Juke-box Cadillac
Juke-box Cadillac
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 14 parties.
— Prime d’activité à risque. Travailler pour mon oncle, c’était une chose, travailler pour vous, c’en est une autre. Je veux vingt dollars de plus par semaine.’
— Le péquin moyen ne gagne même pas ça comme salaire.
— Alors, trouvez-vous un péquin moyen, rétorqua-t-elle en attrapant son sac à main. Bonne chance.
— Hé, attendez ! J’ai une idée. Vous prenez dix pour cent sur tout ce qui rentre en plus des quatre cent cinquante. Ça vous va ?
— Vous ne me connaissez même pas.
— Bien sûr que si. Vous vous appelez Martika Daniels, vous êtes la nièce de Mojo, vous habitez le quartier et vous avez l’air compétente. Vous aussi, vous me connaissez. Vous savez pour qui je bosse, et vous savez qu’on n’a pas intérêt à nous rouler.
— Écoutez, monsieur DeMeo. Si vous voulez vraiment gagner de l’argent, il faudrait être mieux équipé, faire de la pub…
— Trop compliqué. De toute façon, je ne sais pas si mon patron sera d’accord. Je repasserai demain ou après-demain. Vous me donnerez les quatre cent cinquante. En liquide, pas de chèque. C’est clair ? »
Elle eut un sourire inattendu et secoua la tête d’un air incrédule. « C’est vrai ce qu’on raconte. Vous êtes complètement barge. Et s’il y a une baisse du chiffre d’affaires, qu’est-ce qui se passe ? Vous me cassez une jambe ? »
Il la regarda sans rien dire. C’était une réponse suffisante.
« Tu as les oreilles bouchées, ou quoi ? gronda Moishe. Je t’avais dit, on prend ce qui reste et on dégage. Tu as réussi deux ou trois collectes et maintenant tu te prends pour le chef ?
— Pas du tout », répondit Tommy en restant calme. C’était le lendemain, dans l’officine de la rue Dequindre. Tommy, assis au bureau, Moishe debout, appuyé sur sa canne. Il n’aimait pas s’asseoir. Trop difficile de se relever après.
« Si on dégage, tout ce que tu récupères, c’est les sept cents dollars sur le compte. La maison est louée, le matériel aussi. Il n’y a rien à vendre, Moishe. Mais l’affaire rapporte. J’ai regardé la compta.
— On s’en fout de la compta. J’y connais rien, moi, dans le domaine du disque. Et toi ?
— J’ai mis un peu mon nez dedans, hier. C’est pas si compliqué que ça. La petite Black a l’air d’avoir quinze ans et elle y arrive.
— Peu importe. Moi, je suis prêteur sur gages, Tommy. Je n’investis pas d’argent, surtout pas dans ce quartier. Trop risqué. Et même si je voulais me lancer, j’irais pas choisir un bien hérité de Mojo Walker. Il ne me porte pas chance, ce connard, qu’il soit mort ou en vie. On dégage.
— Avec sept cents ? Alors qu’on peut doubler la somme en deux semaines ?
— Je sais compter, Tommy. Bon, écoute… Tu crois que t’as trouvé un coup ? Alors, je te vends l’affaire. Tu reprends à ton compte les six mille que Mojo me devait, plus un bénéf, c’est normal, disons… neuf mille en tout, et le studio est à toi.
— Tu sais bien que je n’ai pas l’argent.
— Pas de problème, je le prélève sur ta paye. On n’a qu’à dire… deux cents par semaine pendant un an, je te fais cadeau de la moitié des intérêts. Mais si tu plonges, tu rembourses ce qui reste dû, plein pot. C’est réglo ? »
Évidemment que non, c’était pas réglo. Moishe attendit la réponse avec un sourire roublard. Sûr que le p’tit gars allait protester.
Erreur. Tommy parcourut du regard le local de Moishe en rez-de-chaussée sur la rue. Le résultat de toute une vie à bidouiller des plans tordus. Et Jase Mackey et Bello étaient morts dans la dèche.
S’endetter auprès de Moishe, c’était prendre un gros risque. Mais entrer au Cooley’s aussi. Là ou ailleurs.
« Neuf mille, c’est trop. Six, peut-être…
— Va te faire foutre. C’est à prendre pour huit mille cinq, pendant encore cinq secondes. Cinq, quatre, trois…
— Huit mille.
— Adjugé. Quel crétin… Et moi qui commençais à me dire que t’avais quand même un peu de jugeote, pas que des biscoteaux. En tout cas, tu n’as pas traîné à te décider. Ce doit être une sacrée poule, la petite shvartza…
— Tu rigoles. Elle est toute maigrichonne. Genre barre de chocolat au lait, tu vois ?
— C’est bon, ça, au goûter, fit Moishe en se marrant.
— Arrête, Moishe. Tu te racontes des histoires.
— Je me raconte ce que je veux, Tommy, mais l’important, c’est que tu me payes. Si tu n’en profites pas pour t’envoyer en l’air au passage, c’est ton problème. D’ailleurs, c’est pas le seul.
— Comment ça, c’est pas le seul ?
— Si tu es en retard pour ton paiement, c’est toi qui devras te casser ta propre guibole. » Moishe riait encore en regagnant la Buick break 59 de sa sœur. Et il avait bien raison. Tommy savait que le vieux requin venait de le rouler dans la farine. Pourtant, lui aussi il souriait. Le Black Kat n’avait rien de glorieux, mais pour la première fois de sa vie, il possédait quelque chose. Et faire des disques, c’était sûrement pas plus difficile que de livrer des combats de boxe dans des rades de campagne.
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10
Le Scotty’s était plein. Garçons en bleu de travail au comptoir, filles en jupe et socquettes entassées dans les wagonnets. Odeur typique d’un café-restaurant, viande hachée sur le gril et oignons frits, café noir au percolateur. Au juke-box, le romantique Bobby Vinton lâchait sa
complainte à propos d’une fille vêtue de 7 Blue Velvet .
L’espace d’un instant, Tommy eut sous les yeux une autre réalité. La vie qu’il aurait menée, peut-être, s’il n’avait pas croisé la route de McKinney. Un boulot stable dans un garage, des copains avec qui il serait venu ici après le travail pour draguer une belle nana comme Leanne.
Elle prenait une commande au fond de la salle et plaisantait avec les clients, des gars plus âgés en tenue de bowling. Mignonne tout plein, dans son habit de serveuse rose. Tommy s’installa sur un tabouret à un bout du comptoir, impatient de raconter ce qui lui arrivait. Mais il n’y eut pas de sourire quand elle l’aperçut. Les yeux bleus s’assombrirent. Elle passa près de lui comme s’il n’existait pas, disparut dans la cuisine, en ressortit avec une barquette à emporter et la déposa devant lui en faisant mine d’apporter une commande.
« Là-bas au fond, c’est des flics, dit-elle d’une voix posée. Ils jouent au bowling ce soir et ils attendent McKinney. Le chauve travaille pour lui.
— Je ne vais pas passer ma vie à l’éviter. En plus j’ai peut-être intérêt à prendre le risque, pour une fille comme toi.
