La femme cachée

Colette · Chapitre 1 sur 16

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Colette

 

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Colette

 

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La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Colette

Volume 7 : version 1.0

 

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De la même auteure, à la Bibliothèque :

 

Le blé en herbe

Mitsou

La chatte

Les vrilles de la vigne

Sido

Chéri

La fin de Chéri

Claudine à l’école

Claudine à Paris

Claudine en ménage

Claudine s’en va

La maison de Claudine

La naissance du jour

L’ingénue libertine

La retraite sentimentale

 

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La femme cachée

 

Édition de référence : Folio, no 612.

 

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« La femme cachée est un recueil de vingt-deux nouvelles très brèves qui suggèrent des thèmes à l’imagination. Elles sont inspirées par de petits événements au retentissement imprévisible et capable de modifier le cours de la vie. » (Folio)

 

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La femme cachée

 

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Il regardait depuis longtemps le remous des masques devant lui, souffrant vaguement du mélange de leurs couleurs et du synchronisme de deux orchestres, trop voisins. Sa cagoule lui étreignait les tempes ; une douleur nerveuse naissait à la racine du nez. Mais il savourait, sans impatience, un état de malaise et de plaisir qui autorisait la fuite insensible des heures. Il avait erré dans tous les couloirs de l’Opéra, bu la poussière argentée du parquet de danse, reconnu des amis ennuyés et noué à son cou les bras indifférents d’une fille très grasse, déguisée comme par humour en sylphide. Embarrassé de son domino, trébuchant à la manière des hommes enjuponnés, ce médecin en cagoule n’osait pourtant retirer ni domino, ni capuchon, à cause de son mensonge de collégien

– Je passerai la nuit prochaine à Nogent, avait-il dit à sa femme, la veille. On vient de me téléphoner, et j’ai bien peur que ma cliente, tu sais, la pauvre vieille dame... J’avais une envie

 

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enfantine de ce bal, figure-toi. C’est ridicule, n’est-ce pas, un homme de mon âge qui n’est jamais allé au bal de l’Opéra ?

– Très, mon chéri, très ridicule ! Si je l’avais su, je ne t’aurais peut-être pas épousé...

Elle riait, et il admirait son étroite figure, rose, mate et allongée comme une dragée fine.

– Tu... tu ne veux pas y aller, toi, au bal vert et violet ? Même sans moi, si ça t’amuse, chérie...

Elle avait frémi d’un de ces longs frissons dégoûtés dont tremblaient ses cheveux, ses mains délicates, sa gorge dans sa robe blanche, à la vue d’une limace ou d’un passant très sale :

– Oh ! moi... Tu me vois dans une foule, et livrée à toutes ces mains... Qu’est-ce que tu veux, je ne suis pas bégueule, je suis... je suis hérissée ! Il n’y a rien à y faire !

Accoté à la balustrade de la loggia, au-dessus du grand escalier, il songeait à cette biche frémissante, en contemplant devant lui, sur le dos nu d’une sultane, l’étreinte de deux mains énormes, carrées, onglées de noir. Jaillies des

 

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manches passementées d’un seigneur vénitien, elles creusaient la blanche chair féminine comme une pâte... Parce qu’il songeait à elle, il tressaillit vivement d’entendre, à côté de lui, un petit « ha-ham », un toussotement familier à sa femme... Il se détourna et vit, assis en amazone sur la balustrade, un long et impénétrable travesti, Pierrot par la souquenille à vastes manches, le flottant pantalon, le serre-tête, le blanc de plâtre qui enduisait le peu de peau visible au-delà du masque barbu de dentelle. L’étoffe fluide du costume et du serre-tête, tissée de violet sombre et d’argent, brillait comme l’anguille marine qu’on pêche, la nuit, au croc de fer, dans les barques à fanal de résine. Saisi d’étonnement, il attendit le retour du petit « ha-ham » qui ne revint pas. Le Pierrot-anguille, assis, insouciant, battait d’un talon pendant les balustres de marbre, et ne montrait de lui que deux souliers de satin, une main gantée de noir, pliée sur une hanche. Les deux fentes obliques du loup, soigneusement grillagées de tulle, ne laissaient passer qu’un feu étouffé d’une couleur indistincte.

