La comtesse de Cagliostro
Chapitre 10 La main mutilée
Chapitre 10
La main mutilée
La rançon de telles amours, c’est le silence auquel elles sont condamnées. Alors même que les bouches parlent, le bruit des mots échangés n’anime pas le morne silence des pensées soli-taires. Chacun poursuit sa propre méditation, sans jamais péné-trer dans la vie même de l’autre. Dialogue désespérant dont Raoul toujours prêt à s’épancher, souffrait de plus en plus.
Elle aussi, Josine, devait en souffrir, à en juger par certains moments de lassitude extrême où elle semblait sur le bord même de ces confidences qui rapprochent les amants plus en-core que les caresses. Une fois elle se mit à pleurer entre les bras de Raoul, avec tant de détresse qu’il attendit la crise d’abandon. Mais elle se reprit aussitôt, et il la sentit plus lointaine que ja-mais.
« Elle ne peut pas se confier, pensa-t-il. Elle est de ces êtres qui vivent à part, dans une solitude sans fin. Elle est captive de la sorte d’image qu’elle veut donner d’elle-même, captive de l’énigme qu’elle a élaborée et qui la tient dans ses mailles invi-sibles. Comme fille de Cagliostro, elle s’est habituée aux té-nèbres, aux complications, aux trames, aux intrigues, aux tra-vaux souterrains. Raconter à quelqu’un l’une de ces machina-tions, c’est lui donner le fil qui le guiderait dans le labyrinthe. Et elle a peur et elle se replie sur elle-même. »
Par contrecoup il se taisait également et se gardait de faire allusion à l’aventure où ils s’étaient engagés et au problème dont ils cherchaient la solution. S’était-elle emparée du coffret ? Connaissait-elle les lettres qui ouvraient la serrure ? Avait-elle
– 187 – plongé sa main au creux de la borne légendaire et puisé à même les mille et mille pierres précieuses ?
Sur cela, sur tout, le silence.
D’ailleurs, dès qu’ils eurent dépassé Rouen, leur intimité se relâcha. Léonard, bien qu’évitant Raoul, reparut. Les concilia-bules recommencèrent. La berline et les petits chevaux infati-gables, chaque jour, emmenèrent Joséphine Balsamo. Où ? Pour quelles entreprises ? Raoul nota que trois des abbayes se trou-vaient à proximité du fleuve : Saint-Georges-de-Boscherville, Jumièges, Saint-Wandrille. Mais alors, si elle s’enquérait de ce côté, c’est que rien n’était encore résolu, et qu’elle avait tout simplement échoué ?
Cette idée le rejeta brusquement vers l’action. De l’auberge où il l’avait laissée près de la Haie d’Étigues, il fit venir sa bicy-clette et poussa jusqu’aux environs de Lillebonne qu’habitait la mère de Brigitte. Là il apprit que douze jours auparavant – ce qui correspondait au voyage de Joséphine Balsamo – la veuve Rousselin avait fermé sa maison pour rejoindre, disait-elle, sa fille à Paris. Le soir précédent, selon l’affirmation des voisines, une dame était entrée chez elle.
À dix heures du soir seulement, Raoul revint vers la pé-niche qui stationnait au sud-ouest de la première boucle après Rouen. Or, un peu avant d’arriver, il dépassa la berline de Jo-sine que traînaient péniblement, comme des bêtes exténuées, les petits chevaux de Léonard. Au bord du fleuve, Léonard sau-ta, ouvrit la portière, se pencha, et repartit avec le corps inerte de Josine, chargé sur son épaule. Raoul accourut. À eux deux ils installèrent la jeune femme dans sa cabine où le ménage des mariniers les rejoignit.
– Soignez-la, fit l’homme rudement. Elle n’est qu’évanouie. Mais « le torchon brûle ». Que personne ne bouge d’ici !
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Il regagna la voiture et partit.
