La honte de la famille
Chapitre 3
Ce matin-là, Toni Saliceto – qui avait horreur de déjeuner au lit – descendit en manches de chemise dans l’arrière-salle du petit bistrot de la rue Henri-Barbusse où il avait accoutumé de loger quand il préparait ou exécutait un coup. Un endroit judicieusement choisi, car la police n’aurait pas eu l’idée que ce grand caïd puisse avoir ses pénates dans ce misérable établissement.
Un escalier conduisait directement de la chambre à l’arrière-salle qui lui était réservée. Tony y arriva, bâillant à se décrocher la mâchoire. Dans son pyjama de soie sang de bœuf, orné de soutache jaune d’or, les cent vingt kilos de Saliceto ne rappelaient en rien l’adolescent maigrichon qui avait quitté quelque trente années plus tôt le pavé de Bastia où il traînait depuis sa plus tendre enfance.
Déjà installés, les lieutenants de Toni – Antoine Bastelica et Louis Bacagnano – mastiquaient en silence la nourriture forte qui leur plaisait. Tout de suite, Saliceto remarqua l’air sombre de ses compagnons, air qui ne s’imposait vraiment pas après leur expédition nocturne réussie. Antoine et Louis se contentèrent d’un grognement en guise de salut. Alors, le patron prit la mouche :
— Et alors, quoi ? C’est des façons, ça ? Je crois pas qu’on a perdu notre temps cette nuit, il me semble ? On a au moins piqué pour cent mille francs de quincaillerie dont Fontans-le-Riche nous donnera bien la moitié pour ne pas me fâcher, qu’est-ce qu’il vous faut de plus ?
En guise de réponse, Bastelica demanda :
— Tu as lu le journal ?
— Non. Ils parlent déjà de l’affaire ?
— Non ou presque rien, quelques lignes en dernière heure. Paraîtrait que j’ai cogné un peu fort sur le veilleur de nuit et que je l’ai dessoudé.
— C’est bon ça ! De cette façon, il risque pas de parler ! Ça te chagrine ? Peut-être que môssieu souhaitait un peu de publicité, histoire d’aller se faire couper la tronche avec tambours et trompettes.
Antoine haussa les épaules. L’ironie pesante de Toni ne parvenait pas à le dérider. Quant à Louis, il continuait à manger comme si toute cette histoire ne l’intéressait pas. Sérieux, Bastelica colla le journal sous les yeux de son patron.
— On reparle de l’affaire Lanciano.
— Le Rital qui flottait dans le Vieux-Port ? Qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?
— On essaie de nous la mettre sur le dos.
Saliceto bondit :
— Écoute… (Et Antoine lut à haute voix :) « Du nouveau dans l’affaire Lanciano. L’inspecteur Picherande nous a confié qu’il avait eu un entretien sérieux avec des gens qui savent à peu près tout de ce qui se passe dans la pègre (et l’on comprendra que l’inspecteur n’ait pas voulu nous donner de références) et qui ont fini par reconnaître que l’auteur du meurtre de l’italien – dépouillé, nous le rappelons à nos lecteurs, de près d’un million de bijoux volés à Gênes après un double assassinat – devait être recherché dans l’entourage d’un caïd corse que la police n’a pas encore eu l’occasion de retirer définitivement de la circulation et dont l’apparente impunité exaspère les honnêtes gens. Nous souhaitons – et nous sommes sûrs d’interpréter l’opinion unanime de nos concitoyens – que ce dangereux malfaiteur tombe enfin dans les mains de la police et qu’il paie ses dettes à la société. Pour cela, nous accordons toute notre confiance au commissaire divisionnaire Murato et à son équipe. »
— Fumiers !
Bastelica s’enquit doucement :
— Ça t’intéresse pas de savoir qui a rancardé les flics ?
— Je veux !
— Eloi Maspie.
— Antoine, tu es fou ?
— Parfaitement ! Cette cloche de Maspie-le-Grand ! Filosel se trouvait dans le café où Picherande sortant de chez Maspie est venu, tout chaud, raconter l’affaire à son collègue Ratières ! Qu’est-ce que t’en dis ?
Saliceto demeura un instant silencieux, puis :
— Ce que j’en dis ? que je vais aller bavarder un peu avec « mon ami » Eloi. Seulement, il y a autre chose…
— Quoi ?
— Maspie a ses indicateurs… Il est généralement bien renseigné… D’autre part, cette histoire de l’italien et ces bijoux envolés, on n’en a rien su, nous autres, du moins, moi…
— Qu’est-ce que ça signifie ce « du moins, moi », Toni ?
— Que c’est peut-être bien un de vous deux qu’a fait le coup !
Bastelica se leva lentement, pâle comme un mort.
— Tu me crois capable de te doubler ?
— Un million de francs d’aujourd’hui, c’est une somme, non ?
Antoine se tourna vers Bacagnano.
— Tu entends, Louis, la confiance qu’il a en nous ?
L’autre, sans s’arrêter de manger, haussa les épaules et affirma d’une voix étouffée par le pain et le morceau de figatelle qu’il ruminait :
— Si j’avais un million de verroterie dans mes fouilles, il y a longtemps que je me serais tiré !
Saliceto ricana :
— Encore faudrait-il que tu puisses la laver la verroterie, petit !
Louis cessa de mastiquer une seconde, juste le temps de prononcer avec pitié cette opinion définitive :
— Ce que tu peux être c…, Toni, par moment !
Si les choses n’allaient pas tellement bien entre Saliceto et ses complices, elles n’allaient guère mieux dans le bureau du divisionnaire Murato qui admonestait ses adjoints.
— De quoi a-t-on l’air, je vous le demande ? On a à peine repêché Lanciano et constaté la disparition de son magot qu’on pille, sous notre nez, une bijouterie rue Paradis, en estourbissant aux trois quarts le vigile assurant la surveillance du magasin. À propos, comment va-t-il, Picherande ?
— Pas très fort… On lui a tapé un peu trop fort sur la tête… Les médecins seraient plutôt pessimistes.
— Bravo ! Deux cadavres en quelques heures ! Franchement, messieurs, les Marseillais vont se sentir protégés contre les malfrats de tout poil qui ont établi leurs pénates chez nous ! Est-ce que vous avez une idée de la raison pour laquelle on vous paye ?
Picherande prit la mouche :
— Cette raison s’il m’arrivait de l’oublier, patron, j’aurais qu’à me foutre à poil devant mon armoire à glace ! Elle m’a laissé des traces un peu partout, cette raison !
Murato n’ignorait rien des différentes blessures portées sur le livret individuel de Constant Picherande. Il se radoucit :
— Je disais ça pour vous asticoter, mon vieux.
