Juke-box Cadillac

Doug Allyn · Chapitre 1 sur 3 · partie 1/14

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Juke-box Cadillac

Juke-box Cadillac

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 14 parties.

 

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Doug Allyn

 

Juke-box Cadillac

 

Traduit de l’anglais (États-Unis)

par Fabienne Duvigneau

Collection dirigée par

François Guérif

 

Rivages/Thriller

 

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Retrouvez l’ensemble des parutions

 

des Éditions Payot & Rivages sur

www.payot-rivages.fr

 

Titre original : Jukebox Cadillac

© 2010, Doug Allyn

© 2010, Éditions Payot & Rivages

pour la traduction française

106, boulevard Saint-Germain - 75006 Paris

ISBN : 978-2-7436-2143-8

 

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« …des femmes tendres et fortes, des hommes ardents venus du Canada, du Texas, de Californie et de New York, de l’Ohio, du Missouri et de l’Illinois… Tous fils et arrière-petits-enfants d’Éthiopie… Peut-on imaginer plus bel endroit qu’Idlewild ? »

 

W. E. B. Du Bois

in Ronald J. Stephens,

Idlewild, the Black Eden of Michigan

 

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« Mojo come up from Mobile, in a

Jukebox Cadillac

Got Lebanese boll, a fat flash roll,

and a big leg woman in back,

Got a slim Jim Sticker and a gun in

each hand,

Best not mess with no Mojo man… ah

hmmm…1 »

 

extrait de Jukebox Cadillac Blues

Copyright L. Brown/T. DeMeo, Black Kat Music, 1963

All rights reserved

 

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1

 

Idlewild, Michigan

3 juillet 1963

 

La Ford Fairlane 1958 vert acidulé mordait sur le bas-côté et partait en zigzag comme un soûlard pris dans une tempête. Tommy essayait de maintenir ses distances, mais ce n’était pas facile. Minuit, presque, et dans l’artère principale d’Idlewild s’écoulait toujours une rivière de phares, la tournée des boîtes et des magasins de spiritueux de Lake Drive, pour voir et être vu. Et tout le monde matait Tommy et Moishe. Les seuls visages blancs.

Les voitures étaient surtout des modèles récents, de 1955 à 1963 pour les flambant neuves. Ailerons plongeants, carrosseries repeintes en deux ou trois tons et finement lustrées. Personnalisées avec calandres à feuilles d’or, bandes blanches sur les pneus et roues de secours montées sur le coffre, tout ça fourni par J.-C. Whitney, le plus gros concessionnaire du coin. Des juke-box sur roues.

La musique s’élevait des radios par les vitres baissées. Bo Diddley chantait à pleins poumons avec les Shirelles et Jackie Wilson. Les stations rivalisaient pour emplir la douce nuit de juillet, CKLW contre WOWO Cincinnati.

Et l’autre imbécile, devant, qui conduisait comme un mec bourré en ralentissant sans raison avant d’accélérer brusquement. Tommy se pencha pour monter le son… Les feux arrière de la Fairlane virèrent au rouge cerise.

Merde ! Il écrasa la pédale du frein et donna un coup de volant vers la droite. Sa Lincoln se mit en travers de la route, portière côté conducteur à quelques centimètres du pare-chocs de la Fairlane.

« Connard ! » cria-t-il par la fenêtre en appuyant lourdement sur l’avertisseur.

Le conducteur, un Noir à l’œil vitreux coiffé d’un borsalino turquoise, le salua en levant sa bouteille de bière. Il enchaîna avec un doigt d’honneur et démarra pied au plancher. Mort de rire, moteur à fond, pendant que la Lincoln recevait une volée de gravillons.

Tommy fit rouler son volant, mit les gaz en force et redressa la Lincoln dans un crissement de pneus.

« Hé, ho ! aboya Moishe. Tee ! Qu’est-ce que tu fous ?

— Je vais le rattraper, ce gros con, et lui botter le cul.

— Sûrement pas. Il a un coup dans l’aile. La moitié des Ubangis d’Idlewild ne dessoûlent pas avant le premier septembre. Du calme, petit. Ralentis. C’est pas une hot rod, ma bagnole. »

Ça, non. La Lincoln Première 58 de Moishe, grosse berline à quatre portes plates, tenait plutôt du wagon à bestiaux. Achetée d’occase à un croque-mort. Noire et brillante comme un cercueil tout neuf.

Avec un moteur V8 de 430 pouces cubes, pourtant. Une puissance augmentée, le plus gros moulin jamais produit par l’Amérique. Assez rapide pour courser une saleté de Fairlane. Tommy gagnait déjà du terrain, les mains crispées sur le volant à s’en faire blanchir les articulations.

Moishe lui lança un coup d’œil. Sans parole… Pas la peine.

« OK, soupira Tommy en levant le pied de l’accélérateur. Putain, j’ai beau avoir habité dans le Sud, j’ai jamais vu autant de Nègres au mètre carré, je te jure.

— Idlewild, c’est leur Las Vegas. À part à Harlem, y a qu’ici qu’ils peuvent vraiment se lâcher. T’aurais dû voir pendant la guerre, quand j’étais associé avec ton vieux. Duke Ellington, Count Basie, Cab Calloway, ils ont tous joué ici. Les big bands, ça c’était de la musique. » A la radio, Little Eva chantait The Loco-motion. Moishe coupa le son. « Je déteste ces conneries. Deux junkies et une batterie, voilà ce que c’est.

— Moi, j’aime bien », marmonna Tommy. Mais il ne ralluma pas la radio. De toute façon, il préférait le hard blues. Un son qu’il avait vraiment découvert en prison. Des Noirs qui chantaient la vie dure.

N’importe comment, il était inutile de discuter avec Moishe. Le bonhomme avait des goûts aussi carrés que sa bagnole.

Tommy avait entendu parler de Moishe Abrams durant toute son enfance. Un vieux caïd qui avait roulé sa bosse. Au temps du Gang

pourpre2 , déjà, quand il faisait passer de l’alcool canadien par la Detroit River en roulant sur la glace, la nuit, tous phares éteints. De sacrées couilles, il devait avoir à l’époque. Et ça n’avait pas tellement changé.

« C’est là, sur ta gauche, indiqua Moishe. Le Regency Lounge. »

Tommy ralentit, vaguement mal à l’aise en découvrant une boîte de nuit aux dimensions impressionnantes, avec un parking plein à craquer de voitures haut de gamme. Impérial, Cadillac, grosses Packard et Studebaker Hawk de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Et même, bon sang, une Rolls Royce or métallisé garée près de la porte.

Une centaine de voitures, donc au moins deux cents personnes à l’intérieur. Contre lui et Moishe ? Le vieux était dingue ou quoi ?

« On fait comment ? demanda Tommy en feignant la désinvolture.

— Je ne fais rien, moi. Toi, tu entres, tu chopes Mojo, tu lui mets une raclée sur le parking. Je récupère les six mille qu’il me doit et on s’en va. Tranquille.

— Je ne l’ai jamais vu. Comment je vais le repérer là-dedans ?