Toute la nuit Joséphine Balsamo eut le délire, sans que Raoul pût saisir aucun des mots incohérents qui lui échap-paient. Le lendemain, l’indisposition était finie. Mais, le soir, Raoul ayant gagné le village voisin, se procura un journal de Rouen. Il lut, parmi les faits divers de la région :
Hier après-midi, la gendarmerie de Caudebec, avertie qu’un bûcheron avait entendu des cris de femme appelant au secours et qui sortaient d’un ancien four à chaux situé sur la lisière de la forêt de Maulévrier, mit en campagne un brigadier et un gendarme. Comme ces deux représentants de l’autorité approchaient du verger où se trouve le four à chaux, ils aper-çurent, par-dessus le talus, deux hommes qui traînaient une femme vers une voiture fermée près de laquelle il y avait de-bout, une autre femme.
Obligés de contourner le talus, les gendarmes n’arrivèrent à l’entrée du verger qu’après le départ de la voiture. Aussitôt la poursuite commença, poursuite qui aurait dû se terminer par la victoire facile de la maréchaussée. Mais la voiture était atte-lée de deux chevaux si rapides, et le conducteur devait si bien connaître le pays, qu’il réussit à s’échapper par le lacis de routes encaissées qui montent vers le nord, entre Caudebec et Motteville. D’ailleurs la nuit tombait, et l’on n’a pas encore réussi à établir par où tout ce joli monde s’est sauvé.
« Et on ne le saura pas, se dit Raoul en toute certitude. Per-sonne autre que moi ne pourra reconstituer les faits, puisque moi seul connais le point de départ et le point d’arrivée. »
Et Raoul, ayant réfléchi, formula ses conclusions.
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« Dans l’ancien four à chaux, un fait indéniable : la veuve Rousselin est là, sous la surveillance d’un complice. Joséphine Balsamo et Léonard qui l’ont attirée hors de Lillebonne et en-fermée, viennent la voir chaque jour et tentent de lui arracher le renseignement définitif. Hier, sans doute l’interrogatoire fut un peu violent. La veuve Rousselin crie. Les gendarmes arrivent. Fuite éperdue. On s’échappe. Le long de la route on dépose la captive dans une autre prison préparée d’avance, et c’est une fois de plus le salut. Mais toutes ces émotions ont provoqué chez Joséphine Balsamo une de ces crises nerveuses dont elle est coutumière. Elle s’évanouit. »
Raoul déplia une carte d’état-major. De la forêt de Maulé-vrier à la Nonchalante, le chemin direct mesure une trentaine de kilomètres. C’est aux environs de ce chemin, plus ou moins à droite, plus ou moins à gauche, que la veuve Rousselin est em-prisonnée.
« Allons, se dit Raoul, le terrain de la lutte est circonscrit, et l’heure d’entrer en scène ne tardera pas pour moi. »
Dès le lendemain il se mettait à l’ouvrage, flânant sur les routes normandes, interrogeant, et tâchant de relever les points de passage et les points d’arrêt « d’une vielle berline attelée de deux petits chevaux ». Logiquement, fatalement, l’enquête de-vait aboutir.
Ces journées-là furent peut-être celles où l’amour de José-phine Balsamo et de Raoul prit son caractère le plus âpre et le plus passionné. La jeune femme qui se savait recherchée par la police, et qui n’avait pas oublié les incidents de l’auberge Vas-seur, à Doudeville, n’osait quitter la Nonchalante et sillonner le pays de Caux. Aussi Raoul la retrouvait-il entre chacune de ses expéditions, et ils se jetaient aux bras l’un de l’autre avec le désir
– 190 – exaspéré de goûter les joies dont ils pressentaient la fin pro-chaine.
Joies douloureuses, comme en pourraient avoir deux amants que le destin a séparés. Joies suspectes que le doute empoisonnait. L’un et l’autre ils devinaient leurs desseins se-crets, et, quand leurs lèvres étaient unies, chacun savait que l’autre, tout en l’aimant, se conduisait comme s’il l’eût détesté.
– Je t’aime, je t’aime, répétait Raoul éperdument, tandis qu’au fond de lui il cherchait les moyens d’arracher la mère de Brigitte Rousselin aux griffes de la Cagliostro.
Ils se serraient parfois l’un contre l’autre avec la violence de deux adversaires qui se battent. Il y avait de la brutalité dans leurs caresses, de la menace dans leurs yeux, de la haine dans leurs pensées, du désespoir dans leur tendresse. On eût dit qu’ils se guettaient comme pour trouver le point faible où la blessure serait le plus décisive.
