La débâcle impériale: Juan Fernandez

Werner Scheff · Chapitre 8 sur 9

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La débâcle impériale: Juan Fernandez

Chapitre VIII

 

 

Dans l’escalier, Carry se presse de toutes ses forces contre la poitrine de Tornten, elle saisit sa main et la porte à ses lèvres en pleurant silencieusement. Tandis que l’infortuné père met son courage à dominer sa douleur, elle s’y abandonne toute et son cœur généreux frémit de compassion pour les souffrances de l’homme aimé.

—Tout s’arrangera, murmure-t-elle, dans un sanglot.

Il l’entoure de ses bras et répond doucement:

—Tant que tu me resteras, je ne désespérerai pas.

Grotthauser chemine lestement en avant et ils le suivent aussi vite, car il leur tarde de quitter cette maison où leur bonheur s’est effondré.

Arrivés dans la rue, il s’est passé tant de nouveau que cela suffit à les détourner entièrement des pensées qui leur torturent le cerveau et leur font battre le cœur depuis leur entretien avec Unstett.

La plus grande obscurité s’est répandue dans les rues, alors que Tornten se rappelle parfaitement qu’à son arrivée, les réverbères brillaient tout le long de l’avenue. Cette circonstance ne fait qu’accentuer la lueur qui emplit le ciel, au Nord, et qui est passée, maintenant, au rouge vif.

La fusillade crépite toujours, comme un martèlement léger dans le lointain, mais, par intervalles, une voix plus grave gronde, dont le tonnerre se rapproche de façon terrifiante. Des feux d’artillerie se déchaînent par-dessus la ville, si durement éprouvée déjà.

Le vacarme semble celui d’une grande bataille qui se déroulerait là-bas, autour du foyer d’incendie et qui menace de détruire tout ce que la civilisation et le génie de la race sont parvenus à rassembler ou à construire.

Et pour quelle cause cette nuit de terreur! pense Tornten, qui reste comme figé, debout, devant, la porte de la villa.

Cependant, une lumière brille dans l’obscurité, le phare de l’automobile; fidèle à sa parole, le chauffeur trapu, au collier de barbe noire, n’a pas abandonné ses clients, mais il n’est plus seul et, en approchant, on aperçoit, à la lueur de la lanterne, un étranger qui s’appuye à la voiture et parle avec volubilité.

Lorsque l’homme du volant entend les arrivants, il leur crie en toute hâte:

—Il faut nous presser, si nous voulons rentrer sans être inquiétés, messieurs. Je viens d’apprendre que la bataille est déchaînée dans les rues, avec la plus grande furie, depuis la place Alexandre jusqu’à la porte d’Oranienbourg et même au delà. Mais on tire également sur d’autres points, notamment le palais royal, dans Sous-les-Tilleuls et aux abords des gares et des établissements publics.

«Ailleurs, la populace met à profit les circonstances et pille les quartiers de la ville non atteints par la bataille et totalement dépourvus de garde. On arrête les voitures, on rançonne les voyageurs. De police, il n’en est plus question et chacun se défend comme il peut.

Thor de Tornten est devant l’homme qui a donné ces renseignements au chauffeur. Une curiosité le prend d’en entendre davantage.

—Est-ce que vos nouvelles sont bien fondées? La situation est-elle vraiment si terrible?

—C’est plus horrible qu’on ne saurait le décrire, affirme l’inconnu. Restez plutôt ici, je vous assure, et couchez n’importe où, dans le voisinage. En ce qui me concerne, je ne voudrais pour rien au monde me risquer à traverser Berlin en voiture par le temps qui court.

—Il y a le feu, au Nord?

—Tout le quartier paraît en flammes. J’ai eu l’occasion de parler à deux gardes rouges blessés, qui me l’ont confirmé. Les impériaux furieux déploient leur attaque et, des deux côtés, l’artillerie est entrée en action.

—Qui a le dessus?

—Jusqu’à présent, les ouvriers; ils ont réussi, au prix de pertes sanglantes, à repousser leurs adversaires. Devant la porte d’Oranienbourg, ils ont passé par les armes, sans autre forme de procès, une centaine de soldats réguliers prisonniers; on assure, en effet, que les impériaux eux aussi fusillent impitoyablement tout individu pris les armes à la main.

Thor frissonne et Jacob Grotthauser hoche la tête, comme pour marquer à quel point, lui et le lieutenant de vaisseau, avaient raison.

Le chauffeur s’impatiente:

—Partons-nous?

—Oui, nous partons, répond Tornten, aussitôt résolu.

—Vous verrez bien jusqu’où vous irez, fait le donneur de conseils qui hausse les épaules.

