JOSEPH BALSAMO Mémoires d'un médecin Tome II
Chapitre LXXVII L’apologue
Chapitre LXXVII
L’apologue
Dans ce petit cabinet de Luciennes où nous avons vu le vi-comte Jean du Barry absorber, au grand déplaisir de la com-tesse, une si grande quantité de chocolat, M. le maréchal de Ri-chelieu faisait collation avec madame du Barry, laquelle, tout en tirant les oreilles de Zamore, s’étendait de plus en plus longue-ment et nonchalamment sur un sofa de satin broché de fleurs, tandis que le vieux courtisan poussait des hélas ! d’admiration à chaque pose nouvelle de la séduisante créature.
– Oh ! comtesse, disait-il en minaudant comme une vieille femme, vous allez vous décoiffer ; comtesse, voilà un accroche- cœur qui se déroule. Ah ! votre mule tombe, comtesse.
– Bah ! mon cher duc, ne faites pas attention, dit-elle en ar-rachant avec distraction une pincée de cheveux à Zamore et en se couchant tout à fait, plus voluptueuse et plus belle sur son sofa que Vénus sur sa conque marine.
Zamore, peu sensible à toutes ces poses, rugit de colère. La comtesse le calma en prenant sur la table une poignée de dra-gées, qu’elle introduisit dans ses poches.
Mais Zamore, en faisant la moue, retourna sa poche et vida ses dragées sur le parquet.
– Ah ! petit drôle ! continua la comtesse en allongeant une jambe fine, dont l’extrémité alla se mettre en contact avec les chausses fantastiques du négrillon.
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– Oh ! grâce ! s’écria le vieux maréchal, foi de gentil-homme, vous le tuerez.
– Que ne puis-je tuer aujourd’hui tout ce qui me déplaît ! dit la comtesse ; je me sens impitoyable.
– Ah ! çà ! mais, dit le duc, je vous déplais donc, moi ?
– Oh ! non, pas vous, au contraire : vous êtes mon vieil ami, et je vous adore ; mais c’est qu’en vérité, voyez-vous, je suis folle.
– C’est donc une maladie que vous ont donnée ceux que vous rendez fous ?
– Prenez garde ! vous m’agacez horriblement avec vos ga-lanteries dont vous ne pensez pas un mot.
– Comtesse, comtesse ! je commence à croire, non pas que vous êtes folle, mais ingrate.
– Non, je ne suis ni folle ni ingrate, je suis…
– Eh bien, voyons, qu’êtes-vous ?
– Je suis colère, monsieur le duc.
– Ah ! vraiment.
– Cela vous étonne ?
– Pas le moins du monde, comtesse ; et, sur mon honneur, il y a bien de quoi.
– Tenez, voilà ce qui me révolte en vous, maréchal.
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– Il y a quelque chose qui vous révolte en moi, comtesse ?
– Oui.
– Et quelle est cette chose, s’il vous plaît ? Je suis bien vieux, et cependant il n’y a pas d’efforts que je ne fasse pour vous plaire.
– Cette chose, c’est que vous ne savez pas seulement ce dont il s’agit, maréchal.
– Oh ! que si fait.
– Vous savez ce qui me crispe ?
– Sans doute : Zamore a cassé la fontaine chinoise.
Un sourire imperceptible effleura les lèvres de la jeune femme ; mais Zamore, qui se sentait coupable, baissa la tête avec humilité, comme si le ciel eût été gros d’un nuage de souf-flets et de chiquenaudes.
– Oui, dit la comtesse avec un soupir, oui, duc vous avez raison ; c’est cela, et vous êtes en vérité un très fin politique.
– On me l’a toujours dit, madame, répondit M. de Riche-lieu d’un air tout confit de modestie.
– Oh ! je n’ai pas besoin qu’on me le dise pour le voir, duc ; et vous avez trouvé la raison à mon ennui, comme cela, tout de suite, sans chercher ni à droite, ni à gauche : c’est superbe !
