La bouillie de la comtesse Berthe et autres contes

Alexandre Dumas · Chapitre 5 sur 12

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La bouillie de la comtesse Berthe et autres contes

Le roi des taupes et sa fille

 

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À l’extrémité d’un petit village de Hongrie, si petit qu’il n’a pas même de nom sur la carte, s’élevait une chaumière où vivait une pauvre veuve avec son fils.

La veuve s’appelait Madeleine et son fils Joseph.

Un petit jardin fruitier, au bout duquel était un champ, formait toute leur richesse. Ils y travaillaient avec ardeur, et de la vente des fruits et de la récolte du blé gagnaient de quoi vivre – pauvrement, il est vrai, mais ni l’un ni l’autre n’avaient une ambition plus grande que ce qui leur était accordé par la parcimonieuse bonté du Seigneur.

Joseph avait toujours été un bon fils, un enfant pieux ; il chérissait sa mère, la soignait dans sa vieillesse et sciemment du moins, ne lui avait jamais fait la moindre peine.

Il était arrivé ainsi à l’âge de vingt ans.

C’était un beau garçon de cinq pieds quatre

 

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pouces, bien pris dans sa taille moyenne, avec de beaux cheveux blonds bouclés, comme les enlumineurs du seizième siècle en mettent aux anges des missels. Il avait des yeux bien fendus, bleus comme l’azur du ciel, des dents blanches et un teint qui, à travers son hâle, laissait transparaître la fraîcheur et la santé de la jeunesse.

Il avait toujours été gai et joyeux ; le dimanche, après vêpres, courant le premier après les ménétriers, pour qu’ils donnassent le signal de la danse, et, ce signal donné, ne quittant la place que quand le dernier ménétrier avait passé son archet sous les cordes de son violon.

Quant aux jours de la semaine, c’était tout autre chose. Le village ne connaissait pas de meilleur travailleur que lui, soit qu’il labourât son champ, soit qu’il bêchât son jardin, soit qu’il greffât ses arbres, soit qu’il taillât ses rosiers ; car, grâce à la façon dont il ménageait le temps et la place, il avait temps pour tout, et au milieu des poiriers, des pommiers, des pêchers, place pour les fleurs.

 

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Souvent sa mère voulait l’aider, ne fût-ce que pour désherber les allées ou les plates-bandes, mais lui, en riant, lui prenait l’herbinette des mains, lui disant :

– Mère, quand vous avez pris la peine de faire un gros et grand garçon comme moi, c’était avec promesse du bon Dieu que, quand ce garçon aurait vingt ans, vous vous reposeriez. J’ai vingt ans, reposez-vous donc. Et si vous ne voulez раs me quitter, tant mieux ; asseyez-vous là, et votre vue me donnera du courage.

Et Madeleine s’asseyait, regardant avec amour son Joseph, qui se remettait à travailler en chantant quelque belle chanson en l’honneur de la Hongrie et de la reine Marie-Thérèse, car c’était non seulement un bon enfant pour sa mère que Joseph, mais еncоrе un bon fils pour la patrie.

Or, il arriva tout à coup que Joseph, аu lieu dе partir le matin en chantant, de travailler en chantant, de revenir en chantant et de manger en chantant au retour son morceau de pain sec et noir, – d’abord ne chanta plus, puis ne travailla

 

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plus, puis, enfin, ne mangea plus.

Il restait bien encore au jardin, mais au jardin seulement. Quant à le faire rentrer à la maison c’était presqu’impossible.

C’était la nuit surtout qu’il se tenait assis, immobile, rêvant sous une petite tonnelle appliquée à la muraille, qu’il avait tressée avec de la vigne pour mettre sa main à l’ombre, tandis qu’il travaillait et que, tout en lisant ses prières dans son livre de messe, le seul qu’il eût jamais lu, sa mère le regardait travailler.

Madeleine devint fort inquiète, elle voyait son pauvre enfant changer à vue d’œil, quoiqu’il n’eût aucune maladie de corps, mais son inquiétude n’en était que plus grande, car elle comprenait qu’il avait une maladie de cœur.