Une nuit Raoul se réveilla, avec une sensation de gêne, Jo-sine était venue jusqu’à son lit et le regardait à la lueur d’une lampe. Il frissonna. Non pas que le visage charmant de Josine eût une autre expression que son sourire ordinaire. Mais pour-quoi ce sourire sembla-t-il à Raoul si méchant et si cruel ?
– Qu’est-ce que tu as ? dit-il et que me veux-tu ?
– Rien… rien…, fit-elle d’un ton distrait et en s’éloignant.
Mais elle revint à Raoul et lui montra une photographie.
– J’ai trouvé ça dans ton portefeuille. Il est incroyable que tu gardes sur toi le portrait d’une femme. Qui est-ce ?
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Il avait reconnu Clarisse d’Étigues, et il répondait en hési-tant :
– Je ne sais pas… un hasard…
– Allons, dit-elle brusquement, ne mens pas. C’est Clarisse d’Étigues. Penses-tu que je ne l’aie jamais vue et que j’ignore votre liaison ? Elle a été ta maîtresse, n’est-ce pas ?
– Non, non, jamais, fit-il vivement.
– Elle a été ta maîtresse, répéta-t-elle, j’en ai la conviction, et elle t’aime, et rien n’est rompu entre vous.
Il haussa les épaules, mais, comme il voulait défendre la jeune fille, Josine l’interrompit.
– Assez là-dessus, Raoul. Tu es prévenu, ça vaut mieux. Je ne tenterai rien pour la rencontrer, mais si jamais les circons-tances la mettent sur mon chemin, tant pis pour elle.
– Et tant pis pour toi, Josine, si tu touches à un seul de ses cheveux s’écria Raoul imprudemment.
Elle pâlit. Son menton trembla légèrement, et, posant sa main sur le cou de Raoul, elle balbutia :
– Ainsi tu oses prendre son parti contre moi !… contre moi ! …
Sa main, toute froide, se crispait. Raoul eut l’impression qu’elle allait l’étrangler, et il se leva, d’un bond, hors du lit. À son tour elle s’effara, croyant à une attaque, et elle tira de son corsage un stylet dont la lame brilla.
– 192 –
Ils se contemplèrent ainsi, l’un en face de l’autre, dans cette posture agressive, et c’était si pénible que Raoul murmura :
– Oh ! Josine, quelle tristesse ! est-il croyable que nous en soyons arrivés à ce point.
Tout émue également, elle tomba assise, tandis qu’il se précipitait à ses pieds.
– Embrasse-moi, Raoul… embrasse-moi… et ne pensons plus à rien.
Ils s’étreignirent passionnément, mais il remarqua qu’elle n’avait pas lâché le poignard, et qu’un simple geste eût suffi pour qu’elle le lui plantât dans la nuque.
Le jour même, à huit heures du matin, Raoul quittait la Nonchalante.
« Je ne dois rien espérer d’elle, se disait-il. De l’amour, oui elle m’aime, et sincèrement, et elle voudrait comme moi que cet amour fût sans réserve. Mais cela ne peut pas être. Elle a une âme d’ennemie. Elle se défie de tout et de tous, et de moi tout le premier. »
Au fond, elle demeurait impénétrable pour lui. En dépit de tous les soupçons et de toutes les preuves, et bien que l’esprit du mal fût en elle, il se refusait à admettre qu’elle pût aller jusqu’au crime. L’idée du meurtre ne pouvait s’allier à ce doux visage que la haine ou la colère ne parvenait pas à rendre moins doux. Non, les mains de Josine étaient pures de sang.
Mais il songeait à Léonard et il ne doutait pas que celui-là ne fût capable de soumettre la mère Rousselin aux plus af-freuses tortures.
– 193 –
De Rouen à Duclair, et en avant cette localité, la route court entre les vergers qui bordent la Seine et la blanche falaise qui domine le fleuve. Des trous sont creusés à même la craie et ser-vent à des paysans ou à des ouvriers pour y abriter leurs ins-truments, quelquefois pour y loger eux-mêmes. C’est ainsi que Raoul avait enfin noté qu’une de ces grottes était occupée par trois hommes qui tressaient des paniers avec le jonc des rives voisines. Un bout de jardin potager sans clôture la précédait.
