La Dame en noir - Tome VII
V Histoire de la Belle Clarisse
V
HISTOIRE DE LA BELLE CLARISSE
I
Ils étaient assis au bord de la rivière, à l’ombre d’un vieux Saule ; leurs yeux semblaient suivre l’eau qui coulait à leurs pieds ; mais ils regardaient, sans les voir, les mouvements des joncs flexibles qui couvraient de rides la surface liquide. Ils n’entendaient point le murmure du flot qui s’en allait, caressant sur son passage les fleurs pendantes.
Devant eux s’élevait le coteau paré de vignes, riant sous sa triple couronne d’arbres à fruits, Plus bas, sur la rive droite de la rivière, à travers une plantation de peupliers, ils apercevaient le clocher du village. De temps à autre, quelques bruits confus, le chant d’un coq ou le jappement d’un chien de garde arrivait jusqu’à eux sans qu’ils parussent entendre.
Tous deux étaient jeunes : la même année les avait vus naître à quelques mois de distance.
Tous deux étaient beaux : le premier avait la figure fière, peut-être un peu rude de nos ancêtres les Gaulois ; ses yeux noirs, ses traits hardis et son teint bruni par le soleil
– 95 – donnaient à sa physionomie une expression de noblesse héroïque…
Les traits du second étaient réguliers et délicats ; l’ensemble de son visage offrait le curieux contraste de la douleur et de la résignation ; ses cheveux blonds s’alliaient agréablement à son teint rose et frais.
Le plus âgé se nommait François, l’autre Prosper.
François était le fils unique du père Bertrand ; un des riches fermiers du canton. Prosper Alain était orphelin et pauvre. Le fermier Bertrand, son oncle, l’avait adopté au berceau et en avait fait le frère de son fils.
Les deux cousins, élevés ensemble sous les yeux du fermier, s’habituèrent à se donner le nom de frère, et ils s’aimèrent comme s’ils l’étaient, en effet ; la différence de leur nature et de leur caractère cimenta encore leur mutuelle affection.
Jusqu’à ce jour où nous les voyons au bord de la rivière, ils n’avaient jamais eu de secrets l’un pour l’autre ; ils avaient constamment mis en commun leurs joies et leurs chagrins. Travaillant ensemble, dormant dans le même lit, partageant les mêmes plaisirs, ils ne s’étaient jamais quittés un instant.
Et maintenant, assis l’un près de l’autre, sous le vieux saule, la même pensée les occupe encore sans qu’ils s’en doutent.
C’était un dimanche. Une troupe de jeunes filles en habits de fête venait de sortir du village et s’avançait dans la prairie en formant des rondes et des danses.
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Plusieurs jeunes garçons suivaient les folâtres jeunes filles, très désireux d’être admis à partager leurs jeux. Elles n’avaient pas l’air de comprendre.
Leurs cris joyeux arrivèrent aux oreilles des deux cousins, et comme s’ils eussent ressenti une commotion électrique, ils tressaillirent et se levèrent brusquement.
Les jeunes filles arrivèrent près d’eux, mais ils n’en virent qu’une seule, la fille du fermier Richard, la belle Clarisse.
Bonjour, François ; bonjour, Prosper, crièrent les jeunes filles toutes ensemble.
– Si vous voulez nous le permettre, dit François en s’avançant, nous allons danser avec vous.
– Oui, oui, venez.
Et les mains se tendirent aux deux cousins.
– Et nous ? dirent les autres jeunes gens en s’approchant.
– Et vous aussi ; venez, venez tous.
Alors jeunes filles et jeunes garçons dansèrent, en chantant ces joyeux refrains champêtres devenus si vieux, mais que rajeunissent toujours les voix harmonieuses des jeunes filles.
Depuis longtemps déjà le soleil était descendu derrière la montagne. La nuit approchait. La campagne devenait silencieuse. On n’entendait plus que le grillon caché dans l’herbe et, dans le lointain, le chant d’un gai villageois. Les saules, au bord de la rivière, ressemblaient à une rangée de
– 97 – fantômes. Les jeunes gens, conduisant chacun une jeune fille, rentraient au village. François avait à son bras la belle Clarisse.
Tout à coup il s’arrêta.
– Prosper, où est donc Prosper ? s’écria-t-il.
Et son regard cherchait autour de lui.
Prosper n’était plus là.
François accompagna Clarisse jusqu’à la porte de la maison du fermier Richard. Il était agité, inquiet ; il hésita assez longtemps avant de rentrer à la ferme ; c’était la première fois qu’il ne revenait pas avec son cousin.
Le père Bertrand, entouré de ses domestiques, attendait avec impatience le retour de ses enfants. Le couvert était mis pour le repas du soir, et l’heure à laquelle on avait l’habitude de se mettre à table était passée.
– Enfin, les voici, dit le fermier, en se levant au bruit que fit en s’ouvrant, la lourde porte d’entrée.
François était seul.
– Où as-tu laissé Prosper ? demanda Bertrand à son fils.
– Prosper ! n’est-il donc pas rentré ?
– Nous ne l’avons pas vu.