Parfois, – souvent, – puis enfin presque toujours, elle le suivait dans le jardin ; là, elle se cachait derrière quelque bel arbre fruitier couvert de feuilles et chargé de fruits, et elle voyait son pauvre Joseph, rêvant et les yeux fixés sur la terre, comme s’il attendait que quelque chose en sortît.

 

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Alors sa mère n’y pouvait tenir ; elle paraissait, s’approchait de lui, et, des larmes dans les yeux, lui demandait :

– Au nom du ciel, mon cher Joseph, si tu es malade, dis-le à ta mère.

Mais lui, secouait la tête, s’efforçait de sourire, et répondait :

– Non, mère ! je me porte bien.

Mais sa bouche ne se refermait pas sans laisser passer un soupir.

Ce soupir rendait à Madeleine le courage de l’interroger de nouveau :

– Mais si tu n’es pas malade, mon enfant, lui disait-elle, il doit tout au moins te manquer quelque chose, autrefois tu n’étais pas ainsi. Parle, mon cher Joseph, et je ferai tout ce que tu voudras, seulement, tu redeviendras gai et joyeux comme tu étais autrefois.

– Impossible ! ma mère, répondait Joseph, ma gaieté est partie pour toujours, et votre amour, si grand qu’il soit, ne peut me donner ce que je désire.

 

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Alors Madeleine se mettait à pleurer amèrement, car elle aimait son Joseph au-delà de toute mesure et elle eût volontiers donné sa vie pour qu’il eût cette chose qu’il disait impossible à obtenir. Enfin, elle le pria tant de lui dire ce qu’il avait sur le cœur, elle pria tant en le suppliant, elle fut si inconsolable, que lui, tout ému et l’embrassant, laissa échapper ces paroles qui sortirent si péniblement de son cœur qu’on eût dit qu’en sortant elles l’avaient brisé.

– Ma mère, je suis amoureux !

Mais Madeleine à ces paroles essuya ses larmes. Elle voyait son Joseph avec des yeux de mère et ne pensait pas qu’il y eût dans tout le village une fille qui ne fût heureuse de l’épouser.

– Bon ! dit-elle, si ce n’est que cela, mon enfant chéri, tu as tort de te désoler. Dis-moi seulement quelle est la fille assez heureuse pour que tu l’aimes, et quand ce serait Bertha, la fille du magister, ou Marguerite, la fille du bailly, j’irais la demander à leurs parents.

– Ah ! répliqua Joseph, ce n’est ni la fille du magister ni la fille du bailly. Oh ! si ce n’était que

 

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Marguerite ou Bertha, je ne serais point embarrassé.

– Malheureux ! dit la pauvre mère, tu as donc porté tes regards plus haut.

– Hélas ! oui, répondit Joseph.

– Une fille noble ? mon pauvre enfant.

– Si ce n’était que cela, maman.

– Tu serais amoureux d’une baronne ?

– Plus haut, ma mère.

– D’une comtesse ?

– Plus haut.

– D’une marquise ?

– Plus haut.

– D’une duchesse ?

– Plus haut, plus haut.

– D’une princesse ?

– Ma mère ! s’écria Joseph, se jetant en sanglotant dans les bras de Madeleine, ma mère, je suis amoureux de la fille du roi des taupes.

Madeleine jeta un cri.

 

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Puis quand elle fut revenue à elle.

– Oh ! mon pauvre enfant, dit-elle, il est fou.

– Non, ma mère, par malheur je ne suis pas fou, dit Joseph. Oh ! si j’étais fou, je serais bien heureux.

– Mon enfant, dit Madeleine, si tu veux nous irons à la ville et nous consulterons un médecin.

– Oh ! ma mère, il ne s’agit pas d’un médecin, je vous dis que je ne suis pas fou, et pour vous le prouver je vais vous raconter ce qui m’est arrivé !

La mère secoua la tête car cette affirmation de son fils ne la rassurait aucunement. Elle savait que les pires de tous les fous sont ceux qui ne veulent pas convenir de leur folie.

Joseph vit ce qu’il se passait dans son cœur et quelle crainte avait la pauvre femme ; il en eut pitié.

– Écoutez-moi, ma mère, lui dit-il, et vous allez tout savoir.