Une surveillance attentive et quelques détails suspects permirent à Raoul de supposer que le père Corbut et ses deux fils, tous trois braconniers, maraudeurs et de réputation détes-table, étaient au nombre de ces affiliés que Joséphine Balsamo employait un peu partout, et de supposer également que leur grotte comptait parmi ces refuges, auberges, hangars, fours à chaux, etc., dont Joséphine Balsamo avait jalonné le pays.
Présomptions qu’il fallait changer en certitudes, et sans éveiller l’attention. Il chercha donc à tourner la position de l’ennemi, et, montant sur la falaise, s’en revint vers la Seine par un chemin forestier qui aboutissait à une légère dépression. Là, il se laissa glisser, au milieu des fourrés et des ronces, jusqu’au bas de la dépression, à un endroit qui surplombait la grotte de quatre ou cinq mètres.
Il y passa deux jours et deux nuits, se nourrissant de provi-sions qu’il avait apportées, et dormant à la belle étoile. Invisible parmi la végétation touffue des hautes herbes, il assistait à la vie des trois hommes. Le deuxième jour, une conversation enten-due le renseigna : les Corbut avaient bien la garde de la veuve Rousselin que depuis l’alerte de Maulévrier ils tenaient captive au fond de leur repaire.
Comment la délivrer ? Ou comment, tout au moins, arriver près d’elle et obtenir de la malheureuse les indications qu’elle avait sans doute refusées à Joséphine Balsamo ? Se conformant
– 194 – aux habitudes des Corbut, Raoul échafauda et abandonna plu-sieurs plans. Mais, le matin du troisième jour, il aperçut, de son observatoire la Nonchalante qui descendait la Seine et venait s’amarrer un kilomètre en amont des grottes.
Le soir, à 5 heures, deux personnes franchirent la passe-relle et s’acheminèrent le long du fleuve. À sa marche, et malgré son habillement de femme du peuple, il reconnut Joséphine Balsamo. Léonard l’accompagnait.
Ils s’arrêtèrent devant la grotte des Corbut et s’entretinrent avec eux comme avec des gens qu’on rencontre par hasard. Puis, la route étant déserte, ils entrèrent vivement dans le potager. Léonard disparut, sans doute à l’intérieur de la grotte. José-phine Balsamo resta dehors, assise sur une vieille chaise bran-lante et à l’abri d’un rideau d’arbustes.
Le vieux Corbut sarclait son jardin. Les fils tressaient leurs joncs, au pied d’un arbre.
« L’interrogatoire recommence, pensa Raoul d’Andrésy. Quel dommage de n’y pas assister ! »
Il observait Josine, dont la figure était presque entièrement cachée sous les ailes rabattues d’un grand chapeau de paille vul-gaire, comme en portent les paysannes aux jours de chaleur.
Elle ne bougeait pas, un peu courbée, les coudes sur les ge-noux.
Du temps s’écoula, et Raoul se demandait ce qu’il pourrait bien faire, quand il lui sembla entendre à côté de lui un gémis-sement, auquel succédèrent des cris étouffés. Oui, cela prove-nait bien d’à côté de lui. Cela frémissait au milieu des touffes d’herbe qui l’entouraient. Comment était-ce possible ?
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Il rampa jusqu’au point exact où le bruit paraissait plus fort, et il n’eut pas besoin de longues recherches pour com-prendre. Le ressaut de falaise qui terminait la dépression était encombré de pierres éboulées, et, parmi ces pierres, il y avait un petit tas de briques qui s’en distinguait à peine sous la couche uniforme d’humus et de racines. C’étaient les débris d’une che-minée.
Dès lors, le phénomène s’expliquait. La grotte des Corbut devait finir en un cul-de-sac assez enfoncé dans le roc et creusé d’un conduit qui servait jadis de cheminée. Par le conduit et à travers les éboulements, le son filtrait jusqu’en haut.
Il y eut deux cris plus déchirants. Raoul pensa à Joséphine Balsamo. Se retournant, il put l’apercevoir au bout du petit po-tager. Toujours assise, penchée, le buste immobile, elle arra-chait distraitement les pétales d’une capucine. Raoul supposa, voulut supposer qu’elle n’avait pas entendu. Peut-être même ne savait-elle pas ? …
Malgré tout, Raoul frissonnait d’indignation. Qu’elle assis-tât ou non à l’effroyable interrogatoire que subissait la malheu-reuse, n’était-elle pas aussi criminelle ? Et les doutes opiniâtres dont elle bénéficiait jusqu’ici dans l’esprit de Raoul, ne de-vaient-ils pas céder devant l’implacable réalité ? Tout ce qu’il pressentait contre elle, tout ce qu’il ne voulait pas savoir, était vrai, puisqu’elle commandait, en définitive, la besogne dont se chargeait Léonard et dont elle n’aurait pas pu supporter l’affreux spectacle.
