Journal d'un homme de trop

Ivan Sergueïevitch Tourgueniev · Chapitre 2 sur 4

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Journal d'un homme de trop

Chapitre 1

Ô mon jardin ! ô sentiers couverts d’herbe autour du petit étang ! ô charmant recoin sablonneux sous la vieille digue où je me livrais à la pêche des goujons et des tanches ! et vous, bouleaux aux longues branches pendantes, à travers lesquelles m’arrivait, du chemin de traverse, la chanson mélancolique d’un paysan qu’interrompaient par moments les brusques cahots de sa

telega1, je vous envoie mon dernier adieu !… En quittant la vie, c’est à vous, à vous seuls que je tends les bras… Je voudrais respirer encore une fois la fraîcheur amère de l’absinthe, la douce odeur du sarrasin coupé sur les champs de ma patrie ; je voudrais encore une fois entendre au loin le modeste tintement de la cloche fêlée de notre paroisse, m’étendre encore une fois à l’ombre du buisson de chêne sur la pente du ravin, suivre encore une fois des yeux les traces fuyantes du vent qui court en vagues sombres sur l’herbe dorée de notre prairie… Bah ! à quoi bon tout cela ? Je ne puis plus écrire aujourd’hui. À demain.

22 mars.

Aujourd’hui il fait de nouveau sombre et froid. Ce temps-ci me convient davantage ; il est en harmonie avec mes occupations. La journée d’hier est venue réveiller mal à propos bien des sentiments et bien des souvenirs inutiles. Cela ne se répétera plus. Ces épanchements de la sensibilité rappellent l’impression

 

1 Charrette à quatre roues non suspendue.

– 7 – que vous fait la racine de réglisse. Au premier abord et tant qu’on ne suce qu’un peu, le goût n’en est pas désagréable ; mais un instant après la bouche en est tout amère. Je vais me remettre simplement et tranquillement au récit de ma vie.

Nous allâmes donc à Moscou… Mais il me vient une idée : est-ce bien la peine de raconter ma vie ? Non décidément… Ma vie ne diffère en rien de la plupart des autres vies. La maison paternelle, l’université, le service dans les grades inférieurs, la retraite, un petit cercle de connaissances, une pauvreté honnête, des plaisirs modestes, des occupations paisibles, des désirs modérés, dites, de grâce, qui donc ignore tout cela ? Une autre raison pour ne pas conter ma vie, c’est que je n’écris que pour mon propre plaisir, et que si mon passé n’offre rien de particulièrement gai ou de particulièrement triste, même à mes yeux, c’est qu’en effet il ne renferme rien qui soit digne d’attention. Mieux vaut essayer de m’expliquer mon caractère.

Quelle espèce d’homme suis-je ?… On pourra me faire observer que personne ne me le demande non plus. J’en conviens ; mais je vais mourir, et il me semble que c’est un désir pardonnable que celui de vouloir apprendre avant la mort quelle sorte d’oiseau l’on a été.

Ayant dûment pesé cette importante question, et n’ayant d’ailleurs nulle raison pour m’exprimer avec trop d’amertume sur mon propre compte, comme le font les gens bien convaincus de leur mérite, je commence par convenir d’une chose : j’ai été l’homme, ou, si l’on veut, l’oiseau le plus superflu de ce monde. Je le prouverai demain, car aujourd’hui je tousse comme une vieille chèvre, et Térence, ma garde-malade, ne me laisse pas un instant de repos. « Couchez-vous, mon petit père, et prenez du thé », me dit-elle. Je sais bien qu’elle me presse ainsi parce qu’elle veut du thé elle-même. Eh bien ! soit. Pourquoi ne serait-il pas permis à la pauvre vieille femme de retirer tout le profit possible de son maître, tandis qu’il en est temps encore ?

 

– 8 –

23 mars.