— Il sera sur la scène. C’est le Nègre haut comme une tour, avec une guitare blanche. Maurice Walker, surnommé Mojo. Les autres blacks l’appellent Mojo, mais je lui donnerais du Mr. Walker, si j’étais toi. En général, il se balade avec un Smith 38 et un couteau.

— Je suis pas équipé, moi.

— Et alors ? Tu dis que t’as pas froid aux yeux, comme ton père ? Vas-y, montre-moi. Sors Mojo de là et fais-lui cracher mon pognon. »

Tommy arrêta la grosse Lincoln près de la porte. Il serra rageusement le frein à main et descendit.

« Où tu vas ?

— Tu le veux, je te le ramène !

— Tu ne passeras même pas la porte, abruti. C’est un endroit classe ici, ils ont des videurs gros comme des immeubles. Je déconnais. »

Tommy attendit que Moishe s’extirpe de la Lincoln. Les deux hommes offraient un contraste en matière de styles. Tommy DeMeo, alias Tommy D. dans les milieux du ring. Vingt-deux ans à peine, jeune et brutal, au charme un peu rustre. Cheveux noirs et frisés, mâchoire carrée, stature efflanquée.

Malgré un air juvénile, il portait autour des sourcils les cicatrices laissées par ses multiples combats. Une profonde entaille dans la lèvre supérieure tordait son sourire. Coiffure banane, cheveux gominés sur les côtés, yeux bruns et avides. Tiré à quatre épingles à la manière d’un provincial, veste en peau de requin, pantalon moulant, bottines pointues de chez Flagg Brothers. Cravate fine et chemise en soie noire.

Moishe Abrams était taillé à la serpe, gris comme un bloc de ciment et deux fois plus dur. Traits grossiers, mains épaisses. Costume démodé à fines rayures grises et chapeau de feutre dans le style Sinatra. Il se croyait encore à la grande époque du swing.

En poussant la double porte du club, ils reçurent la musique comme un mur en plein visage. La grosse caisse martelait un rythme lancinant, la guitare blues geignait à la manière d’une femme qui a mal. C’était un son triste, doux et étrange qui donna la chair de poule à Tommy.

Un Noir en smoking officiait à l’accueil. Grand, mince, les cheveux apprêtés. Élégant. Derrière lui, Tommy aperçut une vaste salle avec des nappes blanches et des bougies pour éclairer les tables ; sur la piste de danse s’entassait une foule noire et colorée, les hommes en habit ou en costume, leurs femmes comme des oiseaux exotiques, dans des toilettes raffinées qui étincelaient contre leur peau sombre. Un orchestre jouait du blues, six musiciens sur scène derrière un chanteur noir de haute taille, en costume blanc, qui beuglait les paroles sur les accords plaintifs d’une guitare blanche.

« Bienvenue au Regency, messieurs, dit le Smoking. Il n’y a plus de table libre, mais si vous désirez prendre place au bar…

— On n’est pas là pour s’amuser, grogna Moishe. On vient voir ton chanteur, Mo Walker.

— À quel sujet ?

— Une affaire. Qui ne te concerne pas. Ça ne regarde que lui et moi. Je ne t’ai pas déjà vu quelque part ?

— Je m’appelle Brown. Je suis de Detroit.

— Ça ne m’aide pas beaucoup. Appelle Walker. Dépêche-toi !

— C’est bientôt l’entracte, dit le Smoking en jetant un coup d’œil à sa montre. Il y a une porte de service à l’arrière. J’enverrai Mojo dès qu’il fera sa pause. Pas de grabuge, hein ? »

Moishe ne se donna pas la peine de répondre.

Tommy reprit le volant et accéléra devant une rangée de calandres aux chromes rutilants. Il avait encore le son du blues dans la tête. L’image de ces femmes aux yeux noirs, excitantes, qui ondulaient sur la musique comme si dans tous les corps ne battait qu’un seul et même rythme.

« Stop ! » aboya Moishe. Tommy freina d’un coup sec. « C’est la voiture de Mojo.

— Où ça ?

— Dans la ruelle, derrière le club. L’Eldorado rouge. Il a sorti un disque il y a quelques années avec une chanson qui parle de sa bagnole. Jukebox Cadillac. Tu vois le gros “M” en or, sur la portière ? Ouais, c’est bien la sienne. T’es assez balaise pour la faire démarrer ? »

Tommy fronça les sourcils. Où était la logique ? « Tu veux sa caisse ? Pas de problème.

— Alors, vas-y. Je repars avec à Detroit, tu me suivras. Il faudra bien qu’il casque pour la récupérer. Magne-toi ! »

Tommy partit dans la ruelle. C’était une Eldorado Brougham 58. Customisée. Roues à rayons, jupes d’ailes, roue de secours extérieure.

On entendait davantage la musique ici, le rythme de la grosse caisse qui traversait les murs. Il reconnut l’air. Sweet Little Angel. B.B. King. Ça swinguait.

Tout en fredonnant, il se servit de l’anneau métallique de son porte-clés pour faire sauter la serrure de la portière côté conducteur. Ça allait bien avec le vol de voitures, cette musique. Il ouvrit la portière avant la deuxième reprise du thème.

Sous le volant, vite, passer la main derrière le panneau chromé pour dégager les fils. C’était quoi, déjà ? Le jaune avec le blanc ? Non. Avec le noir. Il ouvrit son couteau de poche, fendit la gaine pour mettre à nu le fil jaune. Avec la sueur qui lui coulait dans les yeux, impossible de distinguer le fil noir du bleu. Prendre le risque d’allumer, rien qu’une seconde… Ouaouh ! Intérieur blanc sur blanc, aussi propre qu’un modèle d’exposition. Le bluesman les bichonnait, ses joujoux. Il repéra le fil noir et le dénuda.

Le juke-box passait une autre chanson. Come to Me, de Marv Johnson. Un gars de Detroit, celui-là, et une mélodie formidable pour baiser. Ce qui serait facile, dans une bagnole pareille. Tommy détourna les yeux et mit les fils en contact. Étincelles ! Le moteur tourna un moment, puis toussa… Et cala.

Merde ! Deux carbus. De quoi développer 320 chevaux-vapeur, mais au niveau démarrage, ça compliquait un peu les choses. Il appuya deux fois sur les gaz et remit les fils en contact. Le moteur partit en vrombissant, puis se stabilisa et continua à ronronner. Il entortilla les fils pour les maintenir, s’installa au volant et donna un coup d’accélérateur pour prévenir Moishe qu’il avait réussi.

Come to Me… Quelque chose à propos de cette chanson le mettait mal à l’aise. Elle figurait toujours au hit-parade quand Johnson avait trouvé la mort dans un accident de voiture sur une route de l’Arkansas… merde !

Si on entendait le juke-box, ça voulait dire que le groupe faisait déjà sa pause. Au moment où il allait attraper le levier de vitesse, la portière s’ouvrit et un poing s’écrasa contre sa mâchoire. Le monde clignota, se ralluma. On le sortait de la voiture… Il se retrouva jeté contre la carrosserie.

Il secoua un peu la tête pour essayer de reprendre ses esprits. Un Noir colossal le dominait de toute sa hauteur. Une sale brute, en costume blanc, qui reculait déjà pour lui en balancer un autre.