Il fit asseoir sa mère près de lui, lui prit les deux mains entre les siennes et commença :

 

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– Il y a maintenant deux mois, dit-il, qu’un matin en allant tailler mes arbres dans le jardin, je remarquai que la terre était bosselée d’une innombrable quantité de taupinières ; vous savez, ma mère, combien je détestais alors ces animaux qui sont le désespoir des jardiniers ; je me mis donc le même jour à leur tendre des pièges. Mais pendant cinq ou six jours les pièges furent tendus inutilement.

Enfin un matin je vis une taupe dans la taupinière.

– Ah ! m’écriai-je en prenant ma bêche, tu vas payer pour toutes, toi.

Et là-dessus, je levai ma bêche pour la couper en deux.

Mais jugez de mon étonnement, ma mère, quand j’entendis la taupe me dire :

– Ne me tue pas, Joseph, ce que j’ai fait c’est par ignorance ; je suis bien jeune encore, et je ne savais pas en venant respirer l’air à la surface du sol que je te fisse du tort ; si tu me laisses la vie, je te promets qu’à l’avenir pas une taupe ne

 

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bouleversera ton jardin ni aucune terre qui t’appartienne.

L’animal avait parlé d’une voix si douce et si suppliante, que je sentis mon cœur tout ému et que je la lâchai en lui disant :

– Vivez.

– Je te remercie, dit-elle alors, et si tu veux me revoir, viens demain soir aussitôt que la lune se lèvera, et alors je te dirai quelque chose en confidence.

En disant cela la taupe s’enfonça dans la terre.

J’avais grande envie de lui dire de rester, afin de causer plus longtemps avec elle. Mais j’étais pris d’une sorte de terreur ; je n’avais jamais entendu raconter que les taupes parlassent. Et celle-ci avait disparu avant que j’eusse surmonté cette terreur.

J’eus d’abord envie de vous raconter cet événement ; mais le premier jour, lorsque la pensée m’en vint, je résolus d’attendre au lendemain pour avoir quelque chose de plus positif à vous dire. La taupe avait promis de me

 

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faire des confidences : c’étaient vingt-quatre heures de plus ou de moins, voilà tout.

Le lendemain, à l’heure convenue, je me rendis au jardin, et là je restai les yeux tantôt fixés sur l’endroit de l’horizon où devait apparaître la pleine lune, tantôt sur la place où la taupe avait disparu dans la terre.

La lune se leva au ciel, mais la taupe ne sortit pas de terre.

Je pensai que l’animal s’était moqué de moi et je m’apprêtai à rentrer à la maison, plus triste que je n’eusse cru jamais l’être pour un rendez-vous manqué avec une taupe, lorsque en jetant un dernier regard autour de moi, je vis s’élever du milieu d’un massif de roses une jeune fille, belle comme la statue de la nuit. Elle avait ses longs cheveux noirs déroulés, mais serrés aux tempes par une couronne aux feuilles d’or. Elle avait des yeux noirs doux comme du velours, de longs cils et de beaux sourcils noirs, dessinés en arcs irréprochables. Le reste du costume était une longue robe ou plutôt une tunique serrée à la taille par une ceinture d’or avec de grandes

 

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manches ouvertes qui laissaient voir ses bras ronds et blancs.

La lune qui se levait dans son plein éclairait son visage de sa douce et caressante lumière et me permettait de voir combien elle était belle.

– Qui êtes-vous ? lui demandai-je, et comment êtes-vous entrée dans le jardin ?

– Je viens de sortir de terre, me répondit-elle en souriant.

– Vous venez de sortir de terre, et comment cela ?

– Oui, je suis la taupe à laquelle hier tu laissas la vie et qui vient te remercier de ta générosité.

Je restai tout étourdi, et la contemplant je crus que je rêvais.

– Je t’ai dit hier que j’avais une confidence à te faire, continua-t-elle. La voici.

Je devins tout oreilles, pour écouter la belle jeune fille.