— Il n’en est pas besoin. On les aura tous. On y mettra le temps peut-être, mais on les aura.
— Acceptons-en l’augure… Où en êtes-vous, Constant ?
En appelant son adjoint par son prénom, le divisionnaire signifiait sa confiance.
— En ce qui concerne l’affaire Lanciano, rien encore. J’attends le résultat de mon intervention dont je vous ai parlé hier soir, patron…
Et d’un clin d’œil, Picherande conseilla à son supérieur de ne pas faire allusion au piège, tendu par ses soins, devant Bruno qui aurait pu trouver mauvais qu’on mît son père dans le coup. D’un imperceptible signe de tête, Murato donna à entendre qu’il avait compris.
— Quant au vol de la rue Paradis, ça ne se présente pas mal. Le vigile reprendra suffisamment conscience pour reconnaître son agresseur ou… feindre de le reconnaître.
— Encore faudrait-il que vous le lui présentiez ?
— Comptez sur moi, dès que l’hôpital m’aura donné le feu vert.
— Et qui… ?
— Antoine Bastelica.
— Le bras droit de Saliceto ?
— Il m’a semblé reconnaître sa manière dans la façon dont on a brisé les vitrines.
— Ce serait excellent… si le blessé le reconnaissait !
— Il le reconnaîtra !
— Et vous, Ratières ? Vos indicateurs ?
— Muets comme des carpes. Ils ont peur.
— Et vous, Maspie ?
— J’ai rencontré tous les petits contrebandiers, tous les petits receleurs, par acquit de conscience mais, bien entendu, ni les uns ni les autres n’ont l’envergure nécessaire pour se mouiller dans une affaire d’un million de bijoux…
— Alors ?
— Alors, si Lanciano n’est pas arrivé à Marseille avec des Italiens, il faut chercher du côté de Dieudonné Hadol… Quant aux bijoux, seul Fontans est susceptible de dénicher l’argent nécessaire pour les payer… En déduisant ses bénéfices, ses frais, ses risques tarifés, il faudra tout de même qu’il sorte au moins trois cent cinquante mille à quatre cent cinquante mille francs. Personne d’autre que lui n’est capable, dans le milieu, de réunir pareille somme.
Célestine ayant décidé de préparer une bouillabaisse, Eloi avait eu la complaisance de descendre tôt chez un pêcheur de ses amis pour y prendre le poisson de roche nécessaire à la confection du plat. Tout en remontant la rue Longue-des-Capucins, il lisait le journal et tempêtait intérieurement contre ce Picherande qui semblait se mettre à l’abri derrière lui – sans le nommer, bien sûr – pour dénoncer Saliceto et sa bande. Maspie-le-Grand était si absorbé par sa lecture qu’il faillit percuter la rutilante voiture arrêtée devant sa porte. Il étouffa un juron et, levant les yeux, aperçut Picherande qui, sous un porche, le regardait en souriant. Eloi fonça vers lui, brandissant le journal :
— Comment vous avez osé…
Impassible, le policier répondit :
— À votre place, Eloi, je rentrerais chez moi… Il paraît que vous avez de la visite… et importante si j’en juge par le carrosse qui trimballe ces messieurs.
La voix un tout petit peu tremblante, Eloi demanda :
— Le Corse ?
— J’en ai comme une vague idée…
— C’est ce que vous vouliez, hein, barbare ?
— Pour ne rien vous cacher, oui. Je reste là et si les choses se gâtaient là-haut, appelez-moi.
Maspie-le-Grand le considéra avec infiniment de hauteur.
— Vous pensez tout de même pas que, moi, j’aurais la trouille devant le Corsico ?
Cette belle affirmation n’empêcha pas Eloi de monter l’escalier à pas de loup. Arrivé devant sa porte, il tendit l’oreille. Rien. Soudain, une panique stupide l’empoigna et il se jeta en avant s’attendant à voir tout son monde égorgé. La porte n’étant que poussée, Eloi ne rencontra pas de résistance et pénétra comme un bolide dans le salon. Un croche-pied gamin de Bacagnano le fit s’étaler et arriver aux pieds de Célestine sur le ventre. Gouailleur, Toni qui se curait les ongles avec une sacagne dont la lame avait au moins vingt centimètres, conseilla :
— Relève-toi donc, Maspie… le Grand !
Les trois truands se mirent à rire tandis que le pépé grommelait :
— Boun Diou, si j’avais mon fusil…
Toni ordonna sèchement :
— Tais-toi, l’ancêtre, ou on t’envoie au lit sans dessert !
Tremblant d’humiliation, Eloi se releva et jeta un coup d’œil sur le tableau. Près de la porte, Bacagnano fumait. Dans le fauteuil, Bastelica buvait un excellent porto de contrebande donné par Hadol ; Toni, près de la fenêtre, regardait tantôt la rue, tantôt ses hôtes obligés. Célestine, le pépé et la mémé étaient assis en rang d’oignon sur les chaises. Eloi tenta de reprendre l’avantage. Hargneux, l’air mauvais, il s’enquit :
— C’est parce que vous êtes trois contre deux vieux et une femme que vous vous prenez pour des hommes ?
— Ta gueule !
— Non, mais dis donc, Saliceto, pour qui tu te prends ? D’abord, qu’est-ce que tu fabriques chez moi sans y avoir été invité ?
— Tu t’en doutes pas un peu ?
— Non.
— T’aurais dû le demander à ton ami Picherande avec qui tu bavardais amicalement tout à l’heure et qui est prêt à te donner un coup de main. Qu’est-ce que t’attends pour l’appeler ?
— Pas besoin de lui pour te vider comme le malpropre que t’es !
— Toi, t’as envie qu’on te taille les oreilles en pointe, hé ?
Saliceto s’avança et posa délicatement sa lame sur le cou de Maspie.
— Chante voir encore un peu ta chanson ? Je l’ai pas bien entendue ?
Ce n’était pas que le mari de Célestine fût peureux, mais enfin il savait reconnaître quand il avait le dessous.
— Assieds-toi, Maspie… le Grand ! Le grand salaud, oui !
Eloi prit place sur la dernière chaise.
— Alors, paraîtrait que sur ses vieux jours on se fait indic, ordure ?
— Je te jure…
— Ta gueule ! Y a rien d’étonnant d’ailleurs quand on est assez pourri pour transformer son rejeton en flic…
— Je l’ai foutu à la porte !