Il faillit appeler :

 

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– Irène !...

Et se retint, se souvenant de son propre mensonge. Malhabile aux comédies, il renonça aussi à déguiser sa voix. Le Pierrot se gratta la cuisse, d’un mouvement libre et populacier, et le mari inquiet respira.

– Ah !... Ce n’est pas elle.

Mais le Pierrot tira d’une poche une boîte d’or plate, l’ouvrit pour y prendre un bâton de rouge, et le mari inquiet reconnut une tabatière ancienne, ornée d’un miroir intérieur, le dernier cadeau d’anniversaire... Il posa, d’un geste si brusque et si involontairement théâtral, sa main gauche sur la région douloureuse du cœur, que le Pierrot-anguille l’aperçut.

– C’est une déclaration, Domino violet ?

Il ne répondit pas, à demi étouffé de surprise, d’attente, de mauvais rêve et écouta un long moment la voix à peine déguisée – la voix de sa femme. L’Anguille le regardait, cavalièrement assise, la tête penchée comme un oiseau ; elle haussa les épaules, sauta à terre et s’éloigna. Son

 

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mouvement libéra le mari inquiet, qui, rendu à une jalousie active et normale, recommença de penser, et se leva sans précipitation pour suivre sa femme.

– Elle est ici pour quelqu’un, avec quelqu’un. Dans moins d’une heure, je saurai tout.

Cent cagoules, violettes ou vertes, lui garantissaient qu’il ne serait ni remarqué ni reconnu. Irène marcha devant lui, nonchalante, il s’étonna de constater qu’elle roulait mollement des hanches et traînait un peu les pieds comme si elle portait des babouches. Un byzantin, d’émeraude et d’or brodé, la saisit au passage, et elle plia, amincie, dans ses bras, comme si l’étreinte allait la couper en deux. Le mari fit quelques pas en courant, et atteignit le couple au moment où Irène criait flatteusement :

– Grande brute !...

Elle s’éloigna, du même pas veule et tranquille, s’arrêtant souvent, musant aux portes des loges ouvertes, ne se retournant presque jamais. Elle hésita au pied d’un escalier, bifurqua, revint vers l’entrée des fauteuils d’orchestre,

 

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s’inséra dans un groupe bruyant et serré avec une adresse glissante, avec le mouvement juste d’une lame qui remplit son étui. Dix bras l’emprisonnèrent, un lutteur presque nu la plaqua durement contre le rebord des loges du rez-de-chaussée et l’y retint. Elle cédait sous le poids de l’homme nu, renversait la tête pour un rire que les autres rires couvraient, et l’homme à la cagoule violette vit briller ses dents sous la barbe du loup. Puis elle s’échappa facilement et s’assit sur les degrés qui conduisaient au parquet de danse. Debout derrière elle, à deux pas, son mari la regardait. Elle rajusta son masque, sa souquenille froissée, resserra l’enroulement du serre-tête. Elle semblait aussi tranquille que si elle eût été seule, et repartit après quelques minutes de repos. Elle descendit, mit ses bras sur les épaules d’un guerrier qui la priait, sans paroles, de danser, et dansa, collée à lui.

« C’est lui », se dit le mari.

Mais elle ne dit pas un mot au danseur bardé de fer et de peau moite, et le quitta paisiblement, après la danse. Elle s’en fut boire une coupe de

 

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champagne au buffet, une seconde coupe, paya, assista immobile et curieuse à un commencement de rixe entre deux hommes, parmi des femmes hurlantes. Elle s’amusa aussi à poser ses petites mains sataniques, toutes noires, sur la gorge blanche d’une hollandaise coiffée d’or, qui cria nerveusement.

Enfin l’homme inquiet qui la suivait la vit s’arrêter, comme heurtée au passage, contre un jeune homme qui affalé sur une banquette, hors de souffle, s’éventait de son masque. Elle se pencha, prit dédaigneusement par le menton un beau visage brutal et frais, et baisa une bouche haletante, entrouverte...