– Je suis la fille unique et la seule héritière du roi des taupes, dit-elle, lequel est en réalité un

 

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être humain ; mais un méchant magicien nous a changés en taupes et enfermés dans la terre, où nous vivons maintenant comme des taupes ordinaires ; seulement, il m’est permis, à moi, chaque fois que la pleine lune se lève, de reprendre ma forme naturelle de son lever à son coucher. Mais mon père n’a pas obtenu la même faveur et ne doit pas reprendre sa forme première jusqu’au jour qui la lui rendra éternellement, car nous sommes des génies, et par conséquent nous sommes immortels.

Je sentais que mon cœur volait au-devant de la belle jeune fille, et que mon âme était suspendue à ses lèvres, tandis qu’elle parlait.

– Oh ! lui dis-je, si en effet vous avez quelque reconnaissance de ce que je vous ai sauvé la vie, accordez-moi les quelques heures qu’il vous est, à toutes les pleines lunes, permis de passer en ce monde sous votre forme naturelle.

– Ne le désire pas, dit-elle, car au lieu d’une faveur, ce pourrait bien être un malheur pour toi ; il est toujours dangereux pour les hommes de nous fréquenter, nous autres pauvres créatures

 

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métamorphosées. Crois-moi, c’est pour ton bien que je refuse de revenir. Adieu, ne pense plus à moi.

Alors, elle remonta sur sa taupinière qui était au centre du massif de rosiers et s’enfonça lentement dans la terre.

J’étendis les bras, mais ne saisis plus que l’air. La vision s’était évanouie. Depuis ce jour, ma mère, ou plutôt depuis cette nuit, je ne l’ai pas revue.

Voilà pourquoi je ne quitte plus le jardin, ma mère, voilà pourquoi je passe mes nuits dehors ; c’est que j’espère toujours la revoir. Voilà pourquoi, enfin, ne la revoyant pas, je suis triste, car elle était si merveilleusement belle que, pendant cette unique entrevue, j’en suis devenu amoureux comme un fou !

Maintenant, vous comprenez comment, après cette confidence, je me tus si obstinément. Je craignais que votre âme chrétienne, ma mère, me fit un crime de cet étrange amour !

– Oh ! Joseph, Joseph ! que viens-je

 

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d’entendre ? En effet, s’écria Madeleine, c’est une action impie que d’aimer une taupe, fut-elle la fille du roi ; car, enfin, tu ne peux désirer une femme qui sera taupe six semaines, et femme une seule nuit. Qui sait si au lieu d’être ce qu’elle t’a dit, ce n’est point quelque diablesse femelle envoyée par Satan pour te tenter.

– Hélas ! ma mère, répondit Joseph, plût au ciel ; car s’il en était ainsi, elle serait revenue.

– Alors, tu te seras endormi et tu auras rêvé.

– Oh ! ma mère, j’ai vu bien des femmes dans mes rêves, et jamais aucune comme celle-là n’est restée vivante dans mon esprit. Non, non, c’est bien la fille du roi des taupes que j’ai vue. C’est bien une réalité que j’aime !

– Eh bien ! alors, tâche de l’oublier, mon enfant chéri, dit Madeleine. En tout cas, c’est un sortilège, et il est bon de le chasser de ton esprit. Prie et travaille, et si tu veux te choisir une femme, que ce soit parmi les filles du village. Tu es beau garçon, Joseph, et, bien que nous ne soyons pas riches, nous avons bonne réputation, et tu trouveras une femme sage et jolie. Sois

 

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pieux, réfléchi et laborieux comme par le passé, et tout ira bien.

Mais Joseph secoua la tête en souriant avec tristesse. Il voyait bien que le conseil que lui donnait sa mère était le bon et le seul à suivre ; mais il n’avait pas la force ou plutôt la puissance d’oublier la belle jeune fille à la ceinture d’or et à la couronne d’ancolies.

La seconde pleine lune arriva depuis le moment où Joseph avait vu la fille du roi des taupes ; au fur et à mesure que l’on se rapprochait du moment où Joseph espérait revoir celle qu’il aimait, il devenait plus gai et meilleur travailleur. Seulement, de son côté, depuis qu’elle était prévenue, sa mère ne le quittait pas des yeux.

Le soir tant attendu revint.

Madeleine fit tout ce qu’elle put pour faire rentrer son fils à la maison, mais celui-ci lui déclara que, pour tous les trésors du monde, il ne quitterait pas le jardin.