Réflexe de taulard. Tommy se baissa et le puissant uppercut lui rasa l’oreille. Il contra par deux crochets appuyés dans le ventre de son adversaire, puis par un cross du droit qui manqua de peu sa gorge et le percuta à l’épaule. Mojo Walker accusa le choc en grognant et fit un pas en arrière. Mais un pas seulement.

« Enculé ! Tu me piques ma caisse ? T’es mort, mon pote ! »

C’était un géant, ce mec-là. Un mètre quatre-vingt-quinze, au moins, une masse de cheveux dressés au-dessus d’un vaste front, une mâchoire de bouledogue. Des épaules larges, une moustache effilée à la Little Richard. Une tête et cinquante kilos de plus que Tommy. Endurci sur le terrain. Des jambons à la place des poings. Saloperie !

Courbant les épaules, en garde ramassée, Tommy porta plusieurs coups pour maintenir Mojo à distance et remonter vers l’avant de la Cadillac. S’il pouvait seulement s’écarter de la voiture, reprendre un peu d’air…

En face, le gros enregistra sa position et se fendit d’un large sourire. Dents blanches sur peau sombre. Il eut un geste éclair du poignet, et une lame surgit de sa paume comme dans un tour de passe-passe. Une rallonge de vingt-deux centimètres à double tranchant, le genre qui sert à égorger les cochons de l’Arkansas. Putain !

« Tu danses, blanc-bec ? Allez, montre un peu comment tu bouges. »

Tommy avait son cran d’arrêt dans la poche. Autant aller le chercher sur la lune… Il serait saigné avant de pouvoir le sortir. Dans le milieu des pros de la lame, Mojo figurait en tête de liste. Ou pas loin derrière.

Mojo fit aller et venir le couteau dans ses mains, allumant des éclairs d’orage tandis qu’il singeait la danse de Tommy sur un ring imaginaire. Attaque au visage… Tommy recula contre la Cadillac. Le coup suivant lui entailla l’avant-bras, l’os raclé tout du long par la pointe de l’acier.

Des phares jaillirent à l’entrée de la ruelle. Tommy et Mojo, pris dans le faisceau. Ébloui, le Noir plissa les yeux et les protégea de sa main libre. Mais la lame qui immobilisait Tommy contre la voiture ne bougea pas d’un centimètre.

« Monsieur Walker. Comment va ? » Moishe apparut en pleine lumière. Tel qu’il était : un casseur vieillissant, nez et phalanges éclatés. Avec un .45 de l’armée qu’il tenait bras le long du corps, canon pointé vers le bas. Mais bien en main.

« Moishe, putain ! Il est à toi, ce morveux ?

— Ouais. Son père travaillait pour moi dans le temps. C’est encore un jeunot, mais il a de la ressource. Si tu lui mets les tripes à l’air, faudra payer les points de suture. Vire-moi ce couteau.

— OK, c’est bon. » Encore un tour de magie, et la lame disparut dans la manche de Mojo aussi brusquement qu’elle était apparue. « On va pouvoir s’entendre, hein ?

— Tu dois toujours six mille, Mojo. Plus mille cinq cents d’intérêts, maintenant. Tu les as ?

— Je peux te filer la moitié ce soir, dit Mojo en se passant la langue sur les lèvres. Et deux cents après-demain.

— C’est ta musique de Nègre qui te rend sourd ou quoi, Mojo ? Je viens de te dire mille cinq cents. Ce soir. Pas après-demain, ni quand t’auras décidé de te bouger le cul. Je t’ai déjà fait un cadeau le mois dernier. Y en a pas d’autre.

— Attends, Moishe. Je viens d’ouvrir mon studio, ça commence juste à rapporter. Dans quelques semaines, je serai plein aux as. Lâche-moi un peu…

— La moitié, t’as dit ? » Moishe avait monté le ton et armait son pétard. « Tu te fous de ma gueule ? C’est la deuxième fois que t’es en retard. Mes patrons n’aiment pas attendre. Je te prends ta bagnole et je t’en rajoute cent parce que tu m’as fait perdre mon temps. Envoie les clés.

— Je joue à Cincy demain, Moishe. La semaine prochaine, à Naptown. Comment je vais pouvoir… »

Sa voix se noya dans la musique du juke-box. La porte à l’arrière du club s’ouvrait, et un flot de lumière tomba dans la ruelle. Le Smoking passa la tête au-dehors.

« Hé, Mojo. Y a le public qui… » Il ne termina pas sa phrase. Un coup d’œil au flingue de Moishe, à la bouche en sang de Tommy et à son bras… il rentra à l’intérieur. La porte claqua. Fin de tout espoir pour Mojo. Et fin de la rigolade.

« Tu veux que je te dise, Moishe ? fit-il avec calme. T’es pas à Detroit, ici. T’es à Idlewild, mon vieux. Cinq heures de route pour y arriver, dans ce trou paumé. Tu pèses que dalle ici et t’as personne pour te couvrir. »

Moishe désigna l’arme qu’il tenait au poing. « Avec ça, je suis tranquille. Et j’en ai marre de tes conneries. Les clés de la bagnole ! »

Mojo évalua la situation. Deux contre un, c’était plutôt mal barré.

« D’accord, marmonna-t-il en sortant un trousseau de clés de sa poche. Tiens. » Il lança les clés, mais Tommy vit la lueur qui passait dans ses yeux au moment où Moishe levait le bras pour les attraper. Le triomphe.

« Non ! »

Le couteau jaillit de la manche de Mojo et fendit la ruelle comme un trait de foudre. La lame s’enfonça jusqu’à la garde dans le ventre de Moishe. Il recula en vacillant. Mojo déjà sur lui s’emparait du Colt. L’arme lui échappa quand Tommy le heurta de plein fouet et le plaqua contre le mur.

Il lâcha un juron et bourra Tommy de coups de poing pour tenter de le repousser, en même temps qu’il cherchait désespérément le pistolet des yeux. Tommy évita le pire, visage enfoui dans l’énorme épaule de son assaillant, luttant pour le coller au mur.

Pas moyen, sous une telle dérouillée. Impossible d’esquiver ni de se défendre. Avec le brouillard qui lui montait aux yeux à force d’encaisser, mais tenant bon quand même. Si Mojo chopait le flingue…

Un coude l’atteignit à la tempe. L’obscurité totale. La chute inéluctable. Tommy, farouchement agrippé à la veste de Mojo, pour résister encore…

Et soudain, une explosion ! Moishe avait réussi à rattraper le .45 et ouvrait le feu, sa main en sang crispée pour contenir les reculs de l’arme. Mojo partit en arrière sous l’impact du plomb qu’il recevait en pleine poitrine et qui lui pulvérisait le cœur. Il s’accrochait à Tommy comme à un bouclier quand une troisième décharge l’envoya avec violence contre sa Cadillac rouge. Il s’abattit comme un arbre, entraînant Tommy avec lui tandis que Moishe tirait à l’aveugle une dernière fois.

