La dame qui a perdu son peintre
I LA SECONDE MORT DE BROGGI-MEZZASTRIS A Arrigo Boïto.
I
LA SECONDE MORT
DE
BROGGI-MEZZASTRIS
A Arrigo Boïto.
I
C'était la première fois que Michel Steno visitait le petit musée Broggi-Mezzastris, que connaissent bien tous les voyageurs qui se sont arrêtés quelques jours à Bologne. Cette admirable capitale de l'Émilie mérite beaucoup mieux que de servir de halte, comme c'est l'habitude, une matinée où un après-midi, entre Florence, Milan et Venise. Le comte Steno—le nom l'indique assez—était originaire de cette dernière ville. Ce voisinage aurait dû lui rendre familière la galerie que le défunt commandeur Broggi-Mezzastris a léguée à sa cité, d'autant plus que ledit commandeur était son très proche parent. La comtesse Steno, sa mère, celle qu'on appelait à Venise, de son vivant, l'Andryana, pour la distinguer de l'autre comtesse Steno, la Catarina, était une demoiselle Broggi et la propre sœur du généreux collectionneur. Mais la sœur et le frère étant brouillés depuis des années, le neveu n'avait jamais passé le seuil du palais de son oncle. Ce malentendu familial expliquait le codicille par lequel l'opulent Bolonais avait institué sa patrie sa légataire universelle, sous cette condition expresse que tous les meubles et objets d'art ramassés dans sa maison y demeureraient et que les salles seraient ouvertes au public trois jours de la semaine, de dix heures à quatre. Visiblement, Broggi-Mezzastris s'était proposé comme modèle la fondation Poldi-Pezzoli à Milan, pour le plus grand dam de cet unique neveu, son naturel héritier. Il est juste de dire que Michel n'avait, après la mort de son père et de sa mère, jamais rien fait pour se rapprocher de son oncle. Il suffisait que celui-ci fût riche pour que le neveu répugnât à toute démarche de réconciliation. Il avait donc trouvé tout naturel, à l'époque, d'être privé de ce considérable héritage. C'était un véritable descendant des «Magnifiques» que Michel, et qui n'avait jamais eu besoin d'affecter le mépris de l'argent. Le malheur est que l'argent se venge toujours de ces dédains-là. Un bourgeois l'a dit sagement: il ne mérite, ce nécessaire et dangereux métal, ni d'être méprisé, ni d'être adoré. Il mérite d'être compté. Ayant manqué à cette maxime, le dernier représentant de l'illustre doge Steno avait, à trente-cinq ans—c'était son âge, lors de cette aventure qui date de 1890—dépensé plus de la moitié de sa fortune. De ses soixante mille francs de rente, il lui en restait vingt-cinq. Ce million s'était fondu à mener cette existence cosmopolite pour laquelle les Italiens ont tant de goût et tant d'aptitude. Observateurs et souples, surveillés et impressionnables, très réfléchis et très sensitifs, ils excellent à s'harmoniser avec des milieux nouveaux, et ils se sentent attirés vers les plus élégants, par cette crainte du provincialisme, un des traits singuliers de ces natures à la fois si fières de leur passé et si défiantes de leur présent. Michel avait payé cher le droit de se considérer un peu comme chez lui à Nice, à Londres, à Paris, à Saint-Moritz, à Aix, dans tous les endroits de fête mondiale où il avait promené sa belle mine d'ancien portrait. Avec ses trente-cinq ans, il ressemblait encore d'une façon saisissante à ce jeune seigneur de la galerie de Buda-Pest, attribué par les critiques à Giorgione tour à tour et au Pordenone. Qu'importe? C'est une tête au front hautain, aux yeux profonds, à la bouche passionnée, à l'expression sensuelle et grave, et qui semble garder un secret tragique de volupté et de mélancolie. Il se trouve aisément des curieuses pour essayer de déchiffrer ces secrets-là, quand une pareille physionomie s'associe aux jolies manières d'un gentilhomme ultra-moderne, et la compagnie des curieuses est d'autant plus coûteuse que leur nom figure en meilleure place sur le «Gotha» ou le «Peerage». Un amant digne de ce nom ne se pardonnerait pas de ne pas suivre le train de sa maîtresse. Cela soit dit pour expliquer et la demi-ruine si rapide de Michel Steno, et aussi comment son indifférence à la succession de son oncle s'était petit à petit, trois ans après la disparition du collectionneur, changée en un regret, d'abord très vague, puis plus précis. L'inauguration solennelle du musée, retardée par des nécessités d'aménagement intérieur, avait eu lieu, il y avait seulement six mois. A cette occasion, tous les journaux de la Péninsule avaient publié des articles qui célébraient la générosité du commandeur Broggi, avec chiffres à l'appui. Il avait été parlé de quatre millions de francs, rien que pour les tableaux. Le palais, construit par Baldassare Peruzzi, un peu avant et dans le même style que le Prosperi, à Ferrare, valait bien de son côté un million. Mettons un million encore pour les tapisseries et les meubles. Le capital immobilisé pour suffire à l'entretien et au traitement des gardiens représentait deux autres millions. Il était assez naturel que Michel eût additionné ces sommes avec un mécontentement grandissant, et qu'il eût poussé la mauvaise humeur jusqu'à ne pas assister à cette séance d'inauguration. Il ne l'était pas moins qu'ayant l'occasion de traverser Bologne, la fantaisie lui fût venue d'inventorier par lui-même ce trésor dont il avait été frustré, un peu par la faute de ses parents, qui eussent dû, à cause de lui, se rapprocher du commandeur; un peu par sa propre faute—il se blâmait, à présent, d'avoir mis son amour-propre à ne pas capter un oncle riche et célibataire—beaucoup par la faute d'une troisième personne. Le vieux Broggi-Mezzastris, devenu hypocondriaque, avait eu, comme unique commensal, durant la dernière période de sa vie, un mauvais peintre, un certain Luigi Gambara, dont la comtesse Steno avait toujours parlé à son fils comme du plus dangereux intrigant. Tandis qu'il payait la taxe d'entrée, au bas du grand escalier, Michel avait pu lire ce nom suspect au bas du règlement du musée: «Luigi Gambara, conservateur général.» Ce renseignement n'était pas pour lui une nouveauté. Il savait la fondation de son oncle mise sous la surveillance du peintre, le confident le plus intime de la pensée du vieillard. Ce signe visible que cet homme existait, surpris par le neveu déshérité, en avait pourtant donné un sursaut soudain de ses secrètes rancunes.
