La fille de Dosia

Henry Gréville · Chapitre 14 sur 25

Pages du PDF

La fille de Dosia

Chapitre XIV

--Dans ce temps-là, répondit Pierre, je ne vous connaissais pas; je n'étais bon à rien.

--Je vous laisserai des livres.

La voix de la princesse avait imperceptiblement baissé pour dire ces mots... Le silence régna un moment sur le banc.

Il est tard! dit tout à coup la princesse. Allons! messieurs, il est temps de rentrer.

Les jeunes gens accompagnèrent les dames jusqu'au logis de Sophie. On prit gaiement une tasse de thé, et l'on se sépara.

--Platon, dit tout à coup Pierre pendant qu'ils regagnaient la caserne, ta soeur est admirable. Je n'ai jamais vu de femme pareille, si sensée, si pratique et si bonne.

--Il n'y en a qu'une au monde, répondit Platon en souriant, comme il n'y a qu'une Dosia Zaptine. Seulement, ma soeur n'a pas de prophète, elle n'a que des adorateurs.

Pierre baissa la tête comme s'il avait reçu une semonce et ne dit plus rien.

 

XIV

Quelques jours après, la dormeuse de la princesse déposait les deux voyageuses sur ce fameux perron où Pierre avait ramené Dosia à sa famille ébahie.

La même famille, parfaitement calme cette fois, leur souhaita la bienvenue, et la princesse Sophie se trouve, cinq minutes après, assise devant une tasse de thé.

--Vous a-t-elle donné bien du mal? demanda timidement la bonne madame Zaptine, sans désigner autrement sa fille.

Celle-ci, dans une tenue irréprochable, dégustait le thé maternel avec une visible satisfaction.

--Mais, chère madame, elle ne m'a donné de mal du tout! répondit Sophie.

Une rougeur de plaisir couvrit le visage de Dosia. Mais elle garda le silence.

--Est-il possible? soupira madame Zaptine. Ici, nous ne savons qu'en faire!

Une seconde couche de rouge monta aux joues de la jeune indisciplinée, et la satisfaction disparut de ses yeux.

--Je crois, dit la princesse avec douceur, que le système d'éducation que vous avez employé avec elle n'était pas tout à fait celui qui lui convenait....

Madame Zaptine leva les yeux et les mains au ciel.

--Je n'ai employé aucun système, dit-elle avec douleur. Je n'ai pas cela à me reprocher.

--Précisément, répondit Sophie sans rire; je crois qu'un système bien ordonné, approprié à son caractère et à ses facultés...

--Mon mari avait horreur des systèmes, répondit madame Zaptine en portant son mouchoir à ses yeux. C'est lui qui a commencé l'éducation de cette malheureuse enfant... Que n'a-t-il vécu pour achever son oeuvre?

La princesse vit que cette oreille-là était inabordable. Dosia n'avait pas l'air content; Sophie se décida à employer les grands moyens.

--Je pars demain, dit-elle; on prétend que la nuit porte conseil: chère madame, méditez donc cette nuit la proposition que je vais vous faire, et donnez-moi réponse demain matin. Voulez-vous me confier Dosia pour cet hiver? Je me charge d'elle jusqu'au moment où, comme à l'ordinaire, vous viendrez passer trois mois à Pétersbourg. Vous la présenterez alors dans le monde....

Dosia quitta brusquement sa chaise, non sans la jeter par terre, et se précipita au cou de la princesse, pendant qu'un déluge de thé à la crème se répandait sur la table autour de la tasse renversée.

Toutes les soeurs poussèrent une exclamation d'horreur.

--Vous voyez, princesse! dit piteusement madame Zaptine.

Sophie ne put s'empêcher de rire.

--C'est un détail, fit-elle en retenant Dosia et en la faisant asseoir près d'elle; nous changerons tout cela. Je n'ai pas la prétention de remplacer une mère de famille émérite...

--Moi non plus, murmura madame Zaptine.

--Mais, continue la princesse, je suis sûre que Dosia deviendrait parfaite si vous vouliez bien me la confier. Elle a passé six jours chez moi, et elle n'a rien cassé, rien renversé.

--C'est l'air de notre maison qui l'inspire, dit aigrement une soeur aînée.

Dosia était la beauté de la famille, ce qui ne la faisait pas chérir du clan des filles à marier. Elle allait répliquer: sa bonne amie la princesse posa un doigt sur ses lèvres en la regardant. Dosia sourit et se tut,--ce qui ne l'empêcha pas de tirer un petit bout de langue à ses soeurs dès que la princesse eut détourné les yeux.