– Alors, dit sa mère, je resterai avec toi.

– Restez, ma mère, dit Joseph, mais demeurez

 

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à l’écart, car si elle vient, et que vous la voyiez, vous encouragerez mon amour, j’en suis bien sûr, au lieu de le combattre.

Le soir venu, Madeleine s’assit sous la tonnelle, et Joseph se tint debout, à dix pas de là, appuyé au tronc d’un arbre.

Madeleine pleurait et priait, ne perdant pas Joseph de vue.

Joseph priait et espérait, les yeux fixés sur la terre.

Tout à coup la pleine lune commença de paraître, se levant au-dessus de la montagne.

Et aussitôt, à quatre pas de Joseph, une taupinière se forma, qui devint de plus en plus forte, jusqu’à ce qu’elle présentât le volume d’une petite colline de huit ou dix pieds de haut.

Alors elle se fendit par le milieu, et, au lieu d’une belle jeune fille, on vit sortir de terre une énorme taupe, grosse comme un bœuf, qui s’avança vers Joseph.

Madeleine jeta un grand cri et accourut pour tirer Joseph en arrière, mais celui-ci ne bougea

 

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point, on eût dit qu’il avait pris racine à sa place.

– Ma mère, ma mère, dit-il, c’est le roi des taupes, ne le reconnaissez-vous pas à la couronne qu’il porte sur sa tête ?

Et, en effet, le monstrueux animal avait sur la tête une couronne d’or qui brillait à la lueur de la lune.

En ce moment, la taupe était tout près de la mère et du fils ; elle se dressa, s’assit gravement sur son derrière, et, allongeant vers Joseph sa patte colossale, qui semblait une main humaine armée de griffes :

– Viens avec moi, dit le roi des taupes d’une voix sourde et terrible. Je te donne ma fille. Tu seras mon gendre. Viens, ta fiancée t’attends.

Et il voulut entraîner Joseph en lui posant la patte sur l’épaule.

Mais la mère enlaça son fils dans ses bras en lui criant, avec un accent doux et suppliant à la fois :

– Oh ! Joseph, Joseph, songe à ta mère, songe à Dieu, ne suis pas ce monstre !

 

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Et en effet Joseph, effrayé lui-même à l’aspect du monstre, saisit la main de sa mère et voulut fuir avec elle.

Mais, au moment où il se détournait, de la même taupinière sortit une femme merveilleusement belle ; comme la première fois, ses cheveux étaient flottants, et d’une voix d’une douceur ineffable, elle prononça ce seul mot :

– Joseph !

Joseph s’arrêta, fasciné. Il n’y avait pas moyen de résister à cette voix et à ce regard, qui semblaient unis pour briser toute volonté humaine. Il resta donc immobile, au lieu de fuir.

Mais ce n’était point assez ; la fille du roi des taupes voulait non seulement que Joseph ne s’enfuît pas, mais la suivit.

Aussi, d’une voix encore plus douce que la première fois :

– Viens, dit-elle.

Et à ce mot, entraîné comme par une force irrésistible, Joseph s’arracha des bras de sa mère et s’élança dans ceux de la jeune fille.

 

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Au même instant, ils disparurent tous deux.

Le roi des taupes, à son tour, s’enfonça lentement, empêchant la pauvre mère de suivre son fils.

Au reste, la lutte ne fut pas longue. Dès que Joseph eut disparu sous la terre, Madeleine tomba évanouie sur le gazon.

 

Lorsque la pauvre mère revint à elle, le jour commençait de paraître et l’on se levait dans le village.

Elle se mit à pleurer et à crier si fort que, quoique la maison fût, comme nous l’avons dit, en avant du village à une centaine de pas des autres, les plus proches paysans accoururent et lui demandèrent ce qu’elle avait.

Alors elle raconta ce qui s’était passé sous ses yeux et ils furent saisis d’épouvante.

D’abord ils avaient refusé de croire, mais le récit portait un tel caractère de vérité, les larmes surtout étaient si vraies, si maternelles, que la conviction entra dans leurs cœurs, et que voyant

 

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la pauvre mère qui grattait le sol avec ses mains à l’endroit où son fils avait disparu comme si elle eût voulu le déterrer, ils allèrent chercher des pelles et des pioches et se mirent à creuser la terre.