— Tu n’en sauras rien si tu te fais embarquer, répondit-elle du tac au tac en glissant la note sous la barquette. Appelle-moi. » Un numéro de téléphone était écrit au dos, d’une écriture appliquée.
En sortant, Tommy jeta un regard discret à la table du fond. Le flic chauve, un petit gros, le dévisageait. Se sentant observé jusqu’à ce qu’il eut atteint la porte, il ne se retourna pas. Inutile. On l’avait reconnu.
Pour tuer le temps, il alla tramer en voiture dans Woodward et mater les bagnoles. Ford Deuce Coupés, T-birds, Impala 409. Et même une Chrysler 300D d’origine, crème et or, conduite par une rouquine. Il klaxonna, mais après un rapide coup d’œil à la Lincoln, la fille n’y revint pas. Pas son style.
À dix heures, il repassa devant le Scotty’s. Il y avait moins de monde maintenant. Deux ou trois clients au comptoir. Pas de flics en vue, même après le service. Il logea la grosse Lincoln Première sur une place de stationnement, devant le restaurant, et attendit en laissant tourner le moteur. Quand Leanne sortit, il se pencha pour ouvrir la portière côté passager.
Elle se glissa sur la banquette et vint se coller tout contre lui, posa une main sur sa nuque, l’attira à elle et l’embrassa en plein sur la bouche, longuement, langues emmêlées. Son haleine sentait la menthe.
« C’est en quel honneur ? demanda-t-il quand elle se blottit contre son épaule.
— Je t’ai sauvé la vie ce soir, alors tu es à moi. J’ai entendu ça dans un film avec Randolph Scott.
— Ah ! On peut y croire, alors. » Il passa la première vitesse et démarra aussitôt. « Qu’est-ce que tu vas faire de moi ? »
Ils se garèrent dans un chemin qui menait à une usine désaffectée, derrière Sun Valley. Il trouva CKLW Chicago à la radio, Ruby and the Romantics, Our Day Will Come.
Il attira Leanne contre lui et respira le creux de sa gorge, sa peau laiteuse qui sentait délicieusement bon, les effluves délicats de son parfum auxquels se mêlaient les odeurs confondues de tout ce que le restaurant offrait au menu. Quand il voulut ouvrir son chemisier, elle repoussa sa main, puis défit les boutons elle-même, se présenta à lui pour qu’il pût dégager un de ses seins tandis qu’elle détachait son soutien-gorge, ferma les yeux en le laissant aspirer le téton entre ses lèvres jusqu’à le faire se durcir. Après les seins, il remonta vers la bouche, et bientôt, tous deux vibrant ensemble, ils furent incapables de se contenir.
Il descendit la main vers le bas de son dos et commençait à lui ôter sa culotte quand la musique changea à la radio. Il hésita.
« Qu’est-ce qu’il y a ? dit-elle, haletante.
— J’adore cette chanson, murmura-t-il. Les Shirelles, Will You Love Me tomorrow.
— Oh… » Leanne soupira en se débarrassant de sa culotte, dégrafa le pantalon de Tommy d’une main impatiente et chercha son membre durci.
Elle s’allongea sur la large banquette en cuir de la Lincoln et ouvrit les cuisses. À deux mains, elle le guida en elle, prête déjà à l’accueillir, chaude et humide. Trop chaude, trop humide. Il explosa très vite, lâchant tout alors que les Shirelles n’en étaient qu’au deuxième couplet. Leanne se figea en même temps que lui, puis reprit le mouvement, lui agrippa les fesses pour le maintenir en elle, pour le balancer comme une barque, jusqu’à ce qu’elle aussi jouisse et se répande en vagues frémissantes, les jambes nouées autour de lui, s’accrochant jusqu’au bout de son plaisir.
Quand il se retira, elle s’assit, sortit prestement un paquet de mouchoirs en papier de son sac et s’essuya les cuisses en reprenant son souffle. Elle jeta un regard inquiet tout autour pour s’assurer qu’il n’y avait personne.
« Alors ? dit-elle en inspirant profondément. Je suis une salope maintenant ? Une coucheuse. C’est ce que tu penses, hein ?
— Non. Ça, on oublie.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? On oublie quoi ? » Elle prit un air guindé et reboutonna son chemisier jusqu’au menton. Ce qui produisit un effet assez étrange vu qu’elle était nue en dessous, avec les mouchoirs en papier entre les cuisses.
« C’était bien. Le reste n’a pas d’importance. C’était vraiment bien. »
Elle lui jeta un regard soupçonneux, puis confirma. « Oui, c’était pas mal. Un peu rapide, peut-être.
— J’ai plus trop l’habitude.
— Ce n’est pas grave, dit-elle en souriant et en l’attirant à elle. Tu es à moi, tu te rappelles ? Je n’en ai pas terminé avec toi. Mais cette fois, éteins la radio avant, d’accord ? »
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11
Tommy sentait encore la chaleur de Leanne le lendemain, la douceur soyeuse de sa gorge, les ondes liquides de ses contractions quand elle parvenait à l’orgasme. Il portait les marques de ses ongles sur les fesses, là où elle l’avait empoigné pour le pousser plus profondément en elle. Il était détendu, amolli par une bonne fatigue. En accord avec le monde.
Pas seulement parce que c’était une belle nana et un bon coup. Être avec Leanne lui offrait une seconde chance. La possibilité de reprendre la vie qu’il avait bousillée à seize ans. Aller à des matchs de foot, à des soirées dansantes, se balader en voiture dans Woodward et commander des plats à emporter. Tout ça lui avait tellement manqué à Milan, quand il passait des nuits sans dormir sur sa couchette.
Cette fille blonde et pétillante de vie était la preuve qu’il pouvait encore espérer un avenir heureux. Une sacrée pièce à conviction. Les nuages se dissipaient à l’horizon.
Les collectes se déroulaient sans heurts, dans l’ordre de la liste de Moishe. Il fit deux visites rapides l’après-midi, du cash facile chez un coiffeur-compte de loterie sur John R. puis dans une quincaillerie vingt mètres plus loin. Il ne lui restait plus qu’un bar de quartier, le Brownie’s Lounge, et ensuite il passerait au Black Kat pour voir comment marchait sa nouvelle affaire.
Le bar était sombre, panneaux de bois foncé sur les murs, moquette bordeaux et mobilier en chêne. Bobby Blue Band au jukebox, qui chantait Stormy Monday Blues de sa voix de crooner. Une ambiance tranquille, provinciale. Il se détendit.
La femme au comptoir, belle métisse plantureuse, l’accueillit avec un sourire qui s’ouvrait grand comme un piano à queue. Il lui rendit la pareille… et sentit le canon d’une arme lui appliquer un baiser glacé derrière la tête.
« Avance. Va dans le bureau, au bout du comptoir. »
Pas le choix. Tommy obéit, les tripes nouées, redoutant à chaque pas que le coup parte. Quel imbécile ! Les toilettes pour hommes… Il n’avait pas fait attention en passant devant, tellement il était occupé à mater la tenancière. Pendant que son petit copain s’approchait par-derrière. Jenks ? Impossible à dire. Surtout, ne pas se retourner. La femme tourna le dos quand l’homme le fit entrer dans la petite pièce, le poussa brutalement contre le bureau et referma la porte d’un coup de pied.