Carry monte la première dans le coupé, suivie des deux hommes. A peine la portière est-elle refermée que la voiture, dont le moteur ronfle doucement depuis un moment, se met en route.

Pendant les premières minutes du trajet, Thor et Grotthauser s’entretiennent de ce qu’ils viennent d’apprendre de la bouche de l’étranger.

—Il n’y a plus à en douter! de toutes façons une lutte criminelle, de citoyen à citoyen, est irrémédiable, fait l’industriel attristé, et j’ai peine à croire que la journée de demain apporte une décision. Si les impériaux sont vainqueurs, il leur reste encore tout l’empire à soumettre, et, si les braves qui luttent pour leur liberté et celle d’autrui prennent le dessus, cela n’implique pas que la cause du kaiser soit irrémédiablement perdue.

—L’ennemi extérieur n’a, du reste, pas dit son mot, ajoute Thor. Il aura beau jeu à tomber sur ce pauvre peuple, tout meurtri par des luttes intestines.

—Il n’y aura même pas à résister! Du moment que la paix intérieure craque, l’Allemagne se trouve livrée, sans volonté, comme sans défense, aux exigences des alliés.

—N’est-il pas effrayant, Jacob, que nous ayons tout prévu, que là-bas, en mer, mettant les camarades en garde contre ce qui allait survenir, tout cela ait pu se produire quand même?

—Ce qui est plus effrayant encore, c’est que tout ait lieu en faveur d’un seul et qu’un peuple entier verse son sang parce qu’un tyran veut régner.

Il se fait un silence et la voiture poursuit sa route; le bruit de la bataille continue cependant à résonner aux oreilles de Thor et, chaque fois que son regard se penche à la portière, il s’emplit de la lueur sanglante qui rougit le ciel nocturne.

Les détonations, les craquements sinistres semblent devenir de plus en plus distincts, comme si la voiture se rapprochait à chaque moment du théâtre des événements.

Tout à coup, comme l’automobile aborde un virage à toute vitesse, avant même qu’il soit achevé, le chauffeur a brusquement mis les freins et stoppé sur place.

Les voyageurs n’ont pu se rendre compte de ce qui se passe que déjà des formes se dressent, comme à l’aller sur Dahlem, tout autour du véhicule et que la portière s’ouvre.

Une rude voix crie dans l’obscurité:

—Dehors!

Mais la nuit n’est pas si profonde que dans les rues précédemment parcourues; sur la place où l’automobile vient de s’arrêter si brutalement flambent plusieurs feux de bivouac, et Tornten constate que l’on se trouve au milieu d’un campement d’ouvriers.

Ils ont entouré la voiture.

Quelques-uns, dont les traits révèlent qu’ils n’ont pas envie de plaisanter en cette nuit où le sang coule dans tout Berlin, ont dirigé sur les voyageurs des fusils menaçants, tandis qu’aux deux côtés du chauffeur d’autres, le revolver au poing, sont prêts à forcer son obéissance à la moindre velléité de résistance.

La voix retentit encore dans l’intérieur de la voiture:

—Allons, dehors, et vivement!

Grotthauser saute le premier sur la chaussée. Thor le suit et aide Carry à quitter l’auto. L’usinier se tourne vers celui qui les a interpellés, se nomme et décline les qualités qui doivent le faire bienvenir aux yeux de ces gens.

—N’importe qui peut m’en dire autant, répond le chef du groupe, un petit homme courtaud, aux cheveux rouges. Moi, je ne vous connais pas.

Grotthauser s’irrite et cherche dans la poche intérieure de son vêtement.

—Je puis justifier mon dire, réplique-t-il.

Mais au bout d’un instant il retire, tout décontenancé, ses mains vides et déclare:

—J’aurai perdu mes papiers!

—Voyez-vous cela!... Ah! il fait bon ne pas se laisser intimider, raille le garde rouge, féroce. Vous m’êtes maintenant, cher monsieur, plus suspect qu’avant. Remontez en voiture, vous et vos compagnons; nous allons nous rendre au commando du groupe N. E., place Alexandre; vous vous y expliquerez et l’on décidera ce qu’il faut faire de vous.

Grotthauser s’effare.

—Place Alexandre? Mais nous n’avons rien à faire de ce côté! C’est là que la lutte est le plus ardente et, ici, nous sommes presque rendus...

—Peut-être monsieur ne supporte-t-il pas le bruit de la fusillade?... ironise le rougeaud. On pourra lui procurer un peu de coton pour se boucher les oreilles... Mais, pour l’instant, continue-t-il en reprenant son sérieux, avec une affectation de politesse, vous voudrez bien me faire le plaisir personnel de remonter en voiture et de faire vite, car je vous accompagne et je n’ai pas de temps à perdre.