Une douleur fulgurante ! La balle siffla sur le bitume et planta dans le flanc de Tommy un fer rouge qui lui incendiait les côtes. Il faillit suffoquer sous le poids de Mojo qui l’écrasait, crachait du sang et tentait vainement de se relever… avant de se raidir dans un ultime sursaut.

Tommy sentit le colosse mourir. Sentit sur sa joue la moiteur fétide de son dernier souffle. Le long soupir, le déchirement, au moment où il lâchait prise. Il se laissa aller sur Tommy avec la douceur d’un amant, le terrassant de toute sa masse. Un poids mort. Une chaleur soudaine inonda les jambes de Tommy quand la vessie de Mojo se vida. Écœuré, il essaya de se dégager. Impossible de déplacer ce corps. À chaque mouvement, la douleur allumait une torche entre ses côtes.

« Mon Dieu. »

Un moment de panique : Tommy crut que Mojo avait parlé. Il scruta les yeux noirs et vides, mais leur regard déjà voilé n’enregistrait pas plus de vie qu’un roulement à billes.

Dans la ruelle, à genoux et sans plus penser à son arme, Moishe agrippait le manche en ivoire du couteau. Un sang rouge sombre jaillissait par saccades entre ses doigts et inondait l’entrejambe de son vieux costume.

« Aide-moi. »

Étourdi d’avoir reçu tant de coups, hébété, Tommy ne pouvait détourner les yeux du visage de Mojo, de sa bouche par où s’échappait un filet de sang.

« Par pitié, Bello. »

La souffrance dans la voix de Moishe perça le brouillard et ramena Tommy à la réalité. « Bello. » Le surnom de son père. Dans le club, le juke-box envoyait toujours les basses. James Brown. Please, Please, Please ! Toute cette horreur n’avait pas duré plus d’une minute ou deux.

Au désespoir, Tommy réussit à se dégager et repoussa le cadavre à coups de pied. Le sang mouillait sa veste, ses chaussures neuves… Il déchira sa chemise pour examiner les dégâts : une méchante entaille sanguinolente entre les côtes. Heureusement, la lame n’avait pénétré que la chair. Ça faisait un mal de chien, mais il n’en mourrait pas.

Pas comme Moishe. Il n’était pas loin de crever, lui.

Tommy se leva en vacillant, aida le vieil homme à se tramer sur le côté de la ruelle et à s’asseoir, dos au mur. Moishe gémissait à chaque mouvement, ses grosses mains plaquées autour du couteau pour essayer de retenir les dernières gouttes de sa vie qui s’échappait.

Tommy saisit le .45, le fourra dans sa ceinture. Putain, qu’est-ce qu’il fallait faire ? La voix de James Brown monta d’un cran au moment où la porte du club s’ouvrit.

Tommy dégaina et visa le battant. « Sors de là ! » Il fit un geste de ses doigts sanglants. « Magne-toi, sinon je te bute ! »

Le Smoking sortit prudemment. Toujours impeccable, long et mince comme une cravache. Il jeta un regard au cadavre de Mojo et secoua la tête, l’air plus triste que surpris.

« Il y a un médecin dans cette ville ? demanda Tommy.

— Je dois bien en avoir quelques-uns en train de guincher à l’intérieur. Et aussi des avocats, des juges, des comptables. Même des flics. Mais ils voudront sûrement pas se mêler de vos histoires de Blancs. » Le Smoking traversa la ruelle en montrant ouvertement ses mains et s’agenouilla près de Moishe.

« Il est mal en point, dit-il. On ne peut pas recoudre. Faut l’emmener à l’hôpital, et sans traîner.

— Appelle une ambulance !

— Pas le temps. Elle mettrait une heure pour venir de Clare, s’ils en envoient une. Il pourra pas attendre, le vieux. C’est Moishe Abrams, hein ?

— Tu le connais ?

— Tout le monde le connaît. Il encaisse les recettes des juke-box et des distributeurs automatiques pour ses patrons. T’es avec lui ? Dans son trafic, je veux dire.

— Qu’est-ce que ça peut te faire ?

— Écoute-moi, mon gars. On est du même bord tous les deux. Moi, j’ai

ma petite affaire à Motown 3 , et l’été, je viens ici le weekend pour rendre service à des gens de Chicago. Pas n’importe qui à Chicago, tu piges ?

— Et alors ?

— Alors, ni toi ni moi on a envie de se retrouver avec Moishe Abrams refroidi et les flics au cul, sans parler des autres ! Qu’est-ce qui s’est passé ? Mojo ne payait pas ?

— Laisse tomber… » Tommy sentit ses jambes se dérober sous lui, ses genoux comme du caoutchouc.

Le Smoking tendit la main pour le retenir. Tommy le repoussa et lui braqua le flingue sous le nez. « Dégage !

— Pose ce machin et regarde-toi. Tu pisses le sang.

— Je m’en fous ! Et je t’emmerde !

— Joue pas les caïds. C’est ton enterrement, là. Alors ? Qu’est-ce qu’on fait ? »

Tommy le dévisagea sans rien dire, le regard trouble, à peine capable de tenir debout.

« T’en sais rien, hein ? soupira le Smoking. Bon, écoute. Je vais dire aux musiciens qu’un usurier s’est pointé et que Mojo a mis les voiles. Ça arrive tout le temps. On charge Moishe dans ma voiture, je le ramène à Mowtown, direct à l’hosto. Mais s’il meurt en route, je le balance. J’ai pas l’intention de porter le chapeau.

— Mais…

— Ne discute pas ! Si ça continue, vous allez tous les deux me clamser dans les bras. Je m’occupe de Moishe, toi, tu te débrouilles avec Mojo. Tu connais un peu le coin ? »

Tommy fit non de la tête.

« L’avantage d’Idlewild, c’est qu’on peut y perdre des choses. Même une Cadillac. À huit ou neuf bornes d’ici, il y a un chemin de terre qui part vers le sud et traverse un marécage. Y a pas de rambarde, pas de glissière. Rien.

« Tu lâches la bagnole de Mojo dans la gadoue. On ne la retrouvera pas avant un bout de temps, peut-être jamais. Ensuite, tu reviens à pince. Tout le monde dormira… Tu prends la voiture de Moishe et tu te tires.

— Attends ! Faut que je réfléchisse !

— À quoi ? coupa Brown. À une ambulance qui ne viendra pas ? Décide-toi, blanc-bec. Qu’est-ce que tu veux faire ? »

Tommy ne parvenait plus à se concentrer. Il avait les côtes en feu, le poignet strié de coulures rouges, le cerveau embrouillé pour avoir pris trop de coups et perdu trop de sang. Une multitude d’idées tournaient dans son esprit, toutes mauvaises. Seule certitude : il ne pouvait pas gérer.

« A-zor li, gémit Moishe. Aide-moi. »

 

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2

 

Debout à la fenêtre, Tommy contemplait le parking de l’hôpital Henry Ford, cinq étages plus bas. Toits luisants des voitures, piétons de la taille de jouets. Il détestait les hôpitaux. L’odeur du désinfectant, l’agitation caractéristique d’une grosse machine institutionnelle. Des infirmières qui parlaient sans vous regarder, comme si vous n’étiez pas là. À l’infirmerie de la prison, ils… Sentant qu’on l’observait, il se retourna. Moishe était réveillé. Et le fixait.