— Tu m’prendrais pas pour un fada, des fois ? Tu bouffes à tous les râteliers. T’es pas un homme, Maspie… Une simple cloche… Un paumé qui a les foies… et que j’ai bien envie de corriger ! S’il y avait pas le policier sous tes fenêtres, tu aurais droit ! Maintenant, écoute bien, et tâche de te rappeler : à partir d’à présent, tu la fermes, vu ? Si on te demande encore des tuyaux, tu répondras que tu t’es gourré… que tu sais rien… parce que, si jamais tu te remettais à débloquer, nous autres, on revient… et quand on repartira de chez toi, t’auras plus qu’à appeler police secours pour qu’on t’emmène à l’hôpital avec ces trois potiches-là… Quant à ton fils, conseille-lui de pas foutre son nez dans mes affaires parce qu’aussi sec, il se retrouve dans le Vieux-Port avec quelques kilos de fonte dans les poches !
— Ou un poignard dans le dos !
Saliceto gifla Maspie à toute volée. Eloi encaissa sans broncher, se contentant de remarquer :
— T’aurais pas dû, Toni… t’aurais pas dû… tu m’as cherché… tu m’as trouvé, Toni… et t’en auras chagrin, Corsico.
— Tais-toi, tu me flanques la trouille ! Tu voudrais pas que je meure d’une maladie de cœur ?
Les trois truands rirent paisiblement et, avant de sortir, Bastelica jugea intelligent d’embrasser Célestine pour lui montrer qu’il était plein d’égards pour le beau sexe. En réponse, la femme d’Eloi lui cracha au visage et eut droit à sa paire de gifles. Eloi voulut se jeter sur Antoine, mais le couteau de Toni, en lui entrant d’un millimètre dans le cou, lui rappela sa position de vaincu.
— Alors, on se calme ?… Madame Célestine, vous avez eu tort… Antoine est d’un caractère plutôt affectueux… Allez, tchao ! La prochaine fois qu’on se rencontrera, ça risque de moins bien se terminer, Maspie… le Grand… Le grand, quoi, collègue ?
Ils s’esclaffèrent encore avec ostentation avant d’abandonner les lieux. Eloi, à moitié fou de honte et de rage, sentant sur lui le regard réprobateur de son père, ceux apitoyés de la mémé et de Célestine, ne se leva pas tout de suite de son siège. Quand il s’y décida, il resta encore un moment silencieux, puis se tournant vers sa femme, il hurla :
— Et tout ça, c’est à cause de ton fils !
D’abord suffoquée par cette monstrueuse injustice, Célestine ne réagit pas immédiatement, puis s’écria :
— Mon fils ! C’est peut-être aussi le tien, non ?
Alors, avec une mauvaise foi scandaleuse, Maspie-le-Grand rétorqua :
— J’en arrive à me le demander !
Au moment de monter dans leur voiture, les trois Corses se heurtèrent à Picherande.
— On vient de rendre visite à Maspie-le-Grand ?
Bastelica ricana :
— Le Grand…, il a pas mal rapetissé !
Saliceto se hâta d’ajouter :
— Une visite amicale, monsieur l’inspecteur… Tout ce qu’il y a d’amical et, tenez, monsieur l’inspecteur, je suis content de vous rencontrer…
— Ça m’étonnerait !
— Si, si… pour dissiper un malentendu… On m’a raconté que vous étiez après moi pour cette histoire de l’italien assassiné ?
— Je suis après toi pour tout, Saliceto, et je serai après toi jusqu’à ce que tu sois dans le trou, et définitivement ! Peut-être ce vol d’une bijouterie, cette nuit, m’en donnera-t-il l’occasion, va-t’en savoir ! Allez, hop ! débarrasse le plancher, tu me dégoûtes, caïd à la gomme !
Toni ferma les yeux et serra très fort les mâchoires pour ne pas céder au vertige lui brouillant la cervelle. Antoine glissa sa main dans sa poche pour prendre son couteau. Chez lui, c’était devenu un réflexe, et il poussa un cri :
— Mon portefeuille !
En écho, monta la voix indignée de Bacagnano :
— Ma montre !
Et la stupéfaction de Toni compléta le tableau sonore :
— Mon… (Il ravala le mot d’extrême justesse pour dire de façon stupide :)… Stylo.
Narquois, le policier demanda :
— Tu ne te trompes pas, Saliceto ? Ce n’est pas ton feu que tu aurais perdu, par hasard ?
— Non, non, monsieur l’inspecteur… J’ai pas de feu… jamais, c’est trop dangereux, et puis… je sais que c’est prohibé. Où vas-tu, Antoine ?
— Récupérer nos affaires !
— Reste ici, imbécile ! On n’a rien pris… Ton portefeuille, t’as dû le perdre. Allez, grimpe !
Sur la table du salon des Maspie, il y avait un portefeuille, une montre en or et un pistolet. Le pépé et la mémé rigolaient.
— On n’a pas tellement perdu la main… et puis, fallait bien qu’on garde un souvenir de cette gentille visite, pas vrai, Eloi ?
La bouche en cœur, l’œil noir et le cheveu calamistré, vêtu de son meilleur complet, chaussé de vernis étincelants, Hippolyte Dolo sonna plein de confiance à la porte des Hadol. Dieudonné le reçut et, dans un sourire complice, s’enquit de l’objet de sa visite :
— C’est pour quoi que tu t’amènes, petit ?
— Pour une affaire qui me tient à cœur, monsieur Hadol.
Introduit dans le petit salon où, dans des vitrines ou sur des tables et des commodes s’étalaient des produits de tous les artisanats du monde, Hippolyte se sentait quelque peu oppressé, surtout qu’il se trouvait en présence de Perrine Hadol plus junonesque que jamais. Le garçon salua :
— Madame Hadol, je viens…
Elle l’interrompit brutalement :
— Je sais pour quoi tu viens ! Et si tu veux mon avis, ce mariage il me plaît pas ! Avoir veillé vingt ans sur une fille qu’il y a pas mieux dans toute la ville pour la donner à un paumé de ton espèce, il y a de quoi vous dégoûter d’être mère !
L’autre voulut regimber.
— Permettez, madame Hadol…
— Je permets pas et je t’avertis : faudrait pas avoir dans l’idée de parler plus fort que moi dans cette maison, hé ? Et puis, Pimprenette, tu te la prends – puisqu’elle est d’accord, l’idiote ! – mais tu te la prendras sans un sou ! Juste ce qu’elle a sur le dos et ce qu’elle pourra emporter de vêtements dans la plus moche de ses valises. Mais puisque tu l’aimes tant, espèce de suborneur de quatre sous, je pense que ça t’est égal ?
— Parfaitement que ça m’est égal !
— Me parle pas sur ce ton ou je te colle un pastisson que t’en auras pour un mois à te remettre !
