La mémoire au coeur
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GILBERT BORDES
LA MÉMOIRE AU CŒUR
Belfond
© Belfond 2014.
ISBN : 978-2714455819
OceanofPDF.com
PREMIÈRE PARTIE
OceanofPDF.com
Libourne, septembre 2012.
— Dis, maman, c’est bien vrai que les juments vertes existent ?
Sonia se penche vers Marine et pose un baiser sur le front de la fillette.
— Faut toujours que tu inventes quelque chose pour faire l’intéressante ! se moque Caroline, sa sœur, du haut de ses dix ans.
— Mais non, c’est toi qui m’as dit que…
François intervient :
— La Jument verte, c’est le titre d’un roman de Marcel Aymé. Une histoire que je te raconterai si tu veux. Maintenant, mange.
François sourit à sa femme qui baisse les yeux. Ils sont heureux, tous les quatre, assis à la table d’un bon restaurant de Libourne, mais à chaque fois que Sonia se sent bien, le doute l’envahit. Son visage s’assombrit. Les petites rides de son front se creusent. Mérite-t-elle d’être heureuse ? Le drame de sa jeunesse brisée reste toujours brûlant derrière chacune de ses pensées. Après leur mariage, Sonia avait demandé à François de fuir la région, de partir au Canada afin de mettre la plus grande distance entre son passé et sa nouvelle vie, mais il ne pouvait pas quitter le domaine familial et ses vignes à Saint-Émilion : le château Dorliac, grand cru classé, réputé dans le monde entier.
Les fillettes se chipotent à propos de l’existence des juments vertes ou jaunes. François savoure son crabe qu’il décortique avec des gestes délicats. C’est un bel homme, très brun, toujours élégant. Réservé, il parle avec retenue et ne s’emporte jamais. Il aurait voulu être architecte…
Jérôme Laplaud, le propriétaire du restaurant, vient le saluer dans sa tenue de cuisinier ornée du liseré bleu-blanc-rouge du meilleur ouvrier de France. Issu d’une dynastie de grands chefs comme François l’est d’une lignée de vignerons, Jérôme achète beaucoup de vin au domaine et entretient des relations très amicales avec Paul Dorliac, le père de François.
— Tout va bien ? demande-t-il.
Le regard intrigué de Jérôme n’échappe pas à Sonia. Malgré les années et son cabinet de kinésithérapie à Saint-Émilion, elle reste une étrangère dans le milieu fermé de la bourgeoisie locale. Tant de questions restent sans réponse. Si les médias ont oublié le crime de Lembras, ici, tout le monde y pense en la voyant. N’est-elle pas la fille d’un homme que les assises de Bordeaux ont condamné à trente ans de prison ?
Des bougies éclairent les tables en laissant la salle dans une légère pénombre reposante et intime. François apprécie la cuisine de Jérôme, le calme, la bonne tenue de son établissement. Merveilleux François, toujours posé, avec cette sagesse qui manque souvent à Sonia. Honnête en tout et généreux ! Que serait-elle devenue sans lui ?
— Je te dis qu’il n’y a pas de juments vertes, insiste-t-il auprès de Marine.
— Alors pourquoi avoir écrit une histoire avec un animal qui n’existe pas ?
François sourit à Caroline qui montre son impatience face aux questions puériles de sa sœur. Marine fouille dans son petit sac à main et en sort un caillou qu’elle pose sur la table à côté de l’assiette de son père.
— Qu’est-ce que tu as encore trouvé ? s’écrie Sonia, exaspérée par la fillette qui ramasse tout ce qui attire son attention.
François examine la pierre à la lueur de la chandelle et découvre, imprimée en creux, la forme d’un coquillage.
— Regarde, dit Marine rassurée par le regard curieux de son père, un escargot était prisonnier et puis un jour, il a voulu s’en aller. Alors il a cassé la pierre et pris sa liberté !
— C’est un peu ça, réplique doctement François. Il y a plusieurs millions d’années, le coquillage est tombé au fond de la mer, la poussière l’a recouvert et a formé le caillou, puis la mer est partie.
— Eh bien, moi, je la trouve belle la maison de mon escargot ! s’exclame Marine.
Caroline regarde avec envie le trésor de sa sœur en se disant qu’elle n’aura pas de mal à le récupérer.
— Le mois de septembre a été très beau, dit tout à coup François. Le raisin est bien mûr, ce sera une bonne année malgré la fraîcheur du printemps.
Sonia pose sa main sur la sienne.