Il s’approcha du lit. « Hé, Moishe, comment ça va ? » Quelle question, franchement. Moishe avait une tronche à faire peur. L’air d’avoir mille ans. Et s’il avait eu le temps de faire les quatre cents coups dans sa vie, c’était fini maintenant. Un vieillard malade couché sur un lit d’hôpital, rien d’autre. « T’as soif ? Tu veux que j’appelle une infirmière ? »

Moishe ferma les yeux et donna sa réponse d’un imperceptible mouvement de la tête. Non. Mais quand il releva les paupières, son regard se planta sur Tommy comme un pic à glace. La question était posée.

Tommy jeta un rapide coup d’œil à l’univers stérile de la chambre tout autour pour s’assurer qu’il n’y avait personne. « Idlewild ? » murmura-t-il. Le cauchemar revenait.

Moishe, le couteau toujours dans le ventre, installé à la place du mort dans la belle Studebaker Hawk du Smoking. La voiture qui s’éloignait…

Et puis le cadavre de Mojo Walker qu’il avait traîné jusqu’à la Cadillac. Pas de place dans le coffre, à cause des 45 tours de Mojo empilés dans des cartons. Il dut le hisser sur la banquette arrière, le plier en deux pour pouvoir fermer la bagnole équipée de foutues portes ouvrant à contresens. Il lui couvrit le visage avec sa veste mais les genoux du colosse, rouges de sang, arrivaient quand même à la hauteur de la fenêtre.

Une heure et demie du matin. La circulation du samedi soir s’était pas mal estompée mais il y avait encore du passage sur Lake Drive, des Noirs qui le reluquèrent d’un air insistant. Il détourna les yeux en espérant qu’ils ne remarqueraient rien.

Il croisa encore des voitures aux abords de la ville, mais plus aucune une fois qu’il eut emprunté le chemin de terre. Chaque mètre parcouru était un combat avec la Cadillac qui cahotait sur l’étroite route en s’enfonçant plus avant dans la campagne. La tête lui tournait, trop de sang perdu, il luttait contre de brefs évanouissements. Les côtes en feu, moites et sanguinolentes. L’avant-bras aussi. Le Smoking avait raison, il aurait dû panser la blessure. Trop tard maintenant.

La brume montait du sol détrempé. Bon sang, on se serait cru dans un film de vampires. Un marécage… Il cherchait avec l’espoir fou d’un condamné à mort. Image pas très loin de la réalité, d’ailleurs. Il s’arrêtait, descendait le talus pour scruter les ténèbres. Et si l’autre endimanché de sa race avait appelé les flics aussitôt le dos tourné ?

Pas une goutte de flotte au bord du chemin. Rien que des champs parsemés de buissons, parfois un bosquet d’aulnes ou de pins. La quatrième fois qu’il s’arrêta, il s’enfonça dans la boue jusqu’aux genoux et y laissa une botte. Une eau noire flottait à la surface, à peine visible à la lueur du croissant de lune. La route était remblayée à cet endroit, aucune rambarde des deux côtés. Ce devait être là.

Y avait intérêt… Il bloqua la pédale de l’accélérateur avec une pierre, lança le moteur à plein régime, puis passa la première vitesse et se recula d’un bond. La masse rouge de la Cadillac dévala le talus, arracha les broussailles sur son passage et heurta l’eau en faisant jaillir une gerbe de mousse et de débris.

Mais elle ne coula pas. Pétrifié, il regarda la grosse berline s’éloigner de la rive en tournant lentement sur elle-même, moteur et roues à fond, dans un bouillonnement d’écume et de boue. Avec le cadavre de Mojo qu’on distinguait par la vitre arrière.

Son ventre se crispa. Il crut un instant que l’énorme corps avait bougé. Essayait de se lever. Mais ce n’était qu’un oscillement de la voiture, prise dans la vase, mugissant comme un dinosaure moribond. Enfin, le moteur s’étouffa. L’eau noire et visqueuse monta, lentement, jusqu’aux fenêtres ouvertes où elle se déversa. L’Eldorado disparut, aspirée au fond de la boue.

Mais il ne bougeait pas. Hébété, les tripes nouées, torse et poignet à vif, il ne pouvait détourner les yeux des bulles qui se formaient à la surface, s’attendant à voir ressurgir la Cadillac. Avec Mojo au volant.

Ensuite, le retour. Un seul pied chaussé, planqué derrière les buissons chaque fois que des phares approchaient. Il arriva au Regency et à la Lincoln de Moishe un peu après quatre heures du matin…

Sur son lit d’hôpital, le vieux le regardait. Tendu. Dans l’attente de la réponse.

Tommy déglutit. « Tout est clean, Moishe. J’ai assuré.

— Qu’est-ce qu… » Il toussa faiblement, lâcha un filet de bave par un coin de la bouche. « L’infirmière dit que je suis arrivé avec un Nègre. C’était qui ?

— Le type en smoking. Tu te souviens pas ?

— Vaguement, quelques images. Je me rappelle avoir pensé… » Il avala sa salive avec peine, grimaçant sous l’effort. « J’ai cru que Bello était revenu pour m’aider. Le couteau, c’est Mojo ? »

Tommy hocha la tête.

« Et lui ?

— Fini. Tu le reverras pas, Moishe. »

Le vieux encaissa la déclaration, pensif. « Quel fiasco. J’ai mon veston dans le placard, y a un rasoir dans la poche.

— Quoi… ?

— Donne-le-moi !

— OK. » Tommy trouva le rasoir à manche de nacre dans la veste et l’apporta. Moishe s’en saisit comme d’un rosaire, puis le glissa sous les couvertures. Il se laissa aller en arrière, ferma les yeux. « Je suis fatigué. Tommy ? Bravo, mon gars… »

Sa voix se brisa. L’espace d’une seconde, Tommy crut qu’il était mort. Mais Moishe respirait encore. À peine. Tommy prit un mouchoir en papier sur le plateau posé près du lit et se pencha pour lui essuyer les coins de la bouche.

« J’oublierai pas ce que tu as fait, murmura-t-il. C’est moi qui devrais être dans ce lit, pas toi. »

Il savait que Moishe était drogué, qu’il parlait dans le vide. Mais au moment où il se détournait, le vieux lui agrippa le poignet de ses doigts noueux. Il n’avait pas plus de force qu’un enfant.

« Bello », souffla-t-il.

Tommy l’observa. Rien sur son visage. Moishe était parti très loin au pays des rêves. En train de valser avec Rita Hayworth quelque part.

Mais il ne se dégagea pas.

Bello. Le surnom de son père. Mort depuis vingt ans.

Quand l’infirmière entra une demi-heure plus tard, Tommy n’avait pas bougé. Toujours assis au chevet de Moishe. À lui tenir la main.

 

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3

 

Bello. Tommy connaissait le nom, pas l’homme. Il se rappelait vaguement sa voix, le contact rugueux de favoris. Un après-rasage Old Spice. Mais pas son visage. Bill « Bello » DeMeo était mort quand Tommy avait cinq ans. Tué pendant une main basse sur un stock de cigarettes dans le Tennessee. Il travaillait pour Moishe Abrams.