Mais ce fut au hasard qu’ils creusèrent, car de l’immense taupinière, il ne restait point la moindre trace.

Ce fut en vain qu’ils essayèrent de la consoler, elle refusait toute consolation.

– Ô mon Dieu ! mon Dieu ! s’écriait-elle, si seulement mon fils était mort, si dans votre bonté, Seigneur, vous me l’aviez repris ; il était si bon que je serais bien sûre qu’il est près de vous dans le ciel, mais maintenant il vit là-dessous dans la terre avec ces monstres aveugles, il oublie Dieu et sa mère et peut-être est-il à son tour changé en taupe.

Et sa douleur était si violente, et au lieu de se calmer s’exaltait tellement, que les voisins lui dirent :

– Consolez-vous, nous allons fouiller la terre

 

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jusqu’à ce que nous le trouvions, et en effet, ils se mirent à creuser la terre si profondément que l’eau vint et les empêcha de fouiller plus avant, mais ils n’avaient rien trouvé, ni Joseph, ni le roi des taupes, ni sa fille.

Une année s’écoula ainsi : la pauvre veuve ne cessait de pleurer son fils bien-aimé. Le jardin et le champ étaient retournés déserts et incultes. Madeleine serait morte de faim si les bonnes âmes du village ne lui eussent apporté le nécessaire.

Un soir, elle était assise dans son jardin, tellement absorbée dans sa douleur muette que le soir la surprit sans qu’elle s’en aperçut.

C’était justement pleine lune ce soir-là.

L’astre au pâle visage venait de se lever, et brillait magnifiquement au ciel.

Tout à coup une taupinière se forma à quelques pas de Madeleine, et la belle princesse des taupes apparut.

À sa vue Madeleine se prit à crier :

– Ah ! c’est toi, malheureuse, me ramènes-tu

 

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mon enfant ?

– Tu le reverras, répondit la princesse d’une voix douce, mais pour cela il faut que tu nous suives dans notre empire.

– Si je te suis, le reverrai-je bien sûr ? demanda la veuve.

– Bien sûr. Suis-moi.

– Oh ! à l’instant même, s’écria Madeleine.

– Alors, viens, dit la princesse.

Madeleine monta avec la princesse sur la taupinière, et aussitôt toutes deux furent englouties dans les entrailles de la terre.

Pendant l’espace d’une minute, la pauvre femme perdit toute espèce de sentiment d’existence ; – et lorsqu’elle reprit ses sens, elle se trouva dans un palais, bâti en mottes de terre superposées, au milieu desquelles fourmillaient des taupes de toutes les tailles.

La veuve frissonna comme les feuilles du tremble : mais le souvenir de son fils lui rendit le courage.

 

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– Joseph ! cria-t-elle, où es-tu, mon bon Joseph, je veux le voir.

Alors le roi parut, toucha un rideau qui se sépara en deux parties. Et Joseph se précipita dans les bras de sa mère.

Alors, ce ne fut qu’un seul cri échappé de ces deux cœurs :

– Mon fils !

– Ma mère !

Et comme si la force leur manquait, ni l’un ni l’autre ne put en dire davantage.

Madeleine, la première, retrouva la parole.

– Enfin, lui dit-elle, te voilà ! Rien ne nous séparera plus, et tu reviendras avec moi là-haut sur la terre.

Mais Joseph secoua tristement la tête.

– Non ! s’écria Madeleine effarée. Je crois que tu m’as répondu non !

– Ma mère, répondit tristement Joseph, je ne puis vous suivre, lors même que je le voudrais.

– Comment ! tu ne le peux pas, s’écria la

 

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mère, et qui t’en empêche donc ? Peut-être le roi ? Mais je vais le supplier jusqu’à ce qu’il m’accorde que tu reviennes avec moi.

En effet, elle se jeta à genoux aux pieds du roi des taupes, et le supplia les mains jointes :

– Sire ! roi ! s’écriait-elle, rendez-moi mon fils. Vous êtes père, et vous savez ce que vous auriez à souffrir si l’on vous ravissait votre enfant. Oh ! si vous ne m’entendez pas, si vous ne m’exaucez pas, c’est que non seulement les taupes n’ont pas d’yeux, mais encore qu’elles n’ont pas de cœur.