Grotthauser veut encore soulever des objections, mais déjà l’un des individus l’empoigne et le rencoigne dans la voiture. Tornten, qui a d’abord aussi pensé à résister, y renonce pour l’amour de Carry et reprend, sans y avoir été contraint, la place qu’il occupait précédemment.

Derrière lui, le chef de la bande grimpe et s’installe à côté de Grotthauser, qui fait lui-même face à Tornten et la jeune fille. Mais ce n’est pas tout: à droite et à gauche, deux gaillards déterminés viennent s’asseoir, jambes de-ci, jambes de-là, sur le plancher de la voiture, en laissant naturellement battre les portières; près du chauffeur, sur les marchepieds et même à l’arrière, sur le réservoir à essence, apparaissent également de farouches silhouettes.

Les ressorts plient sous ce poids inaccoutumé et le chauffeur, furieux, se rebiffe:

—Comme cela, je ne peux pas marcher!

—En avant, jeune homme, à moins que tu n’aies un goût prononcé pour les pruneaux, intime l’un de ses voisins.

Et déjà le lieutenant de vaisseau a cru entendre le crissement d’un revolver qu’on arme.

L’homme se décide à partir; la voiture démarre, lentement d’abord, puis plus vite, et glisse le long des rues toujours obscures. Elle court droit à travers les quartiers du sud, vers la place Alexandre, foyer de la lutte.

A chaque tour de roue les bruits de la bataille vont s’accentuant.

Bientôt, c’est un tel déchaînement qu’on ne pourrait entendre ses propres paroles. Les hommes accroupis aux pieds de Thor, et qui n’ont cessé de parler jusqu’alors, se taisent eux-mêmes. Une lourde préoccupation pèse sur tous les occupants du véhicule.

Des flammes viennent déjà lécher les toitures et le vent qui s’est levé chasse des gerbes d’étincelles vers le ciel incandescent. Des gens, chargés de tout ce qu’ils ont pu sauver, fuient à l’encontre de l’automobile; des cris, des appels déchirent l’espace; des voitures encombrées de blessés, des éclopés qui peuvent encore se traîner, des files de soldats réguliers prisonniers, que leurs gardiens poussent devant eux à coups de crosse, circulent en tous sens et tracent un tableau d’inoubliable détresse.

A un moment donné, la voiture s’arrête sur l’ordre du rougeaud, qui crie à un garde rouge venant à l’opposé:

—Comment cela va-t-il là devant?

—Bien! Il faudrait du renfort.

—Ceux de Rixdorf sont-ils arrivés?

—Depuis onze heures; mais il ne doit plus en rester, car ils ont été pris dans un tir d’artillerie.

—Malédiction!... Et d’où attend-on du renfort?

—Le sais-je? répond l’homme, qui a déjà repris sa course.

Et l’automobile démarre.

On apprend bientôt que l’on arrive dans les rues où se trouvent les dernières réserves de l’armée des ouvriers, qui, cette nuit, ont déclaré la guerre au kaiser, et sont à coup sûr aussi bien commandés que les fidèles de Guillaume de Hohenzollern. Partout on rencontre des signes d’ordre et de discipline.

Grotthauser explique à voix basse ce que Tornten ne voit pas lui-même.

—Ici, dans cette rue latérale, il y a encore une centaine d’hommes; là, où tu vois devant nous ce débit ouvert, se trouve une ambulance ou un sous-secteur de commando. Nous avons tout prévu, tout organisé pour le mieux. Le mouvement s’est déclenché quelques jours trop tôt pour nous, mais on semble avoir eu l’esprit de ne rien changer à nos directives.

Maintenant, s’il veut être entendu, Grotthauser doit crier, car en dehors de Tornten aucun des occupants de la voiture ne peut saisir ses paroles tant est devenu violent le tapage de la fusillade et de la canonnade, sans compter les autres causes de vacarme.

L’automobile, sur l’ordre du rouquin, se range devant un local dont toutes les fenêtres sont éclairées au rez-de-chaussée. Il semble qu’on soit à quelque cent pas à peine des combattants; la fusillade crépite, le canon tonne sans interruption, dans le voisinage immédiat des survenants.

—A qui cette voiture? demande une sentinelle qui se tient devant l’entrée de l’immeuble.

—A nous, camarade, fait le chef des travailleurs, qui descend. Nous l’avons arrêtée et amenée avec ses voyageurs, qui nous ont paru suspects.

—On en trouvera l’emploi, dit le garde en s’effaçant. Avant une demi-heure, nous serons forcés de filer d’ici.

—Où cela?

L’interlocuteur indique une direction derrière lui, celle d’où vient l’automobile.

—Par là!

—Cela va donc si mal?

