La femme du mort, Tome I (1897)
Chapitre XI
LES LETTRES LAISSÉES PAR PIERRE DAVENNE.
Fernand, ramenant la jeune veuve chez elle, avait cherché à la consoler du passé en parlant de l'avenir; connaissant l'amour profond de Geneviève pour son enfant, c'est de la petite Jeanne qu'il parlait, c'est à cause d'elle qu'il espérait que la malheureuse femme devrait l'écouter; mais Geneviève avait répondu:
—C'est pour Jeanne que je consens à vivre, sans elle je me tuerais… Aujourd'hui, je vois l'étendue de ma faute; couverte de honte, rongée par les remords, je n'ai qu'un devoir: racheter par une vie nouvelle, toute de sacrifice, ma conduite passée.
—Geneviève, reprenait Fernand, il n'y a pas de sacrifice à faire… il faut vivre pour ton enfant, il faut que tu aies un nom respecté, il faut lui garder une fortune qui assurera son avenir…
—Elle a pour elle la fortune de son père…
—Non, Geneviève, cela ne suffit pas… Il ne faut plus parler du malheur survenu; tu ne peux à ton âge rester veuve… L'amour que j'avais pour toi est resté le même, malgré ce qui s'est passé entre nous depuis la catastrophe… Mais je fais la part de la douleur, de l'état nerveux dans lequel tu es… Geneviève, tu deviendras ma femme.
La jeune veuve eut un frisson, son être se révoltait d'entendre les projets de Fernand quand le corps de Pierre était à peine refroidi; et comme elle n'avait pas la force de se révolter contre lui, qu'elle était dominée, un mot glissa de ses lèvres…
—Oh! le châtiment.
Si bas qu'il fût dit, Fernand l'entendit, son front se plissa et il reprit d'un ton sec:
—Au reste, Geneviève, il est trop tard aujourd'hui pour reculer… tu ne seras à personne qu'à moi…
Cette phrase fut dite d'un ton tel que Geneviève releva les yeux; son regard se croisa avec celui de Fernand… elle le baissa aussitôt, et de grosses larmes coulèrent sur ses joues. Jusqu'à la rue Payenne, les étranges amants n'échangèrent plus une parole; lorsqu'ils arrivèrent, la pluie commençait à tomber.
La rentrée dans la maison mortuaire fut sinistre; en montant l'escalier, les forces manquèrent à la malheureuse femme et Fernand fut obligé de la soutenir. Des sanglots déchirants roulaient dans sa gorge, l'étouffant…
Et la maison était lugubre dans le mortel silence qui l'emplissait; le gloussement de l'eau au dehors, les sifflements de bise dans les pièces vides dont toutes les portes étaient ouvertes… et répandue dans l'atmosphère cette odeur pénétrante de la sciure qui sert à l'ensevelissement… tout cela glaçait la moelle des os.
Arrivée sur le palier, Geneviève se dégagea des bras de Fernand qui la soutenait, et, tombant à genoux, elle se traîna jusqu'à la porte de la chambre de son époux, puis se tordant de douleur dans ses habits de deuil, les mains jointes, suffoquant et pleurant, elle gémit:
—Seigneur mon Dieu… pardon, pardon!… Mon Pierre, là-haut, pardon!… Ah! je suis une misérable!…
Fernand, impatient, la souleva et la porta sur un fauteuil, en disant brutalement:
—Assez de faiblesse, à la fin il faut de la raison…
Geneviève était comme un enfant: elle eut peur, et elle s'efforça d'étouffer le bruit de ses sanglots. Fernand alluma une lampe et, allant prendre la lettre qu'il avait vue le matin même, il dit:
—Geneviève… Allons, sois un peu raisonnable et écoute… Voici une lettre laissée par Pierre et qui porte pour suscription:
«À ma femme Geneviève, pour être ouverte lorsque ma dépouille mortelle sera dans la tombe.»
La jeune femme, dominant son émotion, releva sa tête éplorée pour écouter.
Fernand brisa le cachet et lut:
«À Geneviève,
»Tu étais malheureuse et sans famille, je t'ai faite riche et aimée; je t'adorais… tu m'as trompé!… Sois maudite!…
»Je meurs par toi et pour toi, mais après avoir disposé de tous mes biens… Je te lègue la misère… et l'abandon… Sois maudite!…
»Femme ingrate, épouse indigne, tu n'as plus le droit d'être mère…
Je te lègue ton amant… Sois maudite!…
»Pierre DAVENNE.»
Geneviève jeta un cri et se laissa tomber à genoux, la tête dans ses mains, penchée sur le fauteuil et comme écrasée sous cette malédiction posthume.