Il fouilla Tommy, trouva le Colt .45 et le prit.
« Les mains à plat sur le bureau. » Seconde fouille, plus approfondie. Il palpa le portefeuille de Tommy mais le laissa en place. À part ça, rien.
« Assieds-toi derrière le bureau. Et garde les mains posées à plat, je veux les voir. Pas de gestes brusques. »
Tommy s’exécuta. Et se retrouva face à un grand Noir, mince, en manches de chemise, fine cravate en soie assortie à son gilet rouge. Qui braquait un Smith & Wesson .38 en métal galvanisé. Chien relevé. Visage mince, traits fins. Comme dans la vieille chanson de Chuck Berry, A Brown-
Eyed Handsome Man8 . Front luisant de sueur. L’air effrayé, alors que Tommy ne montrait pas sa peur. Pourtant, c’était lui qui tenait le flingue ! Tommy mit un moment à le reconnaître.
« Idlewild… Le type en smoking. Brown, c’est ça ?
— Tu as mis le temps, blanc-bec. Pour toi, tous les Noirs se ressemblent ?
— Tous les smokings, oui. Surtout qu’il s’est passé beaucoup de choses, ce soir-là.
— Ça, c’est sûr. Bon, alors… Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu vas me régler mon compte ?
— Je suis venu collecter trois cent soixante dollars. Les intérêts, plus cent de capital, plus l’argent du juke-box.
— Des intérêts ? Je rêve ! Je lui sauve la vie, à ce youpin de merde, et il demande des intérêts en plus ? Ce sera tout ? Ou est-ce qu’il veut aussi que tu me butes ?
— Pourquoi je devrais te buter ?
— Peut-être pour que je n’aille pas raconter ce qui est arrivé à un certain guitariste qu’on n’entendra pas de sitôt jouer en live ?
— Je viens juste chercher l’argent. Moishe m’a donné une liste, je ramasse ce qu’on lui doit en prenant les noms un par un. Je ne m’attendais pas à tomber sur toi ici. Je croyais que tu étais d’Idlewild.
— Personne n’est d’Idlewild, t’as pas compris ? Ça ne vit que l’été, ce bled. Je bosse au Regency seulement le week-end. Et je continue à me demander si Moishe ne t’envoie pas pour faire le ménage après c’te saloperie de l’autre soir.
— À vrai dire, Moishe ne se rappelle pas très bien ce qui s’est passé.
— Il se réveille à l’hosto, et il ne se demande pas comment il y est arrivé ?
— Il était trop mal en point pour se poser la question, au début. Et après, il a eu d’autres soucis.
— Comme quoi ?
— T’occupe. Ça te regarde pas.
— Ouais, t’as raison. » Brown secoua la tête, accablé. « J’en dors pas depuis des semaines, à l’idée que Moishe va venir me réclamer son dû. Et puis j’entends parler du nouveau qui ratisse pour lui. “Le gars de Moishe”. Celui qui a dégagé Duwayne Jenks et sa bande au Cooley’s. Je me suis dit que ce devait être toi, et que j’étais le prochain sur la liste. Mais vous, ça ne vous fait ni chaud ni froid, hein ? Je suis rien qu’un Nègre, comme tous les autres, qui doit de l’argent à Moishe.
— Moishe n’a rien contre toi. Moi non plus. Je te donne ma parole.
— Pardon ? » Brown eut un rire incrédule. « Tu me donnes ta parole ? Putain, t’es vraiment un plouc de première, toi alors ! Ta parole. » Il secoua lentement la tête, hésitant à prendre une décision.
« Tiens », dit-il brusquement en retournant le Colt dans sa main et en le présentant à Tommy, côté crosse, sur le bureau. « Si on doit jouer cartes sur table, autant y aller direct.
— Si tu as l’argent, y a pas de problème, dit Tommy en rangeant l’arme dans sa ceinture. Et moi, j’ai une dette envers toi. Peut-être même deux.
— Pourquoi ?
— Parce que tu m’as sorti du pétrin à Idlewild. Et pour aujourd’hui.
— Quoi, aujourd’hui ?
— J’aurais dû surveiller mes arrières. Ça me servira de leçon.
— T’as intérêt, si tu bosses pour Moishe. Ton pognon est dans le tiroir. Comment tu t’appelles, au fait ?
— Tommy DeMeo. » Tommy ouvrit le tiroir et trouva l’enveloppe.
« Moi, c’est Léo Brown. Brownie pour les intimes, et pour presque tout le monde, d’ailleurs. » Il hésita, puis tendit la main. Tommy la serra. Yeux dans les yeux, un moment de vérité…
« T’es réglo en affaires, dit Tommy en comptant les billets dans l’enveloppe. Tu veux que j’en touche un mot à Moishe, rapport à Idlewild ?
— Surtout pas ! Vaut mieux tout oublier. Au fait, qu’est-ce qui s’est passé après ?
— Après quoi ?
— Ben, après. Mojo venait d’avoir son studio. Il voulait me prendre comme associé. C’est Moishe qui l’a récupéré ?
— Non. C’est moi.
— Sans blague ? T’es en pleine ascension, mon gars ! Dis-moi… je fais venir des chanteurs et des groupes ici le week-end. Tu me filerais une com’ si je t’envoyais des clients ? Disons, dix pour cent ?
— À condition que tes clients paient.
— Oh pour ça, pas de problème. Tu sais que t’es en train de te faire une sacrée réputation ? On parle beaucoup de toi, en mal. J’imagine que ça t’arrange… Mais fais gaffe. Tout arrive très vite ici, crois-moi. »
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12
Tommy les repéra au moment où il déverrouillait la porte du local de Moishe. Deux hommes qui descendaient d’une voiture banalisée garée un peu plus loin dans la rue. Des flics, en civil. L’un irlandais, l’autre mexicain. Il se dépêcha d’entrer et fourra le .45 dans un tiroir du bureau, juste avant que les types ne poussent la porte.
« C’est une descente, connard, dit l’Irlandais avec un méchant sourire. Tourne-toi, les mains contre le mur. » Un grand gaillard pas loin de la cinquantaine et qui commençait à s’empâter, cheveux cuivrés, teint de buveur, yeux larmoyants, veines éclatées sur les joues et le nez. Vêtu d’une veste de sport froissée qui, neuve, ne devait déjà pas payer de mine.
Le Mexicain présentait mieux, en costume et cravate sombres, nez busqué, regard aiguisé. Il restait en arrière pour bloquer la porte. Prudent.
Tommy s’assit au bureau et s’adressa à l’Irlandais.
« Vous, c’est Bannion. C’est ça ?
— Hé, le Rital, t’as pas bien compris. C’est moi qui pose les questions, et toi, tu réponds. Je t’ai dit de te tourner contre le mur !
— Non.
— Comment ?
— Vous me connaissez, sergent, je suis fiché. J’ai fait de la correctionnelle pour mineurs à Milan. Alors, les murs, j’en ai assez vu.