Alors le roi lui répondit :

– En vérité, tu me fais grande peine, pauvre femme, car tu te trompes, les taupes ont un cœur et plus sensible même que celui des hommes, mais je ne puis laisser partir ton fils, puisque demain il épouse ma fille.

– Oh ! que Dieu ait pitié de moi ! s’écria Madeleine, aurais-je jamais pu penser que j’élevais un si beau garçon, un si bon chrétien pour qu’il épousât une princesse des taupes ; non,

 

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non, il n’en sera pas ainsi, vous me le rendrez, je l’emmènerai avec moi ou je mourrai.

– Écoute, dit le roi, tu peux ne pas te séparer de ton fils, mais alors il faut demeurer avec nous.

– Oh ! je le veux, je le veux, répondit la pauvre mère avec passion, il est vrai que c’est affreux de demeurer ici, mais avec mon Joseph, toute demeure est belle.

– Oui, reste ici, ma bonne mère, dit Joseph, et moi non plus je n’aurai plus rien à désirer si je t’ai là, près de moi.

– Soit, dit le roi, mais cela ne peut pas se passer tout à fait ainsi.

– Pourquoi cela ? demanda la mère.

– Il y a une condition pour que tu restes parmi nous.

– Laquelle ?

– Nous autres taupes, nous sommes aveugles, comme tu vois.

– Eh bien ? demanda la pauvre Madeleine en frissonnant.

 

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– Eh bien, il faut que tu deviennes aveugle comme nous.

– Oh ! c’est bien épouvantable, dit la pauvre mère, car si je deviens aveugle, je ne pourrai plus voir mon enfant.

– En effet, répondit le roi des taupes, tu ne le pourras plus voir, mais tu resteras près de lui, il t’aimera, tu le toucheras et tu entendras sa voix.

– Hélas ! hélas ! dit la mère, je voudrais cependant bien le voir, songez qu’il y a un an que je ne le vois plus, laissez-moi mes yeux, je vous en prie, je ne regarderai que lui, et si je regarde autre chose, je consens à perdre la vue.

– Non, dit le roi, accepte ou refuse, il n’y a pas de milieu, ou l’on va te crever les yeux à l’instant même, ou à l’instant même tu vas retourner sur la terre et tu ne verras plus ton fils.

– Non ! non ! s’écria la bonne femme, non je ne puis pas, non, je ne veux pas me séparer de lui. Crevez-moi donc les yeux et laissez-moi près de mon Joseph, seulement, tandis qu’on me les crèvera, je demande à lui tenir les mains, afin

 

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qu’on ne me le vole pas une seconde fois.

– C’est bien, dit le roi, ta demande t’est accordée.

Joseph vint s’agenouiller devant sa mère et lui prit les deux mains sur lesquelles il appuya ses lèvres.

De grosses larmes coulaient de ses yeux.

Lorsque Madeleine vit cela, elle essuya vite les siennes et lui dit :

– Ne pleure pas, Joseph, je suis bien heureuse, va.

Et en effet, elle se mit à rire bruyamment pour lui faire croire qu’elle était gaie.

Pendant ce temps, deux taupes faisaient rougir à un réchaud deux aiguilles, tandis que deux autres soufflaient le feu pour redoubler l’intensité du foyer.

La pauvre femme tourna la vue de ce côté et frissonna, mais détournant les yeux et les arrêtant sur son fils avec une telle passion qu’on eût dit qu’elle voulait graver le portrait de son Joseph dans son cœur :

 

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– Si vous êtes prêt, dit-elle, je le suis.

Alors le roi lui dit une dernière fois :

– Femme, es-tu bien décidée à ce que tu vas faire, réfléchis, tu es encore libre de te dédire ; c’est une grande souffrance que tu vas éprouver quand ces aiguilles rougies pénétreront dans le globe de ton œil.

– Ne me tentez pas et faites ce qui est convenu, dit la mère ; que je souffre, que je ne voie plus, que je reste aveugle pour toujours, mais que je ne quitte pas mon enfant.