L’hiver est revenu. La neige tombe à flocons… « Superflu… De trop… » C’est une excellente expression que j’ai trouvée là. Plus je pénètre dans les profondeurs de mon être, plus je regarde attentivement dans ma vie passée, et plus je suis convaincu de la sévère justesse de cette expression. Superflu !… c’est bien cela. Ce mot ne s’applique pas aux autres… Les hommes sont ou méchants, ou bons, ou intelligents, ou stupides, ou agréables, ou désagréables ; mais superflus… non. C’est-à-dire, comprenez-moi bien, le monde peut se passer de ces gens-là !… certainement ; mais la superfluité n’est pas leur signe distinctif, et, en parlant d’eux, ce n’est pas le mot « superflu » qui vous vient tout d’abord sur les lèvres. Quant à moi, … c’est tout ce qu’on peut dire : « superflu, ou être surnuméraire », voilà tout. Il est évident que la nature ne comptait pas sur mon apparition, aussi m’a-t-elle traité en visiteur importun et non invité. Ce n’est pas en vain qu’un plaisant, grand amateur de cartes, a dit, à propos de moi, que ma mère a fait une remise, comme au boston, en me mettant au monde. À l’heure qu’il est, je parle de moi avec calme et sans aucun fiel… C’est une affaire finie ! Pendant tout le cours de mon existence, j’ai trouvé ma place prise, peut-être parce que je ne la cherchais pas là où elle devait être. J’ai été susceptible, timide et irritable comme tous les malades. Il y avait de plus en moi, probablement à cause d’un amour-propre excessif ou par suite de l’organisation défectueuse de mon être moral, un obstacle incompréhensible et insurmontable entre mes sentiments, mes idées et l’expression de ces sentiments et de ces idées. Lorsque je me décidais violemment à vaincre cet obstacle, à faire tomber cette barrière, toute ma personne prenait l’empreinte d’une tension pénible. Non seulement je paraissais affecté et guindé, je l’étais réellement ; je sentais cela, et me hâtais de rentrer en moi-même. Un trouble épouvantable s’élevait alors dans mon for intérieur. Je m’analysais jusqu’à la dernière fibre, je me comparais aux autres, je me rappelais les moindres regards, les moindres sourires, les moindres paroles de ceux devant lesquels j’avais voulu briller ; je prenais tout dans le mauvais sens ; je riais amèrement de ma prétention d’être « comme tout le monde, » et

– 9 – au milieu de mon rire je m’affaissais tout à coup, je tombais dans un découragement inepte ; en un mot, je m’agitais sans relâche, comme l’écureuil dans sa roue. Je passais des journées entières à ce travail infructueux et maussade. Et maintenant dites vous-même, dites, de grâce, à quoi un homme pareil peut être utile ! Pourquoi en est-il ainsi de moi ? Quel est le motif de ces sombres tracasseries intérieures ? Qui le sait ? qui me le dira ?

Je me souviens que je pris un jour la diligence pour aller à Moscou. La route était bonne, et pourtant le postillon attela un cheval de volée de front avec les quatre autres. Misérable et parfaitement inutile, attaché n’importe comment à l’avant-train par une corde épaisse et courte qui lui coupait sans pitié la cuisse, lui frottait la queue, le forçait à courir de la façon la plus grotesque, et donnait à tout son être l’aspect d’une virgule, ce misérable cheval excitait toujours ma plus profonde compassion. Je fis observer au postillon qu’il me semblait qu’on aurait pu se passer du cinquième cheval… Il secoua la tête, lui donna une dizaine de coups de fouet dans toute la longueur de son dos décharné, de son ventre bouffi, et marmotta avec une sorte d’ironie : « C’est vrai, il est de trop !… » Moi aussi, je suis de trop… Le relais heureusement n’est plus loin.

Superflu !… J’ai promis de prouver la justesse de mon opinion, et je vais remplir ma promesse. Je ne crois pas nécessaire de m’arrêter à mille bagatelles, aux événements et incidents de chaque jour, quoiqu’ils puissent servir, aux yeux de tout homme réfléchi, de preuves incontestables en ma faveur, ou, pour mieux dire, en faveur de ma manière de me juger.