— À quand le mariage, madame Hadol ?
— Quand t’auras l’argent pour le payer, crève-la-faim ! Pimprenette ?
Du haut de l’escalier, la voix acide de la petite tomba sur les autres.
— Qué ?
— Descends ! Y a ton minable qui t’attend !
Elle dégringola l’escalier s’imaginant que Bruno était là et s’arrêta pile en voyant le fils de Dolo.
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Comment ça, ce que je veux ? Mais on était d’accord, non ?
Pimprenette regarda sa mère avec une fausse naïveté.
— Tu comprends ce qu’il raconte, toi ?
Perrine était trop heureuse du revirement de sa petite pour ne pas entrer cyniquement dans son jeu.
— Tu sais, faut pas faire trop attention. Chez les Dolo on est fada de père en fils !
Hippolyte en avait assez. Il hurla :
— Vous vous foutez de moi, tous, hé ?
Mme Hadol le prit de haut :
— Doucement, petit, doucement… si tu n’as pas envie qu’il t’arrive malheur…
Mais le garçon, hors de lui, ne pouvait plus se calmer.
— Vous avez pas fini d’entendre parler de moi ! Et vous, Dieudonné, qu’est-ce que vous dites de cet affront qu’on me fait, chez vous ?
— Oh ! moi, je dis rien… je dis jamais rien… Mais puisque tu me demandes mon avis : je crois qu’il vaudrait mieux que tu t’en ailles.
D’un geste vif, Hippolyte sortit un couteau de sa poche.
— Et si je vous saignais comme un cochon avant de partir, hé ?
Perrine Hadol était femme de tête et, quand il le fallait, elle ne regardait pas à la dépense. Laissant à son mari le soin de gémir d’épouvante, elle empoigna un superbe vase venu directement de Hong-Kong et dont la couleur rappelait le bleu inégalable de la grande époque chinoise. Elle le brisa avec un han ! de bûcheron sur le crâne du jeune Dolo qui se répandit sur le sol sans un geste de protestation. Perrine attrapa le vaincu par le col de sa veste et, le tirant, s’en fut le déposer sur le trottoir. À un voisin qui s’étonnait de cet exercice, elle se contenta de répondre :
— Vous croyez pas qu’il s’était permis de venir demander la main de ma fille !
Dieudonné accueillit le retour de son épouse par un lamentable :
— Tu l’as pas tué, au moins ?
Elle haussa ses lourdes épaules.
— Quelle importance ! Pimprenette, embrasse-moi ma beauté !
La petite se jeta dans les bras de sa mère où elle ronronna comme une chatte.
— Je suis bien contente, mon belou, que tu te maries plus…
Pimprenette se dégagea vivement :
— Mais si que je me marie !
— Tu te… ! Et avec qui, s’il te plaît ?
— Avec Bruno Maspie !
Le voisin demeuré sur le trottoir raconta, plus tard, qu’il avait bien cru sur le moment que la famille Hadol était assaillie par les Zoulous – qu’il avait combattus autrefois –, mystérieusement débarqués, tant les galopades effrénées, les hurlements spasmodiques, les supplications agitaient la maison entière. Les gens se montrèrent aux fenêtres, s’interrogeant les uns les autres. Devant l’effervescence de la rue, Perrine dut se montrer sur le seuil pour clamer :
— Et alors, on n’a plus le droit d’avoir une explication en famille ?
Juste à cet instant, Hippolyte rouvrait les yeux. La vue de Mme Hadol le fit bondir sur ses pieds et prendre ses jambes à son cou.
Fontans-le-Riche regardait Bruno avec des yeux ronds.
— Vé ! mon garçon, si je te comprends bien, tu m’accuses d’avoir fourgué un million de bijoux volés par cet Italien qui est allé dans l’autre monde en passant par le Vieux-Port. (Il se signa dévotement.) Plus ceux qu’on a piqués, cette nuit, rue Paradis ? Bruno, tu me déçois… On dirait que tu me connais pas !
La bonne figure honnête du gros receleur se creusait sous le coup d’une poignante émotion, et si Bruno ne l’avait pratiqué tout au long de sa jeunesse, il s’y serait laissé prendre.
— Tu sais pourtant bien que j’ai jamais touché aux marchandises qui ont du sang après elles !
— Vous êtes le seul à pouvoir réunir l’argent nécessaire.
Flatté, Eustache Fontans se rengorgea :
— Dans un sens, tu as raison… et pour rien te cacher, je suis un peu vexé de pas en avoir entendu parler… Mais si jamais j’apprenais quelque chose, tu peux compter sur moi pour te prévenir.
Ils se sourirent, aimables, tous deux sachant que l’autre mentait et savait qu’il le savait.
— Tu vas pas partir sans en boire un petit ?
— Non, merci, Fontans.
— Pourquoi ?
— Parce que si j’étais obligé de vous arrêter, ça me gênerait d’avoir bu votre pastis.
Ils rirent comme à une bonne plaisanterie.
— Bon… Eh bien ! je vous quitte.
— J’aurais voulu pouvoir t’aider davantage… mais, malheureusement…
— J’en suis persuadé… Pendant que j’y pense… cet Italien qui flottait dans le Vieux-Port… il n’est sûrement pas venu de Gênes à la nage, hé ?
— Ça m’étonnerait, parce qu’il y a quand même un bout de chemin…
— À votre idée, Fontans… de quelle façon est-il arrivé chez nous ?
— Qui peut le dire ?… Le train, l’avion, la voiture…
— Il est peut-être venu par « Le Mistral » ? Fontans, faudrait quand même pas me prendre pour plus bête que je ne suis !… On ne court pas le risque de se présenter à la douane quand on a un million de bijoux volés sur soi.
— Tu as raison !… Je n’y avais pas pensé…
— C’est pas Dieu possible, ce que vous pouvez être menteur, Fontans !
Le regard de Dominique se fit douloureux :
— Comme tu me parles, petit ! Tu as donc oublié que je te faisais sauter sur mes genoux ? Ton Italien, entre nous, je m’en fous… et tu peux pas deviner à quel point je m’en fous ! Note que je dis pas que j’aurais pas aimé conclure cette affaire de bijoux… (Rêveur, il ajouta plein de regret :) Quelle belle fin de carrière… Ce qui m’ennuie, vois-tu, petit, c’est que ce sont sûrement des pauvres types, des tueurs, quoi ! qui ont piqué cette marchandise de choix et qu’ils vont la saloper… C’est triste !… Quant à ton Rital, s’il n’a pas rappliqué par des moyens légaux, c’est qu’il a été chargé en contrebande et, dans ce cas, tu devines qui peut te renseigner, hé ?