Mais son mari, au lieu de s’élancer et d’arracher l’une à l’autre les deux bouches jointes, s’effaça dans la foule. Consterné, il ne craignait plus, il n’espérait plus la trahison. Il était sûr à présent qu’Irène ne connaissait pas l’adolescent, ivre de danse, qu’elle embrassait, ni l’hercule, il était sûr qu’elle n’attendait ni ne cherchait personne et qu’abandonnant comme un raisin vide les lèvres qu’elle tenait sous les

 

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siennes, elle allait repartir l’instant d’après, errer encore, cueillir quelque autre passant, l’oublier, et goûter seulement, jusqu’à l’heure de se sentir lasse et de rentrer chez elle, le monstrueux plaisir d’être seule, libre, véridique dans sa brutalité native, d’être l’inconnue, à jamais solitaire et sans vergogne, qu’un petit masque et un costume hermétique ont rendue à sa solitude irrémédiable et à sa déshonnête innocence.

 

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L’aube

 

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La soudaineté chirurgicale de leur rupture le laissa stupide. Seul dans cette maison que leur couple, quasi conjugal, habitait depuis quelque vingt ans, il ne parvenait pas, au bout de huit jours, à s’évader de l’hébétude pour entrer dans le chagrin. Il se battait, comiquement, contre la disparition des objets usuels, tançait son valet de chambre d’une manière enfantine : « Enfin, ces faux cols, quoi, on ne les a pas mangés ! Et ne me dites pas que je n’ai plus de savon en bâton pour la barbe, il y en avait deux tubes, là, dans la petite armoire de la salle de bains ! Vous n’allez pas me faire croire que c’est parce que Madame n’est pas là que je n’ai plus de savon à barbe ! »

Effaré de ne plus se sentir rappelé à l’ordre, il oubliait l’heure des repas, rentrait sans motif, sortait pour fuir, barbotait, à demi suffoqué, au bout d’un fil qu’une main impérieuse de femme ne tendait plus. Il prenait ses amis à témoin, les gênait, offensait leur réserve d’hommes infidèles ou asservis. « Mon cher, c’est incroyable ! De

 

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plus malins que moi n’y comprendraient rien... Aline est partie. Elle est partie, voilà. Et pas seule, vous pensez. Elle est partie. Je le répéterais cent fois que je ne trouverais rien à ajouter. Il paraît que ce sont des choses qui arrivent tous les jours à je ne sais combien de maris... Que voulez-vous ? Je n’en reviens pas. Non, je n’en reviens pas. »

Il arrondissait les yeux, ouvrait les bras, les laissait retomber. Il n’avait l’air ni tragique ni humilié, et ses amis le méprisaient un peu : « Il baisse, ah ! il baisse... À son âge, ça lui a porté un coup. » Ils parlaient de lui comme d’un vieillard, secrètement contents de diminuer enfin ce bel homme grisonnant qui n’avait jamais eu de déboires amoureux.

« Sa belle Aline... Il trouvait ça tout naturel qu’à quarante-cinq ans elle soit tout d’un coup devenue blonde, avec un teint comme une fleur artificielle, et qu’elle ait changé de couturier, de bottier. Il ne s’est pas méfié... »

Un jour, il prit le train, parce que son valet de chambre lui avait demandé huit jours de congé :

 

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« Comme il y a moins d’ouvrage par le fait de l’absence de Madame, j’ai pensé... » et aussi parce qu’il perdait progressivement le sommeil, s’endormant au jour après des veilles de chasseur, des affûts immobiles dans le noir, les mâchoires jointes et les oreilles remuantes. Il partit, un soir, évitant la maison de campagne achetée par lui quinze ans avant, et meublée pour Aline. Il prit un billet pour une grande ville de la province où il se souvenait d’avoir « porté la bonne parole » et banqueté aux frais de l’Extension économique.

« Un bon hôtel, se dit-il, un restaurant à vieille cuisine française, voilà mon affaire. Je ne veux pas en crever, n’est-ce pas, de cette histoire ? Eh bien, dépaysons-nous. Le voyage, la bonne chère... »

En route, il mirait, dans la glace du compartiment, sa taille encore droite, la brosse grise qui cachait sa bouche détendue. « Pas mal, pas mal. Fichtre non, je n’en crèverai pas ! La mâtine ! » Il n’injuriait l’infidèle que de ce petit nom, modéré, démodé, qui sert encore, dans la bouche des gens âgés, à complimenter la jeunesse

 

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imprudente.