– Oh ! mon Dieu, que peut-il lui être arrivé ?
– Mais comment, pourquoi n’est-il pas avec toi ?
– Il m’a quitté à l’entrée du village ; je pensais qu’il avait pris l’avance pour venir vous tranquilliser sur notre retard.
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– Il faut que quelqu’un l’ait retenu.
– Permettez-moi, mon père, d’aller à sa recherche.
– C’est inutile. Il sait l’heure du souper, tant pis pour lui, nous ne l’attendrons pas. À table, cria le fermier, en prenant une cuiller d’étain avec laquelle il frappa un coup sec sur son gobelet d’argent.
François se mit à table, ayant le cœur affreusement serré.
– Eh bien ! François, tu ne manges pas ? lui dit son père.
– Je n’ai pas faim.
– Ah ! fit Bertrand étonné, ce n’est pourtant pas ton habitude.
– Je suis fatigué, je vais attendre Prosper dans notre chambre.
– Comme tu voudras, mon garçon. Va, tu déjeuneras mieux demain matin.
François prit une lumière et monta dans sa chambre.
Il s’assit sur le bord du lit. Son imagination tourmentée lui représentait Prosper seul dans la campagne, malade peut-être, peut-être blessé, l’appelant à grands cris et se plaignant de ce qu’il ne venait pas à son secours. Puis passant à une autre idée :
– Il a été triste toute la soirée, se disait-il ; lui aurais-je causé quelque chagrin sans le vouloir ? Il est d’une sensibilité !… Oui, c’est certain, je lui ai fait de la peine.
De grosses larmes roulaient dans ses yeux.
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– Prosper, mon ami, mon frère, reprenait-il tout haut, tu me pardonneras !
Cependant, au bout de quelques instants son front s’éclaira. Il revoyait les jeunes filles dansant dans la prairie et il lui semblait entendre encore les voix fraîches chanter les rondes joyeuses.
Clarisse, la belle Clarisse lui souriait. Il pressait la petite main fine et blanche de la jeune fille ; il croyait sentir encore la tiédeur du baiser parfumé qu’elle avait mis sur son front pour racheter un gage. Alors il éprouva une émotion de plaisir indicible. Ses yeux se fermèrent. Il se laissa tomber sur le lit et s’endormit, le sourire sur les lèvres.
À ce moment même, Prosper était assis à l’endroit le plus élevé de la Côte aux Roches. Le village était devant lui, plongé dans l’ombre de la nuit.
Les dernières lumières venaient de s’éteindre, aucun bruit ne révélait plus l’existence de ces maisons cachées dans les arbres. Seuls, les rayons de la lune indiquaient leur emplacement, en faisant briller les feuilles de zinc qui recouvraient la charpente du vieux clocher.
Prosper était comme accablé ; des soupirs étouffés sortaient difficilement de sa poitrine. Son chapeau était à ses pieds, et le vent de la nuit se jouait sur son cou avec ses cheveux épars.
Un instant avait suffi pour l’éclairer sur ce qui se passait en lui et le tourmentait depuis quelque temps déjà. Il avait lu jusqu’au fond de son cœur où le germe d’une jalousie horrible se développait à son insu. Il n’en doutait plus, maintenant, François aimait Clarisse, il avait deviné l’amour
– 100 – de son cousin, habitué qu’il était à saisir sa pensée dans un regard.
François aimait Clarisse, et lui aussi, le malheureux, aimait, adorait la jolie fille du fermier Richard. Et, il le sentait, sa vie était à jamais attachée à celle de la jeune fille.
Le baiser donné à François avait déchiré son cœur.
Il n’avait pas eu la force de revenir au village, en voyant Clarisse au bras de François. La douleur le brisait ; il avait fui cette vue trop pénible, il aurait voulu se fuir lui-même.
Se trouvant seul, il se laissa aller au désespoir, et des larmes brûlantes inondèrent son visage. Des idées bizarres, des projets insensés passèrent dans son cerveau troublé. Il voulait se déclarer ouvertement le rival de son cousin, se faire aimer de Clarisse, l’enlever à son père, l’enlever à François et se sauver avec elle au bout du monde.
Il eut un instant la pensée de mettre fin à ses jours.
Mais la vie est si belle à vingt ans ! Peut-on songer longtemps et sérieusement à la quitter ?
Il voulait partir, quitter le pays sans revoir son oncle, ni François, ni personne. Il irait vivre n’importe où.
On me regrettera, on fera des recherches pour me retrouver, pensait-il, s’arrêtant complaisamment à cette pensée dans laquelle il trouvait une sorte de soulagement.
Cependant son agitation se calma. Alors il eut honte de ses folles pensées et se les reprocha amèrement. Quoi ! était-il possible que son amour pour Clarisse pût détruire son affection pour François, la reconnaissance qu’il devait à son oncle ? Il fit un retour sur lui-même en se retraçant les
– 101 – premières années de sa vie. Pauvre et orphelin, son oncle l’avait adopté, avait fait de lui son second fils, le frère de François. Pouvait-il méconnaître les bontés du fermier, trahir la profonde amitié que lui avait donnée son cousin ?