La forêt des ombres
Chapitre 45
Mourir. Partir. Les rejoindre. Les rejoindre dans la torture, la rupture du corps, mais les rejoindre quand même.
David pria pour que le ciel abrège sa souffrance.
Mais il ne croyait plus aux prières.
On allait le découper, lui prélever de la chair. Vivant.
Ses jambes plaquées contre le tronc froid se raidirent lorsqu’il perçut les grincements dans le couloir.
Ça arrivait, prêt à accomplir l’office.
Le Monstre. La Chose. L’esclave.
La malheureuse.
Emma ne s’était pas occupée de nettoyer le sang qui avait durci au bord de ses narines, ni de redresser l’os de son nez. La partie gauche de son visage avait enflé jusqu’à venir fermer son œil. Des taches sombres maculaient le col du pull mauve et s’étaient même répandues le long de son pantalon.
— Emma, écoutez-moi ! Il vous tuera, vous aussi ! s’écria David. Nous faisons partie d’un jeu ! Un jeu de mort !
Doffre se tenait un peu en retrait, le fusil posé derrière lui, à proximité de la cheminée. Son œil noir balayait la silhouette masculine avec délectation, sa langue venait parfois mouiller ses lèvres, tandis que ses doigts caressaient le bras tiède de Dolor.
— Vous n’êtes que mensonge ! répondit Emma en lui crachant à la figure. J’ai cru en vous ! J’ai vraiment cru en vous ! Mais vous n’êtes pas différent des autres ! Vous êtes un salaud !
Elle le gifla dans un beuglement rauque.
— Avec ceci... dit Arthur en désignant les instruments de torture. Il faut arracher le péché de ses entrailles, lentement, très lentement... Tu dois laisser ton empreinte sur son corps, lui infliger la douleur qu’il t’a fait subir depuis des semaines. Pour qu’il n’oublie jamais. Fais-le ! Et pose chaque morceau de chair sur la balance, jusqu’à l’équilibrer. Ote-lui cent vingt- cinq grammes de méchanceté et de mensonge. Il te suppliera... Emma ! Il te suppliera comme il ne t’a jamais suppliée. Et il te respectera. Fais-le !
Doffre prononçait des paroles qu’elle n’entendait déjà plus. Elle considéra la table basse et se saisit soudain d’un bistouri à lame courbe.
— Arthur a tué mes parents ! lâcha désespérément David. Il a massacré mes parents alors que je n’avais pas trois ans ! Christophe et Jacqueline Aubert ! Vous devez me croire !
Emma serrait le manche en inox et menaçait David avec la lame.
— Vous croire ? Mais comment osez-vous ? hurla-t-elle.
— Il a tué six autres familles avec ces instruments ! Emma ! Toutes ces photos que vous avez vues ! Ces morceaux de membres découpés ! Le dossier ! Le dossier du Bourreau 125 ! C’est lui, le Bourreau 125 !
Doffre exultait. De plus en plus agité sur son fauteuil, il semblait revivre les scènes du passé. Les massacres, les plaintes, les cris, les supplications...
— Je ne vous pensais pas si hypocrite, dit Emma en s’approchant de David. Je devrais vous couper la langue.
— Les photos ! Les photos des enfants ! Vous les avez forcément vues !
Il baissa la tête.
— Regardez ! Regardez mon crâne ! Le numéro ! 97878 ! Le sixième enfant ! Allez chercher la photo du sixième enfant !
Elle fronça les sourcils quand elle aperçut la surface rasée, puis les marques laiteuses. Les chiffres effacés se lisaient encore distinctement.
— Tu l’as rasé ? demanda-t-elle à Arthur. Mais pourquoi ?
— Découpe ! Découpe ! ordonna-t-il.
La tête inclinée, elle sortit de sa poche les photographies qu’elle avait ramassées après avoir assommé Adeline. Elle regarda les clichés, puis le crâne de David. Même position... Même taille... Elle les passa en revue une à une... Même numéro.