— Tu veux jouer les fortes têtes ? D’accord. » Bannion partit d’un rire d’ivrogne, sortit un .38 à canon court de son étui d’épaule et le pointa sur Tommy. « En position ! On a dû t’apprendre ça, non ? Je ne le répéterai pas. »
Tommy avala sa salive. Il sentit un élancement entre ses côtes, à l’endroit où la balle de Moishe lui avait déchiré les chairs. Mais il ne bougea pas et fixa Bannion droit dans les yeux.
« Laisse tomber, Bud, dit le Mexicain. Qu’est-ce qu’on va se compliquer la vie avec ce crétin ?
— Il est nouveau, répliqua Bannion. Faut lui montrer qui est le chef.
— Il sait qui est le chef, pas vrai, DeMeo ? »
Tommy acquiesça.
« Dis-le, insista Bannion.
— C’est vous le chef, sergent Bannion. Voilà pourquoi j’ai une enveloppe pour vous. Vous la voulez ?
— Donne », dit Bannion en rengainant son arme. Tommy sortit l’enveloppe du premier tiroir et la fit glisser vers lui. Bannion effeuilla les billets du pouce pour vérifier, puis mit l’enveloppe dans la poche de sa veste. « Je t’explique… Ça, c’est un impôt. Tu peux prêter de l’argent et toucher les revenus de tes juke-box, mais ça s’arrête là. J’ai déjà entendu dire que t’étais une terreur, mais des rumeurs qui partent en eau de boudin, y en a toujours eu. Garcia et moi, on en a vu des centaines, des petits voyous comme toi. Ils vont, ils viennent. C’est pas les plus méchants qui tiennent la durée, DeMeo, c’est les plus malins. Si t’es malin, on réussira à s’entendre. Si tu déconnes, tu seras piétiné comme une merde. C’est clair ? »
Tommy hocha la tête.
« Et la prochaine fois que je te donne un ordre, t’as intérêt à obéir ! »
Tommy ne répondit rien. Bannion en remettait une couche juste pour ne pas perdre la face.
« On repassera la semaine prochaine, fiston. Et toutes les semaines. N’essaye pas de te défiler, ni de te tromper sur la somme. Allez, on s’en va. »
Le Mexicain ouvrit la porte et s’effaça pour laisser sortir son collègue. Une fois Bannion dehors, il se tourna vers Tommy.
« Petite précision. Moishe s’est entendu avec Bannion, pas avec moi. C’est lui qui palpe. Moi non.
— Ça vous regarde.
— Bon. Tiens, au fait… Il y a des gars de Chicago qui se sont installés à South Bend l’été dernier. Ils tiennent aussi Benton Harbor maintenant. Faut croire qu’ils aiment les Nègres. Et à ce qu’il paraît, ils comptent rappliquer de ton côté. T’es au courant ? »
Tommy le regarda sans rien dire.
« Non, bien sûr, soupira Garcia. Écoute… Si vous vous massacrez entre vous, moi, je m’en fous complètement. Mais je ne veux pas de sang sur mes trottoirs. C’est trop de paperasse. Si t’entends parler de quelque… Et merde. Pourquoi je perds mon temps ? »
Le raid des flics tarauda l’esprit de Tommy toute la journée, rallumant les mauvais souvenirs de Milan. Il se sentait aux aguets, ce qui n’était pas plus mal, vu ce qu’il faisait pour gagner sa vie.
Le soir, en rentrant à Ecorse, il passa sans s’arrêter devant les mobile homes de Sun Valley pour inspecter les environs. Les lumières étaient allumées chez sa mère, Spivak assis au salon, visage bleuté à la lueur de la télé… L’éclair d’une allumette jaillit dans la nuit.
Une voiture, garée dans la rue perpendiculaire. Chevy Biscayne 62, bleu marine, pneus noirs. Pas de doute, c’était une bagnole de police banalisée. Avec un homme au volant, qui fumait une cigarette. Quelqu’un surveillait la caravane de sa mère ? De l’endroit où était garée la voiture, il n’y avait pas grand-chose d’autre à voir.
Il se détourna en passant devant la Biscayne, ajusta aussitôt son rétroviseur pour le caler sur la voiture. Décharge dans la poitrine… Sa respiration s’accéléra.
McKinney. Même à cette distance, dans un angle de vue restreint, il reconnaissait la carrure de taureau, la coupe en brosse. Pour un peu, il aurait presque aperçu ses taches de rousseur dans l’obscurité. Le shérif adjoint Wes McKinney. Non. Il n’était plus shérif. « Sergent », avait dit Leanne. Et il n’était pas seul. Il y avait quelqu’un assis à la place du passager. Le flic à tête de lard, celui que Tommy avait vu au restaurant. Ils l’attendaient, ce soir, et depuis déjà presque cinq ans.
Des années difficiles pour Tommy. La prison ferme. Le Mississippi, où il avait trimé comme un âne. Mais McKinney ne voyait pas les choses de cette façon. Pour lui, ce n’était pas assez cher payé. Il lui fallait un passage à tabac ou un bras cassé, au moins.
Alors ? Que fallait-il faire ? Accepter d’y passer ? Tommy savait esquiver maintenant, il pourrait sans doute encaisser tout ce qu’on lui balancerait. Sauf que les deux autres ne se contenteraient pas de le rosser. Ils l’arrêteraient. La parole d’un ex-taulard contre celle de deux flics. Cette fois, il prendrait dix ans à Jackson.
Pas question. Il ne tirerait pas un seul jour pour McKinney. Plutôt mourir. Ou bien… quelqu’un d’autre pouvait mourir. Il tourna l’idée dans sa tête. Aller chercher le .45 dans le bureau de Moishe, pister McKinney et le coincer, seul. Régler le problème. Mais ça ne réglerait rien, parce que les soupçons se porteraient immédiatement sur lui. Et à dire vrai, il ne s’en sentait pas capable.
Avoir tué au Cooley’s, c’était une chose. Pas moyen de faire autrement, sinon il y restait. Mais buter un homme à froid ? Même une ordure comme McKinney… Non. Moishe pourrait, lui. Dézinguer quelqu’un, et puis s’asseoir tranquillement et boire un verre à sa santé. Pontieri et Albert aussi y arriveraient, comme la plupart des brutes qu’il avait connues en prison. Mais pas lui. Pas encore.
Les deux hommes n’avaient pas réagi à son passage, donc ils ne guettaient pas la Lincoln. Au restaurant, le flic ne l’avait pas vu monter en voiture. Quand même, il valait mieux repartir par un autre chemin. On était vite repéré, avec la Linc.
Heureusement, il connaissait bien le coin. Il contourna le terrain des mobile homes, s’engagea dans une rue étroite qui desservait deux entrepôts, et ressortit une trentaine de mètres derrière la Biscayne. Dissimulé par une benne à ordures, il attendit que McKinney et son collègue se lassent de leur surveillance. Alluma la radio, tout bas, pour passer le temps. Trouva un bon filon. WLAC, une station émise depuis Nashville et animée par John R. Les nuits du hard blues… Jimmy Reed, Lightnin’Hopkins, Buddy Guy, entrecoupés de pubs pour des trucs loufoques vendus par correspondance, ça allait des petits poussins à élever chez soi au bon vieux laxatif de nos grand-mères, et c’était presque aussi distrayant que la musique. Une heure s’écoula, il s’en aperçut à peine. Puis une autre, presque.