Mieux vaut commencer de prime abord par le récit d’un fait assez important, après lequel il ne restera probablement plus le moindre doute au sujet de l’exactitude du mot « superflu. » Je n’ai pas, je le répète, l’intention d’entrer dans les détails ; mais je ne puis passer sous silence une circonstance assez curieuse et remarquable, l’étrange conduite de mes amis avec moi, car j’avais aussi des amis. Chaque fois que je me trouvais sur leur chemin ou que je m’approchais d’eux, ils semblaient mal à leur aise ; ils

– 10 – souriaient d’un air contraint en venant à ma rencontre, fixaient leurs regards non sur mes yeux ou sur mes pieds, comme le font certaines gens, mais plutôt sur mes joues, me tendaient la main d’un air pressé, disaient d’un air pressé : « Ah ! bonjour, Tchoulkatourine ! » (le sort m’avait affublé de ce nom), ou bien : « Voilà Tchoulkatourine ! » et s’en allaient aussitôt. D’autres s’arrêtaient même quelquefois immobiles, comme s’ils cherchaient à se rappeler quelque chose. Je remarquais tout cela, car je ne manquais ni d’observation ni de perspicacité. En somme, je ne suis pas bête, il me vient même parfois à l’esprit des pensées assez amusantes et qui ont leur originalité ; mais, en ma qualité d’homme superflu et verrouillé à l’intérieur, j’évitais constamment d’exprimer ma pensée, d’autant plus que je savais d’avance que je la rendrais fort mal. Il me semblait même parfois fort étrange d’entendre les autres parler si simplement et si librement… Quelle hardiesse ! pensais-je involontairement. Pourtant il faut avouer que, malgré mon verrou, la langue me démangeait souvent ; mais ce n’est décidément que dans ma première jeunesse que j’arrivais à prononcer une parole : en avançant dans la vie, je parvenais presque toujours à me vaincre. Je me disais à part moi : « Il vaut mieux que nous nous taisions », et je me calmais instantanément. Nous sommes tous habiles en silence, nous autres Russes !… Mais il ne s’agit pas de cela, et ce n’est pas à moi de critiquer les autres.

Grâce à un concours de circonstances insignifiantes, mais importantes pour moi, il m’arriva, il y a quelques années, de passer six mois dans la ville de district O… Cette ville était fort incommodément bâtie sur le flanc d’une montagne. Elle contenait environ huit cents habitants ; la pauvreté y était extrême, les maisons n’y ressemblaient à rien de connu. La rue principale était obstruée, par-ci par-là, d’immenses plaques de pierres calcaires brutes qui tenaient lieu de pavé, et forçaient même les telegas à un détour. Il y avait une place principale, d’une malpropreté incroyable, au centre de laquelle s’élevait un petit bâtiment percé de trous sombres. Ces trous abritaient des gens à larges chapeaux qui faisaient semblant de se livrer au commerce. Là aussi figurait une haute perche bigarrée près de laquelle on avait placé par

– 11 – ordre, sur l’invitation des autorités, une charrette de foin jaunâtre, autour de laquelle rôdait une poule appartenant au gouvernement. Pour tout dire, on vivait misérablement dans cette ville d’O… Dès les premiers jours de mon séjour, j’y faillis devenir fou d’ennui. Je dois ajouter que, quoique je sois certainement un homme de trop, ce n’est pas que je l’aie voulu ainsi ; je suis malade moi-même, mais je déteste tout ce qui est malsain… Je n’ai pas fui le bonheur, j’ai même essayé de l’atteindre en prenant à droite et à gauche… Aussi n’est-il pas étonnant que j’aie la faculté de m’ennuyer comme tout autre mortel. C’étaient des affaires de service qui m’avaient amené dans la ville d’O…

Térence a décidément juré de me faire mourir. Voici un échantillon de notre conversation :

TÉRENCE. – Mon Dieu ! petit père, qu’écrivez-vous donc toujours là ? Cela ne vous vaut rien d’écrire ainsi.

MOI. – Mais, Térence, je m’ennuie.

ELLE. – Prenez une tasse de thé et couchez-vous. Dieu fera en sorte que vous transpiriez et que vous dormiez un peu.

MOI. – Mais je n’ai pas envie de dormir.

ELLE. – Ah ! petit père, pourquoi parler ainsi ? Que le Seigneur vous bénisse ! Couchez-vous, couchez-vous, c’est ce que vous pouvez faire de mieux.

MOI. – Je mourrai de toute façon, Térence.

ELLE. – Que Dieu vous bénisse, vous dis-je ! Eh bien !

faut-il vous donner du thé ?

MOI. – Je n’ai plus une semaine à vivre, Térence.