—Nous avons perdu beaucoup de monde sous les grosses mines; chaque atteinte nous a coûté une position. Les impériaux progressent pas à pas. Dans la rue Neuve-Royale et la rue de Prenzlau, il n’y a plus une maison intacte. Ensuite, ç’a été l’incendie qui nous a enfumés... Je crains bien que tout ne soit perdu!

L’homme à la toison rouge ne répond pas, mais se précipite dans la permanence où de nombreux individus s’affairent autour d’une table à laquelle les commandants de la garde rouge sont assis devant les plans de la ville.

Thor, ainsi que Grotthauser et Carry, sont poussés dans la salle derrière leur guide. Une épaisse fumée de mauvais tabac, des relents de bière et de vin les prennent à la gorge dès l’entrée. On les environne, on les ahurit de questions.

D’ailleurs, avant même qu’ils aient eu le temps d’y répondre, Jacob Grotthauser est reconnu.

—Que vous est-il arrivé, monsieur le conseiller national? lui crie-t-on de toutes parts.

Il rit d’un rire contraint et s’explique. Le chef à barbe rouge et ceux qui ont procédé à son arrestation se précipitent et se confondent en excuses. Il a la bonne fortune d’entendre Grotthauser demander qu’il ne soit pas inquiété pour son erreur, et le petit homme, lui frappant amicalement sur l’épaule, déclare qu’en somme il n’y a eu aucun mal.

Réintégré dans son prestige, il s’empresse de conduire Thor et Carry dans l’arrière-boutique et de les y installer; mais comme il retourne lui-même prendre place auprès du commandant supérieur et de son adjoint, Thor s’attache à ses pas, mû par la curiosité de connaître le cours des événements.

C’était bien comme l’avait dit la sentinelle.

Les troupes du kaiser semblent victorieuses sur toute la ligne. De Tégel et de Pankow, elles ont avancé simultanément et conquis, dans un combat de rues acharné, maison par maison, carrefour par carrefour.

Elles progressent à la faveur du canon, des lanceurs de mines et de liquides enflammés, des grenades à mains; et quand le corps à corps ne permet plus l’usage de ces armes, en bousculant à l’arme blanche les insurgés.

Le nombre des victimes, dit-on à la table, est effroyable de part et d’autre, car les vaincus se sont défendus avec énergie. Mais il semble que la bataille ait été décisive et, précisément, les avis en parviennent aux chefs des rebelles dans le moment que Thor et Grotthauser approchent de leur groupe.

Un jeune gaillard, ceint d’une écharpe rouge, le bras maintenu dans un bandage, rouge aussi de son sang, s’avance:

—D’où venez-vous? demande un homme brun, imberbe, qui paraît être le commandant suprême et en qui tout dénote l’ancien officier de carrière.

—Je vous suis envoyé par le camarade Kruger, de la rue Alexandre.

—Eh bien?

Le jeune homme baisse la tête et répond d’une voix sourde:

—Tout est perdu!... Nous n’avons eu, d’abord, en face de nous que les contingents réguliers venant du Nord; mais nous avons été refoulés dans la rue Alexandre, et, maintenant, nous sommes débordés par des troupes impériales qui viennent du côté de la porte de Francfort.

Un regard vers la carte et le chef insurgé pâlit:

—Avez-vous reçu des renforts?

—Oui, mais à peine de quoi combler les pertes depuis minuit. Devant les lance-flammes, les gens se sauvent, car il n’y a pas à lutter.

L’homme à la carte se mord les lèvres; un silence se fait, qui dure plusieurs secondes; puis le chef s’écrie:

—Les Saxons devraient être ici dans deux heures; alors nous pourrions encore une fois tenter la chance. En attendant, il n’y a qu’à battre en retraite le plus lentement possible.

«Camarade, s’adresse-t-il à un homme assis auprès de lui devant la table, courez avec le reste de nos réserves et poussez vers l’Est. Tâchez d’arriver au pont Janowitz, sans quoi les ennemis pourraient passer par là et ce serait notre fin.»

L’interpellé s’empresse d’obéir, mais quelqu’un, dans les rangs pressés autour du bureau, s’écrie:

—Nous ne pouvons pas rester ici! Les premiers réguliers débouchent à l’instant sur la place Alexandre. Ils amènent des auto-mitrailleuses et vont bientôt balayer tout le terre-plein.

—Jetez cent hommes dans la station du chemin de fer souterrain. C’est le premier point à occuper au plus tôt.

—Trop tard! annonce alors un autre, qui accourt, essoufflé. La station est aux mains de l’ennemi.

Le chef du commando bondit:

—Ce n’est pas possible! bégaie cet homme qui ne perd pas facilement contenance.