—«Conservateur général?...» avait-il répété tout bas, en commençant de gravir les marches. «Ce Gambara a joliment manœuvré. Il ne pouvait pas se faire léguer les dix millions. La captation eût été trop flagrante et le testament trop attaquable. Le drôle a été plus fin. Il s'est fait donner l'usufruit, tout simplement, sous un prétexte qui le mettait à l'abri des procès. Conservateur général? Cela signifie une belle et bonne rente, un logement sans doute...» Et, comme il était sur le palier où se tenait écroulé sur un divan un gardien, somptueusement habillé à la livrée de feu le commandeur: «Monsieur le professeur Gambara habite ici?» demanda-t-il.
—«Oui, monsieur,» répondit cet autre sinécuriste; «au second étage. Mais il est sorti.»
—«C'est bien cela,» reprit Michel qui continuait mentalement son monologue. «Le palais est à lui, puisqu'il y demeure en maître. Il est payé pour se promener au milieu des chefs-d'œuvre et y faire figure d'amateur d'art. Je me suis laissé raconter qu'avant d'être recueilli par mon oncle, il besognait chez les antiquaires. Il y restaurait des tableaux à cinq francs la journée peut-être. Et maintenant!... Oui. C'est joliment manœuvré. Et penser que mon oncle a eu assez d'intelligence pour découvrir et acheter toutes ces peintures, pas assez pour deviner la grossière entreprise de ce coquin sur sa fortune?... Il m'aurait seulement légué ces tableaux avec interdiction de les vendre, quelle parure pour la grande salle du palais Steno! Ils y auraient été vivants. Au lieu qu'ici, à quoi servent-ils? A nourrir l'insolence paresseuse de ce flandrin de gardien et la gredinerie triomphante du sieur Gambara... Qui vient les visiter? Trois ou quatre Anglaises, de temps à autre, comme celles-ci, qui prononcent devant eux, du bout de leurs longues dents, l'inévitable Very fine aindeed!... Et tout le reste de la journée, personne... Y a-t-il rien de plus lamentable que ce musée, de plus délaissé, de plus désert?... Était-ce la peine de tant aimer les arts, pour aboutir à cette nécropole?...»
L'aspect des salles justifiait cette boutade. Le pas énervé du jeune homme résonnait à présent sur leur parquet désert. Elles développaient leur longue enfilade vide, autour d'une cour intérieure, plantée en jardin, que décorait un énorme fleuve de pierre épanchant de son urne une masse d'eau jaillissante. La sonorité de cette cascade arrivait dans la galerie, par les fenêtres ouvertes—on était en mai.—Elle rendait plus sensible la solitude de ces vastes chambres abandonnées, où rien ne trahissait la vie personnelle de l'ancien propriétaire. Plus de meubles et plus de tapis. Il ne restait que les murs, tendus d'un damas rouge, visiblement neuf, sur lequel se détachaient, de place en place, dans leurs cadres presque tous anciens, les tableaux célèbres de cette collection, une des plus remarquables qui ait été formée ces dernières années. Les artistes de l'Émilie surtout y sont représentés par des merveilles: l'Ortolano par une Nativité d'un charme d'autant plus prenant que la Vierge, le saint Joseph et l'Enfant se groupent, par un symbolisme d'une rare poésie, entre les colonnes doriques d'un temple ruiné. On y voit six tondi de Francia, série incomparable. Elle illustre l'histoire d'Orphée. De l'opulent coloriste Dosso Dossi est une Médée, le pendant de la Circé de la villa Borghèse, à Rome. Et ce ne sont là que des peintures du second ordre, par rapport aux cinq pièces capitales du musée: la Cavalcade héroïque de Lorenzo Costa, un Prieur de Malte d'Antonello de Messine, un Christ passant de Romanino, un Concert champêtre de Paris Bordone, et enfin le plus délicieux des Gianpietrino, une Madone avec un enfant, une des perles de l'école lombarde. Les anneaux crespelés de la chevelure de la Vierge, brune avec des reflets d'or, les lourdes paupières un peu renflées, le sourire sinueux des joues, la noblesse des longues mains, le coloris verdâtre du ciel et le mirage des glaciers au fond, tout dans cette toile porte l'empreinte du rêve léonardesque et de sa langueur mystérieuse. Quoique Michel Steno n'eût jamais mené qu'une existence très frivole d'homme à la mode et de délicat épicurien, il était de Venise. Il avait respiré dans l'air de la lagune ce goût des belles choses qui fait de n'importe quel oisif de la place Saint-Marc un connaisseur-né. Il n'eut pas plus tôt commencé de parcourir les salles—où se trouvent, notez-le, soixante-seize numéros de cette force—qu'il oublia ses déceptions d'héritier évincé, pour s'extasier, tout simplement, devant une telle profusion de chefs-d'œuvre. Il allait, plus étonné à chaque pas, envahi, quoi qu'il en eût, par le charme émané de ces toiles et de ces panneaux. Le génie des vieux maîtres avait su les animer, pour toujours, d'une vie tantôt gracieuse ou tantôt sublime, voluptueuse ou douloureuse, mystique ou païenne. Michel parvint ainsi jusqu'à la dernière chambre, au fond de laquelle se trouvait, comme relégué dans un recoin où la lumière lui arrivait mal, un portrait de date récente. C'était celui du commandeur Broggi-Mezzartris lui-même, du donateur magnifique. Une plaque de marbre, placée sur la surface du palais, célébrait son goût exquis: «Ici vécut et mourut le très illustre et très érudit— commandeur Broggi-Mezzastris,—qui sut,—comme autrefois les Médicis,—chercher dans l'art le repos et le soulagement—de travaux plus mercenaires.