Revenant de Saint-Giniez, Bruno repensait à sa visite. Fontans était, sans discussion possible, un maître fourbe et pourtant le jeune homme inclinait à croire à son innocence. Jamais Fontans n’avait touché à ce qui provenait d’un crime et le cadavre de l’italien lui interdisait de se mêler à l’histoire. Sans doute se montrerait-il moins pointilleux en ce qui concernait l’affaire de la bijouterie de la rue Paradis sauf, toutefois, si le vigile blessé devait mourir. C’est à cette prudence toujours strictement observée que Fontans devait de pouvoir envisager une retraite à l’air libre. Pourquoi s’en serait-il départi brusquement ?
Il importait de trouver celui qui avait transporté Lanciano de Gênes à Marseille. Peut-être l’italien s’était-il confié à son passeur ou plus simplement lui avait-il posé des questions qui orienteraient les recherches quant au genre de voyou que le Génois espérait rencontrer.
Fontans avait très nettement laissé entendre à Bruno que seul Hadol – s’il le voulait – pourrait le renseigner et cela gênait considérablement le policer, à cause de Pimprenette, bien sûr… Pour sa première visite chez Dieudonné, il aurait préféré parler de sa tendresse pour sa Pimprenette au lieu de questionner, d’interroger… Sans compter que la petite pouvait prendre la chose très mal. Lorsque les filles sont amoureuses, elles ont tendance à se persuader que le monde peut s’arrêter de tourner.
La joute oratoire déclenchée chez les Hadol par l’aveu de Pimprenette quant à son intention d’épouser Bruno Maspie dura longtemps et passa par toutes les phases dramatiques imaginables. D’abord, Perrine se perdit dans une véritable tornade de cris, d’imprécations, de menaces et de supplications. Devant Dieudonné effaré, Pimprenette tint tête à sa mère et cette dernière faillit la frapper. Mais la petite, défendant son amour, trouva en elle le courage nécessaire à une révolte qui impressionnait l’auteur de ses jours. Alors on passa à la phase larmoyante et les deux femmes s’enlacèrent, s’embrassèrent, se pleurèrent dessus en se proposant mutuellement de se sacrifier au bonheur de l’autre et mentant toutes deux en toute innocence. Puis ce fut la phase logique où, par la vertu de raisonnements soigneusement développés, Perrine tenta de convaincre sa fille qu’elle ne pouvait décemment épouser un représentant de la loi, alors qu’elle avait toujours vécu hors la loi dans une famille de hors-la-loi. Mais Pimprenette se déclara disposée à rentrer dans le droit chemin et à vivre le Code en main pour ne point risquer de nouvelles erreurs. Le combat se termina sur la phase prophétique où Mme Hadol assura sa fille qu’elle se réservait des jours atroces, qu’elle ne la verrait plus jamais et qu’elle-même ne saurait s’attacher à des enfants issus d’un policier et d’une ingrate et qu’elle mourrait seule, abandonnée de tous, en récompense de toute une existence consacrée au travail. Dieudonné ayant timidement fait remarquer qu’il serait là, lui, Perrine lui rétorqua qu’elle le remerciait, mais qu’il ne comptait pas et qu’elle lui serait obligée de ne pas l’interrompre par des réflexions stupides. Cet incident liquidé, Perrine reprit la sombre description de son avenir. Elle se peignit vieillissant derrière sa fenêtre, regardant avec des yeux brillant de convoitise les petits-enfants des autres, contemplant à longueur de journée les photographies de sa Pimprenette bébé, enfant, adolescente, jeune fille, toute nue sur un coussin, encore toute nue mais au Roucas-Blanc, faisant une timide connaissance avec la mer, portant sa première robe, en costume de communiante, au mariage d’Estelle Maspie… Cette évocation impressionna si vivement Mme Hadol qu’elle en perdit le sens et qu’il fallut l’obliger à boire un grand verre de rhum pour la convaincre de revenir sur la terre. Elle s’y décida avec répugnance.
Cependant, le choc avait été si grand qu’il fut suivi d’une réconciliation générale, Perrine jurant qu’elle ne voulait pas s’opposer au bonheur de sa fille et qu’elle se résignerait à aimer des petits-enfants élevés dans le respect de la loi. Un coup de sonnette interrompit des effusions qui menaçaient ne devoir jamais s’arrêter.
C’était Bruno.
Après une légère hésitation, Pimprenette se jeta à son cou et Mme Hadol dut rassembler toute sa volonté pour ne point foncer sur celui qu’elle considérait déjà comme un voleur. Toutefois, au fond de son cœur, elle s’avouait que Bruno était préférable à Hippolyte. À son tour, elle s’approcha du policier que Pimprenette se décidait à laisser respirer.
— Bruno, j’aurais préféré un autre gendre que toi, mais puisque Pimprenette l’exige, que voulez-vous, mariez-vous !
Pour compléter ce discours elliptique, Perrine embrassa vigoureusement et sur les deux joues le fils d’Eloi Maspie tandis que Dieudonné lui secouait les mains en lui affirmant qu’il le considérait comme le meilleur des fils et qu’il s’efforcerait d’être le meilleur des pères. Perrine estima que son mari exagérait. Quant à Bruno, horriblement gêné, il avait l’impression de commettre une sorte d’escroquerie. Certes, il voulait Pimprenette pour femme, mais il se devait d’abord de remplir sa mission. Pimprenette, sans cesse prompte à s’alarmer, remarqua, la première, l’embarras de son bien-aimé. Déjà au bord des larmes, elle dit d’une voix mouillée :
— Tu as pas l’air content…
— Bien sûr que si, seulement…
— Seulement, quoi ?
— Je suis policier.
— On le sait que t’es policier, et après ?
— Je suis ici, en mission.
— En mission ?
— Je dois interroger ton père…
— À cause de quoi ?
— À cause du meurtre de l’italien repêché dans le Vieux-Port.
Éperdu, Dieudonné tremblant, pâle d’épouvante, bafouillait :
— Moi… moi… tu oses… toi, Bru… Bruno !… Oh ! coquin de Diou ! en… entendre une cho… une chose pareille !
Il s’aperçut à ce moment-là qu’il tenait toujours la main de Bruno dans la sienne. Il la lâcha brusquement comme si elle le brûlait tout en commentant avec tristesse :
— Dire que je m’imaginais que tu t’amenais en ami, en fils…
Fixant Bruno avec des yeux horrifiés, Pimprenette reculait lentement vers l’escalier menant à l’étage supérieur tout en répétant :
— Tu m’as menti… toi, Bruno… tu m’as menti…
— Mais non, je te jure que je t’aime… et que je n’aime que toi et que tu seras ma femme… Ce n’est quand même pas de ma faute si tes parents exercent un métier… tellement différent du mien !