—On n’a pas pu l’empêcher, renseigne le porteur de la nouvelle. Ils sont arrivés par le rail et ont en même temps ouvert sur les bâtiments une telle fusillade qu’il n’y avait pas à penser à la résistance. Je crains que nous n’ayons pas un homme de sauvé dans cette affaire!

—Alors, filons!... Vite, hors d’ici! Avant dix minutes, il nous faut être dans notre quartier général de la rue du Cloître.

Beaucoup des assistants sont enchantés de cette occasion de descendre dans la rue et de porter la lutte dans les quartiers du sud; un petit nombre rassemble papiers et cartes pour les emporter dans la fuite. La plupart semble avoir subitement perdu la tête; en moins d’une minute, le local est vide.

Thor et Grotthauser sont accourus auprès de Carry pour la mettre au courant de ce qui se passe.

—Restons et attendons la troupe, dit la jeune fille.

—Il ne faut absolument pas que je tombe entre les mains des impériaux, se défend Grotthauser.

—Et moi encore moins, appuye Tornten. Ils n’auraient qu’à croire que j’ai pris part à la bataille!

—Alors, allons! fait simplement Carry.

A peine les trois fugitifs ont-ils atteint la sortie qu’ils perçoivent, à travers le grondement du canon et le crépitement des fusils, les cris et la bousculade des fuyards, qui dévalent par la rue Alexandre. Ce sont des civils armés, d’autres qui ont jeté leurs armes pour trouver dans la fuite un salut plus certain. Sans aucun doute, les impériaux sont sur les talons des ouvriers en débandade et l’on commence à entendre, dans la rue même, des coups de feu isolés.

—Maintenant, il n’y a pas une minute à perdre, s’écrie Grotthauser. Sortons et longeons les maisons vers la rue Royale.

Il s’élance hors du local et, derrière lui, Thor entraîne et soutient Carry. Il entend à ses oreilles le sifflement bien connu des balles.

Au bout de la longue rue, une auto-mitrailleuse vient d’être braquée et commence son action meurtrière. Tornten voit autour de lui des hommes s’affaisser, des mourants baigner dans leur sang, des fuyards franchir les corps de ceux qui sont tombés et font obstacle à leur fuite.

Sans se douter qu’ils courent à leur perte, un grand nombre de fugitifs s’engouffrent dans le local que Tornten et ses amis viennent d’évacuer.

Suivant le conseil de Grotthauser, le lieutenant de vaisseau et la jeune Anglaise rasent d’aussi près que possible les murailles des maisons.

De là-bas, où les troupes impériales débouchent, arrive maintenant une véritable pluie de projectiles, balayant tout ce qui se trouve sur la chaussée. Par files entières, les fuyards tombent et leurs cris d’agonie se confondent dans le vacarme des armes à feu.

Une gerbe de la mitrailleuse, qui prend la rue en écharpe, à gauche, vient à un moment cribler le mur derrière Thor et ses amis. Des éclats de pierres jaillissent autour d’eux, mais presque aussitôt le danger paraît écarté provisoirement, car le mitrailleur, derrière son bouclier, a réglé son tir et jugé préférable de le concentrer sur le milieu de la chaussée.

—Nous ne pouvons pas aller plus loin, gémit Grotthauser, qui a presque perdu le souffle. Entrons vite quelque part, ou je tombe.

—Il faut que nous trouvions un abri avant que la mitrailleuse nous ait de nouveau repéré, crie en même temps Tornten.

Il presse Carry plus fortement contre sa poitrine, comme s’il pouvait ainsi la protéger de la mort qui vole autour d’eux. Devant lui se dresse une maison, avec un avant-corps qui leur offre un couvert. Il y court.

Mais soudain le frêle corps de la jeune fille qui pèse si peu à son bras frémit, puis se détend et s’affaisse le long de lui.

—Qu’as-tu, Carry?

—Je crois que je suis touchée, gémit-elle tout bas.

Le cœur du lieutenant de vaisseau se contracte. En deux bonds il se met, avec son fardeau léger, provisoirement en sûreté, sous le porche voisin; son ami n’y arrive qu’après lui.

Ils s’y arrêtèrent, le souffle coupé.

—Carry est blessée, crie Tornten à l’industriel désolé.

Doucement, il la dépose sur le sol, en lui soutenant seulement la tête sur son bras. A la lueur de l’incendie, qui couvre le ciel de sa pourpre inquiétante, il constate avec douleur que la jeune fille a fermé les yeux et semble souffrir énormément. Il découvre aussi la blessure et un cri d’horreur s’échappe de ses lèvres lorsqu’il aperçoit le petit trou noir qu’a laissé la balle un peu au-dessous de l’épaule gauche.

