La mémoire au coeur
Sonia a réfléchi une partie de la…
Sonia a réfléchi une partie de la nuit. Le retour de Guyla a ravivé les questions sans réponses qui sommeillaient au fond de sa mémoire. La porte des souvenirs est entrebâillée, elle n’a pas d’autre alternative que de l’ouvrir en grand et affronter ce qui continue de l’effrayer. Une telle occasion ne se représentera pas.
Son portable sonne, c’est François.
— Que se passe-t-il ? demande-t-il au bord de la colère. Où es-tu ? J’ai appelé à ton cabinet, Stéphanie m’a dit que tu n’étais pas arrivée.
— Je suis en voiture. Je vais à Bergerac.
— Ah bon ? Mais pourquoi ?
— Je vais voir ma mère. Je pense à cela depuis quatorze ans : frapper à sa porte et lui demander pardon. Le moment est venu.
— Qu’est-ce que tu racontes ? crie François. Et tes patients ?
— Je me suis arrangée.
— J’ai compris, réplique vertement François en coupant la communication.
Il ne la croit pas. Pourquoi Sonia irait-elle voir sa mère après tant d’années de silence ? François a la certitude qu’elle rejoint son beau musicien. D’un geste brutal, il rafle les bibelots qui se fracassent au sol dans un bruit de vase cassé. Il renverse encore une petite table, puis se reprend. Le voilà dans la situation qu’il redoutait depuis longtemps : Sonia, la seule femme qui compte pour lui, le trompe !
— Elle me ment, c’est certain ! murmure-t-il pour bien s’imprégner de l’horrible constat.
Mais il n’a pas le temps de s’apitoyer sur lui-même. Le raisin est mûr, il faut le cueillir. François doit embaucher les travailleurs saisonniers, préparer les cuves de fermentation, vérifier les tonneaux neufs où le jeune vin va grandir. Pourtant, sans Sonia, le château Dorliac n’a plus d’importance. Le gentil garçon au cœur sensible n’est pas à la hauteur d’un Paul Dorliac qui a toujours placé le domaine avant les sentiments personnels. D’ailleurs celui-ci l’appelle :
— Les Asiatiques ont passé les commandes. On ouvre là un marché très prometteur. Je t’attends au bureau.
La mine défaite de son fils n’échappe pas à Paul qui porte une main à ses cheveux gris très courts.
— Ça ne va pas ? demande-t-il.
— Mais si, tout va bien, répond François, agacé. Sonia a emmené les filles à l’école avant de se rendre à son cabinet.
Paul lui lance un regard étonné. Pourquoi François se sent-il obligé de parler de la sorte ? N’est-ce pas normal que Sonia ait conduit les filles à l’école comme tous les matins ? La vieille querelle entre les deux hommes refait surface. Leurs désaccords, leurs disputes lorsque François a voulu épouser Sonia ne sont pas oubliés. Paul a cédé devant un fils qui menaçait de quitter le domaine, le moment est venu de remettre chaque chose à sa place.
— Je vois à ta tête que vous vous êtes disputés !
— Mais non, je t’assure !
— Ce n’est pas à un vieil âne qu’on apprend à donner des coups de pied.
Paul occupe toute la place, impose ses points de vue sans alternative, pourtant, depuis qu’il lui a montré les photos de Sonia dans le hall du Sofitel, François sait qu’il n’a pas abdiqué.
— C’est vrai que je te parle d’une manière un peu brutale, tempère Paul, mais ce qui se passe est grave. Si tu cèdes, tu seras la risée de tout le monde. On te considérera comme un moins que rien.
— J’en ai rien à foutre ! hurle François en sortant et claquant la porte.
Il court chez lui pour cacher son envie de pleurer.
Sonia roule en direction de Bergerac. Son intention est bien de rendre visite à sa mère, mais à mesure qu’elle s’éloigne du domaine, la pensée de Guyla s’impose, obsédante. La carte est toujours dans sa poche. Tout à l’heure, avant de partir, elle a pris soin de ne pas l’oublier. Était-ce seulement pour éviter que François ne la trouve ?