— Tu m’as menti !… Pour ton sale métier !… Tu me dégoûtes !… Tu m’as menti !
Perrine estima qu’il était grand temps qu’elle intervînt dans le débat. Elle s’y jeta avec sa véhémence habituelle, apostrophant sa fille :
— Tu vois ? D’un peu plus, tu te mariais le bourreau de ta famille ! Ah ! il est bien, ton amoureux ! On lui accorde ta main – qu’il a même pas demandée, ce grossier – et tout ce qu’il trouve à répondre, c’est de traiter ton père d’assassin !
Maspie tenta de protester :
— Permettez ! Je n’ai jamais dit…
Outrée, Mme Hadol ignora son interlocuteur pour ne parler qu’à sa fille :
— Tu entends ? Maintenant, il me traite de menteuse ! (Elle revint à Bruno.) Mais, dis, qu’est-ce que tu te crois ? Tu te figures que ma fille attend après toi pour se marier ? Dieudonné, flanque-le dehors !
Cet ordre ne parut pas combler d’aise le sieur Hadol qui, timidement, conseilla :
— Ça serait mieux que tu sortes tout seul, Bruno.
— Non.
— Ah ?… Perrine, il refuse !
Sans se préoccuper davantage des parents, Bruno se dirigea vers Pimprenette.
— Je t’en prie, ma Pimprenette, tu le sais bien, toi, que je t’aime ?
— Non, tu m’aimes pas… tu n’aimes que ton métier… Tu es un flic, rien d’autre qu’un flic… Va-t’en ! Je te déteste !
Tournant les talons, elle se jeta dans l’escalier qu’elle gravit à toute vitesse et on l’entendit s’enfermer dans sa chambre. Tragique, Perrine, apostropha Maspie :
— Et si elle se détruit, misérable ? Suborneur ! Bandit ! Assassin !
Pris par l’ambiance, Bruno jura :
— Si elle se détruit, je me détruis aussi !
— Tu auras pas cette peine parce que je t’aurais détruit avant !
Sur ces paroles définitives, Mme Hadol monta rejoindre sa fille afin de pouvoir parer à toute initiative fâcheuse de cette dernière. Sa femme disparue, Dieudonné remarqua :
— Tu as fait du propre !
— Mais pourquoi ne comprend-elle pas que je dois exercer mon métier ?
— Bonne Mère ! mets-toi à sa place ! Elle s’attend à ce que tu lui débites tout plein de mots gentils et au lieu de ça, tu me traites d’assassin !
— Ce n’est pas vrai ! J’ai annoncé que je venais vous interroger au sujet de l’italien assassiné !
— Mais, petit, si tu penses pas que je sois capable d’égorger mes semblables, qu’est-ce que tu espères que je te raconte ?
— Comment est-il arrivé de Gênes, cet Italien ?
— Et pourquoi je le saurais ?
— Parce qu’il s’est glissé chez nous en contrebande.
— Et dès qu’on cause de contrebande à Marseille, on pense à Dieudonné Hadol, hé ?
— Tout juste !
— Eh bé ! mon petit, je vais te confier une bonne chose : c’est possible que ton Rital se soit amené sur un de mes bateaux, mais tu penses bien que ceux qui ont fait ça s’en sont pas vantés ! C’est possible que des gars aient voulu gagner de l’argent en transportant le Génois en douce… Ce sont des choses qu’on peut pas empêcher, mais comme ils savent que si je suis au courant je les fous à la porte, je perdrais mon temps à essayer d’apprendre la vérité !
— Essayez tout de même, Dieudonné. Vous me rendriez un grand service, parce que si le Génois avait parlé de Saliceto à un de vos hommes, on pourrait boucler le Corse et ça serait un bon débarras pour tout le monde. Est-ce vrai ?
— Évidemment…
Pendant que Bruno reprenait mélancoliquement le chemin du bureau du commissaire Murato, Perrine essayait de raisonner sa fille, allongée à plat ventre sur son lit et pleurant toutes les larmes de son corps.
— Allez ! vaï ! Pimprenette, te laisse pas aller, ce garçon, il en vaut pas la peine !
— Je veux mourir !
— Je te le défends !
— Ça m’est égal ! Je me tuerai !
— Si tu te tues, je te flanque une raclée que tu pourras plus marcher d’un an !
— Alors, je me marie Hippolyte !
À peine Bruno fut-il arrivé au bureau que Picherande l’empoigna par le bras.
— Amène-toi, petit, on va sauter Bastelica !
Ils s’engouffrèrent dans une voiture.
— Il y a du nouveau ?
— Le vigile a repris connaissance… Il est moins atteint qu’on ne l’avait cru… Ces vieux, ils ont de la ressource.
— Tu sais où il se cache, Bastelica ?
— Ratières ne le quitte pas d’une semelle. Il vient de me téléphoner qu’il est en train de jouer aux cartes à La Rascasse volante.
Les policiers entrèrent si rapidement dans le bistrot que personne ne put prévenir Antoine, fort occupé à une partie de poker. À la vue des inspecteurs, il blêmit. Picherande ne lui laissa pas le temps de se remettre.
— Allez, Bastelica, c’est fini pour toi, on t’emmène.
Le tueur se dressa lentement.
— Pourquoi ?
— On t’expliquera ça à l’hôpital… Manque de pot, mon garçon, ta victime s’en est sortie…
Antoine voulut crâner et, s’adressant à ses partenaires…
— Je laisse mon fric, on reprendra la partie tout à l’heure.
Picherande ironisa :
— Si jamais vous devez reprendre cette partie, vous serez tous si vieux que vous ne vous reconnaîtrez pas ! Alors, ramasse ton fric, c’est préférable pour toi, Antoine. Tu en auras besoin en prison.
— J’y suis pas encore !
— Rassure-toi, ça ne tardera pas !
À l’hôpital, on introduisit Bastelica avec trois policiers dans la chambre du blessé qui, tout de suite, désigna le Corse du doigt.
— C’est lui, le salaud ! Il m’a demandé du feu ! Ah ! la vache ! À la lueur de l’allumette, je l’ai bien vu ! Même qu’il doit avoir une bague avec une pierre au petit doigt de la main gauche ! Je l’ai repéré quand il a abrité la flamme !
Picherande prit la main gauche d’Antoine, la leva et montra la bague.
— Alors, tu te mets à table ?
Résigné, Bastelica haussa les épaules :
— Bon… C’est moi qui ai assommé ce fada… et puis après ?