—Elle se meurt, crie-t-il d’une voix retentissante.

Il cache sa figure entre ses mains, et c’est maintenant Grotthauser qui soutient de son bras la jeune fille agonisante. Thor peut voir son ami qui caresse doucement, avec pitié, le visage de la petite blessée.

Thor obéit. Son poing s’abat lourdement sur le chêne massif; mais le hasard veut que, dans ce mouvement, il rencontre involontairement le loquet... et la porte s’ouvre.

Grotthauser soulève le corps de Carry Bolton et s’empresse vers l’intérieur de la maison. Une fois là, Thor de Tornten referme soigneusement la porte derrière lui.

—Sauvés! dit l’industriel, qui tâtonne dans l’obscurité.

—Non, perdus, car la vie de Carry est menacée, répond Tornten brisé de douleur et de crainte pour sa bien-aimée.

—Donne de la lumière!

Le lieutenant de vaisseau fait jaillir la flamme de son briquet, à la lueur duquel les deux amis se voient dans un vestibule luxueux, d’où, à droite et à gauche, des escaliers accèdent aux étages de l’immeuble.

—Je vais chercher le portier, propose Grotthauser, qui tient toujours entre ses bras le corps de la jeune Anglaise.

—Inutile, on vient.

Une porte s’ouvre, en effet, vers la gauche, et un homme s’avance, portant à la main une lampe. Il est vêtu comme en plein jour; le vacarme de cette nuit de terreur l’a tenu éveillé.

—Qui êtes-vous et comment êtes-vous entrés dans la maison? crie-t-il aux deux amis.

—La porte n’était pas fermée, répond le lieutenant de vaisseau. Sans être aucunement acteurs de ce drame, nous nous sommes trouvés pris sous le feu d’une mitrailleuse; cette dame est blessée. Aidez-nous à la coucher et à faire venir un médecin.

Le concierge a examiné l’aspect des deux personnages; il devient plus poli.

—Suivez-moi, je vous prie, fait-il.

Ils pénètrent dans la loge qui se trouve à gauche de la porte d’entrée. La femme du concierge paraît et s’empresse auprès de la blessée. On transporte celle-ci dans la chambre à coucher du couple. La bonne dame défait la jaquette et la blouse de Carry et s’écrie, apitoyée:

—La pauvre! Elle est grièvement blessée!

Thor, dont toutes les pensées se concentrent sur Carry, se tient auprès d’elle et contemple les mains diligentes de la concierge.

—Où y a-t-il un médecin?

—Il y en a un dans la maison.

—Vite, courez le chercher... Vite, je vous prie! implore le lieutenant de vaisseau, qui pousse presque le portier dehors.

L’homme s’empresse. Des minutes tombent; Grotthauser s’est affaissé dans un siège près du lit où Carry repose sans connaissance. Tornten tient dans les siennes la main exsangue de la bien-aimée; la femme étanche doucement le sang qui coule de l’épaule blessée.

Dans la pièce simplement meublée, on n’entend que la respiration sifflante de Carry ou un sanglot qui s’échappe de la poitrine du colosse blond, à ses côtés.

Le concierge reparaît. Il est accompagné d’un vieillard à barbe grise, le médecin, qui a en toute hâte endossé une blouse blanche et pris à tout hasard sa trousse de chirurgien.

Sans perdre de temps en salutations oiseuses, il court vers le lit où l’on a déposé Carry, se penche sur celle-ci et examine attentivement sa blessure.

Thor de Tornten scrute la physionomie du vieux docteur. Sans pouvoir préciser dans quelles circonstances, il a l’impression de l’avoir déjà rencontrée, de l’avoir eue à diverses reprises devant les yeux. Mais, en ce moment, l’anxiété de connaître le sort de Carry annihile toutes ses facultés.

Le médecin se redresse en esquissant un geste d’impuissance.

—Je crains que toute science humaine soit inutile.

Un cri sort des lèvres de Thor, qui tombe sur ses genoux, près du lit. Il sanglote éperdument en appelant Carry avec des accents si déchirants qu’il semble vouloir, par le son de sa voix, rappeler à la vie l’agonisante.

—Une opération n’est-elle pas possible? entend-il Grotthauser demander au médecin, près de lui.

—Elle est en tous cas inutile, car le projectile a pénétré par la région dorsale pour ressortir entre la troisième et la quatrième côte, sans déterminer aucun lésion apparente. Il faut croire qu’il s’est produit une hémorrhagie interne. Cependant, je vais appliquer un pansement, conclut le docteur.

Tandis qu’il s’occupe de Carry, la douleur de Tornten fait place à un sentiment de colère et de haine contre ceux qu’il accuse d’être les auteurs des atrocités et des malheurs qui ensanglantent cette nuit d’automne.