Avec précaution, Raoul écarta les briques et démolit la motte de terre. Quand il eut terminé, les plaintes avaient cessé, mais des bruits de paroles montaient, guère plus distincts que des chuchotements. Il lui fallut donc reprendre son travail et débarrasser l’orifice supérieur du conduit. Alors, s’étant penché,
– 196 – la tête en bas, accroché comme il pouvait, aux rugosités des pa-rois, il entendit.
Deux voix se mêlaient : celle de Léonard, et une voix de femme, celle de la veuve Rousselin, sans aucun doute. La mal-heureuse semblait exténuée, en proie à une épouvante indicible.
– Oui… oui … murmurait-elle… je continue, puisque j’ai promis, mais je suis si lasse ! … il faut m’excuser, mon bon mon-sieur… Et puis ce sont des événements si vieux… vingt-quatre ans ont passé depuis…
– Assez bavardé, bougonna Léonard.
– Oui, reprit-elle… Voilà… C’était donc au moment de la guerre avec la Prusse, il y a vingt-quatre ans… Et comme les Prussiens approchaient de Rouen, où nous habitions, mon pauvre mari, qui était camionneur, reçut la visite de deux mes-sieurs… des messieurs que nous n’avions jamais vus. Ils vou-laient filer à la campagne, avec leurs malles, comme beaucoup d’autres, à cette époque, n’est-ce pas ? Alors on fit le prix, et sans plus tarder, car ils étaient pressés, mon mari partit avec eux sur un camion. Par malheur, à cause de la réquisition, on n’avait plus qu’un cheval, et pas bien solide. En outre, il neigeait par paquets… À dix kilomètres de Rouen, il tomba pour ne plus se relever…
« Les messieurs grelottaient de peur, car les Prussiens pou-vaient survenir… C’est alors qu’un type de Rouen que mon mari connaissait bien, le domestique de confiance du cardinal de Bonnechose, un nommé M. Jaubert, passa avec sa voiture… Vous voyez ça d’ici… On cause… Les deux messieurs offrent une grosse somme pour lui acheter son cheval. Jaubert refuse. Ils le supplient, ils menacent… et puis voilà qu’ils se jettent sur lui, comme des fous, et qu’ils l’assomment, malgré les supplications de mon mari… Après quoi, ils visitent le cabriolet, y trouvent un
– 197 – coffret qu’ils prennent, attellent au camion le cheval de Jaubert, et l’on s’en va, laissant celui-ci à moitié mort.
– Mort tout à fait, précisa Léonard.
– Oui, mon mari l’a su des mois plus tard, quand il a pu rentrer à Rouen.
– Et, à ce moment, il ne les a pas dénoncés ?
– Oui … sans doute … il aurait peut-être dû, fit la veuve Rousselin avec embarras … seulement …
– Seulement, ricana Léonard, ils avaient acheté son silence, n’est-ce pas ? Le coffret, ouvert devant lui, contenait des bijoux … ils ont donné à votre mari sa part de butin…
– Oui… oui… dit-elle… les bagues… les sept bagues … Mais ce n’est pas pour cela qu’il a gardé le silence… Le pauvre homme était malade… Il est mort presque aussitôt son retour.
– Et ce coffret ?
– Il était resté dans le camion vide. De sorte que mon mari l’avait rapporté avec les bagues. Moi j’ai gardé le silence, comme lui. C’était déjà une vieille histoire, et puis j’ai craint le scan-dale… On aurait pu accuser mon mari. Autant se taire. Je me suis retirée à Lillebonne avec ma fille, et c’est seulement lorsque Brigitte m’a quittée pour le théâtre qu’elle a pris les bagues… auxquelles, moi, je n’avais jamais voulu toucher… Voilà toute l’affaire, mon bon monsieur, ne m’en demandez pas plus.