Arrivée dans les faubourgs de Bergerac, elle s’arrête pour téléphoner à son mari, puis se ravise, comprenant que c’est uniquement pour retarder la confrontation. Ce voyage vers sa mère, Sonia l’a fait de nombreuses fois sans jamais oser aller au bout.
Elle reprend sa route. La voilà dans la rue. Elle ralentit ; ses mains tremblent sur le volant, son pied hésite sur l’accélérateur. Une sourde émotion l’étreint ; comment se présenter devant celle qui l’a maudite, qui l’a définitivement rejetée ? Angélique peut-elle lui pardonner son témoignage fatal et la condamnation de son époux, le docteur Franck Modalès ?
L’heure des explications approche. Sans cette inévitable confrontation qu’elle redoute, Sonia ne peut se libérer de ses entraves. Reculer une nouvelle fois, après le retour de Guyla serait l’ultime lâcheté qui la conduirait là où elle ne veut pas.
L’immeuble blanc qu’habite Angélique Modalès depuis la vente de la maison de Lembras se dresse devant elle. Sonia arrête sa voiture en dehors du parking pour que sa mère qui est peut-être à sa fenêtre ne la voie pas, pousse la portière sans la claquer, comme si elle redoutait de se faire remarquer. L’entrée est fermée : la jeune femme n’a pas le code. Sonia attend, prête à rebrousser chemin, à céder encore une fois quand une vieille femme traverse le hall, lui sourit en la laissant passer. La visiteuse consulte les boîtes aux lettres : Angélique Modalès habite au troisième étage. Sonia préfère l’escalier à l’ascenseur pour retarder l’instant de la confrontation. Au troisième, elle cherche la sonnette, hésite longuement, puis, inspirant profondément, appuie sur le bouton et attend. Angélique n’est sûrement pas chez elle. Sonia en est soulagée et s’apprête à faire demi-tour avec la bonne conscience d’avoir voulu aller au bout de son devoir quand une clé tourne dans la serrure ; Angélique est là devant elle, inchangée après quatorze années. Elle marque sa surprise, puis se ressaisit et demande sur un ton sec :
— Qu’est-ce que tu me veux ?
Sonia ne sait que répondre. La gorge nouée, elle ouvre la bouche sans parvenir à prononcer un mot. Angélique contemple un instant celle qui était encore une adolescente quand elle l’a vue pour la dernière fois, devenue une femme élégante. Elle devrait la rejeter à grands cris, mais la haine qu’elle avait crue si forte ne l’empêche pas de murmurer :
— Puisque tu es là, entre. On ne va pas se donner en spectacle.
Sonia passe devant sa mère, sans la regarder, la tête basse, comme une collégienne de retour après une fugue. Angélique ferme la porte, puis se plante face à la revenante restée dans l’entrée. Ses cheveux qu’elle porte toujours assez courts ont blanchi, quelques rides durcissent son visage.
— Que me veux-tu ? Fais vite, je suis pressée.
Sonia secoue la tête. Un sanglot soulève ses épaules, sa mère reste indifférente.
— Guyla est revenu, murmure-t-elle.
— Et alors ? En quoi cela me concerne-t-il ? Tu as tué ton père pour lui. Qu’est-ce que tu attends pour le rejoindre ? Pour faire encore des malheureux autour de toi, ton mari dont on m’a dit le plus grand bien, tes filles qui n’y sont pour rien ? C’est bien ta spécialité de détruire ceux qui t’aiment ?
— Mais non, proteste Sonia. Je te jure que non.
— Tu t’es vue ? Tu es pitoyable. Si tu es là pour m’annoncer le retour de ton amoureux, sache que je m’en moque. Va-t’en !
— Maman, je t’en supplie, écoute-moi.