Emma se tourna vers Arthur.
— Mais... Qu’est-ce qu’il raconte ?
Elle cherchait un élément de ressemblance avec David, mais on ne voyait pas le visage de l’enfant.
Le Bourreau vint lui arracher les clichés des mains et les jeta sur le sol avant de lui saisir le poignet.
— Tu ne comprends donc pas qu’il se moque encore de toi ? Qu’il utilise le prétexte des enfants pour t’attendrir ? Ce tatouage, il se l’est fait lui-même ! Il est tellement obnubilé par cette histoire de fous ! Ça lui bouffe la vie, tu le sais ! C’est un démon !
Il la repoussa vers David avec fermeté.
— Il te ment ! Il te ment comme il t’a toujours menti !
Emma se raidit et pointa le bistouri devant elle.
— Vas-y ! brailla le Bourreau. Découpe ! Découpe et pose sur le plateau !
— Non Emma ! Pour l’amour de Dieu, ne faites pas ça !
Dans un geste de furie absolue, elle lui planta le bistouri dans la cuisse droite. David se tordit de douleur, alors qu’Arthur se cabrait sur son siège, traversé par un courant de plaisir.
— Pourquoi, David ? cracha-t-elle de son haleine rance. Pourquoi faut-il que tout se termine toujours de la même façon ? Pourquoi vous n’êtes pas capable de m’aimer ?
David gémissait, le visage décomposé, pendant qu’elle prélevait un infime pavé de chair.
— La... balance ! haleta le Bourreau. Pose dessus ! Et recommence ! Recommence, jusqu’à l’équilibre ! Il te hait ! II était prêt à fuir et à te laisser crever dans la neige, comme une chienne ! Te laisser crever !
Emma ne contrôlait plus ses nerfs, ni les battements de son cœur. Les cachets... Qu’est-ce qu’Arthur avait bien pu lui donner ? Elle était en sueur. La voix d’Arthur s’éloignait et revenait plus forte encore. Une seule envie. Courir se fracasser la tête contre un mur. S’infliger des coups de scalpel. Frapper.
Elle se trancha la main en criant :
— Voilà ce que vous me forcez à faire ! Je vous demandais juste de m’aimer ! M’aimer ! C’est si compliqué ?
Elle propulsa l’instrument sur le plancher et resta là, à regarder le sang couler. Puis elle fixa curieusement Doffre, les yeux embués de larmes.
— Continue ! grogna-t-il. Tranche-lui un orteil ! Tranche-lui un orteil et pose-le sur la balance !
Elle s’empara de la tenaille, les mâchoires serrées.
— Emma... Il va vous tuer... Il va boucler la boucle... Après les parents, les enf...
Il se redressa subitement.
— Sept ! s’écria-t-il, regardant la chevelure noire alors qu’Emma s’était baissée et approchait l’outil de son pied gauche. Sept !
Elle marqua une nette hésitation. Doffre perdit instantanément son rictus.
— Sept quoi ? demanda-t-elle en relevant la tête.
— C’est pour cette raison qu’il vous a choisie, vous ! Les enfants perdus qui s’entretuent ! L’ultime aboutissement ! Le septième numéro se cache sur votre crâne ! Vous êtes l’enfant Böhme, dont les parents ont été tués en mars 1979 ! Vous êtes née aux alentours du 4 mars 1979 ! Ils ont modifié notre date et lieu de naissance pour qu’on ne fasse pas le rapprochement ! Vos vrais parents s’appelaient Patricia et Patrick ! Vous avez été adoptée. Petite, vous déménagiez souvent ! Avez-vous déjà vu des photos de votre mère enceinte ? De vous, nourrisson ou à l’âge d’un an ? Non, je suis sûr que non ! Emma ! Vous aussi, vous avez ce numéro sur le crâne ! Vérifiez ! Vérifiez au moins ça ! Je vous en prie !