Léonard ricana de nouveau :
– Comment ! toute l’affaire…
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– Je n’en sais pas davantage, dit la veuve Rousselin, crain-tivement…
– Mais ça n’a pas d’intérêt, votre histoire. Si nous batail-lons tous deux, c’est pour autre chose… vous le savez bien, mor-bleu !…
– Quoi ?
– Les lettres gravées à l’intérieur du coffret, sous le cou-vercle, tout est là…
– Des lettres à moitié effacées, je vous le jure, mon bon monsieur, et que je n’ai jamais songé à lire.
– Soit, je veux bien le croire. Mais alors nous en revenons toujours au même point : ce coffret, qu’est-il devenu ?
– Je vous l’ai dit : on l’a pris chez moi, la veille même du soir où vous êtes venu à Lillebonne, avec une dame… cette dame qui a une grosse voilette.
– On l’a pris… qui ?
– Une personne…
– Une personne qui le cherchait ?
– Non, elle l’a vu par hasard dans un coin du grenier. Ça lui a plu, comme antiquité.
– Le nom de cette personne, voilà cent fois que je vous le demande.
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– Je ne peux pas le dire. C’est quelqu’un qui m’a fait beau-coup de bien dans la vie, et ce serait lui faire du mal, beaucoup de mal, je ne parlerai pas…
– Ce quelqu’un serait le premier à vous dire de parler…
– Peut-être… peut-être… mais comment le savoir ? Je ne peux pas le savoir ? Je ne peux pas lui écrire … On se voit de temps en temps… Tenez, on doit se voir jeudi prochain … à trois heures…
– Où ?
– Pas possible… je n’ai pas le droit…
– Quoi ! faut-il recommencer ? marmotta Léonard, impa-tienté.
La veuve Rousselin s’effara.
– Non ! non ! Ah ! mon bon monsieur, non ! Je vous en supplie.
Elle poussa un cri de douleur.
– Ah ! le bandit ! … qu’est-ce qu’il me fait ?… Ah ! ma pauvre main…
– Parle donc, sacrebleu !
– Oui, oui… je vous promets…
Mais la voix de la malheureuse s’éteignait. Elle était à bout de forces. Léonard insista cependant, et Raoul perçut quelques mots bégayés dans l’angoisse… « Oui… voilà… on doit se retrou-ver jeudi… au vieux phare…
– 200 –
Et puis non… je n’ai pas le droit… j’aime mieux mourir… faites ce que vous voudrez… vrai… j’aime mieux mourir… »
Elle se tut. Léonard grogna :
– Eh bien ! quoi ? qu’est-ce qu’elle a, cette vieille entêtée ? Pas morte, j’espère ? … Ah ! bourrique, tu parleras ! … Je te donne dix minutes pour en finir ! …
La porte fut ouverte, puis refermée. Sans doute allait-il mettre la Cagliostro au courant des aveux obtenus, et prendre des instructions sur la suite que l’on devait donner à l’interrogatoire. De fait Raoul s’étant relevé, les vit tous deux au-dessous de lui, assis l’un près de l’autre. Léonard s’exprimait avec agitation. Josine écoutait.
Les misérables ! Raoul les exécrait tous deux, l’un autant que l’autre. Les gémissements de la veuve Rousselin l’avaient bouleversé, et il était tout frémissant de colère et de volonté agressive. Rien au monde ne pourrait l’empêcher de sauver cette femme.
Selon son habitude, il entra en action au même moment où la vision des choses qu’il fallait accomplir se déroulait devant lui dans leur ordre logique. En de pareils cas, l’hésitation risque de tout compromettre. La réussite dépend de l’audace avec laquelle on se précipite à travers des obstacles qu’on ne connaît même point.
Il jeta un coup d’œil sur ses adversaires. Tous les cinq se trouvaient éloignés de la grotte. Vivement il pénétra dans la cheminée, en se tenant debout cette fois. Son intention était de pratiquer aussi doucement que possible un passage au milieu des décombres : mais, presque aussitôt, il fut entraîné par une avalanche, subitement provoquée, de tous les débris en équi-
– 201 – libre, et d’un seul coup tomba du haut en bas, dans un fracas de pierres et de briques.