McKinney et son copain renoncèrent vers onze heures. La Biscayne démarra et partit en trombe. Il attendit encore une demi-heure, par prudence, puis gagna la caravane de sa mère et se glissa sans bruit à l’intérieur. Flora était assise à la table de la cuisine, en robe de chambre, avec ses rouleaux sur la tête. Il l’avait toujours trouvée belle, mais ce soir, l’éclairage lui montrait une femme rattrapée par les années et par l’alcool. Pattes d’oie au coin des yeux, profonds sillons creusés autour de la bouche.
« Tu as vu que Wes était là ? demanda-t-elle.
— Oui. Il est pas très doué pour se planquer.
— Il est passé cet après-midi. Il te cherchait. Je te jure, Tommy, il est encore plus dingue qu’avant. Tu peux pas rester ici.
— T’as raison, m’man. Désolé.
— C’est pas ta faute, dit-elle en écrasant sa cigarette. Ton père non plus, c’était pas sa faute. Peut-être que c’est moi qui porte la poisse. En tout cas, Tommy, il ne faut surtout pas qu’il te fasse de mal. Je ne le supporterai pas.
— Je ferai tout pour l’éviter. Ne t’inquiète pas pour l’argent, je t’en enverrai tous les mois. Dès que je me serai posé.
— Toi, tu es vraiment le fils de ton père, dit-elle avec un sourire las. Parfois, je me demande s’il y a quelque chose de moi en toi.
— Bien sûr que oui. Moi non plus, je ne me laisse jamais abattre. Allez, m’man. Prends soin de toi. »
Tommy embrassa sa mère et rassembla ses affaires. Ce fut vite fait.
Il se réfugia pour la nuit dans l’arrière-salle du local de Moishe, couché sur le lit de camp. Ça puait le ratage de toute une vie, et les murs tremblaient chaque fois qu’un train passait. Mais il avait dormi dans de pires endroits.
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13
Tommy eut un peu de mal à localiser l’un des comptes de Moishe, le plus gros. Il gara la Lincoln sur la 12e Rue et emprunta prudemment, à pied, une ruelle qui débouchait dans une aire de chargement au milieu d’un pâté d’immeubles.
Tout avait l’air désert. Fenêtres bouchées et peintes en noir, grosses poubelles et cartons déchirés. Contre le mur extérieur d’un entrepôt, un escalier en fer menait au palier d’un premier étage. Il monta sans faire de bruit, frappa deux coups sur la porte métallique. À nouveau… Il y eut du mouvement derrière l’œilleton. Quelqu’un le regardait. Puis la porte s’entrouvrit.
« On est fermés.
— C’est Moishe Abrams qui m’envoie, pour le juke-box. Dites à Fatback que je suis là. »
Conversation étouffée. Enfin, un géant noir ouvrit toute grande la porte. Plus de deux mètres, en costume anthracite, chemise blanche, nœud papillon et calotte rouges. Tatouages initiatiques en langue arabe sur les pommettes. Et à la main, comme si c’était tout naturel, un Remington de calibre douze à canon scié.
« Je m’appelle Bass, dit-il. C’est moi qui règle les problèmes ici. T’es un problème, toi ?
— Pas que je sache, répondit tranquillement Tommy.
— Vaudrait mieux pas », fit Bass en s’écartant pour le laisser entrer. Le bar était désert, les chaises empilées sur les tables. Un homme de ménage octogénaire lavait le plancher de la piste de danse. Ça sentait encore le tripot, une odeur chargée où se mélangeaient tabac bon marché, alcool et parfums.
Les débits de boisson clandestins accueillaient leurs clients après l’heure de la fermeture légale. On y enfreignait aussi la loi en proposant machines à sous, roulette, jeux de dés et tables de black-jack, de minuit jusqu’à six ou sept heures du matin, voire toute la journée si les participants jouaient gros.
L’énorme juke-box installé contre le mur passait Little Milton en sourdine. Blind Man. Tommy ne se rangeait pas encore parmi les pros des juke-box, mais ce modèle-là, il connaissait. Un Seeburg M100A, avec une grille en métal chromé sur le devant. Le premier à offrir une sélection de cent titres en 45 tours. Après quoi, du jour au lendemain, on avait boudé les machines en format 78 rpm. La plupart des juke-box de Moishe étaient des Seeburg, M100A ou B. Il en avait acheté toute une cargaison en 1955, tombée d’un camion à Cincinnati.
À l’extrémité du comptoir, Fatback Billups – Fat9 pour faire plus court – sirotait un ginger ale tout en passant en revue ses tickets de caisse. Il portait bien son surnom. Trapu, ventru, barbu, tel un père Noël noir boudiné dans un costume bleu pâle. Avec lui, ça rigole pas, avait dit Moishe. Pour s’ériger en défenseur des clubs du ghetto et des bars clando, Fatback avait l’étoffe.
Derrière lui, sur la scène, une vieille guitare à table plate était appuyée contre le mur. Épaules rondes, hanches larges, comme une femme dont on a bien profité.
« C’est à qui la guitare ? demanda Tommy en prenant place sur un tabouret à côté de Fatback.
— J’ai Lightnin’Slim qui joue cette semaine. Pourquoi ?
— J’ai connu un bluesman, un vieux… Il avait une guitare comme celle-là.
— Si tu veux mon avis, toutes les guitares se ressemblent, grommela Fatback.
— Mais elles n’ont pas toutes le même son. Chacune est différente. » Fatback tendit une enveloppe et Tommy vérifia que le compte y était. Joli… Mille huit cents dollars, à quelque chose près.
« C’est bon, dit-il en se levant.
— Bouge pas, dit Fatback. Faut qu’on discute. » Du coin de l’œil, Tommy remarqua que Bass observait la scène, posté près de la porte avec son fusil.
« D’abord… Cette histoire au Cooley’s. Pas la peine d’être un génie pour comprendre ce qui s’est passé. Personne ne va pleurer cet abruti de Rasheel Dellums…
— Qui ?
— Dellums. Celui que t’as descendu. Tu connaissais pas son nom ?
— On ne nous a pas présentés.
— T’as rien perdu. C’était qu’une petite racaille, il n’emmerdera plus personne maintenant. Nous, on va pas te faire d’ennuis pour ça. Pas cette fois. Mais les changements de direction, c’est pas trop notre tasse de thé. On n’est pas tous aussi cons que Duwayne Jenks. Et on ne se laissera pas avoir.
— Moi, je fais la collecte, c’est tout. Si le compte est bon, y a aucun problème. Tu as autre chose à me dire ?
— Ouais. Brownie veut arranger une rencontre. Au Papa Doc’s. Quand tu veux.
— C’est quoi, le Papa Doc’s ?
