venez, mon ami, dit enfin madame de La Varenne.

Et ils se dirigèrent vers le bord de l’étang, aussi calmes en apparence que s’ils avaient été attendus. Thérèse s’était levée en les apercevant. Pleins de trouble et de confusion, les enfants, comme trois coupables, se taisaient et baissaient les yeux.

—Ma Thérèse, il est trop tard pour rester au bord de l’eau, dit madame de La Varenne. Tes mains sont brûlantes, tu as un peu de fièvre. La soirée est fraîche, il faut rentrer, chère petite.

Et, retirant son châle, elle en couvrit sa fille avec la plus tendre sollicitude.

—Je sais que vous partez demain, monsieur Paul. Vous allez en Afrique, le colonel vous emmène avec lui. C’est bien à vous d’être venu dire adieu à vos amies. Je n’oublierai jamais les témoignages de sympathie que j’ai reçus de vous avant même de vous connaître; je me rappellerai toujours avec émotion l’intérêt si touchant que vous avait inspiré la maladie de ma chère fille. Thérèse, je veux que notre voisin emporte un petit souvenir de toi. Donne-lui la bague que j’ai mise à ton doigt quand tu étais encore enfant.

Thérèse toute tremblante essaya d’ôter la bague de son doigt; mais, si mince que fût le doigt, il eût fallu le couper pour avoir la bague.

—Ma mère, je ne puis pas, dit-elle d’un air découragé.

—Essaye encore.

Thérèse fit un nouvel effort qui ne réussit pas davantage.

—Ma mère, c’est impossible.

—Allons, je ne vois qu’un moyen, dit madame de La Varenne, et notre voisin est si bon qu’il s’en accommodera peut-être. Puisque nous voulons lui donner ta bague et que tu ne peux pas l’ôter de ton doigt, eh bien! ma fille, donne-lui ta main.

Elle avait pris la main de Thérèse, elle la mit dans celle de Paul, et pendant quelques instants ils se tinrent tous trois embrassés.

—Ah! je l’avais bien dit que vous deviez être un brave homme! s’écria Marthe en sautant au cou d’Evrard.

—Eh bien! lui dit à son tour madame de La Varenne, est-elle morte, cette Julie?

—Non, répondit Evrard: elle n’était qu’endormie, et je l’ai réveillée.—Puis, réunissant Paul et Thérèse dans une même étreinte, il leur dit: J’étais seul; sans famille, vous serez mes deux enfants.

Ils avaient repris tous ensemble le chemin du manoir. La jeunesse marchait devant; Evrard et Julie les suivaient de près.

—Ah! mon Dieu, s’écria tout à coup madame de La Varenne, et mon autre gendre qui s’est annoncé pour la fin de la semaine!

—Vous allez lui écrire, dit Evrard.

—Sans doute, mais que lui dirai-je?

—La vérité, tout simplement. S’il est un galant homme, il vous remerciera. S’il se fâche, qu’il aille au diable! Il ne vaut pas l’honneur d’un regret.

—Et ce trousseau?

—Il ne pouvait venir plus à propos; vous en serez quitte pour changer les marques.

—Je m’en charge, s’écria Marthe en se retournant, et je vous promets que ce ne sera pas long.

*

Trois semaines après, on signait le contrat aux Granges. Madame de La Varenne ne regrettait pas précisément le bon mouvement auquel elle avait cédé; toutefois elle pensait déjà à user de sa liberté pour reprendre à Paris ses relations, ses amitiés mondaines. On se résigne aisément à ne pas vivre dans le monde; on ne se console pas de n’y vivre plus. Paul et Thérèse étaient heureux. Près de se lever, la lune de miel éclairait déjà de ses premières lueurs le bord de l’horizon.

Evrard jouissait du bonheur qui était son ouvrage, mais ce bonheur lui coûtait cher: il l’avait payé de l’illusion qui remplissait autrefois sa vie. Les trois semaines qui venaient de s’écouler avaient achevé de creuser un abîme entre madame de La Varenne et lui. Ils n’étaient l’un pour l’autre qu’un perpétuel sujet d’étonnement. Le colonel ne retrouvait plus en lui le sentiment dont il s’était nourri si longtemps, et, pour prix du bien qu’il avait fait, il allait partir plus seul encore qu’il n’était venu. Il y avait foule au manoir.

Tous les hobereaux des environs, tous les beaux esprits de la ville avaient été conviés à la fête. On aurait pu croire Marthe absente.

Elle était là pourtant, mais retirée dans un coin du salon. Elle avait l’air triste et pensif. Marthe, en ces derniers jours, avait perdu son enjouement. Tout entiers à leurs tendresses mutuelles, Paul et Thérèse s’étaient à peine aperçus du changement qui se faisait chez leur compagne. Evrard seul s’en préoccupait; il alla s’asseoir auprès d’elle.

—Qu’avez-vous, mon enfant? lui dit-il. Qu’est devenue cette gaieté qui était la vie de la maison? Depuis quelque temps, vous paraissez soucieuse, inquiète, agitée.

—Vous l’avez remarqué… Vous avez donc un peu d’amitié pour moi?

—J’en ai beaucoup. Dès que je vous ai vue, vous avez gagné mon affection. Il me semble que j’ai toujours été votre ami, et il me serait douloureux de partir avec la pensée que vous souffrez peut-être d’une peine secrète. Dites, mon enfant, qu’avez-vous?

—Je ne puis, je n’oserai jamais vous le dire.

—Vous n’avez donc pas confiance en moi? Je ne saurais donc vous être d’aucun secours?

—Il n’est personne au monde qui m’inspire autant de confiance que vous.

—Eh bien, parlez, ouvrez-moi votre cœur.

Elle resta quelque temps silencieuse, puis d’une voix tremblante: —Si, comme Thérèse, j’aimais quelqu’un, moi aussi?

—Vous vous consoleriez comme Thérèse, dit Evrard en souriant.

—Thérèse est aimée, reprit-elle tristement, et moi, je ne sais pas si le seul homme à qui je voulusse donner ma vie est disposé à l’accepter.

—C’est donc l’empereur de la Chine?

—Ne raillez pas, répondez franchement. Pensez-vous qu’un homme sérieux, très-sérieux, pourrait s’attacher à une écervelée comme moi, qu’il consentirait à devenir mon guide, mon appui?

—Je pense que vous êtes une adorable créature, et qu’il n’est pas un galant homme qui ne fût heureux de vous donner son nom.

—C’est vrai, ce que vous me dites-là?

—Oui, certes, très-vrai.

—Je suis riche, orpheline, et mes vieux parents m’estiment assez pour ne vouloir contrarier ni mes goûts ni ma liberté. Voyez jusqu’où va ma confiance, je compte sur vous pour offrir ma main à celui qu’entre tous j’ai choisi. Vous lui direz que, s’il la refuse, mademoiselle de Champlieu ne se mariera jamais.

—Mais, demanda Evrard très-ému, je le connais donc?

—Oui, vous le connaissez. C’est un soldat d’Afrique, l’honneur et la loyauté même.

—Qui donc enfin?

—C’est, dit Marthe en levant sur lui ses beaux yeux pleins de larmes, c’est le colonel de votre régiment.

Que répondit Evrard? Toi-même, ami lecteur, à sa place qu’aurais-tu répondu? Il ne retourna pas seul en Afrique; il emportait avec lui le plus rare de tous les trésors, une femme d’un esprit gai, d’une âme droite et d’un cœur sincère.

1865.