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ELLE. – Hi ! hi ! petit père, que chantez-vous là ?… Je vais préparer le samovar…

Ô créature décrépite, jaune et édentée, se peut-il que je ne sois pas un homme, même pour toi ?

24 mars. – Gelée aiguë.

Le jour même de mon arrivée dans la ville d’O…, les affaires de service dont j’ai parlé plus haut me forcèrent de me rendre chez un certain Ojoguine Cyril Matvéitch, un des plus importants employés du district, dont je ne fis la connaissance ou plutôt dont je ne me rapprochai qu’au bout de deux semaines. Sa maison était située dans la principale rue et se distinguait de toutes les autres par un toit coloré et les deux lions qui gardaient la porte. Ces lions étaient de l’espèce de ceux qu’on voit aux portes cochères à Moscou, et qui ressemblent eux-mêmes à des chiens fantastiques. Ces lions seuls suffisaient à prouver l’opulence d’Ojoguine, et il avait en effet quatre cents âmes, recevait la meilleure société d’O… et passait pour être hospitalier. Le préfet de la ville, homme d’une obésité peu commune et qui semblait avoir été taillé dans un ballot avarié, se rendait chez lui dans un large drochki à deux chevaux. Il recevait aussi les autres employés : le procureur, créature bilieuse et méchante ; l’arpenteur, grand diseur de bons mots, d’origine allemande et à figure tartare ; l’officier des ponts et chaussées, âme tendre, bon chanteur, mais mauvaise langue ; l’ex-chef du district, individu à cheveux teints, à chemise fripée et à pantalon étroit. Celui-ci était doué de cette expression grandiose de physionomie particulière aux gens qu’un jugement a convaincus de péculat. On trouvait encore chez Ojoguine deux propriétaires, amis inséparables, tous les deux vieux et cassés, dont le plus jeune cherchait constamment à humilier l’autre en lui fermant la bouche à tout propos avec ce seul et même reproche : « Allons, Serge Serguéitch, finissez donc ! Où voulez-vous en venir, vous qui écrivez bouchon avec un p ? Oui, messieurs, continuait-il en s’adressant avec indignation à ceux qui l’écoutaient, Serge Serguéitch n’écrit pas bouchon, mais

– 13 – pouchon. » Et tous les assistants de rire, quoique aucun d’eux probablement ne fût très compétent en fait d’orthographe, tandis que le malheureux Serge Serguéitch se taisait, baissait la tête et souriait d’un air résigné… Mais j’oublie que mes jours sont comptés, et que je me lance dans une description trop détaillée. Ainsi donc, sans plus longs détours, Ojoguine était marié ; il avait une fille nommée Élisabeth Cyrillovna, et je m’épris de cette jeune fille.

Ojoguine n’était ni bon ni mauvais, c’était un homme comme on en voit tant ; sa femme, … j’oserais la nommer une vieille volaille ; mais la fille ne tenait nullement de ses parents. Elle était jolie de figure, d’un caractère enjoué et modeste ; ses yeux gris regardaient avec bonté et candeur sous des sourcils constamment relevés comme ceux des enfants ; elle souriait presque toujours et riait fort souvent. Sa voix fraîche avait un timbre agréable, ses mouvements étaient libres et rapides ; elle rougissait facilement et joyeusement. Ses toilettes n’étaient pas toujours de bon goût ; il n’y avait guère que les robes simples qui lui allassent bien. J’étais en général peu prompt à faire connaissance ; je n’avais surtout aucune habitude du commerce des femmes, et quand il m’arrivait de me trouver en leur présence, je me mettais à froncer le sourcil et à prendre un air farouche, ou bien je bégayais niaisement et tournais avec embarras ma langue dans ma bouche. Ce fut le contraire qui eut lieu avec Élisabeth Cyrillovna ; je me sentis à mon aise dès la première fois. Voici comment la chose m’arriva. J’allai un jour chez Ojoguine avant l’heure du dîner, et demandai s’il était chez lui. « Il y est, me répondit-on : mais il s’habille. Veuillez passer dans le salon. » J’y entrai en regardant autour de moi ; j’aperçus près de la fenêtre une jeune fille en robe blanche qui me tournait le dos. Elle tenait une cage dans ses mains. Je me sentis troublé comme à l’ordinaire ; je me remis cependant et toussai pour avoir une contenance. La jeune fille se retourna si vivement que ses boucles de cheveux lui frappèrent le visage ; elle m’aperçut, s’inclina et me montra en souriant une petite boîte à moitié remplie de graines de chènevis. « Vous permettez ? » me dit-elle. Moi, tout naturellement et comme cela se fait en pareille occurrence, j’inclinai d’abord la tête, puis je