– Parfaitement ; mais cependant ce n’est pas tout.
– Ah ! vraiment.
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– Non. Je devine encore autre chose.
– Vraiment ?
– Oui.
– Et que devinez-vous ?
– Je devine que vous attendiez hier au soir Sa Majesté.
– Où cela ?
– Ici.
– Eh bien, après ?
– Et que Sa Majesté n’est pas venue.
La comtesse rougit et se releva un peu sur le coude.
– Ah, ah ! fit-elle.
– Et cependant, dit le duc, j’arrive de Paris.
– Qu’est-ce que cela prouve ?
– Que je pourrais ne rien savoir de ce qui s’est passé à Ver-sailles, pardieu ! et cependant…
– Duc, mon cher duc, vous êtes plein de réticences au-jourd’hui. Que diable ! quand on a commencé, on achève ; ou bien l’on ne commence pas.
– Vous en parlez fort à votre aise, comtesse. Laissez-moi reprendre haleine, au moins. Où en étais-je ?
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– Vous en étiez à… cependant.
– Ah ! oui, c’est vrai, et cependant, non seulement je sais que Sa Majesté n’est pas venue, mais encore je devine pourquoi elle n’est pas venue.
– Duc, j’ai toujours pensé à part moi que vous étiez sor-cier ; seulement, il me manquait une preuve.
– Eh bien, cette preuve, je vais vous la donner.
La comtesse, qui attachait à la conversation beaucoup plus d’intérêt qu’elle ne voulait paraître en attacher, abandonna la tête de Zamore, dont ses doigts blancs et fins fourrageaient la chevelure.
– Donnez, duc, donnez, dit-elle.
– Devant M. le gouverneur ? dit le duc.
– Disparaissez, Zamore, fit la comtesse au négrillon, qui, fou de joie, s’élança d’un seul bond du boudoir a l’antichambre.
– À la bonne heure, murmura Richelieu ; mais il faut donc tout vous dire, comtesse ?
– Comment, ce singe de Zamore vous gênait, duc !
– Pour dire la vérité, comtesse, quelqu’un me gêne tou-jours.
– Oui, quelqu’un, je comprends ; mais Zamore est-il quel-qu’un ?
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– Zamore n’est pas aveugle, Zamore n’est pas sourd, Za-more n’est pas muet ; c’est donc quelqu’un. Or, je décore de ce nom quiconque est mon égal en yeux, en oreilles et en langue, c’est-à-dire quiconque peut voir ce que je fais, entendre ou répé-ter ce que je dis, enfin quiconque peut me trahir. Cette théorie posée, je continue.
– Oui, continuez, duc, vous me ferez plaisir.
– Plaisir, je ne crois pas, comtesse ; n’importe, je dois continuer. Le roi visitait donc hier Trianon.
– Le petit ou le grand ?
– Le petit. Madame la dauphine était à son bras.
– Ah !
– Et madame la dauphine, qui est charmante, comme vous savez…
– Hélas !
– Lui faisait tant de cajoleries, de petit papa par-ci, de grand papa par-là, que Sa Majesté, dont le cœur est d’or, n’y put résister, de sorte que le souper a suivi la promenade, que les jeux innocents ont suivi le souper. Enfin…
– Enfin, dit madame du Barry pâle d’impatience, enfin le roi n’est pas venu à Luciennes, n’est-ce pas, voilà ce que vous voulez dire ?
– Eh bien, mon Dieu, oui.
– C’est tout simple, Sa Majesté avait là-bas tout ce qu’elle aime.
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– Ah ! non point, et vous êtes loin de penser un seul mot de ce que vous dites ; tout ce qui lui plaît, tout au plus.
– C’est bien pis, duc, prenez garde : souper, causer, jouer, c’est tout ce qu’il lui faut. Et avec qui a-t-il joué ?
– Avec M. de Choiseul.
La comtesse fit un mouvement d’irritation.
– Voulez-vous que nous n’en parlions pas, comtesse ? re-prit Richelieu.