Emma se redressa. Sa paume gauche était en sang. Son cœur continuait à s’emballer.
— Ne l’écoute pas ! vociféra le Bourreau. Tranche-lui la langue !
— Arthur ! Mais comment il sait pour... ma date de naissance, et les déménagements ? Je... Je n’en parle jamais !
Ses yeux étaient rivés au sol, cherchant le cliché du septième enfant.
— La tondeuse Emma ! Rasez-vous l’ar...
Le Bourreau enfonça son index dans le trou de la cuisse.
— Ferme-la, petit enfoiré de mes deux ! David hurla, arqué contre le tronc.
— Vas-y ! répéta le tueur en se retournant vers Emma. La chair ! Prélève la chair !
Emma secoua la tête, les photographies devant elle, complètement affolée. Arthur lui attrapa les cheveux.
— Qui commande ici ?
Elle encercla les poignets de Doffre, la bouche grimaçante. Pour la première fois, il sentait de la résistance.
— Qui commande ?
Elle ne parvenait pas à se défaire de son étreinte. Elle s’élança vers l’avant, abandonnant une poignée de cheveux entre les doigts du Bourreau.
— Il faut que... que je vérifie ! s’écria-t-elle.
— Reviens ici !
— Tu dis qu’il ment et je te crois... Arthur ! Je te crois vraiment ! Mais...
Elle serra le poing.
— ... on va voir... Oui, on va voir.
Elle s’empara des deux miroirs et précipita la tondeuse sur ses cheveux.
— Emma ! répétait Doffre de son ton le plus autoritaire. Emma ! Emma !
Il fit marche arrière et cogna contre la table basse.
Le fusil ! s’écria David. Il va chercher le fusil ! Emma ! Mais elle ne l’écoutait pas, occupée à se raser la tête. Dans le miroir, le chiffre se dessina lentement, sur la masse blanche de son crâne.
Ses yeux s’écarquillèrent.
Elle tomba à genoux, la photographie du septième enfant entre ses mains tremblantes.
Ce môme était une fille. Une fille aux courts cheveux bruns, de tout juste deux ans.
Emma hurla.
Puis elle observa David. Cette même marque dissimulée sous sa chevelure, depuis toutes ces années...
Ils étaient ces enfants photographiés, ces bambins qui avaient vu leur père et leur mère mourir dans des souffrances inhumaines. Elle s’était alors retrouvée chez des gens qui ne l’aimaient pas, qui avaient fini par la maltraiter, l’enfermer à la cave ou dans des pièces aux portes et aux volets fermés.
Des parents qui n’étaient pas les siens.
Et elle resta là, inerte, à essayer de comprendre comment Arthur avait pu la tromper à ce point. C’était trop difficile, inimaginable. Non ! Arthur ne pouvait pas ! Lui qui s’était toujours occupé d’elle, depuis son plus jeune âge !
Les numéros. Les enfants. L’histoire de ce tueur. Les crânes rasés.
Elle s’élança sur David, un scalpel au poing, tandis que le Bourreau levait déjà l’arme de son bras puissant.
David baissa les paupières quand l’instrument tranchant s’abattit dans sa direction.
Emma cisailla les liens, tellement paniquée qu’elle entailla également la chair des poignets. Les cordes cédèrent. Plus rien ne retenait David à l’arbre, il chuta sur le plancher et replia ses mains sur sa cheville blessée.
Quand il leva les yeux, Doffre était en position de tir.
— C’est maintenant que le cercle se referme, dit-il le doigt sur la gâchette. Que la dernière page se tourne... Vous représentiez tant à mes yeux ! Vous portiez en votre sein la graine du Mal, que j’avais délicatement déposée, et qui commençait tout juste à germer ! Vous étiez... mes enfants !