Il demanda, à l’hôtel, la même chambre que l’an passé : « Une rotonde, vous savez, d’où l’on a une jolie vue sur la place » ; il soupa de viande froide et de bière et se coucha comme la nuit allait s’achever. Sa lassitude lui fit croire qu’un prompt repos récompenserait sa fugue. Couché sur le dos, il goûtait la fraîcheur des draps pas assez secs, et calculait dans l’obscurité la place oubliée de la grande baie en rotonde, d’après deux hautes hampes de lumière bleuâtre, entre les rideaux déployés. En effet, il chut brusquement dans le sommeil quelques secondes, et s’en éveilla sans remède pour avoir inconsciemment ménagé, d’un recul de jambes, la place de celle qui, absente maintenant le jour et la nuit, revenait fidèlement à la faveur du sommeil. Il s’éveilla et prononça courageusement la phrase conjuratoire : « Allons, voilà bientôt le jour, un peu de patience. » Les deux hampes bleues tournaient au rose, et il entendit sur la place le vacarme cordial, et comme enroué, des seaux de bois cerclés de fer et le « ploc » des gros pieds patients des chevaux. « Tout à fait le bruit des écuries, à Fontainebleau,

 

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dans cette villa que nous avions louée près de l’hôtel... Quand le jour se levait, nous écoutions... » Il frémit, se retourna, exigea de nouveau le sommeil. D’ailleurs les chevaux et les seaux se taisaient. D’autres bruits, plus discrets, montèrent par la fenêtre ouverte. Il distingua le son plein et mat des pots de fleurs qu’on décharge d’une voiture, une pluie légère d’arrosage sur des plantes, et le choc doux de grandes brassées de feuillages jetées à terre.

« Un marché aux fleurs, se dit l’insomnieux. Oh ! je ne peux pas m’y tromper. À Strasbourg, pendant ce voyage que nous fîmes, le lever du jour nous découvrait un charmant marché aux fleurs, sous nos fenêtres, et elle disait qu’elle n’avait jamais vu des cinéraires si bleus que... » Il s’assit, pour résister mieux à un désespoir dont le flux battait par vagues régulières, un désespoir nouveau, tout frais, inconnu. Sous le pont proche, des rames frappèrent le fleuve assoupi, et le vol des premières hirondelles sifflantes perfora l’air : « C’est le petit matin de Côme, les hirondelles qui suivaient la barque du jardinier, chargée de fruits et de légumes dont l’odeur entrait par notre

 

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croisée, à la Villa d’Este... Mon Dieu, prenez en pitié... » Il eut encore la force de rougir d’une prière commencée, bien que le mal de la solitude et du souvenir le courbât sur son lit comme un homme atteint à la poitrine. Vingt années... toutes les aubes de vingt années versaient, sur la tête d’une compagne endormie ou veillant à son flanc, leur rayon pâle ou vif, leur cri d’oiseau, leur perle de pluie, vingt années...

« Je n’en veux pas crever, eh ! fichtre... Vingt années, c’est quelque chose... Mais j’ai eu, avant elle, d’autres aurores... Ainsi, voyons, quand j’étais un tout jeune homme... »

Mais il ne ressuscita que des crépuscules d’étudiant pauvre, des matins d’école de droit tout gris, réchauffés de lait bleu ou d’alcool, des matins de chambres meublées, de cuvettes étroites et de seaux de zinc. Il s’en détourna, appela à son secours son adolescence et les aubes de jadis, mais elles vinrent basses, amères, surgies d’un lit de fer boiteux, prisonnières d’un temps misérable, marquées à la joue d’une gifle chaude, traînant des souliers à semelle

 

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spongieuse... L’homme abandonné connut qu’il n’avait aucun refuge et qu’il lutterait en vain contre le retour de la lumière, que la cruelle et familière harmonie de la première heure du jour chanterait un seul nom, rouvrirait une seule blessure, chaque fois rafraîchie et neuve ; – alors il se recoucha et éclata docilement en sanglots.

 

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