Fernand était devenu pâle en trouvant une autre lettre qui portait son nom; il l'ouvrit et lut:
«Je suis convaincu que tu seras avec ta complice, au retour du cimetière, pour partager mes dépouilles… Ingrat et infâme, tu dois avoir ta part dans ce testament…
»Je te lègue la banqueroute!…
»Lâche! sois maudit!»
Fernand passa plusieurs fois la main sur son front, ne pouvant croire ce qu'il avait lu… Puis, se redressant et revenant au côté pratique du but qu'il poursuivait, il alla fouiller les meubles. Les meubles, si solidement fermés le matin même, étaient ouverts, béants. Il mit la main sur le portefeuille de Pierre dans lequel il trouva des fiches de l'agent de change qui avait liquidé les valeurs… C'était vrai, la caisse était vide, il ne restait que le mobilier qui meublait la maison et dont la vente couvrirait à peine les dettes journalières… Il resta un instant silencieux; un sourire singulier glissa sur ses lèvres, puis, son regard tombant sur Geneviève éplorée, il dit bas en hochant la tête:
—Heureusement, nous ne sommes pas mariés…
Puis, touchant l'épaule de la veuve et se disposant à sortir, il eut un air cynique en lui disant:
—Geneviève, adieu!
Geneviève, sanglotant, ne bougea pas… Alors il continua:
—Madame veuve Davenne, adieu! Vous êtes libre.
Et il sortit.
La malheureuse femme n'avait pas bougé; mais le dernier mot du misérable fut une consolation dans sa douleur.
Elle était libre; ce remords vivant, cette honte éternelle ne seraient pas rivés à sa vie… Femme coupable et à cette heure repentie, résolue à racheter le passé par une vie sans reproche, elle se retira.
Elle était seule dans la chambre mortuaire, débarrassée à jamais du misérable qui avait été la cause de son malheur. Elle se traîna vers le lit et baisa le drap sur lequel son époux avait été étendu… Puis, effrayée de ce silence, étouffée par cette atmosphère dans laquelle la mort pesait encore, elle prit la lampe et se dirigea vers le sanctuaire saint du suprême pardon: la chambre de sa fille…
Elle allait donc trouver des lèvres pour essuyer ses larmes, des caresses pour consoler son cœur, des sourires pour oublier sa faute!…
Elle entra et s'avança doucement vers le lit… Le lit était vide!
Elle regarda autour d'elle étonnée… elle appela, rien ne répondit… la maison était abandonnée… Elle appela encore. Rien! elle écoutait et n'entendait que la pluie qui frappait les vitres et les arbres, et que l'eau qui gargouillait dans les gouttières… Seule!…. Elle était seule! Et sa Jeanne!
Tout à coup elle se rappela la phrase de la lettre de son mari:
«Femme ingrate, épouse indigne, tu n'as plus le droit d'être mère.»
—Ô mon Dieu, est-ce qu'on lui avait pris son enfant?
À cette pensée, une pâleur livide couvrit ses traits, un frisson courut dans son sang… Elle se redressa, et, arrachant son voile de veuve, passant ses mains sur son front, dans ses cheveux, elle s'écria:
—Non, je suis folle, c'est impossible!… Non! non!
Et, retrouvant toute son énergie, elle saisit la lampe et courut dans toutes les chambres de la maison, appelant:
—Jeanne! Jeanne!
L'écho et le vent seuls lui répondirent.
Elle revint dans sa chambre et aperçut un papier sur une table, elle le prit et lut épouvantée:
«Jeanne est morte pour toi, oublie-la.
»PIERRE.»
Ce coup fut terrible; la malheureuse laissa tomber la lampe qu'elle tenait à la main, et, folle, échevelée, elle se sauvait en criant:
—Mon enfant! je veux mon enfant!…
Et elle courait, trébuchant, se heurtant aux meubles, sans conscience, sans idée, la tête perdue… Elle descendit dans le jardin et criait toujours:
—Jeanne! mon enfant! on m'a volé mon enfant!… Je suis maudite!
Elle pouvait à peine se soutenir, brisée par l'émotion; elle ouvrit la porte de la rue, voulant crier:
—Au secours!
Mais sa voix s'éteignit dans sa gorge. C'était plus que sa nature frêle pouvait supporter, elle jeta un cri et tomba raide sur le pavé de la rue.
Ses cris avaient été entendus; malgré la pluie, quelques voisins sortirent; on releva la malheureuse. Les gens épouvantés croyaient à un crime; on transporta Geneviève dans la maison voisine. Là, un gamin la reconnut et dit:
—C'est la Femme du mort.
On la transporta aussitôt chez elle, et une femme resta pour la soigner.
—Pauvre femme! disaient les gens qui l'avaient secourue, et quel malheur! un si heureux ménage, ils s'adoraient!…
Le lendemain, Geneviève n'avait pas repris connaissance; atteinte d'une méningite, sur l'avis du médecin elle fut transportée dans une maison de santé.