– Au contraire, monsieur, parlons-en.
– Vous êtes aussi courageuse que spirituelle, madame ; at-taquons donc le taureau par les cornes, comme disent les Espa-gnols.
– Voilà un proverbe que madame de Choiseul ne vous par-donnerait pas, duc.
– Il ne lui est pas applicable cependant. Je disais donc, madame, que M. de Choiseul, puisqu’il faut l’appeler par son nom, tint les cartes, et avec tant de bonheur, tant d’adresse…
– Qu’il gagna ?
– Non pas, qu’il perdit, et que Sa Majesté gagna mille louis au piquet, jeu où Sa Majesté a beaucoup d’amour-propre, atten-du qu’elle le joue fort mal.
– Oh ! le Choiseul ! le Choiseul ! murmura madame du Barry. Et madame de Grammont, elle en était, n’est-ce pas ?
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– C’est-à-dire, comtesse, qu’elle était sur son départ.
– La duchesse ?
– Oui, elle fait une sottise, je crois.
– Laquelle ?
– Voyant qu’on ne la persécute pas, elle boude ; voyant qu’on ne l’exile pas, elle s’exile elle-même.
– Où cela ?
– En province.
– Elle va intriguer.
– Parbleu ! Que voulez-vous qu’elle fasse ? Donc, étant sur son départ, elle a tout naturellement voulu saluer la dauphine, qui naturellement l’aime beaucoup. Voilà pourquoi elle était à Trianon.
– Au grand ?
– Sans doute, le petit n’est pas encore meublé.
– Ah ! madame la dauphine, en s’entourant de tous ces Choiseul, montre bien quel parti elle veut embrasser.
– Non, comtesse, n’exagérons pas ; car enfin, demain la duchesse sera partie.
– Et le roi s’est amusé là où je n’étais pas ! s’écria la com-tesse avec une indignation qui n’était pas exempte d’une cer-taine terreur.
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– Mon Dieu ! oui ; c’est incroyable, mais cependant cela est ainsi, comtesse. Voyons, qu’en concluez-vous ?
– Que vous êtes bien informé, duc.
– Et voilà tout ?
– Non pas.
– Achevez donc.
– J’en conclus encore que, de gré ou de force, il faut tirer le roi des griffes de ces Choiseul, ou nous sommes perdus.
– Hélas !
– Pardon, reprit la comtesse ; je dis nous, mais tranquilli-sez-vous, duc, cela ne s’applique qu’à la famille.
– Et aux amis, comtesse ; permettez-moi donc à ce titre d’en prendre ma part. Ainsi donc…
– Ainsi donc, vous êtes de mes amis ?
– Je croyais vous l’avoir dit, madame.
– Ce n’est point assez.
– Je croyais vous l’avoir prouvé.
– C’est mieux, et vous m’aiderez ?
– De tout mon pouvoir, comtesse ; mais…
– Mais quoi ?
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– L’ouvre est bien difficile, je ne vous le cache point.
– Sont-ils donc indéracinables, ces Choiseul ?
– Ils sont vigoureusement plantés, du moins.
– Vous croyez, vous ?
– Je le crois.
– Ainsi, quoi qu’en dise le bonhomme La Fontaine, il n’y a contre ce chêne ni vent ni orage.
– C’est un grand génie que ce ministre.
– Bon ! voilà que vous parlez comme les encyclopédistes, vous.
– Ne suis-je pas de l’Académie ?
– Oh ! vous en êtes si peu, duc.
– C’est vrai, et vous avez raison ; c’est mon secrétaire qui en est, et non pas moi. Mais je n’en persiste pas moins dans mon opinion.
– Que M. de Choiseul est un génie ?
– Eh ! oui.
– Mais en quoi éclate-t-il donc, ce grand génie ? Voyons.
– En ceci, madame : qu’il a fait une telle affaire des parle-ments et des Anglais, que le roi ne peut plus se passer de lui.