– 14 – souris, levai la main en l’air et l’agitai deux fois avec grâce. La jeune fille se détourna aussitôt, enleva la petite planchette de la cage, se mit à la gratter fortement avec un couteau, et sans changer de place elle prononça les paroles suivantes : « C’est le bouvreuil de papa… Aimez-vous les bouvreuils ? – Je préfère les serins, répondis-je non sans un certain effort. – Ah ! moi aussi, j’aime les serins, mais regardez donc comme il est gentil ! Voyez, il n’a pas peur. » J’étais surpris de n’avoir pas peur moi-même. « Approchez-vous ; il s’appelle Popka. » Je m’approchai et me penchai sur la cage. « Il est gentil, n’est-ce pas ? » Elle se tourna vers moi ; nous étions si près l’un de l’autre qu’elle fut obligée de renverser un peu la tête pour me regarder avec ses yeux brillants. Je la contemplai : tout son jeune visage vermeil s’illumina d’un sourire si affectueux que je souris à mon tour et faillis même rire de plaisir. La porte s’ouvrit, M. Ojoguine entra. Je me mis aussitôt à causer très librement avec lui, et je ne sais comment cela se fit, je restai à dîner et passai toute la soirée chez eux. Le lendemain le laquais d’Ojoguine, pauvre diable efflanqué et presque aveugle, me souriait déjà comme à un ami de 1a maison en me débarrassant de mon manteau.

Trouver un refuge, se faire un nid même temporaire, connaître le charme tranquille des habitudes et des rapports journaliers, c’était un bonheur que moi, homme de trop et sans souvenirs de famille, je n’avais jamais éprouvé jusqu’alors. S’il était possible que quelque chose en moi pût faire songer à une fleur, et si cette comparaison n’était déjà si usée, je pourrais me résoudre à dire que de ce jour mon âme s’épanouit. Un changement instantané sembla se faire en moi et autour de moi : toute ma vie fut illuminée par l’amour, oui, ma vie entière, jusqu’aux moindres détails, ainsi qu’une chambre sombre et abandonnée dans laquelle aurait subitement pénétré la lumière. Je me levais et je me couchais, je déjeunais, je fumais ma pipe autrement que par le passé. Je sautillais même en marchant, oui, vraiment, je sautillais, comme s’il m’était tout à coup poussé des ailes aux épaules. Je me rappelle que je n’eus pas un seul instant de doute au sujet du sentiment que m’inspira Élisabeth Cyrillovna. Je fus passionnément amoureux d’elle dès le premier

– 15 – jour, et je sus dès le premier jour que j’étais amoureux d’elle. Pendant trois semaines, je ne cessai de la voir. Ces trois semaines furent le temps le plus heureux de ma vie ; mais c’est un souvenir qui me pèse. Je ne puis penser à ces trois semaines sans songer involontairement à ce qui arriva ensuite, et sans qu’une amertume empoisonnée ne pénètre ce cœur qui allait s’attendrir.

Lorsqu’un homme heureux est complètement sain d’esprit et de cœur, on sait que son cerveau travaille peu. Un sentiment calme et serein, le sentiment de la satisfaction, s’empare de tout son être ; il en est envahi, la conscience de sa personnalité lui échappe. « Il nage dans la béatitude », disent les mauvais poètes ; mais lorsque ce « charme » s’évanouit enfin, l’homme éprouve quelquefois un certain dépit, presque un regret de s’être si peu observé au milieu de son bonheur, de n’avoir point appelé la réflexion et le souvenir à son aide pour prolonger et doubler ses jouissances, comme si « dans la béatitude » l’homme pouvait trouver qu’il valût la peine de réfléchir sur ses sentiments ! L’homme heureux est comme une mouche au soleil. Aussi m’est-il presque impossible, lorsque je me rappelle ces trois semaines, de retenir dans mon esprit une impression exacte et définie. Cela me réussit d’autant moins qu’il ne se passa rien de particulièrement remarquable entre nous pendant tout ce temps… Ces vingt jours m’apparaissent comme quelque chose de chaud, de jeune et de parfumé, comme un rayon lumineux dans ma vie mate et décolorée. Ma mémoire ne devient tout à coup inexorablement précise et sûre qu’à compter du moment où, pour employer encore les expressions de ces mêmes mauvais poètes, « les coups du sort s’abattirent sur moi. »