Emma s’avança vers Doffre, le scalpel à la main. Son visage n’était plus qu’une gigantesque boursouflure. Elle se mit à rire. Un rire grave, qui remontait du plus profond de ses entrailles.
— Tu ne nous auras pas tous les deux ! Il n’y a plus qu’une balle dans la chambre ! Une seule et unique balle ! Qui vas-tu choisir ? Lui ou moi ?
— Reste ou tu es ! Salope ! hurla-t-il, alors qu’elle n’était plus qu’à deux mètres de lui.
Elle s’immobilisa et s’adressa à David.
— Je suis désolée mon chéri... Pour tout...
Elle explosa en sanglots.
— Mais je... je t’ai tellement aimé ! Tu ne peux imaginer à quel point !
Puis elle plongea vers l’avant, dans un ultime vagissement, les mains brandies au-dessus de la tête.
La détonation retentit.
— Nooooon ! hurla David.
Emma fut propulsée sur le côté par l’impact de la balle et s’effondra la tête la première dans l’âtre de la cheminée, provoquant une gerbe de braises qui s’éparpillèrent sur le plancher. Des bûches enflammées roulèrent sur le sol et embrasèrent instantanément le tapis.
Doffre appuya encore sur la gâchette, le canon braqué sur David.
Plus de balles...
— Petit connard !
David se releva, vacillant, en larmes, en sang. Autour de lui, le feu se répandait.
Doffre jeta le Weatherby et tenta de faire marche arrière, mais David attrapa le fauteuil et le fit basculer, dans un grognement rauque.
Le Bourreau se retrouva sur le sol, telle une vulgaire larve. Il cherchait à agripper la roue, à se redresser. Alors David lui écrasa les doigts de tout son poids, en hurlant.
— Crève ! Crève ! Crève !
Doffre dévoilait ses gencives, les yeux rouges de haine.
— Personne ne les ramènera ! Personne ! vociféra-t-il en regardant sa main broyée.
Derrière lui, le chêne libéra un grincement qui remonta le long de son écorce et gagna la charpente, dans un tremblement épouvantable.
Le chalet semblait se disloquer.
David tourna la tête. Emma était en feu. L’odeur de viande cuite devenait irrespirable.
Avançant avec peine dans des nuages de fumée, il ramassa ses vêtements et s’habilla en hâte.
Les jambes du Bourreau s’enflammaient. Il fixait David, l’écume aux lèvres.
— Tu ne peux pas me tuer ! Je reviendrai ! Je reviendrai hanter tes nuits !
Sa peau commençait à se rétracter. Sa prothèse se mit à fondre.
Le chêne grinça de nouveau.
Un front rouge et orange remontait le couloir, s’attaquant aux chambres.
David se traîna jusqu’à la porte.
Il se tourna une dernière fois vers le Bourreau 125, avant de l’abandonner aux flammes.
Puis il partit s’asseoir contre un arbre, au bord du chemin.
La neige l’accueillit silencieusement. Il croisa les bras et rentra le menton dans son blouson.
Il ne pourrait jamais atteindre la route.
Le feu trouait la charpente, libérant d’immenses tourbillons noirs. Le chêne s’embrasa jusqu’à sa plus haute branche. Autour, les épaisseurs blanches se transformèrent en une large mélasse grisâtre. David plissa les paupières, sa vue se brouillait. Dans la fumée opaque, échappée du chêne, il voyait des visages martyrisés, s’élevant comme des traînées de cire. Des sculptures trouées d’yeux hagards, de bouches hurlantes. Des faciès agonisants. Par dizaines. Ils disparaissaient dans le ciel gris, pareils à des mirages éphémères.
Puis, tout s’évanouit dans un grand baiser de cendres.
David se rappela ceux et celles qu’il avait aimés. Son épouse, sa fille. Ses parents biologiques, qu’il n’avait connus qu’au travers de leur souffrance.
Bientôt, il les rejoindrait. Il suffisait de rester là, et d’attendre.