— J’ai vu ton père en grande conversation avec Franchet, cet après-midi.
— Franchet veut réorganiser le chai. Mon père s’y oppose et tu sais combien il est têtu !
— Qu’est-ce que tu en penses, toi ?
— Franchet a raison, mais mon père ne peut se résoudre à changer ses vieilles habitudes.
Sonia se retranche derrière un silence éloquent. Homme fier et autoritaire, Paul Dorliac n’a pas admis que son fils unique épouse la fille d’un condamné pour homicide. Pour la première fois de sa vie, François a osé lui tenir tête en menaçant de quitter le domaine. Paul a cédé, mais garde ses distances avec Sonia qu’il juge indigne d’une famille honorable de Saint-Émilion.
Un homme et une femme entrent et sont conduits par le maître d’hôtel jusqu’à une table voisine. François observe la femme, vêtue d’une longue robe noire qui moule son corps parfait. Les cheveux libres tombent sur ses épaules nues en légères boucles. Il la trouve belle, avec ce charme particulier des brunes. En beaucoup plus élégante, elle lui rappelle les Roumaines qu’il embauche chaque année pour les vendanges.
Sonia s’est immobilisée. Le monde vient de disparaître autour d’elle. Son cœur a cessé de battre, le sang se fige dans ses veines. Le souffle coupé, la voilà tout à coup devenue une autre. Le passé supplante le présent, l’efface, devient souverain, imprimé en elle comme la coquille sur le caillou de Marine…
— Maman ?
La voix de Caroline la remet à sa place entre ses deux filles, en face de François qui la regarde, surpris. Son cœur bat si fort qu’elle a mal dans la poitrine, des images sordides défilent dans son esprit.
— Eh bien, chérie, ça ne va pas ? demande François.
— Si, murmure Sonia. Ce n’est rien…
— Tu travailles trop, je n’arrête pas de te le dire, mais tu ne veux pas m’écouter !
Malgré elle, Sonia ne peut s’empêcher de tourner la tête vers la droite pour regarder le nouveau venu. Très brun, à la peau mate, les cheveux de jais abondants et très souples… Il n’a pas changé, pense la jeune femme ; son corps s’est un peu épaissi, mais les traits de son visage sont toujours aussi séduisants. Que fait-il ici ? Quel hasard l’a conduit dans ce restaurant alors qu’il avait disparu depuis quatorze ans ? Sonia bredouille une parole rassurante à l’intention de François, mais ses pensées restent figées sur cette sordide journée de 1998. Elle n’a rien oublié : l’amour interdit d’une jeune fille de bonne famille, le premier, celui qui devait être le seul, et l’horrible drame qui a fait d’elle une fille sans famille contrainte de loger dans des chambres de bonnes.
— Sonia, ça ne va pas ? Veux-tu qu’on rentre ?
La bougie allumée sur la table déforme ses traits ; François ne la reconnaît pas. Elle inspire profondément et tente de sourire. Son mari lui prend la main mais elle la retire lentement et la cache sous la table. Elle pourrait prétexter un malaise passager pour justifier son trouble et fuir celui qui semble ne pas l’avoir remarquée, pourtant, sa présence l’hypnotise, la fige. Incapable de bouger, elle sait que son avenir, sa vie auprès de François ne survivront pas au moindre regard échangé.
— Non, ça ira. Ne t’en fais pas, bredouille-t-elle.
Les fillettes ont cessé de se chamailler. Caroline a compris que quelque chose de grave vient de se passer. Une angoisse sans cause noue la gorge de Marine qui, sans savoir pourquoi, aimerait se précipiter dans les bras de sa mère. François ne quitte pas sa femme des yeux et a peur lui aussi, une peur profonde qui lui noue la gorge.
Sonia ne cesse de se retourner vers l’inconnu qui ne l’a toujours pas remarquée. Et puis, tout à coup, il lève la tête, ses yeux se posent sur elle, s’y arrêtent. L’homme s’immobilise à son tour. Le regard de Sonia s’est accroché au sien, sans la moindre retenue, sans pudeur, sans se préoccuper des filles et de François à qui rien n’a échappé.
— Sonia ?
Elle n’a pas entendu l’appel anxieux de son mari. Loin de cette table, elle paraît s’être réfugiée dans un passé inaccessible aux autres, unie à cet homme par de monstrueuses circonstances. Sonia kinésithérapeute a cédé la place à Sonia adolescente et rebelle.