—La cité de Bologne—a placé là cette pierre,—comme un témoignage de la haute culture—de ce grand citoyen.» «Très érudit...» «haute culture...» «les Médicis»... De telles paroles sonnaient très étrangement associées au personnage devant lequel Michel Steno s'hypnotisait maintenant. Il n'avait jamais vu de son oncle que des photographies de jeunesse, où l'inachevé de la vingtième année dissimulait les traits caractéristiques du masque. Il demeurait stupéfié devant cette physionomie de vieillard, si révélatrice. C'était une face terne, prosaïque, sans lumière. Des favoris bêtes—n'y a-t-il pas des barbes spirituelles?—l'encadraient bourgeoisement. Jamais aucune pensée n'avait allumé sa flamme dans ces gros yeux à fleur de tête, où résidait une joie béate de vanité satisfaite. La bouche exprimait une bonhomie importante, la suffisance niaise du richard qui, ne vivant plus qu'au milieu des flatteurs, prend leur servilité complaisante pour une preuve de sa propre excellence. Comment concevoir, derrière ce visage de vulgarité, la distinction d'esprit et de cœur que supposait l'établissement de cet admirable musée? Il y a, certes, de l'exagération dans le mot prêté par la légende à Raphaël: «Comprendre, c'est égaler.» Et, pourtant, l'intelligence des œuvres d'art, à ce degré, comporte bien une espèce de génie. Le médiocre individu, portraituré sur cette toile, avait-il eu ce génie? Les tableaux de la galerie avaient beau affirmer que oui; ce portrait-là jurait que non, et mille souvenirs se levaient dans l'esprit de Michel Steno qui donnaient raison au portrait.
—«Quelle figure de minus habens!» se disait-il. «Ma mère ne parlait jamais de lui sans répéter: Peppino est un pauvre homme. Il ne faut le tenir responsable de rien.» Ce portrait est vraiment celui d'un pauvre homme, d'un très pauvre homme... A-t-il dû être facile à capter! Comment a-t-il fait pour arriver à une grosse fortune, bête comme cette peinture le raconte?... Parbleu, c'est très simple. Le grand-père Broggi lui a laissé la fabrique de soieries. Bien montée, elle a continué de marcher. Le mérite de celui-ci aura été de se savoir incapable. Et c'est un mérite. L'on ne touche à rien alors. L'on ne gâte rien... Quel mystère que l'hérédité! Ma mère, qui était si fine, si délicate, si grande dame, malgré sa naissance,—et ce frère, si commun, si plat!... Décidément j'aime tout autant n'avoir pas connu cet oncle. Ça me coûte tout de même un peu cher. J'ai eu tort de venir ici. Je vais me mettre à trop regretter quelques-uns de ces tableaux. Allons-nous-en sans les revoir...»
Le jeune homme reprenait le chemin de la porte de sortie en se tenant ce discours. Il traversa la longue suite des salons, sans jeter un nouveau regard aux merveilles, qu'il aurait pu et dû avoir à lui, dans le palais Steno. Tandis que ses yeux, détournés des toiles, erraient de-ci, de-là, au hasard, la singularité dont j'ai parlé déjà, le frappa tout d'un coup: cette absence totale de mobilier dans ces pièces, qui avaient pourtant servi d'appartement privé au Commandeur. Dans chacune se trouvait simplement une banquette cannée, pour le repos des visiteurs. La mémoire lui revint soudain, du testament qu'il avait lu jadis avec beaucoup d'attention, en compagnie et sur la prière instante de son homme d'affaires. Se trompait-il? Ne s'y rencontrait-il pas cette phrase, il croyait en voir encore les mots devant lui: «Je lègue le palais avec tout ce qu'il contient d'objets d'art et de meubles?...»
—«De meubles?» se répéta Michel, à mi-voix, et, parcourant de nouveau les salons d'un coup d'œil circulaire: «Voilà qui est bien extraordinaire...» Comme il se trouvait derechef sur le palier de l'escalier, il interrogea le gardien auquel il s'était adressé tout à l'heure: «Dites-moi. C'était bien dans ces chambres du piano nobile qu'habitait M. Broggi-Mezzastris?...» Et, sur une réponse affirmative: «Il y avait des meubles dans ce temps-là?»
—«Chi lo sa?» répartit flegmatiquement l'homme à la prétentieuse livrée rouge et jaune. «Je ne suis pas du temps du Commandeur. C'est M. Gambara qui m'a placé ici, l'an dernier. J'ai toujours vu le musée comme il est.»
—«Il n'y a pas de salles au rez-de-chaussée, où l'on aurait pu mettre ces meubles?» insista le questionneur.
—«Mais oui,» fit le gardien, en haussant les épaules. «Il y en a, et des meubles dedans, en quantité, je vous en réponds. Mais ces salles-là, on ne les visite pas. C'est M. Gambara qui en a les clefs.»
II
Ce n'était rien, cette réponse. Il était plus que légitime, nécessaire, que le surveillant en chef des trésors du musée Broggi-Mezzastris conservât par devers lui ces clefs d'un garde-meubles où se trouvaient sans doute des objets de grande valeur, et non encore classés. Le temps mis à organiser et à ouvrir les galeries s'expliquait par un fait bien naturel. Le Commandeur était mort très âgé. Il avait sans doute laissé les appartements où il avait fini ses jours et leur mobilier, dans un état d'usure qui exigeait de longues réparations. Cette hypothèse n'était pas seulement la plus vraisemblable. Elle était la seule. Elle ne se présenta même pas une seconde à l'esprit du neveu dépossédé.