– Les parlements, mais il les excite contre Sa Majesté !
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– Sans doute, et voilà l’habileté.
– Les Anglais, il les pousse à la guerre !
– Justement, la paix le perdrait.
– Ce n’est pas du génie, cela, duc.
– Qu’est-ce donc, comtesse ?
– C’est de la haute trahison.
– Quand la haute trahison réussit, comtesse, c’est du génie, ce me semble, et du meilleur.
– Mais, à ce compte, duc, je connais quelqu’un qui est aussi habile que M. de Choiseul.
– Bah !
– À l’endroit des parlements du moins.
– C’est la principale affaire.
– Car ce quelqu’un est cause de la révolte des parlements.
– Vous m’intriguez, comtesse.
– Vous ne le connaissez pas, duc ?
– Non, ma foi.
– Il est pourtant de votre famille.
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– J’aurais un homme de génie dans ma famille ? Voudriez-vous parler du cardinal-duc, mon oncle, madame ?
– Non ; je veux parler du duc d’Aiguillon, votre neveu.
– Ah ! M. d’Aiguillon, c’est vrai, lui qui a donné le branle à l’affaire La Chalotais. Ma foi, c’est un joli garçon, oui, oui, en vérité. Il a fait là une rude besogne. Tenez, comtesse, voilà, sur mon honneur, un homme qu’une femme d’esprit devrait s’atta-cher.
– Comprenez-vous, duc, fit la comtesse, que je ne connaisse pas votre neveu ?
– En vérité, madame, vous ne le connaissez pas ?
– Non, jamais je ne l’ai vu.
– Pauvre garçon ! en effet, depuis votre avènement, il a toujours vécu au fond de la Bretagne. Gare à lui, quand il vous verra, il n’est plus habitué au soleil.
– Comment fait-il, au milieu de toutes ces robes noires, un homme d’esprit et de race comme lui ?
– Il les révolutionne, ne pouvant faire mieux. Vous com-prenez, comtesse, chacun prend son plaisir où il le trouve, et il n’y a pas grand plaisir en Bretagne. Ah ! voilà un homme actif ; peste ! quel serviteur le roi aurait là s’il voulait. Ce n’est pas avec lui que les parlements garderaient leur insolence… Ah ! il est vraiment Richelieu, comtesse : aussi, permettez…
– Quoi ?
– Que je vous le présente à son premier débotté.
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– Doit-il donc venir de sitôt dans Paris ?
– Eh ! madame, qui sait ? peut-être en a-t-il encore pour un lustre à rester dans sa Bretagne, comme dit ce coquin de Vol-taire ; peut-être est-il en route ; peut-être est-il à deux cents lieues ; peut-être est-il à la barrière !
Et le maréchal étudia sur le visage de la jeune femme l’effet des dernières paroles qu’il avait dites.
Mais, après avoir rêvé un moment :
– Revenons au point où nous en étions.
– Où vous voudrez, comtesse.
– Où en étions-nous ?
– Au moment où Sa Majesté se plaît si fort à Trianon, dans la compagnie de M. de Choiseul.
– Et où nous parlions de renvoyer ce Choiseul, duc.
– C’est-à-dire où vous parliez de le renvoyer, comtesse.
– Comment ! dit la favorite, j’ai si grande envie qu’il parte, que je risque à mourir s’il ne part pas ; vous ne m’y aiderez pas un peu, mon cher duc ?
– Oh ! oh ! fit Richelieu en se rengorgeant, voilà ce qu’en politique nous appelons une ouverture.
– Prenez comme il vous plaît, appelez comme il vous convient, mais répondez catégoriquement.
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– Oh ! que voilà un grand vilain adverbe dans une si petite et si jolie bouche.
– Vous appelez cela répondre, duc ?
– Non, pas précisément ; c’est ce que j’appelle préparer ma réponse.
– Est-elle préparée ?
– Attendez donc.
– Vous hésitez, duc ?
– Non pas.
– Eh bien, j’écoute.