— Après… attaque à main armée… pillage d’une bijouterie. Tu auras une jolie note à payer… à moins que tu nous dises qui était avec toi.
— Je mange pas de ce pain-là !
— Tant pis pour toi, car j’ai dans l’idée que tes complices ne t’aideront guère à boulotter celui qu’on te servira aux Baumettes !
Au crépuscule de ce même jour, Chivre, Dolo, Fontans, Etouvant et les Hadol, convoqués par Maspie-le-Grand, se rendirent rue Longue-des-Capucins. Surpris, ils devinrent inquiets, en pénétrant dans le salon où le pépé et la mémé, dans leurs habits de cérémonie, Mme Célestine tout en noir, demeuraient figés sur leurs sièges. Eloi, lui-même, montrait une mine sinistre. Le plus émotif – Hadol – s’enquit à mi-voix :
— Oh ! Maspie… il est arrivé un malheur ?
— Un grand malheur, Dieudonné !
Perrine qui ne pouvait tenir sa langue plus de cinq minutes, questionna avec son gros sans-gêne :
— Y a un mort ?
Maspie-le-Grand se redressa :
— Parfaitement, Perrine, il y a un mort ! Et ce mort, c’est l’honneur des Maspie !
Ils ne comprenaient rien, mais le ton de leur hôte leur laissait pressentir une tragédie et, au fond, ce n’était pas pour leur déplaire. Quand ils furent tous installés, Célestine demanda timidement :
— Je sers le pastis ?
Son mari la foudroya du regard.
— Célestine, je me permets de te dire que tu manques de dignité ! En pareille circonstance, on ne boit pas.
S’il y en eut que cette affirmation n’enchanta guère, ils s’appliquèrent à ne le point montrer. Solennel, Maspie-le-Grand s’avança :
— Je vous ai priés de venir parce que vous êtes mes amis, mes fidèles et que tout ce qui me touche vous atteint.
Chivre ne put retenir une larme.
— Voilà !… je suis un peu comme Napoléon entouré de ses derniers grognards. Il s’agit de savoir si j’abdique ou si je reprends le combat… C’est donc votre opinion que je sollicite !
L’emploi d’un vocabulaire recherché témoignait assez de l’importance du moment et aussi qu’Eloi avait préparé son speech. Plus racorni que les autres, Double-Œil se manifesta :
— Et si tu nous racontais ce qui se passe ?
On jugea Double-Œil quelque peu mal élevé et ce, d’autant plus qu’il diminuait le plaisir qu’on éprouvait à vivre ces minutes dramatiques.
— Voilà…Figurez-vous que ce matin…
Et Maspie-le-Grand conta l’intrusion des Corses. Il se fit pathétique pour exprimer sa surprise à la vue du spectacle des siens menacés par les truands – il passa sous silence sa chute –, il se montra lyrique pour exposer par le menu l’injure subie, il en rajouta un peu quand il arriva aux menaces du Corse, véhément pour l’affaire de la gifle, pitoyable lorsqu’il leur apprit l’affront subi par Célestine.
Perrine Hadol ne put y tenir et cria :
— Moi, je l’aurais mangé, ce Bastelica !
Eloi, ne tenant aucun compte de l’interruption, conclut :
— Maintenant, vous savez tout et je vous demande : qu’est-ce qu’on fait ?
Il y eut un silence et Fontans demanda :
— Et qu’est-ce que tu voudrais qu’on fasse ?
— Déclarer la guerre au Corse et à sa bande !
— À nos âges !
— Il n’y a pas d’âge quand l’honneur est en jeu !
De nouveau un silence, puis Double-Œil risqua :
— Tu as oublié de nous dire pourquoi le Corse est venu.
Le maître de maison eut préféré ne pas s’étendre sur le sujet.
— Il m’accusait de l’avoir dénoncé à Picherande pour l’affaire du meurtre de cet Italien retrouvé dans le Vieux-Port !
— Et c’est pas vrai ?
Une question pire qu’une injure…
— Quoi ? Tu oses…
— Vaï ! Quand on a un fils dans la police…
Fontans dut saisir Eloi à bras-le-corps pour l’empêcher de se jeter sur Double-Œil.
— Lâche-moi, Dominique ! Je lui rentre ses paroles dans la gorge jusqu’à ce que je l’étouffe !
— Allons, Maspie, calme-toi ! À quoi ça ressemble ? Des amis de toujours, tu te rends compte ?
À peine Eloi consentait-il à s’apaiser que Double-Œil se levait.
— Maspie, je compatis, mais je te parle franchement : tes histoires avec les Corses, elles me regardent pas… Chacun voit midi à sa porte, et moi j’ai rien à voir avec Saliceto et ses hommes… On s’ignore. À mon âge, je préfère continuer à les ignorer. Salut !
Il sortit dans un silence glacial. De sa chaise, Eloi annonça plein de mépris :
— S’il y en a d’autres qui pensent comme lui, ils peuvent le suivre !
Après une hésitation, Chivre, honteux, chuchota :
— Essaie de comprendre, Maspie… Le Toni, c’est un trop gros morceau pour moi et…
— Fous le camp !
Mange-Tout se faufila rapidement vers la porte. Maspie eut un rire amer :
— Des amis, ça !
Fontans essaya d’arranger les choses.
— Tu dois essayer de comprendre, Eloi. Nous sommes plus en état de lutter contre Saliceto. Tout ce qu’on peut espérer, c’est qu’il nous fiche la paix… Mon petit négoce il serait fichu si je me brouillais avec lui…
— Adieu, Fontans.
— Mais…
— Adieu, Fontans !
— Bon… Si tu le prends comme ça, j’insiste pas ! Tu viens, Dolo ?
Passe-Devant eut une hésitation, jeta un regard de chien battu à Maspie, mais s’en fut avec Fontans-le-Riche qui lui achetait, par amitié, tout ce qu’il pouvait se procurer d’une manière ou d’une autre. Face aux Hadol, Maspie-le-Grand écarta les bras dans un geste d’impuissance.
— On se figure qu’on est aidé… qu’en cas de coup dur, on sera pas seul… et voilà !… Des lâches !… Tous des lâches !
Frémissante, Perrine se dressa :
— Nous restons avec vous, Dieudonné et moi !
Son mari ajouta :
— Surtout que l’italien, ce coup de couteau, c’est bien dans la manière de Saliceto, ou de Bastelica, ou de Bacagnano !
Maspie-le-Grand prit dans ses mains celles de Dieudonné et de Perrine.