— Tu te fous de moi ? » Fatback leva les yeux de ses tickets de caisse. « Un rade sur Canfield. On te sert une bidoche au barbecue, là-bas, tu trouves pas mieux dans l’Arkansas. Si ça ne t’intéresse pas, j’y vais à ta place. C’est Brownie qui régale. »
Tommy prit rencard à cinq heures au Papa Doc’s Barbecue et arriva une heure plus tôt pour mater les alentours. Les surprises, il en avait sa dose.
Un vulgaire snack, en apparence. Ce qu’on apercevait de l’intérieur à travers les vitres sales ne promettait guère mieux : comptoir tout rayé en Formica rose, rangée de tabourets sans dossier, linoléum à carreaux noirs et blancs, cloisons en bois fabrication maison pour créer des compartiments le long du mur.
Mais en entrant… Une large grille dressée au-dessus d’un lit de charbons rougeoyants, et ça chauffait du feu de Dieu. Avec des poulets rôtis et des plats de côtes qui tournoyaient lentement, de la graisse qui tombait en grésillant dans les flammes et répandait son arôme tout autour. On se serait cru à un gueuleton du dimanche chez les bouseux.
Tommy en avait déjà l’eau à la bouche. Il se dirigea vers le fond pour chercher une place d’où il aurait vue sur la salle. Le wagonnet du coin était déjà pris. Léo Brown, installé devant un café et le Chronicle, seul journal de Detroit appartenant aux Afro-Américains, le regardait approcher. Très élégant, dans un gilet sans manche en soie fauve et cravate assortie.
Tommy s’assit sur la banquette, en face. Sans poignée de main.
« Tu es en avance, dit Brownie en repliant son journal. Prudent, à ce que je vois.
— Pas aussi en avance que toi.
— Oh, moi. J’ai ma table réservée, pour ainsi dire. Je règle pas mal d’affaires ici. “Je suis comme un poisson dans l’eau du peuple”.
— Pardon ?
— C’est une phrase du président Mao, dans le Petit Livre rouge. Tu devrais le lire. Il est sacrément malin, cet enfoiré. Quand il dit : “Sautez”, tu as un milliard de Chinetoques qui répondent : “À quelle hauteur ?” Il pense aussi que le pouvoir est au bout du fusil. Bon, ça, on le savait, surtout ici.
— Qu’est-ce que tu veux ?
— T’offrir à dîner. Discuter affaires.
— C’est tout vu, jusqu’au mois prochain.
— Non, je ne te parle pas des histoires de Moishe, mais de nous deux. Toi et moi. Ton studio, le Black Kat… On s’est entendus sur un pourcentage si je t’envoie du monde. Mais y a peut-être mieux à faire. Le commerce des juke-box, t’y connais quelque chose ?
— Je découvre. Pourquoi ?
— Commençons par le début. Petite leçon d’histoire… Quand les premiers juke-box sont sortis, ils ont eu un succès fou. Les vieux 78 tours étaient tellement lourds qu’on pouvait à peine charger une vingtaine de titres par machine. Le jour où on changeait les disques, il y avait foule dans les bars. Après la guerre, tout le monde a eu la télé, et maintenant, les nouveaux juke-box à format 45rpm peuvent contenir cent sélections, alors les gens s’y intéressent moins. Sauf de ce côté-ci de 8-Mile Road. Dans le territoire de Moishe. C’est-à-dire le tien.
« Ici, c’est un peu particulier. Tu sais combien il y a de stations de radio noires à Detroit ? Une. CHB, à Inkster, qui émet seulement pendant la journée. Ernie Durham se démène sur WJLB et passe un peu de rythm and blues, mais c’est un Blanc. Il ne doit pas y avoir plus d’une demi-douzaine de radios noires dans tous les États-Unis d’Amérique.
— Et alors ?
— Alors, quand les Noirs veulent écouter de la musique noire à la radio, ils ont du mal à en trouver. Ils sont obligés d’aller dans les clubs, dans les bars, où les artistes se produisent en live. Mais suppose que les juke-box passent la musique qui leur plaît ? Tes jukebox. Combien t’en as ? Tu veux que je te donne mon chiffre, à un ou deux près ? Trois cent vingt. »
Pile. Côté recherches, il avait bien fait son boulot. Tommy but une gorgée de café en attendant la suite.
« Le vieux Moishe fournit les juke-box avec les disques d’origine, c’est tout. Certains établissements achètent en plus leurs propres sélections, mais la plupart ne s’embêtent pas.
— Je ne vois toujours pas où…
— D’accord, je vais abréger. J’ai bossé dans le milieu du disque il y a quelques années de ça. Je m’occupais des ventes et des promotions pour un label de jazz qui a fait faillite depuis. Ce n’est plus le même monde, maintenant. Motown produit des tubes, le rock anglais s’inspire du blues, mais c’est toujours difficile de trouver de la vraie musique noire sur les ondes. Toi, l’avantage, c’est que tu peux faire circuler n’importe quel disque sans avoir besoin de payer un créneau horaire ou un DJ à la radio. Si un chanteur sort un bon titre chez Black Kat, tu peux lui garantir qu’on va l’entendre dans tous les putains de juke-box de la ville. Et si tu le mets dans la sélection automatique, il revient toutes les heures aux oreilles des gens. Tu crois qu’un chanteur serait prêt à allonger un peu plus pour ça ? »
Tommy hocha la tête, lentement. « Peut-être, oui.
— Attends, c’est pas fini. Il doit y avoir pas loin de soixante clubs du côté nord de Grand Boulevard. Le mien, celui de Fat, le Chit Chat, le Flame Lounge… J’en aurais pour deux jours à dresser la liste complète. Et tous, on invite des artistes. Si Jackie Wilson se produit au Chit Chat pendant quelques semaines, on pourrait faire casquer le propriétaire pour mettre les chansons de Jackie partout en automatique.
— C’est beaucoup de boulot…
— Mais non. Justement, j’y viens ! » Brownie se renversa en arrière contre la banquette, détendu. « Ce ne sera pas compliqué parce que moi, je peux m’en occuper. Les ventes, le placement des disques… Je connais tout le monde dans le milieu des clubs, et on me connaît. En gros, tu piques le droit d’exploitation, ça ne te coûtera pas un centime. Tu rentreras même de l’argent dès le départ, parce que… »
Tommy le laissait parler.
« On sera associés, termina Brownie en joignant ses longs doigts effilés sous son menton. Je te donne cinq mille dollars pour entrer dans le capital à parts égales, tu continues à toucher ce que le studio te rapporte maintenant, et on partage ce que je ramène, cinquante-cinquante.
— Avec dix mille, tu pourrais me le racheter. Tu serais ton propre patron.
— J’ai pas dix mille.
— Tu as ton bar, y aurait moyen de les trouver.
— Peut-être que j’ai pas envie de te le racheter.
— Pourquoi ?
— Un studio, c’est trop lourd à gérer tout seul, surtout si tu bosses aussi pour Moishe Abrams. Avec un associé, on divise le fardeau par deux. C’est pour ça que tu as besoin de moi, et moi de toi. Mince, chez Motown, Berry Gordy a mis toute sa famille au turbin. Ils gagnent un pognon fou. »
Tommy hésitait. Quelque chose clochait, mais quoi ? Il n’arrivait pas à décoder ce type-là. Des Noirs, il en avait côtoyé en prison, et au boulot, dans le Sud. Plaisanté avec certains, combattu d’autres.