– Que dites-vous des apologues, comtesse ?
– Que c’est bien vieux.
– Bah ! le soleil aussi est vieux, et nous n’avons encore rien inventé de mieux pour y voir.
– Va donc pour l’apologue : mais ce sera transparent.
– Comme du cristal.
– Allons.
– M’écoutez-vous, belle dame ?
– J’écoute.
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– Supposez donc, comtesse… vous savez, on suppose tou-jours dans les apologues.
– Dieu ! que vous êtes ennuyeux, duc.
– Vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites là, com-tesse, car jamais vous n’avez écouté plus attentivement.
– Soit ; j’ai tort.
– Supposez donc que vous vous promenez dans votre beau jardin de Luciennes, et que vous apercevez une prune magnifi-que, une de ces reines-claudes que vous aimez tant, parce qu’el-les ont des couleurs vermeilles et purpurines qui ressemblent aux vôtres.
– Allez toujours, flatteur.
– Vous apercevez, dis-je, une de ces prunes tout au bout d’une branche, tout au haut de l’arbre ; que faites-vous, com-tesse ?
– Je secoue l’arbre, pardieu !
– Oui, mais inutilement, car l’arbre est gros, indéracinable, comme vous disiez tout à l’heure ; et vous vous apercevez bien-tôt que, sans l’ébranler même, vous égratignez vos charmantes petites menottes à son écorce. Alors vous dites, en tournaillant la tête de cette adorable façon qui n’appartient qu’à vous et aux fleurs : « Mon Dieu ! mon Dieu ! que je voudrais bien voir cette prune à terre » et vous vous dépitez.
– C’est assez naturel, duc.
– Ce n’est certes pas moi qui vous dirai le contraire.
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– Continuez, mon cher duc ; votre apologue m’intéresse in-finiment.
– Tout à coup, en vous retournant comme cela, vous aper-cevez votre ami le duc de Richelieu qui se promène en pensant.
– À quoi ?
– La belle question, pardieu ! à vous ; et vous lui dites avec votre adorable voix flûtée : « Ah ! duc, duc ! »
– Très bien !
– « Vous êtes un homme, vous ; vous êtes fort ; vous avez pris Mahon ; secouez-moi donc un peu ce diable de prunier, afin que j’aie cette satanée prune. » N’est-ce pas cela, comtesse, hein ?
– Absolument, duc ; je disais la chose tout bas, tandis que vous la disiez tout haut ; mais que répondiez-vous ?
– Je répondais…
– Oui.
– Je répondais : « Comme vous y allez, comtesse ! Je ne demande certes pas mieux ; mais regardez donc, regardez donc comme cet arbre est solide, comme les branches sont rugueu-ses ; je tiens à mes mains aussi, moi, que diable ! quoiqu’elles aient cinquante ans de plus que les vôtres. »
– Ah ! fit tout à coup la comtesse, bien, bien, je comprends.
– Alors, continuez l’apologue : que me dîtes-vous ?
– Je vous dis…
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– De votre voix flûtée ?
– Toujours.
– Dites, dites.
– Je vous dis : « Mon petit maréchal, cessez de regarder indifféremment cette prune, que vous ne regardez indifférem-ment, au reste, que parce qu’elle n’est point pour vous ; désirez-la avec moi, mon cher maréchal ; convoitez-la avec moi, et si vous me secouez l’arbre comme il faut, si la prune tombe, eh bien !… »
– Eh bien ?
– « Eh bien, nous la mangerons ensemble. »
– Bravo ! fit le duc en frappant les deux mains l’une contre l’autre.
– Est-ce cela ?
– Ma foi, comtesse, il n’y a que vous pour finir un apologue. Par mes cornes ! comme disait feu mon père, comme c’est ga-lamment troussé !
– Vous allez donc secouer l’arbre, duc ?
– À deux mains trois cœurs, comtesse.
– Et la prune était-elle bien une reine-claude ?
– On n’en est pas parfaitement sûr, comtesse.