— Sonia, que se passe-t-il ? demande encore François.
— Excuse-moi ! répond-elle en souriant.
Pourtant, son regard resté vague, ses lèvres entrouvertes sur la dernière syllabe indiquent que l’incident n’est pas clos. Caroline et Marine se taisent, attendant une parole de leur mère, un mot rassurant pour dissiper le poids du silence. L’aînée jette un regard angoissé à son père, puis baisse la tête. Marine tripote son caillou. Le brouhaha de la salle les enferme dans leur inquiétude. Sonia aimerait leur parler, mais elle demeure sans voix. Le regard de l’inconnu toujours fixé sur elle la brûle.
— Tu le connais ? insiste François d’une voix blanche.
Elle secoue la tête dans un mouvement qui ne signifie ni oui ni non, un mouvement pour elle pour chasser ce qui encombre son esprit.
— Excusez-moi ! dit-elle avant de se lever brusquement en portant la main à sa bouche comme pour retenir un cri.
Elle court aux toilettes, s’y enferme et s’effondre. Elle n’est plus qu’une chiffe molle, un fruit nauséabond. Comment ne pas commettre l’irréparable, comment résister au démon qui vient de se réveiller ? L’adolescente prend le pas sur l’adulte, l’épouse et la mère.
Une porte s’ouvre et se ferme dans un grincement. Sonia sait qu’elle ne devrait pas bouger, rester enfermée, mais sa main tourne le loquet et la voilà face à lui. Toujours aussi grand, aussi bien bâti. Avec ce regard particulier, noir et lumineux des hommes de nulle part. Et sa peau couleur de tabac blond, cette peau dont Sonia n’a oublié ni le grain ni le goût. Ils se fixent longuement, médusés de se découvrir identiques, malgré les années.
— Sonia ?
C’est bien la voix de Guyla. La jeune femme en reconnaît le timbre particulier, un peu cuivré qu’elle a cru retrouver dans la voix de chacun des hommes qu’elle a rencontrés depuis leur séparation.
— Guyla ?
Il esquisse un mouvement vers Sonia, puis il se retient en la voyant reculer d’un pas, tout à coup consciente que sa place n’est pas là.
— C’est incroyable ! murmure Guyla. Te retrouver ici, par hasard !
Le hasard existe-t-il ? Combien de fois n’a-t-elle pas rêvé de le revoir pour essayer de comprendre ce qui s’est passé, ce jour de 1998, à Lembras ? Mais que fait-il ici, à Libourne, alors que Sonia le croyait rentré dans son pays depuis des années ?
— Je joue avec mon orchestre au piano-bar pendant dix jours…
Sonia se souvient tout à coup avoir aperçu les affiches mais elle n’avait pas remarqué la présence du violoniste dans le groupe.
— On se reverra, je suis descendu au Sofitel, ajoute Guyla en sortant.
Sonia retourne s’asseoir. Quelqu’un lui parle. Sonia reconnaît la voix de François. Le contact avec la réalité lui fait très mal.
— Sonia, que se passe-t-il ? demande son mari d’une voix anxieuse. Cet homme t’a suivie. Il t’a parlé ? Qui est-ce ?
— C’est rien, répond-elle en s’efforçant de sourire.
Les filles l’embrassent chacune à leur tour, mais la belle ambiance est perdue. François ne touche pas au plat qu’on vient de lui apporter et garde la tête baissée. Sonia se force à parler à ses filles, mais son visage se défait lorsqu’elle voit Guyla lui sourire.
— On rentre, décide François qui appelle le serveur et demande la note.
— Ce n’est pas bon ? s’inquiète celui-ci.
— Ma femme n’est pas bien, pardonnez-nous, dites à Jérôme Laplaud de nous excuser.
Ils quittent le restaurant. François donne la main aux filles, Sonia marche derrière, comme si la cassure était déjà effective entre eux. Elle sent le regard brûlant de Guyla posé sur elle, mais résiste à l’envie de le regarder une dernière fois.
Ils rentrent au domaine Dorliac sans un mot. Le château est éteint quand la voiture franchit le haut portail de fer. François et sa famille habitent en retrait du bâtiment principal la demeure des gardiens qu’il a fait aménager après son mariage pour ne pas imposer à Sonia une difficile cohabitation avec ses beaux-parents.
Les fillettes vont se déshabiller seules dans leur chambre. Ce soir, elles ne se chamaillent pas et se mettent au lit sans perdre de temps. Sonia vient les embrasser ; Caroline frissonne en sentant le baiser de sa mère. À son tour, François leur souhaite une bonne nuit, éteint les lumières et rejoint Sonia dans le salon.