Et tout avait changé.

La mère de Tommy partit pour Ecorse et emménagea dans un mobile home deux pièces-cuisine. À vingt minutes seulement de la vie trépidante du centre-ville, mais on se serait cru à des milliers de kilomètres au sud, en Alabama. Quartiers chauffés par l’insatisfaction et l’envie omniprésente de se révolter, maisons noires de suie, caravanes parquées sur des lopins de terre. Les gens du coin eux-mêmes surnommaient l’endroit « Ploucville ». Flora trouva un boulot de serveuse dans un bar-restaurant. Ses clients étaient des petits gars de la campagne qui venaient chercher des rues pavées d’or et se réveillaient ouvriers des usines automobiles Ford Rouge, ou métallurgistes dans les aciéries de la compagnie Great Lakes. Houspillés du matin au soir par des patrons qui les traitaient comme des raclures de Blancs. Une vie dure.

Et un endroit pas facile où passer son enfance. Surtout pour un gamin qui portait un nom rital et vivait sans père à la maison. Oh, il y avait bien des hommes dans son entourage. Beaucoup d’hommes, même. Flora Mackey DeMeo ne manquait pas de charme, avec ses épais cheveux châtains, son nez retroussé et une petite bouche à la Clara Bow, malheureusement trop souvent crispée. Mais quand elle souriait…

Le sourire de Flora aurait fait bander un singe en latex, bouleversé par la promesse d’une folle nuit. Tommy appelait ses petits copains « oncle ». Oncle Jack. Oncle Bob. Ils s’installaient, dormaient avec elle, donnaient des ordres à son gamin, des baffes aussi parfois. Ils ne restaient jamais longtemps.

Quelques semaines, quelques mois, et ils repartaient, en général après une énorme engueulade avec Flora. Gaie quand elle buvait, sombre quand elle était à jeun, Flora suivait les penchants de son cœur tourmenté. Elle se montrait tendre à l’excès avec Tommy quand elle était à la maison, mais travaillait tard le soir et faisait la fête des nuits entières.

Très vite, il sut se débrouiller seul. Et se battre. Seul Rital parmi les greffons de Dixieland, il apprit à cogner le premier, à mettre l’autre à terre et à déguerpir avant que ses congénères ne lui tombent dessus. Chaque bouseux qui lui cherchait noise semblait avoir une flopée de cousins. Si on ne pouvait pas courir, il fallait tenir bon et donner du poing jusqu’au bout. Mieux valait une raclée qu’un passage à tabac.

Il n’y avait que la radio pour rendre sa vie supportable. Durant les longues nuits qu’il passait seul, quand sa mère travaillait ou s’envoyait en l’air, son minuscule transistor japonais lui ouvrait une fenêtre sur le monde. Le rockabilly était chaud comme des petits pains de maïs à peine sortis du four. Elvis, Johnny Cash, Jerry Lee Lewis.

Mais ce qui lui plaisait le plus, c’était les chanteurs de blues noirs qui s’égosillaient sur WLAC, des centaines de milliers de watts émis depuis Nashville. L’énergie dégagée par cette musique-là faisait écho à ses frustrations de gamin élevé à la dure, sans le sou. Et seul.

Ses années de lycée apportèrent un mieux. Il avala les cours de mécanique automobile, les diagrammes et les schémas comme d’autres se gavent de Playboy. Voir un moteur démonté fut une révélation. Lui qui peinait sur ses livres de classe, il comprit tout naturellement l’élégance des moteurs.

Point/contrepoint. Un réglage du train roulant pouvait sacrément optimiser une voiture, mais s’il manquait un joint d’huile à dix cents, c’était un paquet de pognon qui fondait en même temps que les pièces mobiles et il ne restait plus qu’un tas de métal fumant.

Grâce à ses excellents résultats en mécanique, il put bénéficier de l’entraînement de football réservé aux meilleurs éléments. En classe de seconde, il jouait arrière dans l’équipe de réserve. Coriace, la rage au corps, féroce dans les assauts, il fut sélectionné pour figurer parmi les joueurs officiels l’année suivante.

Il n’arriva pas jusque-là. Au printemps, alors qu’il venait d’avoir seize ans, Flora se trouva un nouveau copain. Le shérif adjoint Wes McKinney. Celui-ci ne s’installa pas, il était marié et père de famille. Mais il sautait Flora presque toutes les nuits. Et parfois, la battait.

Un gros gaillard, McKinney. Agressif, rouquin, les yeux délavés. Des taches de rousseur d’Irlandais et le sale caractère qui allait avec. Tommy les surprit un jour dans la cuisine pendant la pause déjeuner, le policier et son pantalon d’uniforme aux chevilles, Flora nue, à genoux, en train de lui tailler une pipe. Échange de regards meurtriers entre l’homme et le garçon… Flora, qui geignait et se tortillait en lui suçant la bite… Soudain, McKinney eut un rictus de loup, respira plus fort en serrant les dents, s’agrippa à la tête de Flora et jouit dans sa bouche. Ses yeux méchants lançaient un défi à Tommy. Qu’est-ce que tu vas faire, hein ? Essaie un peu.

Tommy se retira sans bruit et n’en souffla pas mot à sa mère. Mais par la suite, il frappa toujours avant d’entrer. À la porte de sa propre maison.

Quelques semaines plus tard, en revenant de l’entraînement, il trouva Flora en larmes. Le cou zébré de marques bleues, la bouche en sang, une poche violette sous l’œil. Il appliqua un linge humide rempli de glaçons sur la zone enflée, lui donna de l’aspirine et l’aida à se mettre au lit.

Ensuite, il partit à la recherche du shérif Wes McKinney. Avec une batte de base-ball. Il le trouva au Scotty’s Drive-in, assis dans un wagonnet à l’angle de la salle, en train de ricaner bêtement avec deux autres flics. McKinney le vit se ruer en avant, lut la fureur dans ses yeux et sortit son arme. Trop tard. Tommy lui éclata le poignet d’un coup de batte et fit voler le pistolet. Il l’aurait tué si les autres ne l’avaient pas saisi à bras-le-corps, envoyé à terre et tabassé.

Il fut condamné à une peine ferme. Sa mère essaya bien de raconter les faits, mais le juge retint seulement le geste d’un voyou rebelle qui agressait un shérif adjoint dans un lieu public avec une batte de base-ball. Il imposa la détention maximale assortie à une première condamnation pour mineur, un an moins un jour. Et déclara qu’il regrettait de ne pas pouvoir étendre la durée.

La suite devait lui donner satisfaction. Pendant la première semaine de Tommy à la prison de Milan, deux violeurs d’enfants s’en prirent à lui dans les douches. Nus, leurs membres savonnés et sous l’œil débonnaire d’un gardien, ils le mirent à plat ventre et tentèrent de forcer le passage. Contre deux hommes plus gros, plus forts, il n’avait aucune chance. Mais au moment où le plus grand le chevauchait, il réussit à dégager un de ses bras enduit de savon, saisit le plus petit par les couilles et les réduisit en compote, envoya son coude dans le nez du premier dont il fit une bouillie de cartilage. Dans la foulée, il l’empoigna par les oreilles et lui éclata la tête contre le carrelage, si fort qu’il lui fractura le crâne.