—«Oui,» se répétait-il au contraire, une fois franchi le seuil du palais. «Voilà qui est bien extraordinaire... Cet appartement dégarni? Ces meubles sous clef? Qu'est-ce que cela signifie?... Ce Gambara, aurait-il profité de sa situation pour exécuter un coup de brocantage?... Pourquoi non? Qu'il soit un gredin, comment en douter, après cette savante captation? Quel scrupule l'aurait retenu? Qui donc ira vérifier, quand on remettra le tout en place, s'il manque un fauteuil, une table, une chaise? Le sieur Gambara sera chargé de surveiller le réaménagement. Ah! la bonne farce!... Parbleu, il aura vendu à quelque antiquaire, un de ceux qui l'ont placé casa Broggi, pour une centaine de mille francs d'objets. Avec le goût de mon oncle, et à en juger d'après les tableaux, des meubles de premier ordre remplissaient ce palais. Au prix où sont les bois aujourd'hui, il ne faut pas beaucoup de fauteuils pour faire cent mille francs... On a dû dresser un inventaire, à la mort du Commandeur. Où est-il? Chez les gens de loi. Qui s'avisera d'aller l'y consulter?... Qui? Et pourquoi pas moi?... Quelle idée!... Mais si je mettais mon bon ami Cantoni sur cette piste? Il voulait attaquer le testament sous n'importe quel prétexte. Je l'en ai empêché à l'époque. Ce procès ne me semblait pas juste... Les choses changent, dès l'instant que le testament n'est appliqué, ni dans sa lettre, ni dans son esprit. Car il ne l'est pas. Mon oncle a voulu laisser à Bologne, sa maison, comme il l'habitait. Il ne l'habitait pas telle que je viens de la voir... Donc le testament est faussé... Décidément j'en parlerai à Cantoni...»
Ce roman de soupçon, pris et repris, avait fait certitude dans l'imagination de Michel Steno, quand il débarqua sur le quai de la gare à Venise, vingt-quatre heures après sa visite au palais Broggi-Mezzastris. Le soir même, il allait, suivant l'invariable coutume de ses compatriotes nobles ou plébéiens, riches ou pauvres, prendre des glaces in piazza. Dix minutes plus tard il retrouvait l'avocat Cantoni, et tout de suite il lui communiquait ses doutes, qui n'en étaient déjà plus, sur la gestion du captateur Gambara. Cette consultation, prolongée indéfiniment, en allant et venant, sous les arcades, eut pour conséquence immédiate, vingt-quatre autres petites heures plus tard, l'expédition officielle par le dit Cantoni d'une lettre sur papier timbré. Au nom du «très noble homme» Michel Steno, patricien Vénitien, l'avocat signalait au «très illustre» marquis Bellini, de Bologne, président du conseil du musée Broggi-Mezzastris, la grave infraction faite au testament. Cantoni citait le texte du codicille qui portait très exactement que «rien ne devait être changé dans le palais». Il ajoutait que si les pièces n'étaient pas, dans un délai normal, remises en l'état consigné sur l'inventaire après décès, M. le comte Michel Steno se croirait obligé, à son très grand regret, en sa qualité de plus proche héritier, d'introduire une action en justice.
—«Aucun doute,» avait conclu le subtil homme d'affaires, «que le marquis Bellini ne donne des ordres pour réparer une irrégularité qu'il ignore certainement. Il faudra que le Gambara représente les meubles. Il les représentera. Pas tous, et pour cause. C'est là que je l'attends. J'écris par le même courrier à mon confrère de Bologne, qui a été chargé de la succession, de me faire tenir le double de l'inventaire. C'est de droit. Sitôt averti que le mobilier a été remis dans les salles, je me transporte là-bas en personne, cet inventaire en main. Je vérifie fauteuil après fauteuil, clou après clou. Le Gambara est convaincu de vol. Mais s'il a volé, il a capté... Voyez-vous la suite, monsieur le Comte?... Le procès est au bout, et un bon procès. La ville transigera. Je vous l'avais dit, il y a deux ans.»
—«Que le Gambara soit seulement châtié,» avait répondu Michel. «Ce sera déjà une petite satisfaction.»
—«Il le sera,» avait repris l'avocat. «J'en fais mon affaire, et du procès aussi. Mais le personnage est évidemment très retors. Il ne se laissera pas prendre sans avoir essayé quelque tour de son métier. Il est de Bologne, le pays des glossateurs. Nous sommes de Venise, nous, celui des Inquisiteurs d'État. Nous aurons le bon bout. Je voudrais le voir sortir de là, s'il a vendu des meubles et s'il ne peut les représenter!... Et qu'il en ait vendu, c'est trop clair. Ça pue l'escroquerie, cette affaire, à plein nez. Patience, mon cher Comte, patience. Nous aurons notre procès. Et je parle de transaction? Mais pourquoi en accepterions-nous, si l'on a capté? Nous n'en accepterons pas, et le testament sera cassé... Et alors...» Et il eut le clignement d'yeux d'un chicaneur devant la perspective d'un de ces litiges qui, d'appel en appel, durent des années et font la gloire des basochiens,—et leur fortune.
—«Cantoni aurait-il vraiment raison?» se demandait Steno, une semaine plus tard, en tournant et retournant entre ses doigts une carte de visite trouvée sur le plateau de la table dans le vestibule de son palais, au retour d'une promenade en gondole. Cette carte portait le nom de «Luigi Gambara, conservateur général du musée Broggi-Mezzastris.» Au-dessous de ce titre, qui tenait deux lignes, le visiteur avait écrit au crayon quelques mots. Ils justifiaient trop les soupçons de Michel lui-même et les accusations de l'avocat: «Aura l'honneur de se présenter de nouveau aujourd'hui, à cinq heures, et prie instamment monsieur le comte Steno, de lui accorder un entretien personnel, pour une communication extrêmement importante.» Une adresse suivait, celle de l'hôtel où le voleur était descendu à Venise. N'était-ce pas un aveu de vol en effet que cette démarche, tentée en dehors et à côté des hommes de loi, alors que la plainte de Cantoni au marquis Bellini posait la question sur un terrain purement juridique? Le conservateur général du musée Broggi, qui aurait dû plutôt s'appeler le dévaliseur, venait implorer la pitié de l'héritier dépouillé jadis par ses soins, afin d'arrêter une enquête dont l'issue menaçait d'être trop redoutable.