Et pourtant ces trois semaines ont laissé en moi quelque empreinte. Lorsqu’il m’arrive parfois de réfléchir longuement sur cette époque, certains souvenirs se dégagent soudain des ténèbres du passé, pareils aux étoiles que le regard fixement tendu découvre inopinément au milieu du ciel nocturne. J’ai conservé surtout le souvenir d’une promenade à travers le bois qui se trouve derrière la ville d’O… Nous étions quatre : la vieille Ojoguine, Lise, moi et un certain Besmionkof, dont j’aurai encore

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à parler, employé inférieur domicilié à O…, petit homme blondasse, paisible et bon. M. Ojoguine était resté chez lui. Il s’était donné une migraine à force de dormir. La journée était magnifique, chaude et pure. Les Russes ne sont pas en général grands amateurs de jardins de plaisance ou de promenades publiques. Quelle qu’en soit la raison, on rencontre rarement âme qui vive dans ces soi-disant jardins publics ; une vieille femme vient de temps en temps s’asseoir en gémissant sur un banc de gazon bien rôti au soleil, près duquel s’élève un chétif arbuste. Si pourtant il se trouve aux environs de la ville un maigre petit bois de bouleaux, les marchands et quelquefois les employés aiment à s’y transporter les dimanches et les jours de fête ; ils emportent avec eux des samovars, des gâteaux et des melons d’eau, et, après avoir étalé toutes ces friandises sur l’herbe poussiéreuse qui borde la grande route, ils s’assoient tout à l’entour, boivent et mangent jusqu’au soir à la sueur de leurs fronts. Il existait justement un petit bois semblable à deux verstes de la ville d’O… Nous y allâmes un peu après le dîner. Besmionkof offrit son bras à la vieille Ojoguine, je donnai le mien à Lise. Le jour était déjà sur son déclin. C’était le temps de la première ferveur de mon amour (nous nous connaissions à peine depuis quinze jours). Je me trouvais dans cet état d’adoration passionnée et attentive où toute notre âme suit innocemment et involontairement les moindres mouvements de l’être aimé, où nous ne pouvons nous rassasier de sa présence, ni assez entendre sa voix, où nous regardons autour de nous et sourions comme un enfant en convalescence, où tout homme quelque peu expérimenté doit reconnaître à cent pas et à première vue ce qui se passe en nous. Il ne m’était pas arrivé jusqu’à ce jour de donner le bras à Lise. Nous marchions côte à côte, foulant doucement l’herbe verte. Une légère petite brise voltigeait autour de nous à travers les troncs blanchâtres des bouleaux, et me jetait parfois le ruban du chapeau de Lise au visage. Je suivais obstinément son regard jusqu’au moment où elle se tournait enfin gaiement vers moi, et nous nous mettions à nous sourire l’un à l’autre. Les oiseaux semblaient nous gazouiller leur approbation, le ciel bleu nous contemplait avec tendresse à travers le feuillage menu et transparent. L’excès du bonheur me donnait le vertige. Je me

 

– 17 – hâte de faire observer que Lise n’était aucunement éprise de moi. Je lui plaisais, elle n’était pas sauvage de nature ; mais ce n’est pas à moi qu’il était donné de troubler sa placidité enfantine. Elle se suspendait à mon bras comme à celui d’un frère. Elle venait d’entrer dans sa dix-septième année… Et cependant ce soir-là même commença devant moi cette douce fermentation intérieure qui précède la transformation de la jeune fille en femme… Je fus témoin de cette transfiguration, de cette incertitude innocente, de cette méditation inquiète ; je fus le premier à remarquer cette subite mollesse du regard, cette inégalité dans les sons de la voix, et, ô pauvre niais ! homme de trop sur la terre ! je n’eus pas honte de supposer pendant toute une semaine que j’étais, moi, la cause de ce changement !…