Pas de juge cette fois. Une mesure disciplinaire décidée en dix minutes dans le bureau du directeur, affaire classée. Violence contre un autre détenu : la loi autorisait le maintien de Tommy à Milan jusqu’à son vingt et unième anniversaire. Quatre longues années de plus. La peine serait appliquée au moindre incident, et en attendant, il devrait tirer non plus douze mais vingt-quatre mois. Avec deux semaines d’isolement pour commencer.

Au trou. Nu, dans une boîte en béton sans lumière, avec une couverture rugueuse et un seau, des murs qui sentaient l’urine âcre et le désespoir. Il essaya de dormir le plus possible, au début. Pour tirer un rideau sur le monde. Rêver qu’il rentrait chez lui.

Dink Willman, un détenu félicité pour sa bonne conduite, noir et grisonnant, le mit en garde en lui apportant sa pitance.

« On peut pas se planquer ici, mon pote. Tu les vois les autres zombies dans la cour ? Ils font que dormir et rêver, tellement qu’ils se niquent le cerveau à ne plus savoir s’ils sont vivants ou morts. T’es trop jeune pour ça, p’tit ange. Y a que deux possibilités : soit tu te trouves un papa et tu deviens sa chérie…

— Va te faire foutre !

— Soit tu serres les fesses et tu te bats, poursuivit Dink, imperturbable. Mais une bagarre dans la douche ou dans la cour, que tu gagnes ou que tu perdes, c’est pareil. Tu prends une rallonge de peine. Faut que tu mises sur l’équipe de boxe. T’auras un peu plus la paix, et des alliés en prime pour garder tes arrières. Et ta haine, tu la fais bosser pour toi.

— En quoi ça te regarde ?

— Je pense au pognon, qu’est-ce que tu crois ? Un combattant blanc, c’est bon pour le tiroir-caisse. Vous autres, les Blancs, vous pariez toujours sur votre race même si le gars ne sait pas se battre. Alors le coup de la haine et de “fais-la bosser pour toi”, je le sers chaque fois. »

Ce n’était pas un mauvais conseil. Dès sa sortie de l’isolement, Tommy s’inscrivit à la boxe. Quatre heures par jour dans le gymnase. De vrais gladiateurs. Ils étaient tous plus rapides, plus durs, plus futés que lui. Mais personne n’essaya plus de le sauter dans les douches. Et si on le frappait, c’était avec des gants.

Les premiers mois, il servit de punching-bag, une cible humaine tout juste bonne à se chauffer les muscles. Il ne marquait aucun point, ne portait aucune touche. Mais entre les bleus et les contusions, le métier rentrait. Le ring, leçon numéro un.

Il observa les boxeurs chevronnés, leur mobilité et leurs déplacements, l’appui solide sur les pieds pendant un quart de seconde avant de frapper, la torsion du poignet pour enfoncer les coups au plus profond du corps. Il apprit à rentrer le menton. Un avant-bras en travers de la gorge peut vous envoyer au tapis plus rapidement qu’un poing.

Le ring, leçon numéro deux. Un mois plus tard, il se mangeait moins de coups et commençait à esquiver. Le gant qui rase l’oreille et, juste après, le contre à l’intérieur. Chaque erreur se paye. Frapper au corps. La cible est plus grosse et quand elle tombe, la tête part avec.

Le ring, niveau perfectionnement. Il se fondait maintenant avec le tempo subtil du combat, phrases rythmiques, jeu de jambes à la Sugar Ray. Le contrôle, quand on impose son propre tempo. La douleur, infligée à une horloge interne pour faire le plus de dégâts possible.

Il chantait dans sa tête, Bo Diddley ou Willie and the Hand Jive, pour régler la cadence des assauts. Puis les chansons disparurent et il ne resta plus que le rythme. Comme un Noir qui déambule dans la rue, démarche chaloupée, au son de sa propre batterie intime.

À la fin de sa première année, il s’était acquis une réputation. Le petit gars dur comme fer. Un frappeur redoutable, capable d’encaisser deux coups pour en envoyer un. Les boxeurs aguerris pouvaient encore le battre aux points, mais pas sans pisser le sang pendant une semaine. Il avait maintenant des cicatrices autour des sourcils, et une profonde entaille dans la lèvre supérieure, résultat d’un coup de boule, marquait son sourire d’un pli amer. Plutôt beau gosse, toujours, mais sans plus aucune trace de l’enfant.

Pendant que Tommy se faisait régulièrement casser la gueule, sa mère se remaria. Avec le shérif Wesley McKinney. Sans avertissement, sans explication. Le faire-part, c’est tout. Accompagné d’un petit mot écrit à la main en lettres majuscules. « ESSAIE DE COMPRENDRE S’IL TE PLAÎT, CHÉRI. »

Il comprenait, oui. Flora aurait toujours besoin d’un homme dans sa vie. Avec un peu de chance, McKinney ne durerait pas plus longtemps que les autres. Mais une chose était sûre, il ne pouvait plus rentrer chez lui. S’il revoyait McKinney, et sa mère avec seulement un cil de travers, c’était retour à la prison avant même que sa couchette n’ait le temps de refroidir.

À sa sortie, donc, il ne prit pas le chemin d’Ecorse mais partit vers le Sud à bord d’un autocar Greyhound, direction une ferme misérable aux environs de Noxapater, dans le Mississippi. Chez son grand-père Jason Mackey.

Vingt hectares de cailloux, une cahute comportant trois pièces habitables, et une grange à demi effondrée. Des lampes à pétrole. Une cuisinière à bois. Une pompe à l’évier de la cuisine, des lieux d’aisance derrière la maison. La cambrousse totale. Mais c’était mieux que la taule.

À soixante-quinze ans. Jase Mackey était sec comme un figuier de Barbarie et tout aussi piquant. Il portait, à même la peau, une salopette délavée dont les bretelles se perdaient entre les poils de son épaisse toison blanche. Bel homme autrefois, renfrogné et silencieux maintenant. Un buveur solitaire. Il désapprouvait la conduite de Flora et son choix de maris. Mais moitié Rital ou pas, Tommy était du même sang et le bienvenu chez lui. A condition de porter sa part du fardeau.

Le travail commençait à quatre heures du matin. Non payé. Soulever des meules de foin, sarcler, labourer… Jase prévoyait que Tommy ne tiendrait pas une semaine. Trop joli garçon. Comme sa mère. Il le surnomma Charles Atlas, par allusion à la lavette de la bande dessinée à qui on envoie du sable dans la figure. Le vieux s’embrouillait dans ses références, mais Tommy comprenait le message. À côté de ce qu’il avait enduré à Milan, les taquineries de Jase, c’était de la rigolade.