– Qu’est-ce donc ?
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– Il me paraît bien plutôt que c’était un portefeuille qu’il y avait au haut de cet arbre.
– À nous deux le portefeuille, alors.
– Oh ! non, à moi tout seul. Ne m’enviez pas ce maroquin-là, comtesse ; il tombera tant de belles choses avec lui de l’arbre, quand je l’aurai secoué, que vous aurez du choix à n’en savoir que faire.
– Eh bien, maréchal, est-ce une affaire entendue ?
– J’aurai la place de M. de Choiseul ?
– Si le roi le veut.
– Le roi ne veut-il pas tout ce que vous voulez ?
– Vous voyez bien que non, puisqu’il ne veut pas renvoyer son Choiseul.
– Oh ! j’espère que le roi voudra bien se rappeler son an-cien compagnon.
– D’armes ?
– Oui, d’armes, les plus rudes dangers ne sont pas toujours à la guerre, comtesse.
– Et vous ne me demandez rien pour le duc d’Aiguillon ?
– Ma foi, non ; le drôle saura bien le demander lui-même.
– D’ailleurs, vous serez là. Maintenant, à mon tour.
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– À votre tour de quoi faire ?
– À mon tour de demander.
– C’est juste.
– Que me donnerez-vous ?
– Ce que vous voudrez.
– Je veux tout.
– C’est raisonnable.
– Et je l’aurai ?
– Belle question ! Mais serez-vous satisfaite, au moins, et ne me demanderez-vous que cela ?
– Que cela, et quelque chose encore avec.
– Dites.
– Vous connaissez M. de Taverney ?
– C’est un ami de quarante ans.
– Il a un fils ?
– Et une fille.
– Précisément.
– Après ?
– C’est tout.
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– Comment, c’est tout ?
– Oui, ce quelque chose qui me reste à vous demander, je vous le demanderai en temps et lieu.
– À merveille !
– Nous nous sommes entendus, duc.
– Oui, comtesse.
– C’est signé ?
– Bien mieux, c’est juré.
– Renversez-moi mon arbre, alors.
– J’ai des moyens.
– Lesquels ?
– Mon neveu.
– Après ?
– Les jésuites.
– Ah ! ah !
– Tout un petit plan fort agréable, que j’avais formé à tout hasard.
– Peut-on le savoir ?
– Hélas ! comtesse…
– 521 –
– Oui, oui, vous avez raison.
– Vous savez, le secret…
– C’est la moitié de la réussite, j’achève votre pensée.
– Vous êtes adorable !
– Mais, moi, je veux aussi secouer l’arbre de mon côté.
– Très bien ! secouez, secouez, comtesse ; cela ne peut pas faire de mal.
– J’ai mon moyen.
– Et vous le croyez bon ?
– Je suis payée pour cela.
– Lequel ?
– Ah ! vous le verrez, duc, ou plutôt…
– Quoi ?
– Non, vous ne le verrez pas.
Et, sur ces mots, prononcés avec une finesse que cette charmante bouche seule pouvait avoir, la folle comtesse, comme si elle revenait à elle, abaissa rapidement les flots de satin de sa jupe, qui, dans l’accès diplomatique, avait opéré un mouvement de flux équivalent à celui de la mer.
Le duc, qui était quelque peu marin, et qui, par conséquent, était familiarisé avec les caprices de l’Océan, rit aux éclats, baisa
– 522 – les mains de la comtesse, et devina, lui qui devinait si bien, que son audience était finie.
– Quand commencerez-vous à renverser, duc ? demanda la comtesse.
– Demain. Et vous, quand commencerez-vous à secouer ?
On entendit un grand bruit de carrosses dans la cour, et presque aussitôt les cris de Vive le roi !
– Moi, dit la comtesse en regardant par la fenêtre, moi, je vais commencer tout de suite.
– Bravo !
– Passez par le petit escalier, duc, et attendez-moi dans la cour. Vous aurez ma réponse dans une heure.
– 523 –