—«Ça va être une scène grotesque,» se dit Michel. «Je ne le recevrai pas. Ou mieux, je le recevrai, deux minutes, pour qu'il sache bien que je n'agis poussé par personne et que ma résolution ne bougera pas... Il est perdu, et c'est bien fait.»
Le descendant des doges était dans ces dispositions peu bienveillantes, lorsqu'à l'heure dite le gondolier, qui lui servait de valet de chambre—à la Vénitienne, toujours—introduisit le personnage attendu. Michel vit entrer un petit homme, âgé, chétif, de pauvre mine, tout blanc, tout voûté, avec un de ces visages à la fois délicats et humbles, fins et craintifs, où se devine ce mélange singulier d'une intelligence très vive et d'une incurable défiance de soi, qui fait le «raté supérieur», pour emprunter à un humoriste une expression qui mériterait de passer dans la langue, tant elle est exacte. Les yeux de Gambara étaient brûlants de fièvre et très bleus. Ils paraissaient plus clairs par le contraste avec le teint jaune et brouillé, qui révélait des années de misère physiologique, de nourriture insuffisante, de travaux excessifs, d'inquiétudes sans cesse renouvelées. La mise était pauvre, mais décente. Cet ensemble était malheureux—si l'on peut dire. Il ne dégageait rien de commun, rien surtout qui s'accordât aux accusations que Michel avait portées, dans son esprit, d'abord contre le talent d'intrigue, puis contre la probité de cet étrange visiteur. L'idée préconçue était trop forte pour que le neveu du commandeur Broggi n'interprétât pas aussitôt, dans le sens le plus défavorable, cette attitude presque douloureusement gênée. Lui, qui avait pour les mendiants de sa ville des courtoisies dignes de son nom, il n'invita même pas le nouveau venu à s'asseoir, et il l'accueillit d'une phrase où le mépris ne se dissimulait guère:
—«Vous avez tenu à me parler, monsieur Gambara, et je vous ai reçu, pour couper court dès maintenant à toute autre démarche de ce genre. Vous vous proposez, n'est-il pas vrai, de m'entretenir du message que mon avocat, M. Cantoni, a fait parvenir en mon nom à M. le marquis Bellini? C'est inutile. J'entends que cette affaire, si affaire il y a, passe par la voie légale.»
—«Il n'y a pas d'affaire, monsieur le Comte,» répondit Gambara, «et il n'y en aura pas. C'est votre droit strict, comme neveu de mon regretté bienfaiteur, de tenir la main à ce que son testament soit exécuté à la lettre. J'ai donné des ordres en conséquence. Si vous persistez dans cette volonté, après ces quelques minutes d'entretien, les appartements seront remis exactement dans l'état où ils se trouvaient le jour de la mort de M. le commandeur Broggi-Mezzastris... Seulement, cet entretien est si confidentiel! J'ai peur...»
—«Que l'on ne nous écoute?» interrompit Steno. Il avait en effet reçu le peintre dans l'immense pièce qui sert d'antichambre aux palais de Venise et que l'on appelle la Sala. «Mais, monsieur, je n'ai rien à vous dire, et je prétends ne rien entendre que tous mes gens, et tous mes compatriotes au besoin, ne puissent écouter, s'ils le veulent. Je n'accepte pas d'entretien confidentiel... Vous semblez croire que je peux revenir sur ma décision. Je n'y reviendrai pas. Permettez-moi de m'étonner que vous ayez même pu concevoir une telle idée. Un testament ne s'interprète pas. Il s'exécute. J'ai voulu que celui de mon oncle fût exécuté. Il le sera. Convenez-en: il est assez étrange que le bénéficiaire le plus favorisé force un parent déshérité à lui rappeler un principe d'ordre si élémentaire. Vous y avez gravement manqué. Vous avez sans doute un motif pour cela. Ce n'est pas à moi que vous avez à dire ce motif. C'est à M. le marquis Bellini, qui vous priera peut-être de le dire à quelqu'un d'autre.»
—«A quelqu'un d'autre?» balbutia Gambara, comme stupéfié.
—«Mais oui, monsieur,» insista durement Michel Steno. «Au procureur du Roi, par exemple.»
La brutalité de cette allusion si directe ne permettait pas l'équivoque. Le vieillard pâlit affreusement. Ce fut au tour de Michel Steno de demeurer étonné: il vit soudain un éclair d'indignation jaillir de ces prunelles, tout à l'heure implorantes, une révolte de fierté transfigurer ce visage humilié. La secousse avait été si violente que l'infortuné ne trouva pas de souffle d'abord pour articuler ses mots. Ses lèvres s'agitèrent sans émettre un son. Enfin, d'une voix étouffée, il put répondre:
—«Alors, monsieur le Comte, vous croyez cela de moi, que j'ai commis quelque action qui pourrait me conduire devant les tribunaux, que j'ai abusé du dépôt dont j'avais la garde, sans doute?... C'est le sens de vos paroles. Elles ne sauraient pas en avoir un autre... Je comprends,» continua-t-il, d'un accent saccadé maintenant. «Si les meubles ne sont pas dans les appartements, c'est parce que j'en ai vendu une partie... Voilà ce que vous croyez, n'est-ce pas?... S'il en est ainsi, vous avez raison, monsieur le Comte, toute conversation entre nous est inutile... Adieu, monsieur. Adieu. J'ai l'honneur de vous saluer...»