Et ayant regardé une dernière fois Joseph avec une tendresse inouïe :

– Maintenant, dit-elle, faites ce que vous voudrez.

Et elle embrassa son fils qu’elle tint en pleurant dans ses bras.

– Ô ma mère ! ma mère ! s’écria celui-ci, Dieu récompensera un pareil amour.

Les deux taupes s’approchèrent alors chacune avec une aiguille rouge à la patte, et, se dressant sur leurs pieds de derrière, elles approchèrent

 

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lentement l’aiguille des yeux de Madeleine.

Mais au moment où les aiguilles allaient toucher la rétine, un grand coup de tonnerre retentit et la terre trembla tellement que le palais des taupes s’écroula.

Madeleine ne savait ce qui lui arrivait, tant elle était abasourdie par cet effroyable tremblement de terre ; mais bientôt elle reprit ses sens ; elle était couchée aux bras de son fils ; elle ouvrit les yeux avec terreur, car elle le sentait encore ; elle tremblait de ne plus le voir, mais elle le vit.

Non seulement lui, mais à côté de lui un homme d’une belle figure et d’une haute taille, avec un manteau de pourpre et une couronne d’or sur la tête.

Aux côtés de cet homme était la belle princesse, fiancée de son fils, telle qu’elle lui était apparue sur la terre ; elle ne pouvait pas embellir, étant déjà ce que l’on pouvait rêver de plus beau.

Beaucoup de seigneurs et de dames richement vêtus, étaient à leurs côtés ; – le palais de terre avait disparu, il était remplacé par un palais de

 

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marbre, et l’on n’était non pas au fond d’un souterrain, mais dans une belle ville éclairée par les rayons du soleil, et tout autour d’eux régnait le plus grand luxe, le plus grand mouvement et la plus grande joie.

– Que signifie tout cela ? demanda Madeleine, qui prenait tout ce qu’elle voyait pour un beau rêve.

Alors, l’homme au manteau de pourpre prit la parole et lui dit :

– Je suis le roi des taupes, un méchant magicien m’avait par vengeance métamorphosé en taupe, moi et mes sujets, de sorte que nous devions vivre sous terre et sous une forme hideuse, jusqu’à ce qu’un être humain se fût décidé, par amour, à se laisser crever les yeux, pour revenir parmi nous. Depuis deux mille ans nous aspirons à notre délivrance. Nous avons attiré parmi nous beaucoup de créatures terrestres, mais aucune n’avait un amour assez grand pour se dévouer. Tu nous as délivrés, femme, et ta récompense sera égale au service rendu. Ton fils aime ma fille, je la lui donne pour

 

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femme, et un jour il me succédera comme roi. Le méchant magicien ne peut désormais nous nuire, car c’est lui qui reprend ma place, et qui habite sous terre, à cette heure, avec ses enfants, aussi méchants que lui.

Quant à toi, femme, tu vas vivre dans ce palais avec nous et nous ne cesserons de te témoigner notre reconnaissance.

Mais Madeleine secouant la tête :

– Sire roi, dit-elle, je ne suis point habituée à toute cette splendeur et à tout ce luxe ; je vous remercie donc de vos bonnes intentions, mais voulez-vous me rendre heureuse, laissez-moi vivre tout simplement dans le voisinage de mon fils en me donnant à proximité du palais une petite chaumière avec un petit jardin ; que je voie tous les jours mon Joseph, que je me réjouisse de son bonheur, et je serai grandement récompensée.

Quant à ce que j’ai fait, je l’ai fait par amour pour mon fils, et si vous avez attendu si longtemps pour être délivrés, c’est que vous n’avez pas songé à vous adresser à une mère.

 

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Joseph épousa la belle princesse, vécut heureux avec elle, succéda au roi son père, et fit pendant toute sa vie le bonheur de ses sujets.

Sa mère mourut à quatre-vingts ans dans la chaumière que le roi des taupes lui avait fait bâtir, et elle ferma les yeux en lui disant :

« Je suis bien heureuse, car je vais t’attendre dans le monde où les mères ne deviennent jamais aveugles, et ont pour récompense la joie de voir éternellement leurs enfants ! »

 

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