« Fichtre, se dit-il, pourvu qu’ils n’aient rien entendu, de-hors ! »
Il prêta l’oreille. Personne ne venait.
L’obscurité était si grande qu’il se croyait encore dans l’âtre de la cheminée. Mais, en étendant les bras, il constata que le conduit aboutissait directement à la grotte, ou plutôt à une sorte de boyau creusé à l’arrière de la grotte, et si exigu que, tout de suite, sa main rencontra une autre main qui lui parut brûlante. Ses yeux s’accoutumant aux ténèbres, Raoul vit des prunelles étincelantes qui se fixaient sur lui, une figure blême et creuse que la peur convulsait.
Ni liens, ni bâillon. À quoi bon ? La faiblesse et l’effroi de la captive rendaient toute évasion impossible.
Il se pencha et lui dit :
– N’ayez aucune crainte. J’ai sauvé de la mort votre fille Brigitte, victime également de ceux qui vous persécutent à cause de ce coffret et des bagues. Je suis sur vos traces depuis votre départ de Lillebonne, et je viens vous sauver aussi, mais à con-dition que vous ne direz jamais rien de tout ce qui s’est passé.
Mais pourquoi des explications que la malheureuse était incapable de comprendre ? Sans plus s’attarder, il la prit dans ses bras et la chargea sur son épaule. Puis, traversant la grotte, il poussa doucement la porte qui n’était que fermée, comme il le supposait.
Un peu plus loin, Léonard et Josine continuaient à s’entretenir. Derrière eux, en bas du potager, la route blanche
– 202 – s’allongeait jusqu’au gros bourg de Duclair, et, sur cette route, il y avait des charrettes de paysans qui s’en venaient ou qui s’éloignaient.
Alors, quand il jugea l’instant propice, il ouvrit la porte d’un coup, dégringola la pente du potager, et coucha la veuve Rousselin au revers du talus.
Tout de suite, autour de lui, des clameurs. Les Corbut se ruaient en avant ainsi que Léonard, tous les quatre dans un élan irréfléchi qui les poussait à la bataille. Mais que pouvaient-ils ? Une voiture approchait, dans un sens. Une autre en sens in-verse. Attaquer Raoul en présence de tous ces témoins, et re-prendre de haute lutte la veuve Rousselin, c’était se livrer et at-tirer contre soi l’inévitable enquête et les représailles de la jus-tice. Ils ne bougèrent pas. C’est ce que Raoul avait prévu.
Le plus tranquillement du monde, il interpella deux reli-gieuses aux larges cornettes, dont l’une conduisait un petit break attelé d’un vieux cheval et il leur demanda de secourir une pauvre femme qu’il avait trouvée au bord de la route, évanouie, les doigts écrasés par une voiture.
Les bonnes sœurs, qui dirigeaient à Duclair un asile et une infirmerie, s’empressèrent. On installa la veuve Rousselin dans le break et on l’enveloppa de châles. Elle n’avait pas repris con-naissance et délirait, agitant sa main mutilée dont le pouce et l’index étaient tuméfiés et sanguinolents.
Et le break partit au petit trot.
Raoul demeura immobile, tout à l’atroce vision de cette main torturée, et son émoi était tel qu’il ne remarqua pas le ma-nège de Léonard et des trois Corbut qui commençaient un mou-vement tournant, et se rabattaient sur lui. Quand il s’en aperçut les quatre hommes l’environnaient et cherchaient à l’acculer
– 203 – vers le potager… Aucun paysan n’était en vue, la situation sem-blait si favorable à Léonard qu’il sortit son couteau.
– Rentre cela, et laisse-nous, dit Josine. Vous aussi les Corbut. Pas de bêtises, hein ?
Elle n’avait pas quitté sa chaise durant toute la scène, et maintenant elle surgissait d’entre les arbustes.
Léonard protesta :
– Pas de bêtises ? La bêtise, c’est de le laisser. Pour une fois qu’on le tient !
– Va-t’en ! exigea-t-elle.
– Mais cette femme… cette femme nous dénoncera !
– Non. La veuve Rousselin n’a pas d’intérêt à parler. Au contraire.
Léonard s’éloignant, elle vint tout à côté de Raoul.
Il la regarda longuement, et d’un regard mauvais qui parut la gêner, au point qu’elle plaisanta aussitôt pour interrompre le silence.