Il avait marché vers la porte, après avoir jeté ce cri de protestation, où frémissait la souffrance presque sauvage de l'honnête homme outragé. Arrivé au bout de la Sala, et la main sur la poignée de la porte, Gambara s'arrêta. Il revint droit sur son insulteur, et, les prunelles dans ses prunelles:
—«Non, monsieur le Comte,» commença-t-il. «Je ne m'en irai pas de la sorte. A cause de votre oncle, qui a été si bon envers moi, qui nous a sauvés de la misère, les miens et moi, je parlerai. Vous saurez la vérité, toute la vérité. Je vous la dirai, non pas pour moi, pour lui, pour sa mémoire. C'était pour vous adjurer de m'aider dans mon œuvre de piété envers cette chère mémoire que j'étais venu. J'accomplirai mon dessein. Vous agirez ensuite comme vous jugerez devoir agir... si seulement vous m'avez cru!» ajouta-t-il avec un sourire, un rictus plutôt, d'une amertume infinie. «Ne m'interrompez pas,» fit-il sur un geste de Michel Steno. «Quand M. Broggi-Mezzastris m'a nommé le conservateur de son musée, j'ai bien supposé que la famille me soupçonnerait d'avoir inspiré le testament... Hé bien! monsieur le Comte, sur mon salut éternel, ce n'est pas vrai. De son vivant j'ai tout ignoré des dispositions de votre oncle... Tout? Non...» rectifia-t-il. «J'ai toujours cru qu'il formait sa galerie pour la laisser à la ville, au moins la plus grande partie. J'ai toujours cru aussi qu'il en serait comme des tableaux donnés par M. le sénateur Morelli à Bergame—que ce legs figurerait dans une des salles de la Pinacothèque publique... Mon rôle auprès de votre oncle, monsieur le Comte, s'est borné à ceci. Il y a vingt ans, j'en avais quarante-cinq. J'étais dans la misère la plus noire. Après avoir eu de grandes ambitions d'artiste, j'en étais réduit à restaurer des tableaux pour le compte d'un antiquaire. M. Broggi-Mezzastris commençait alors sa collection. Mon antiquaire entre en pourparlers avec lui, afin de lui vendre un tableau faux, que je savais tel. Le hasard veut que je sois témoin du débat entre eux. M. Broggi-Mezzastris parti, je préviens mon patron que je ne me rendrais pas complice d'un vol par mon silence. Cet homme crut que je voulais simplement ma part dans l'affaire. Elle était grosse. Il ne s'agissait de rien moins que d'un prétendu Giorgione et de quarante mille francs. Il m'offre de me payer ma discrétion. Je refuse son argent. Il me menace de sa vengeance si je parlais. Je bravai sa menace et je prévins M. Broggi-Mezzartris. Vous penserez sans doute que j'espérais trouver de ce côté plus d'avantages. Pensez-le, monsieur le Comte... Votre oncle, lui, ne le pensa point. Cet homme excellent jugeait le cœur des autres d'après le sien. Ma démarche le toucha. Il m'interrogea sur mon existence. Me voyant si pauvre, il me donna du travail. J'eus à restaurer pour lui quelques toiles. Il s'en trouvait quatre de fausses sur six, dans le nombre. Je le lui prouvai. Frappé de mes connaissances techniques, il m'offrit un traitement fixe, si je voulais l'aider dorénavant dans ses achats... J'acceptai... Mon service, auprès de lui, a duré jusqu'à sa mort.» A ce moment de son discours, une hésitation se montra sur le visage contracté du vieil artiste, comme un scrupule d'aller plus avant dans son récit. Puis un sourire indigné crispa de nouveau ses lèvres. Il frappa du pied, et, avec une ironie singulière, il continua:
—«Si j'étais celui que vous supposez, monsieur le Comte, je n'aurais pas eu besoin de dicter un testament à M. Broggi-Mezzastris pour avoir des rentes, je vous le jure. M. Broggi-Mezzastris était un habile industriel, paraît-il, et un spéculateur très avisé. La grande fortune qu'il a laissée le prouve bien... Quant aux tableaux...» Il répéta «Quant aux tableaux...» Et faisant un visible effort: «Hé bien! monsieur, il n'a jamais su distinguer un Mantegna d'un Raphaël ou un Pérugin d'un Véronèse!... D'où lui était venue l'idée d'une galerie, alors? Je me le suis demandé bien souvent, dans les débuts de nos relations, quand il me signait, sans discuter, des chèques de soixante mille lires pour notre Dosso-Dossi, par exemple. Ensuite, j'ai compris qu'il était mû par les plus nobles motifs. Il aimait la gloire et il aimait Bologne. Il voulait que son nom restât pour toujours attaché à une grande chose et que cette chose fût civique. L'exemple de Poldi-Pezzoli à Milan lui avait suggéré cette œuvre, si peu conforme, semblait-il, à ses facultés: la création d'une galerie. J'étais moi-même Bolonais. J'aimais passionnément ma ville. J'étais peintre, et à défaut d'un beau talent, j'avais l'adoration du génie des grands maîtres... Non, ce ne fut point par intérêt que je me dévouai à aider M. Broggi-Mezzastris dans son entreprise. Ce fut poussé par un sentiment aussi pur que le sien. Je dirais presque plus pur. Je savais, moi, que mon pauvre nom disparaîtrait derrière son nom. Mon nom a disparu. Il y a un musée Broggi-Mezzastris et quand Luigi Gambara sera mort, il sombrera tout entier. Mais j'ai trouvé, je trouve une joie profonde à me dire que j'ai payé ma dette à ce protecteur généreux... Tout de suite, il nous avait logés, ma femme et moi. Il avait placé mes deux enfants au collège, à ses frais... D'ailleurs, je n'aurais pas cette raison de lui être reconnaissant que je lui devrais encore de la gratitude. Grâce à lui j'ai eu le plus admirable emploi de mon activité. Vingt années durant, j'ai connu l'ivresse de la chasse aux chefs-d'œuvre à travers toute l'Italie. Il y a des tableaux de musée, tenez, les Tondi du Francia, dont la découverte et l'achat furent tout un roman. J'y ai dépensé autant d'émotion qu'un Roger à la poursuite d'Angélique. Songez qu'ils étaient perdus dès l'époque de Vasari. Quelle fièvre quand je les ai retrouvés, quand j'ai acquis la certitude de leur authenticité, quand je les ai emportés de ces mains, oui, de ces mains!...»