Si elle doit mourir, la douce fille qu’il chérit, il se promet de tirer de sa mort une vengeance qui soit digne d’elle... D’ailleurs, elle ne peut pas mourir, songe-t-il soudain, tout en contemplant anxieusement son pâle visage comme pour tenter de déchiffrer le sens des tressaillements qui le parcourent et des convulsions qu’y produit la souffrance.

Mais elle s’éveille sans qu’aucune intervention ait déterminé ce retour à la vie suspendue; elle lève les yeux et son regard rencontre celui de Tornten, agenouillé à ses côtés.

—Carry! s’écrie-t-il dans un mouvement de joie et de crainte à la fois.

—Où suis-je? demande-t-elle.

Mais elle parle si bas que le son de sa voix ne parvient à l’oreille de l’homme agenouillé que comme un souffle léger.

—Tu es à l’abri, Carry. Mais, dis-moi, comment te sens-tu?

—Si libre... si légère... si...

Elle se tait et, dans l’angoisse qui l’étreint, Tornten plonge son regard dans ses yeux. Il la voit s’en aller, il la voit mourir aussi distinctement que s’il mourait lui-même avec elle. Aucun son ne vient à ses lèvres, aucun pleur ne monte à ses yeux. Muet, il assiste au départ pour l’éternité de tout ce qui lui reste sur la terre; muet, il se jette sur la morte et couvre son corps de baisers...

Quand il veut se relever, ses jambes se refusent à le soutenir, et il retombe lourdement, sans voix, sur le sol...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Maintenant, c’est comme s’il était revenu au point de départ de tous ces événements étranges, de tous ces spectacles d’épouvante et de souffrance.

Les nuages sanglants de la fièvre déferlent de nouveau sous les yeux de Thor, une douleur intense siège dans son cerveau et il demande à boire, car la soif le torture.

Il sent qu’on s’occupe de lui, mais il ne peut apercevoir la main charitable qui l’entoure de ses soins. C’est en vain qu’il cherche à ouvrir les yeux.

Une chose est certaine; il est étendu, de nouveau, sur une couche blanche, dans une pièce claire, ensoleillée, et, autour de lui, se meuvent des formes également claires, du même ton que son entourage, comme si elles en étaient partie intégrante.

Aussitôt qu’il peut former une pensée, il appelle la mort, car le souvenir de la mort de Carry le hante et emplit son cœur du désir de la fin.

Cependant l’ombre de la jeune fille l’environne comme si elle ne s’était pas endormie dans l’éternité. Autour de lui, elle s’empresse, redresse les oreillers, lui tend le rafraîchissement qu’il absorbe avidement. Mieux encore, elle s’incline très bas sur lui et presse tendrement contre les siennes ses lèvres de vierge. Et il reçoit d’elle l’impression non pas du froid de la mort, mais de la chaleur réconfortante d’une jeune vie ininterrompue.

Puis d’autres images paraissent, comme des fantômes dans le délire de la fièvre. C’est une ronde infernale qui fait tournoyer autour de son lit tous ceux qui ont si souvent occupé, torturé son esprit: le kaiser, Jacob Grotthauser, ses camarades du cabaret de Schwanbach, sa femme Ilse, son fils, Anton Kunst et cet ami perfide dont la vue, chaque fois, l’emplit de rage. Et ils voltigent autour de lui en apportant la douleur ou la joie, car il les voit s’agiter avec une étrange netteté, comme s’ils étaient réellement devant ses yeux...

A un moment, parmi ces hallucinations fébriles, une image se détache des autres et vient s’asseoir tout près, au bord de son lit, saisit sa main et lui parle.

Et il perçoit nettement la voix de Jacob Grotthauser:

—Me comprends-tu, Thor?

—Je te comprends.

—Tu es resté longtemps sans connaissance. Entre temps, nous avons enterré Carry Bolton et le tertre humide bombe encore sur sa frêle dépouille.

—Dieu, que je suis malheureux!

—Tu peux l’être, car tu as beaucoup perdu en la perdant. Mais tu peux en tirer vengeance, Thor.

—Ne me tente pas, Jacob. Il faudrait quelque chose d’effroyable pour venger Carry.

—Tu le dois... et du même coup tu délivreras le pays du joug de l’oppresseur.

—Pourquoi précisément moi? Je l’ai vénéré et il fut mon ami.

—Insensé! Tant qu’il a pu se servir de toi, il t’a trouvé assez bon pour lui. Maintenant, tu ne comptes plus.

—Il croit bien faire pourtant en imposant sa volonté à la masse. Il commet peut-être une erreur, mais pas un crime.