— Merci… Je me battrai seul. J’irai trouver le Corse pas plus tard que demain et on s’expliquera entre hommes ! Si je reviens pas, je compte sur vous pour ne pas les abandonner, ceux-là…
La scène était si émouvante qu’Eloi fondit en larmes. Célestine l’imita, puis la mémé, puis Dieudonné.
Et, bientôt, tous pleurèrent, sauf le pépé et Perrine qui étaient d’une autre trempe.
Les Hadol partis, Eloi revint lentement au milieu du salon, assez abattu. Il avait cru jouer le retour de l’île d’Elbe, et il venait de subir Waterloo. Inquiète, Célestine demanda :
— Eloi… c’est vrai que tu vas aller trouver le Corse ?
Il la contempla, incrédule.
— Tu voudrais m’envoyer à la mort ? J’aurais jamais cru ça de toi ! Avoue tout de suite que le temps te dure d’être veuve !
— Mais, c’est toi, tout à l’heure, qui…
— Une manière de causer, et puis j’en ai assez de tes questions ! En quoi ça te regarde ce que je fais ou ce que je fais pas ? D’ailleurs, l’honneur, c’est pas aujourd’hui qu’on l’a perdu ! C’est quand ton fils est entré dans la police ! Oui, c’est ce jour-là que ç’a été la honte, la vraie honte de la famille !
Célestine dut préparer à son mari une tisane de tilleul pour le calmer.
Dans le bureau de Picherande, l’inspecteur, assisté de Bruno et de Ratières, s’efforçait de contraindre Bastelica à reconnaître qu’il avait assassiné Tomaso Lanciano pour le voler. Mais Antoine s’affirmait un dur de la bonne race et, aux objurgations des policiers, il opposait des dénégations entêtées, proférées calmement, ce qui ne manquait pas d’impressionner.
— Pour la bijouterie, d’accord… J’aurais dû descendre le type… J’ai eu un moment de faiblesse, quoi ! et ça risque de me coûter cher… La vertu n’est jamais récompensée, inspecteur… Et puis, une gaffe… C’était idiot de présenter mon visage à la flamme de l’allumette… Un débutant se serait mieux débrouillé… Dans notre métier, ça pardonne pas… la preuve ! J’ai plus qu’à miser sur les copains pour pas m’oublier en attendant que j’essaie de faire la belle…
— Ça, mon petit vieux, ce n’est pas pour demain !
— Qui sait ? Quant à ce Rital que vous essayez de me coller sur les reins, zéro ! Jamais vu, jamais entendu parler !
— Tu te fous de moi ?
— Non. J’ai connu l’existence du type que lorsqu’il était mort, si on peut dire… Allons, inspecteur, si j’avais buté un gars ayant un million de pierres sur lui, vous vous imaginez que je serais allé perdre mon temps à piller une bijouterie ? Que je me serais mouillé pour quelques sacs alors que j’aurais été plein aux as ? Faudrait quand même pas me prendre pour une cloche ! Si vous voulez mon avis, le coup du Rital, c’est un coup de hasard… Pas un professionnel, et c’est pour ça qu’on n’en a pas entendu parler !
Picherande était aux trois quarts convaincu, car les raisons de Bastelica se tenaient. Après une belle affaire, un truand ne tente pas le sort immédiatement au risque de tout perdre et pour un bénéfice, en comparaison, assez mince.
— Admettons… Mais pour la bijouterie, tu n’étais pas seul ?
— Si.
— Tu mens !
— Prouvez-le !
— Ça t’est égal de prendre le tout sur toi ?
— C’est la loi.
— Bon ! Si ça te plaît de jouer les martyrs…
Antoine se redressa fièrement.
— Pas les martyrs, les hommes, inspecteur !
Bruno et Ratières, après cette journée bien remplie, partirent se promener dans Marseille, l’œil vif et l’oreille aux aguets. Ils étaient l’un et l’autre encore jeunes et aimaient assez leur métier pour ne jamais cesser de l’exercer même quand ils auraient pu s’en dispenser. Ils redescendaient la Canebière vers l’heure de la fermeture des magasins quand, soudain, Maspie s’entendit appeler :
— Bruno !
Félicie se hâtait vers lui. Il la présenta à son collègue qui, tout de suite, fut favorablement impressionné par la gentillesse de la jeune fille et son air « brave ». Elle adressa un joli sourire au camarade de son frère, mais on devinait que quelque chose la préoccupait fort.
— Bruno, il faut que je te parle, à propos de Pimprenette !
Ratières voulut s’écarter discrètement, mais Maspie le retint :
— Tu peux parler devant Jérôme, il est au courant…
— Bruno… tu sais qu’elle se marie Hippolyte ?
— Ce n’est pas vrai !
— Si… Je l’ai rencontrée, Pimprenette, pas plus tard que tout à l’heure. Elle est venue se faire coiffer chez nous. Pour se ficher de moi, bien sûr… et elle a annoncé à tout le monde qu’elle se mariait… En payant à la caisse, elle m’a appelée pour me confier : « Ton frère, Félicie, c’est un affreux… il m’a raconté des histoires et je l’ai cru… mais c’est fini… Si tu le rencontres, dis-y qu’il vienne plus m’embêter parce que, maintenant, c’est décidé, j’épouse Hippolyte… Les fiançailles ont lieu demain en huit, chez nous… Si ça te plaît, je t’invite…» Alors, j’y ai répondu : « Non, j’irai pas, Pimprenette… parce que mon frère il aura déjà trop de chagrin et je veux pas qu’il se figure que moi aussi je le laisse tomber ! Seulement, tu fais une drôle de bêtise en épousant ce bon à rien d’Hippolyte ! » Elle m’a répliqué que ça la regardait et que ça lui plaisait pas du tout que je parle de son futur mari sur ce ton… Enfin, bref, on s’est fâché… Tu as beaucoup de peine, Bruno ?
Oui, il avait beaucoup de peine, Bruno, parce que Pimprenette, il l’aimait depuis toujours et il l’aimerait sans doute toujours. Rien qu’à regarder sa figure, Félicie et Ratières devinaient ce qui se passait en lui. Puis, Bruno secoua les épaules comme pour en faire tomber quelque chose qui y eût été accroché.
— Bon… Eh bien, on tourne la page !… De la peine, j’en ai, oui… mais je pense que ça passera avec le temps… Maintenant, ma Félicie, je préfère rester seul… Jérôme te fera un bout de conduite…
Félicie embrassa son aîné pour bien lui montrer qu’elle le comprenait et qu’elle aurait voulu l’aider. Ensuite, elle s’en fut en compagnie de l’inspecteur Ratières qui lui offrit de prendre l’apéritif, ce qu’elle accepta. Ainsi, au moment où mourait un amour, un autre prenait naissance. Tout continuait.
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