Il tendait ses doigts, fiévreux et maigres, en parlant ainsi. Ses yeux se fermaient à demi. Des sensations anciennes lui remontaient au cœur. Il avait presque oublié qu'il n'était pas seul, et son plaidoyer en faveur de sa probité. Il eut comme un réveil de sa propre hypnose, et, sèchement:
—«Je vous demande pardon, monsieur le Comte, il ne s'agit pas de moi. Pourtant cela aussi était nécessaire à dire. Je n'ai pensé qu'aux tableaux, durant ces années-là. Je courais de Venise à Palerme et de Lecce à Turin, pour en acheter. Je ne prenais pas garde aux autres objets dont M. Broggi-Mezzastris remplissait le palais. Je les aurais remarqués, je ne me serais permis aucune observation. Encore un coup, je ne soupçonnais pas le testament. J'imaginais qu'après la mort du Commandeur, tout serait dispersé, à l'exception des peintures. Après l'ouverture de ce testament, et quand je sus quelles fonctions mon vénéré bienfaiteur m'avait réservées, j'ouvris les yeux. Je regardai, pour la première fois, le détail des choses, et je reconnus avec épouvante quel mobilier mon pauvre cher ami avait amassé dans les salles. Ce n'était que fauteuils ignoblement somptueux, avec des bois sculptés dans l'effroyable goût Italien d'aujourd'hui, avec des revêtements de peluche sur des canapés outrageusement cloisonnés et dorés, et quelles tentures, quels rideaux! J'eus l'évidence qu'une fois les portes du palais ouvertes au public, la vérité apparaîtrait aux plus ignorants. Il n'était pas possible que le même homme eût acheté le lit de la chambre à coucher, par exemple, ce lit à colonnettes en troncs de palmiers en haut desquelles se grattaient des singes—et le divin Gianpietrino de cette même chambre. Je me souviens. Cette angoisse s'empara de moi dès la veillée qui précéda la mise en bière. M. Broggi avait fait venir le notaire pour que le testament fût lu devant témoins, avant d'entrer en agonie. Ensuite, quand nous avions été seuls, avec des gentillesses de langage qui me tirent des larmes—voyez—il m'avait remercié de l'avoir aidé à réaliser son rêve, celui de laisser une trace durable de son passage sur la terre. «Ce musée,» avait-il dit, «ce sera la seconde vie de Broggi-Mezzastris.» Et voici que, durant cette veillée, et comme je regardais, à la lueur des cierges allumés, ce Gianpietrino tour à tour et ce monstrueux lit, ces paroles me revinrent avec une force qui donna tout d'un coup un sens prophétique à d'autres paroles, prononcées tout bas à mon côté, par un petit prêtre qui aurait certes mieux fait de prier:
—«Le Commandeur avait un goût si fin pour les tableaux,» me dit-il. «Comment se fait-il qu'il en eut un si mauvais pour les meubles?» Ces quelques mots me traduisaient à moi-même ma pensée avec une précision dont je me sentis soudain consterné. Cette terrible phrase, tous les visiteurs du musée Broggi-Mezzastris la prononceraient, dès qu'il s'ouvrirait. Cette question, tous se la poseraient. Elle ne comporterait qu'une réponse, la vraie, hélas! M. Broggi-Mezzastris n'avait pas acheté ses tableaux lui-même. Sa galerie n'était pas son œuvre. Son œuvre, c'était cet arrangement, disposé pour son usage, de ces meubles si hideusement vulgaires, si barbarement prétentieux. C'était ces étoffes abominables, ces atroces garnitures de cheminée. C'était ce luxe criard et de mauvais aloi, auquel mon innocent protecteur s'était tant complu. C'était là son Idéal, il faut le dire, à ce cher et digne ami, exquis par le cœur. Mais pour les choses de l'art, il avait reçu de la nature la négative... Oui. Je me souviens. Je contemplais son visage, rendu par la mort, maintenant que la bonté de son visage ne l'éclairait plus, il faut le dire encore, à une insignifiance trop dénonciatrice, elle aussi, de la cruelle vérité... J'eus l'intuition que, par une ironie affreuse, ce musée dont il avait voulu faire l'instrument de sa seconde vie, allait devenir celui de sa seconde mort. Tant qu'il avait habité le palais, il avait été très jaloux de ses trésors. Il n'y admettait que de rares amateurs, trop intéressés par les peintures pour s'occuper du reste. Maintenant tous allaient rentrer, tous. La voix publique allait parler... C'est dans cette pénible nuit, et agenouillé devant cette dépouille, auguste pour moi, que je fis à M. Broggi-Mezzastris le serment de lui éviter cette seconde mort... Il n'y avait qu'un moyen. C'était d'isoler la galerie, de ramasser tous les tableaux dans un étage et d'enfermer tous les meubles dans un autre, dont la clef ne me quitterait plus. Moi mort, mon successeur ne changerait certes rien à des dispositions dont il croirait qu'elles avaient été celles du fondateur... Le motif de ma conduite, vous le savez maintenant, monsieur le Comte. Je ne soupçonnais pas que ma piété pour la mémoire de M. Broggi me vaudrait un sanglant affront de son neveu. Quel affront!... Et de vous, de vous?... Mais c'est fini. Cette fois je n'ai plus rien à vous dire, monsieur, et c'est moi qui ne veux pas, entendez-vous, qui ne veux pas d'un entretien avec vous... Votre religion est éclairée. Vous agirez, je vous le répète, comme vous jugerez devoir agir...»