– Chacun son tour, n’est-ce pas, Raoul ? Entre toi et moi, le succès passe de l’un à l’autre. Aujourd’hui, tu as le dessus. De-main… Mais qu’y a-t-il donc ? Tu as un air si drôle ! et des yeux si durs…
Il dit nettement :
– Adieu, Josine.
– 204 –
Elle pâlit un peu.
– Adieu ? fit-elle. Tu veux dire « au revoir ».
– Non, adieu.
– Alors… alors… cela signifie que tu ne veux plus me re-voir ?
– Je ne veux plus te revoir.
Elle baissa les yeux. Un frisson saccadé agitait ses pau-pières. Ses lèvres étaient souriantes et, à la fois, infiniment dou-loureuses.
À la fin elle chuchota :
– Pourquoi, Raoul ?
– Parce que j’ai vu une chose, dit-il, que je ne peux pas… que je ne pourrai jamais te pardonner.
– Quelle chose ?
– La main de cette femme.
Elle sembla défaillir et murmura :
– Ah ! je comprends… Léonard lui a fait du mal… Je lui avais pourtant défendu… et je croyais qu’elle avait cédé sur de simples menaces.
– Tu mens, Josine. Tu entendais les cris de cette femme comme tu les entendais dans la forêt de Maulévrier. Léonard exécute, mais la volonté du mal, l’intention du meurtre, est en toi, Josine. C’est toi qui as dirigé ton complice vers la petite
– 205 – maison de Montmartre, avec l’ordre de tuer Brigitte Rousselin si elle résistait. C’est toi qui naguère mêlais du poison aux poudres que devait avaler Beaumagnan. C’est toi qui, les années précé-dentes, toi qui supprimais les deux amis de Beaumagnan, Denis Saint-Hébert et Georges d’Isneauval.
Elle se révolta.
– Non, non, je ne te permets pas… ce n’est pas vrai, et tu le sais, Raoul.
Il haussa les épaules.
– Oui, la légende de l’autre femme, créée pour les besoins de la cause… une autre femme qui te ressemble et qui commet des crimes, tandis que toi, Joséphine Balsamo, tu te contentes d’aventures moins brutales ! J’y ai cru, à cette légende. Je me suis laissé embrouiller dans toutes ces histoires de femmes identiques, fille, petite-fille, arrière petite-fille des Cagliostro. Mais c’est fini, Josine. Si mes yeux se fermaient volontairement pour ne pas voir ce qui m’épouvantait, le spectacle de cette main torturée les a ouverts définitivement sur la vérité.
– Sur des mensonges, Raoul ! sur des interprétations fausses. Je n’ai pas connu les deux hommes dont tu parles.
Il dit avec lassitude :
– Cela se peut. Il n’est pas tout à fait impossible que je me trompe, mais il est tout à fait impossible que je te voie désor-mais à travers ce brouillard de mystère qui te cachait. Tu n’es plus mystérieuse pour moi, Josine. Tu m’apparais telle que tu es, c’est-à-dire comme une criminelle.
Il ajouta plus bas :
– 206 –
– Comme une malade même. S’il y a un mensonge quelque part, c’est celui de ta beauté.
Elle se taisait. L’ombre de son chapeau de paille adoucissait encore son doux visage. Les injures de son amant ne l’effleuraient point. Elle était toute séduction et tout enchante-ment.
Il fut troublé jusqu’au fond de son être. Jamais elle ne lui avait paru si belle et si désirable, et il se demanda si ce n’était pas une folie que de reprendre une liberté qu’il maudirait dès le lendemain. Elle affirma :
– Ma beauté n’est pas un mensonge, Raoul, et tu revien-dras parce que c’est pour toi que je suis belle.
– Je ne reviendrai pas.
– Si, tu ne peux plus vivre sans moi, la Nonchalante est proche. Je t’y attends demain…
– Je ne reviendrai pas, dit-il, prêt, une fois de plus, à plier le genou.
– En ce cas, pourquoi trembles-tu ? Pourquoi es-tu si pâle ?
Il comprit que son salut dépendait de son silence, qu’il fal-lait fuir sans répondre et sans tourner la tête.
Il repoussa les deux mains de Josine, qui s’accrochaient à lui, et s’en alla…
– 207 –