Mais lui, c’était pas le genre ouvrier agricole. Il avait tourné dans le milieu et connaissait les ficelles, il lisait des livres. Bien sapé, proprio de sa boîte… Se servir des juke-box pour faire la promo du studio, c’était une idée qui pourrait marcher, et non seulement il apportait de l’argent, mais il proposait aussi ses services. Ça paraissait trop beau pour être… Ah. Oui, voilà.
« Tu veux être mon associé », dit Tommy. Ce n’était pas une question.
« Exact.
— Et les associés, entre eux, ils doivent jouer franc-jeu.
— Exact.
— Il y a quelque chose qui m’échappe, Brown…
— Mes amis m’appellent Brownie.
— Je suis pas ton ami, merde ! Je suis quelqu’un avec qui tu veux faire du business. Mais tu sais comment j’ai eu le studio, et tu vois aussi que je suis nouveau dans la partie. Tes cinq mille dollars, tu pourrais les investir n’importe où ailleurs dans la musique. Alors pourquoi moi ? Pourquoi je t’intéresse ?
— J’en étais sûr, fit Brownie en souriant. T’es pas qu’un casseur, toi, t’en as aussi dans le ciboulot. Bon, alors, franc-jeu. Le label de jazz dont je t’ai parlé, c’est pas parce qu’on ne gagnait pas d’argent qu’il a fait faillite. On n’arrivait pas à se faire payer. L’industrie de la musique, c’est un monde d’arnaqueurs. Certains prétendent qu’ils ont les gangs sur le dos, parfois c’est vrai, parfois non. Mais quand il faut lâcher du fric, tout le monde freine. Avec toi, le problème serait réglé.
— C’est tout ?
— Après, c’est plus compliqué. Tu le connais bien, le vieux pour qui tu bosses ?
— C’est pas la question. J’ai une dette envers lui. Cette histoire à Idlewild… S’il n’avait pas été là, je serais mort.
— Peut-être bien. Mais je l’ai déjà vu agir. La dernière fois, ça doit faire six ou sept ans… Il faisait chaud, c’était en août. Je tenais le bar dans un clando à Dearborn. Y a eu une dispute, une histoire à la con. Je me suis retrouvé avec un gars étendu raide mort devant le comptoir, et Moishe, un rasoir à la main. Je me souviens, Driftin’ Blues passait au juke-box. Enfin, à ce moment-là, il lui avait déjà tranché la gorge. La chanson a duré plus longtemps.
— Pourquoi ils se sont accrochés ?
— Pour rien. Il faisait une chaleur à crever. Moishe a pris quelque chose de travers, une seconde plus tard le pauvre bougre pissait le sang par terre. On l’a mis dans le coffre de sa voiture, le gérant et moi. Une De Soto 57, avec les ailerons bicolores, noir et or, tu vois ? Belle caisse. » Il secoua la tête, accablé par le souvenir.
« On a largué la bagnole dans une ruelle du côté de la 12e Rue, avec les clés sur le contact. Elle n’a pas dû y rester plus de cinq minutes. C’était une tire d’enfer, mais le connard qui l’a piquée s’est retrouvé avec une sacrée surprise dans le coffre. Le cadavre a été repêché deux jours plus tard dans la rivière, près de Fort Rouge. Ça n’a dérangé personne. Un Nègre qui se fait buter à l’arme blanche dans le quartier Est de Detroit ? C’est jamais qu’un de plus.
— Quel rapport avec moi ?
— Tu vas comprendre. Pendant que j’étais en train de laver le sang par terre… Le Moishe, assis au bar, il a fini son verre. Tranquille. Avec un macchab à ses pieds. Si t’avais vu sa tête… Non, en fait, on ne voyait rien du tout sur sa tête. Les yeux complètement vides. Il avait tué ce gars-là parce qu’il était noir, ou bien parce que lui, il était de mauvais poil. Ou peut-être qu’il n’y avait pas vraiment de raison. Tu me suis ? »
Tommy hocha la tête.
« Tu dis que Moishe a oublié Idlewild, mais ça va lui revenir. Un jour, bientôt, il se sentira mieux. Il reprendra ses mauvaises habitudes.
— Et il se souviendra que tu lui as sauvé la vie.
— Ou, peut-être, il se souviendra seulement que je suis un Nègre qui en sait trop, dit Brownie en fixant Tommy d’un regard intense. Et si c’est le cas, j’aurai besoin de quelqu’un pour lui rappeler que je peux servir à quelque chose, parfois. Notre partenariat me rapporte doublement. De l’argent pour tous les deux, et une assurance vie pour moi. La Mutuelle DeMeo. »
Tommy rit. Il savait que l’autre, en face, était en train de le manipuler, que ses yeux opaques cachaient quelque chose, mais… Tant pis.
« Cinquante-cinquante, ça me va pas, dit-il. Pas pour cinq mille dollars.
— Alors dis un chiffre.
— Pour cinq mille, je te donne pas plus d’un quart.
— Tu déconnes », dit Brownie en souriant. Les deux hommes se détendaient un peu, maintenant que l’affaire était engagée. « On ne va pas y passer la nuit, blanc-bec. Si je te dis quarante pour cent, tu diras trente. Alors tope-là pour un tiers, et on se tape une assiette de côtelettes grillées au barbecue comme t’en as jamais mangé sur cette putain de planète. T’es partant ? »
Cinq mille dollars. En partant de chez Papa Doc’s, Tommy posa les liasses bien alignées sur le siège de la Lincoln, et tout en conduisant, il les regardait de temps en temps. Sourire aux lèvres. Au Mississippi, sa plus grosse paye en un jour s’était montée à huit cent cinquante dollars, et pour ça, il avait affronté La Bûche. Sa vie était vraiment en train de prendre un bon virage.
Au bureau, il préleva mille cinq cents sur la somme, pour Moishe. Quand le vieux passa prendre son dû le lendemain, Tommy lui glissa une enveloppe contenant la recette de la collecte, augmentée de quelques jolis billets. Moishe compta l’argent d’une main experte. Sans commentaire. Il avait retrouvé un peu de couleur à ses joues, repris quelques kilos. Il lui fallait toujours une canne pour marcher, mais il s’était procuré un gros bâton façonné en chêne, épais comme le poignet, orné d’un pommeau en cuivre. Il était donc de nouveau armé, et dangereux.
Tommy s’attendait à le voir sourire quand il aurait fini de compter. Mais le vieux braqua sur lui des yeux acérés, brillants de colère.
« Il y a mille cinq cents de trop, gamin.
— Les mille, c’est ma traite pour le Black Kat. Je t’ai rajouté cinq cents parce que tu m’as mis sur le coup.
— Un bonus ? T’es assis à mon bureau et tu me balances des os à ronger ? Tu disais qu’on n’avait rien à gagner en larguant ce foutu studio.
— Je l’ai pas largué, Moishe. J’ai pris un associé pour relancer l’affaire. Je lui ai vendu des parts.