— Il faut que tu m’expliques, dit-il lentement sur un ton ferme.
Elle secoue la tête pour éviter de répondre. Une larme s’est formée au coin de son œil droit et s’allonge sur la peau en emprisonnant un grain de lumière.
— Je veux comprendre…, insiste François.
Sonia a un geste vague des mains. Les cheveux défaits, elle ne ressemble plus à la belle femme coquette qu’elle était au restaurant. Abattue, son visage diaphane a perdu la transparence et l’éclatante beauté qui attirent les regards. Elle n’est plus qu’une personne ordinaire, différente de la Sonia que François aime par-dessus tout.
— Je t’en supplie, ajoute celui-ci. Je comprends que quelque chose te bouleverse. Je veux être avec toi, t’épauler. Tu peux me faire confiance.
Elle inspire profondément, s’apprête à parler, mais les mots se bousculent, se contrarient. L’horrible vision de deux cadavres ensanglantés s’impose à son esprit. Puis l’image d’un Guyla flamboyant, si jeune, si beau, un dieu antique.
— Je pense à mon père disparu, murmure-t-elle. À ma mère, aussi, que je n’ai pas revue depuis l’automne 1998. Tout ça par ma faute.
Sonia n’a jamais triché avec François. Il sait que Guyla a été son premier amour et que le double meurtre de Lembras a marqué la fin de leur idylle. Mais après ?
— De quoi tu parles ? des assassinats à la lisière de la forêt de Lunet ? Tu n’as rien à te reprocher.
— Je n’ai pas menti, François. Ni aux juges lors du procès de mon père, ni…
Elle s’effondre en larmes, consciente que seul son mari peut l’aider à affronter son passé. La femme qu’elle est devenue, construite sur les ruines de son adolescence, reste si fragile. Un puits s’ouvre devant ses pas, comment ne pas y tomber ?
— Pardonne-moi, François. Tout est remis en question, tout !
Il croit qu’elle parle de leur amour et accuse le coup. Elle précise :
— Comment oublier que mon père a été inculpé, condamné à cause de ma déposition. Il a fallu trois ans pour que le jugement soit révisé grâce à l’ADN retrouvé sur l’arme. Et puis celui qui a bénéficié du doute a été libéré et a disparu dans la nature. Je suis coupable de ne pas le chercher…
Elle n’ose pas soutenir le regard insistant de François, consciente d’aller trop loin dans ses regrets. En rappelant des faits dont toute la presse a parlé, c’est sa passion brûlante pour Guyla qu’elle évoque. Elle trahit son mari et tourne le dos à ses filles.
— Cet homme qui t’a rejointe dans les toilettes, cet homme que tu as regardé d’une manière qui m’a fait si mal, c’est…
Elle acquiesce de la tête, incapable d’exprimer à haute voix des pensées qui lui semblent monstrueuses. Certes, Sonia n’a pas menti, mais n’a-t-elle pas évoqué ce premier amour avec un certain détachement comme pour bien montrer que la page était tournée ? Peut-être l’a-t-elle cru elle-même…
— C’était lui, demande encore François, ce Romanichel ?
— Non, un Tzigane.
Sa communauté vivait dans des baraquements en périphérie de Lembras, sur un terrain vague entre la route et un ruisseau empestant la vase en été. Est-ce parce que l’adolescent mal vêtu dont elle a gardé un souvenir précis est devenu un homme chic que son trouble est aussi important ? Non, c’est bien plus grave !
— C’était lui et je te demande pardon d’avoir gâché notre soirée, répond enfin Sonia en levant ses yeux mouillés sur François. Je ne m’attendais pas à le retrouver là après tant d’années.
— Allons nous coucher. Je dois me lever assez tôt demain. Une délégation de Chinois vient visiter le domaine.
Sonia va dans la salle de bains. Après s’être lavé les dents, François se déshabille et se couche. Sonia se glisse sous les draps, il l’attire contre lui. Ils font l’amour, mais la jeune femme est ailleurs : l’image de Guyla ne quitte pas ses pensées.
François ne trouve pas le sommeil. Il devra pourtant faire bonne figure aux clients tout à l’heure : de gros négociants asiatiques. Conscient qu’il ne fermera pas l’œil, il se rend dans la salle de bains et avale un léger somnifère qui lui permettra de récupérer.
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