Et Tommy lui prouva qu’il se trompait. Il abattait un travail de forcené, dans lequel se libérait toute la rage accumulée pendant vingt mois d’enfermement. Après les corvées des champs, il balayait la maison, passait le râteau dans la cour. Le premier weekend, il démonta le moteur à quatre cylindres du tracteur Ford 8N 1949 de son grand-père, roda les soupapes, fraisa le gicleur pour augmenter le régime du carburateur. À la fin, le vieux tacot marchait comme neuf.

Il s’occupa aussi de la Chevy 57 couleur cerise que Jase conservait dans la grange. Il remplaça les bougies et les têtes d’allumage, et effectua tous les réglages au millimètre près jusqu’à ce que la voiture ronronne comme un chat. Jase ne dit pas merci, pas vraiment. Mais les allusions à Charles Atlas cessèrent. Et la deuxième semaine, il laissa un billet de dix dollars sur la table de nuit, près du lit de camp de Tommy. Même pas de quoi parler d’argent de poche, mais c’était tout ce que le vieux pouvait sortir, et Tommy le savait.

Les soirées étaient calmes. Pas bavard, ni l’un ni l’autre, avec peu de choses à partager. Mais ils se sentaient bien ensemble, ce qui n’était pas rien. La radio de Tommy lui tenait compagnie tard dans la nuit. Ici dans le Sud, il trouvait à écouter ce qu’il aimait le plus sur les ondes, cette musique primaire des tripes. Du Delta blues de Biloxi et de Little Rock, le blues électrique et grinçant de Wolfman Jack sur XERF, qui émettait depuis Del Rio, au Texas. Impossible de dire si Wolfman était blanc ou noir, et d’ailleurs, quelle importance, Tommy aimait bien ses jams.

Mais le matin, finie la musique. Il était toujours coincé à la ferme, rongeant son frein à mesure que les jours passaient. Au bout d’un mois il partit à pied, six kilomètres jusqu’à Noxapater, et trouva un boulot de mécanicien chez le concessionnaire des tracteurs Case.

Noxapater s’étirait sur une centaine de mètres à peine, avec d’un côté une station-essence à deux pompes, de l’autre un magasin d’alimentation pour le bétail décoré de motifs à carreaux rouges et blancs. Avec ses tracteurs exposés devant le bâtiment plus un garage à huit baies de service, Case était la seule entreprise véritable de la ville, et un employeur très demandé.

Tommy eut la nette impression que le contremaitre l’engageait pour se marrer. Un petit gars du Nord, rital en plus, on pouvait s’attendre à ce que ça chauffe. Ce qui arriva le premier jour. Les dix mécanos de l’équipe, des types du coin qui se connaissaient depuis toujours, commencèrent à marmonner dès qu’il prit son service. Regards furibonds, commentaires déplaisants le dos tourné, et bientôt un coup d’épaule, une bourrade. Tommy laissait glisser. Jusqu’au moment où une clef à molette atterrit sur le béton, près de sa tête, pendant qu’il déboulonnait un carter d’huile. Et merde !

Il ne savait pas qui l’avait lancée. Aucune importance. Il se releva et marcha droit sur Gordie Garrison, le plus gros de l’équipe. Un fermier taillé dans le roc, avec des épaules de taureau, des cheveux blondasses et un visage rougeaud. La taille d’un silo, presque aussi large. Et un avantage de poids d’environ cinquante kilos, tout en muscles.

« Hé ! fit Tommy en le serrant de près. C’est toi le crétin qui lâches tes putains d’outils ?

— Qui tu traites de crétin, espèce de Rital ?

— Toi, gros lard. C’est ta clé, ça ? Ou t’as pas assez de couilles pour le reconnaître ?

— C’est pas la mienne, dit Garrison en se fendant d’un large sourire. Mais pour ce qui est des couilles, j’en fais bouffer quand je veux aux gars de la ville, surtout aux petites pédales.

— C’est mon premier jour ici, dit Tommy calmement. On attend la fermeture ?

— Non. On a le droit à une pause de vingt minutes n’importe quand, ça suffira largement. »

Un cercle se formait déjà tout autour. Ricanements d’hyènes, blagues et rires, bousculades pour mieux voir. Pas la peine de parier sur le résultat. C’était un suicide. À la rigueur, on pouvait débattre du temps que ça prendrait. Deux minutes ou moins.

Mais Tommy n’avait pas choisi Garrison par hasard. Un gabarit pareil, il était sûrement lent, mou du côté de la ceinture. En plus, les costauds se battent moins souvent. La plupart du temps, leur masse étouffe les conflits avant. Un bon gros gars, se disait Tommy, du genre qui sonne un peu les cloches, met un pain dans le nez et paie un coup à boire ensuite. Sans rancune.

Mais pas cette fois. Tommy en avait besoin, de ce boulot. Et de l’argent aussi. Il fallait prendre l’adversaire de vitesse. Sinon Garrison, plus grand et plus gros, l’aurait à l’usure. Pendant qu’ils enlevaient leurs chemises, Tommy le vit actionner ses énormes mains pour les assouplir. Aucune préparation des poings. Sa tactique se limiterait à attraper, envoyer à terre comme un sac de haricots et à cogner pour en finir. Il chargerait à la manière d’un taureau. Tout droit.

Pas de gong, pas de poignée de main. Sur un simple hochement de tête, les deux hommes se mirent à tourner l’un autour de l’autre, lentement, en se mesurant du regard. Tommy, les poings en mouvement. Garrison, sourire aux lèvres, bras en avant, tel un ours dressé sur ses pattes.

« Waouhou ! claironna Garrison. Il est trop mignon, ce Yankee. Je me demande si je vais lui baiser son petit cul ou le baiser tout court ! »

Rires et moqueries de la bande. Tommy n’y fit pas attention. Il décrivait des cercles de plus en plus rapprochés, pour réduire l’espace et empêcher Garrison de prendre son élan.

Garrison poussa un grognement et se rua en avant, prêt à le serrer dans ses bras. Tommy se baissa, jaillit comme un piston de V8 et le percuta d’un coup de boule en plein nez ; les spectateurs entendirent le craquement et reçurent une giclée de sang. Garrison vacilla. Tommy lui mitrailla le ventre avec des frappes longues et puissantes, remontant sous les côtes pour lui couper le souffle, puis asséna un cross du droit en travers de sa gorge qui faillit le décapiter. Garrison montra le blanc de ses yeux, tomba à quatre pattes, et vomit son déjeuner.

Tension générale. Garrison à terre, hébété. Tommy penché sur lui, le poing armé comme un pistolet. Il aurait pu lui en mettre un, pour marquer le coup. Au lieu de ça, il se redressa lentement et fit face au cercle des ploucs abasourdis.

« Quelqu’un d’autre ? » demanda-t-il en les dévisageant l’un après l’autre, sachant très bien qu’il n’aurait aucune chance seul contre tous. « Allez, les gars. Si vous en voulez, c’est maintenant. Parce que après je bosse, point final. Ça vous pose un problème ? » Silence de mort, ponctué par les haut-le-cœur de Garrison. « Bon… » Il abaissa les poings d’un air las. « Aidez-moi à le mettre sur une chaise, je peux pas le bouger tout seul.

Continuer : partie 2 sur 14