— Quel associé ?
— Léo Brown, le propriétaire du Brownie’s Lounge. »
Moishe se renfrogna. Il réfléchissait. « Brownie. Le schwartz qui tenait le club à Idlewild.
— Il t’a sauvé la peau, Moishe. Et la mienne aussi.
— Il était obligé. C’est le gang de Chicago qui tient le Regency. Au moindre problème, il se retrouve encore plus dans la merde que nous. Mais il est au courant pour Mojo, et maintenant il a des parts dans notre business. J’aime pas ça.
— C’est pas notre business, Moishe. C’est le mien. Tu ne voulais pas te lancer là-dedans.
— Tu as dit qu’il n’y avait pas de pognon ! Sauf qu’aujourd’hui y en a. Qu’est-ce que tu t’imagines ? Que parce que j’étais l’ami de Bello, tu peux me pisser dans l’oreille et me faire croire qu’il pleut ? Je vais te renvoyer dans ta cambrousse, moi, ça va pas traîner.
— Écoute-moi, Moishe. Je t’ai pas menti.
— Tu mens peut-être maintenant ! T’étais même pas né que j’étais déjà en place dans le quartier. Tu crois que je peux pas reprendre la main ?
— Non, tu n’y arriveras plus. »
Moishe se raidit comme s’il avait reçu une gifle. Son visage s’empourpra.
« T’es qu’un petit connard de Rital qui se la pète ! Si j’avais pas été là à Idlewild, tu serais mort !
— Je le sais bien, Moishe. Les mille cinq cents dollars que t’as dans les mains, c’est pour te prouver que j’en suis conscient. T’es déjà gagnant dans ce deal, et je te dois encore sept plaques. Alors, c’est quoi ton problème ?
— Peut-être que j’aime pas recevoir de cadeaux, surtout venant d’une grande gueule qui devrait être en train de laver ma bagnole au lieu de la conduire.
— C’est ça qui te dérange ? Putain, si tu le prends comme une insulte, rends-moi les cinq cents. Et je te jure, je te proposerai plus jamais rien. » Tommy tendit la main, s’attendant à recevoir un coup de canne.
Moishe ne bougea pas. Il détourna la tête, buté mais souriant malgré lui. « Va te faire foutre, Tommy. Tu peux m’insulter avec de l’argent tant que tu veux. D’ailleurs, tu t’en es sûrement mis deux fois plus dans la poche. Mais cette histoire avec Brown, ça ne me plaît pas. Et je peux te dire qu’au St. Clair ils ne vont pas apprécier non plus. Les Noirs n’ont pas droit à leur part du gâteau, c’est la règle.
— Quel gâteau, Moishe ? La bande du St. Clair n’a rien à voir avec le Black Kat. C’est notre deal, à toi et à moi.
— Tout passe par eux.
— Foutaises ! On a déjà largement payé le prix. Même que t’as pas fini de payer la note, toi. Tu veux tout laisser à Albert ? Comme le Cooley’s ?
— Ce qui est arrivé là-bas ne change rien à notre position.
— C’est ta position, Moishe. Pas la mienne. Comme il a dit, le grand chef, tu bosses pour eux. Moi, je bosse pour toi. C’est à toi que je dois rendre des comptes. Ils n’ont rien à me demander.
— Tu ne comprends pas.
— T’as raison, je ne comprends pas ! »
Ils en restèrent là. Ni l’un ni l’autre ne voulait entraîner la discussion jusqu’au conflit. Moishe empocha l’enveloppe et regagna en boitillant la voiture de sa sœur garée le long du trottoir. Il songea qu’en engageant ce gamin-là il avait peut-être commis la plus grosse erreur de sa vie.
Bello DeMeo aussi était un petit dur, même s’il lui manquait un peu de plomb dans la cervelle. Tommy était le portrait craché de son père, sauf que lui, il avait des idées et de l’ambition à revendre. Un doberman libéré de ses chaînes, pensa Moishe. À surveiller de près… Sinon lui aussi risquait de se faire bouffer.
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14
« Ça ne vaut pas un clou, déclara Brownie. Si tu mets ça dans la sélection automatique, prépare-toi à devoir réparer tes juke-box. Les gens vont te les défoncer à coups de latte. »
Ils se trouvaient dans le studio C (comme cuisine) le lendemain après-midi. Brownie, en manches de chemise et gilet de soie argenté, Tommy et Martika Daniels. Le cousin de Martika, Jerome, faisait défiler une bande en bobine sur un magnétophone Sony et présentait des échantillons de divers groupes et chanteurs enregistrés au Black Kat. Grand et efflanqué, pomme d’Adam proéminente et moustache Fu Manchu grisonnante, joueur de saxophone professionnel jusqu’à ce que le rock’n’roll vienne signer la mort des big bands, Jerome restait attaché à son béret en tweed gris dans le style de Dizzie Gillespie et portait un col roulé noir, des lunettes aux montures carrées, noires, presque aussi grosses que celles de Martika.
« Mojo n’essayait pas de sortir des tubes, dit Jerome, il voulait seulement commercialiser ses propres chansons. Si on paie pour produire soi-même son disque, en général, c’est que ça ne vaut pas grand-chose.
— Elvis a financé son premier enregistrement, dit Tommy. Bon, t’as autre chose, Jerome ? Il va falloir que je parte. » Il se sentait les nerfs agacés à force d’écouter ces voix minables, flottant sur des arrangements plus pauvres encore. Pas de quoi charger un jukebox… L’idée de Brownie allait peut-être partir en fumée.
« Écoutez ça, c’est pas mal, dit Jerome en changeant la bande avec dextérité. C’est du gospel, mais… »
Nettement plus balaise. Orgue Hammond, guitare, basse et batterie. Une cadence allègre pour soutenir un quartette dont le chanteur principal donnait de la voix comme un oiseau sur une branche.
« Je connais cette voix », dit Tommy. Brownie et Jerome échangèrent un regard.
« C’est Sam Cooke, expliqua Martika. Il a sorti un tube il y a deux ans. You Send Me. “Darling, you-oo-oo… ” » Elle gazouilla une imitation plutôt réussie.
« Il a un bon son, dit Tommy. On n’a qu’à prendre ça.
— Pas disponible, dit Jerome. Sam est sous contrat exclusif avec RCA. Il est venu ici seulement pour accompagner ses potes quand ils ont enregistré. Les Soul Stirrers.
— Qui d’autre, alors ? demanda Tommy. Le plan avec les jukebox, c’est pas de faire décoller des petits chanteurs de gospel à la noix.
— Faites-moi décoller, moi ! suggéra Martika. J’écris mes propres chansons, je chante, et si j’ai pris ce boulot, c’est parce que…
— Ça marchera pas, poupée, interrompit Brownie. Il nous faut un nom que les gens connaissent. Les premiers groupes qu’on mettra dans la sélection automatique doivent donner le sentiment que le succès est là, dans la salle. On n’y arrivera pas avec quelqu’un qui débute.
— Je pourrais reprendre un tube, comme Pat Boone avec Little Richard. Si les gens connaissent déjà la chanson…