III
—«Et vous avez cru une minute à toute cette histoire,» s'écria Cantoni, en s'esclaffant de rire, lorsque Michel lui eut rapporté l'étonnante déclaration du vieux peintre, et comment celui-ci s'était échappé sans lui laisser le temps d'une réponse: «Je vous avais dit que ces glossateurs sont retors. Mais cette invention-là dépasse tout. C'est du Goldoni de la meilleure manière...»
—«Et si c'était vrai, cependant?» insinua Steno.
—«Et si les chevaux de Saint-Marc se mettaient à galoper?» reprit l'avocat. «D'ailleurs nous le saurons bien. Je vous ai déjà dit que je vérifierai le remeublement du palais, fauteuil à fauteuil et clou à clou, l'inventaire en main.»
—«Enfin supposons que ce soit vrai. Alors, mon oncle...»
—«Subirait sa seconde mort,» interrompit Cantoni qui bouffonna davantage. «Qu'est-ce que cela peut bien lui faire, là où il est, et à vous, mon cher Comte? Cette seconde mort de Broggi-Mezzastris, ce serait la revanche du testament. Voilà tout... Soyez tranquille, vous ne l'aurez pas sur la conscience. Ne bougeons plus. Maintenons fermement les termes de ma lettre et voyons venir. Quoi? Mais quelques millions peut-être...»
En dépit des assurances du jovial homme de loi, Michel avait gardé de son entretien avec l'énigmatique Gambara une impression trop forte. Il n'accepta ce conseil de maintenir ses revendications qu'après une véritable lutte intérieure. Il l'accepta, cependant, parce qu'il était faible. Puis il éprouva un nouveau tourment de conscience, lorsqu'un mois plus tard, Cantoni fut parti pour Bologne, sur un avis reçu du marquis Bellini: toutes choses étaient rétablies dans le musée Broggi d'après la lettre du testament. Qu'allait découvrir l'avocat? Le cœur du neveu déshérité battait un peu quand, trois jours après, ledit Cantoni reparut, ne s'étant fait annoncer que par une dépêche, et l'air passablement décontenancé.
—«Le Gambara a-t-il trouvé le moyen de tout racheter?» fit-il en hochant sa tête, toujours gouailleuse mais moins triomphante. «Tous les meubles sont à leur place... J'avais découvert dans la ville un ancien valet de chambre du Commandeur qui les a reconnus. Du reste, M. Broggi avait beaucoup d'ordre. Il collectionnait aussi les factures. J'ai constaté que c'étaient bien les mêmes objets. Le Gambara avait raison. C'est un musée d'horreurs, au milieu duquel les tableaux ont des tristesses de prisonniers, d'exilés. Et le coup de la seconde mort a bien failli avoir lieu. Car j'ai entendu, entre autres discours des visiteurs, cette phrase d'une anglaise à son époux: What an awful cockney this old Broggi-Mezzastris must have been, to buy such a lot of rubbish!»
—«Quelle vilaine figure vous m'avez fait faire!» dit Michel qui, lui, ne riait pas: «Ah! Cantoni, je ne vous pardonnerai pas...»
—«Patience!» interrompit l'avocat. Il avait tiré de sa poche une petite brochure. «Voilà de quoi vous éviter ce remords... C'est le catalogue du musée, réimprimé il y a quinze jours et augmenté d'une biographie du Commandeur par le Gambara, dans laquelle je vous prie de déguster cette phrase: «Et ce n'était pas uniquement par ses qualités d'esprit que le défunt commandeur Broggi-Mezzastris était admirable. C'était aussi par les qualités du cœur...» Écoutez: «On peut voir dans son palais jusqu'à quel point il a poussé le culte des souvenirs. Il a tenu à ne rien changer aux meubles qui lui venaient de sa famille et dont l'aspect seul fera comprendre aux plus aveugles combien cet homme de tant de finesse, cet amateur si éclairé, au sens si exquis, a dû souffrir au milieu d'un décor si peu en harmonie avec son goût...» Ce n'est pas tout... Il y a douze pages, oui, douze, qui contiennent des extraits de lettres du Commandeur, authentiquant ses tableaux et en donnant les raisons... Si l'on envoyait l'huissier à notre homme pour le sommer de fournir les originaux de cette correspondance?...»
—«Ne plaisantez plus, Cantoni,» répondit Steno, dont le visage aux nobles traits exprimait une émotion grandissante. «Vous et moi, nous avons traité ce Gambara de captateur et de voleur. J'irai lui faire des excuses, entendez-vous. C'est tout simplement un cœur sublime de reconnaissance et de dévouement.»
—«Il me gâte mes notions de la nature humaine,» dit l'avocat avec une demi-colère. «C'est bien la peine d'avoir plaidé vingt ans pour en arriver là!... Il faut que j'aie vu les inventaires de mes yeux, de ces deux yeux, et ils sont bons, pour que je croie que nous ne sommes pas mystifiés... Ma seule consolation, c'est que les «Tedeschi» ne vont pas manquer de citer dans leurs pédantesques bouquins, qu'ils prennent pour de la critique d'art, les opinions du connaisseur émérite que fut le commandeur Broggi-Mezzastris! C'est le point d'ironie, comme on disait jadis dans les écoles... Avouez que la consolation est maigre, quand on pense que si le Gambara avait vraiment brocanté quelques meubles, nous aurions peut-être fait casser le testament...» Et se reprenant à rire: «Espérons que le prochain conservateur du musée découvrira la fraude des lettres et cette fois ce sera la troisième et définitive mort de Broggi-Mezzastris.»
1904.