—Songe que par sa volonté des milliers d’hommes ont été anéantis.

—Je ne pense qu’à celle-là seule qui signifiait pour moi la vie et le bonheur.

—Tu es lâche, Thor.

—Ne dis pas cela, Jacob, car je suis prêt à tout ce qui demande du courage et de la résolution. Je sens en moi des forces que je puis employer à ma vengeance.

—Eh bien, emploie-les.

—Aide-moi!

—Je t’aiderai. Patience! Bientôt je te conduirai là où tu pourras assouvir ta vengeance.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Thor s’est relevé et erre par les pièces de son appartement.

Il est seul comme s’il n’existait plus en dehors de lui un seul homme sur la terre. C’est en vain qu’il tourne autour du petit lit vide de son enfant et en contemple les coussins restés intacts, en vain qu’il cherche Carry Bolton. Son valet de chambre lui-même est devenu invisible.

Dans la maison, le silence est absolu et à travers les fenêtres aucun bruit ne monte de la rue, généralement remplie de toute l’animation de la capitale.

Lui-même, Tornten semble circuler dans sa demeure sans aucun autre but que d’y chercher vainement les deux êtres chéris.

Soudain, il tressaille. Il a perçu un bruit de pas; il est précisément dans son cabinet de travail, et, derechef, il entend quelqu’un marcher de droite et de gauche dans une pièce voisine.

Il ouvre la porte et aperçoit un homme de haute taille, revêtu de l’uniforme de la marine allemande et qui, à sa venue, s’arrête et se tourne vers lui.

—Kammitz! s’écrie Tornten, à la fois surpris et ému.

—C’est bien moi, Tornten, répond le comte, aussi calme que si sa visite dans la demeure de son ancien ami n’avait rien que de très ordinaire.

—Qu’est-ce qui t’amène chez moi? demande l’officier blond après un court silence.

—Le désir de te parler et de t’apporter d’importantes nouvelles.

—Comment es-tu entré dans mon appartement?

—C’est ton valet de chambre qui m’a introduit il y a quelques minutes.

Thor ne peut s’expliquer pourquoi il n’a pas vu Toman, mais la présence du comte Kammitz le dispense de plus amples réflexions.

—Prends un siège, fait-il en fermant derrière lui la porte au verrou.

—Merci, Tornten. J’ai peu de choses à te dire et il vaut mieux que nous nous parlions debout et face à face, d’homme à homme.

—Viens-tu me raconter que vous êtes victorieux?

—Ici, au moins, nous sommes restés vainqueurs, répond le comte. La capitale est à nous et, dans toute la région du Nord, il n’y a pas une force adverse pour nous inquiéter. Pour le Sud, nous en viendrons facilement à bout.

«Ensuite viendra la danse avec l’ennemi extérieur, qui se terminera à notre avantage, car alors tout l’empire allemand sera soumis au kaiser.

—Tu veux dire opprimé par le kaiser, dit Thor amèrement.

Le comte le regarde presque douloureusement.

—As-tu donc toujours de nous et de nos entreprises une opinion aussi fausse? Ne vois-tu pas clairement, Tornten, que nous faisons le bien du peuple en le forçant à reconnaître notre maître?

—Qu’est-il?... Un homme, après tout!... Où prend-il le droit de régenter d’autres hommes?

—Il est le pouvoir! s’écrie Kammitz d’une voix forte, et aucun peuple ne peut grandir sans un pouvoir qui le dirige.

—Et les autres nations qui n’ont pas de kaiser? Qui gouverne, en France; qui, aux Etats-Unis?

—Le roi Franc et l’empereur Dollar. Heureux le peuple qui n’a pas à s’incliner devant une semblable autorité!

—Tu ne saurais me convaincre, Kammitz. Je conserve l’opinion que je dois à un autre ami, animé de sentiments plus nobles que les tiens.

—Tu parles de Grotthauser?

—De lui-même.

—Ignores-tu son sort?

—Je l’ignore.

—Je suis venu pour te l’apprendre... Il est entre nos mains. Hier, il a été arrêté; aujourd’hui, la cour martiale prononce son arrêt, et, demain, la sentence...

Thor voit une nuée d’étoiles scintiller et s’interposer entre lui et son interlocuteur; il veut crier, mais aucun son ne sort; il reste figé devant son camarade; ce dernier grandit, grandit jusqu’à atteindre la taille d’un géant et sa silhouette familière s’érige, maintenant, menaçante, comme un mur de rochers.

—...Et la sentence? gémit le délirant.

—La sentence: douze balles dans la peau!... Est-il répondu dans un grondement de tonnerre, tandis que le scintillement des étoiles se noie et se perd dans la fumée et dans le sang...