— Je ne veux rien entendre de toi.
Sonia se précipite, enlace sa mère de ses bras tremblants. Un instant, Angélique semble fléchir, puis elle se reprend vivement et repousse sa fille.
— Ça suffit.
Toutes les deux pensent à la même chose : le procès en assises avec Franck Modalès sur le banc des accusés et Sonia appelée à la barre des témoins, Sonia qui prête serment.
— Je te jure que je n’ai rapporté que ce que j’ai vu.
— Non, tu as raconté ça pour te venger de ton père qui refusait de te laisser voir ce traîne-misère, ce bon à rien, ce voleur ! Tu as menti à la cour pour que ton père soit condamné, parce que l’autre, le Tzigane, te l’avait demandé !
— Non, je n’ai pas menti. La preuve : papa a reconnu les faits.
— Après ton témoignage. Si tu t’étais tue, personne ne l’aurait su. Et il aurait été acquitté.
Sonia, sur la défensive, s’apprête à mordre à son tour. Angélique plantée devant elle a retrouvé son animosité, la force de sa rancœur.
— C’est pourtant la vérité. Tu sais très bien que ton père n’a tué personne.
— Je n’ai jamais pensé qu’il avait tué les Coulomier, mais je l’ai vu aussitôt après les coups de pistolet qui marchait très vite sur le sentier pour regagner sa voiture. Il avait l’air de s’enfuir. C’est la vérité.
— Peut-être était-il allé chercher sa trousse et quand il a vu arriver les pompiers, il a pensé que sa présence n’était plus nécessaire. D’autres patients l’attendaient.
— Si un malade l’attendait plus loin, s’insurge Sonia, pourquoi se serait-il arrêté pour aller voir les Coulomier ?
— On a prétendu qu’il devait voir un enfant chez les Tziganes…
La trompeuse vérité a suffi à faire condamner le maire de Lembras pour meurtre. Le témoignage de Sonia a confirmé les certitudes des jurés. Les mobiles étaient suffisants et le pistolet du docteur retrouvé dans le taillis près du sentier n’était-il pas une preuve, même si Modalès n’a jamais avoué ? Son attitude hautaine et sans remords ne l’a pas servi.
— J’ai dit la vérité, insiste Sonia. J’en avais fait le serment devant la cour…
— Parfois, il faut savoir se taire, reprend Angélique. Ne pas parler, c’est aussi servir la vérité. Ton père était l’homme le plus remarquable que je connaissais. Et voilà ce que tu en as fait, ce que tu as fait de notre couple, de tes parents. Tu t’en fous, n’est-ce pas ? Tu as su te tirer d’affaire, entrer dans une autre famille, mais moi, qu’est-ce qui me reste ?
— En 2007 quand un ADN inconnu a été découvert sur l’arme du crime, maître Lesuet n’a-t-il pas obtenu qu’on rouvre le dossier ? demande Sonia.
— En effet, l’ADN prouvait bien que quelqu’un d’autre avait manipulé l’arme, mais ce n’était pas suffisant. Maître Lesuet a cependant obtenu la libération de ton père sur un non-lieu, mais il n’y a pas eu de nouveau procès parce qu’on n’a pas identifié le meurtrier.
Angélique s’effondre en face de Sonia. Le souvenir de cette libération la hante depuis cinq longues années. Elle baisse la tête et raconte :
— J’étais avec Olivier devant la prison, le matin de sa libération… J’avais tant attendu cet instant ! J’étais décidée à partager sa vie de proscrit, de condamné, j’acceptais tout pour être près de lui. Et puis…
Elle éclate en sanglots. Dans un élan spontané, Sonia attire sa mère contre elle. Angélique s’abandonne un instant, la tête posée sur l’épaule de la jeune femme qui caresse sa joue mouillée.
— Quand il est sorti, j’ai couru vers lui. Alors, il s’est passé ce que je n’aurais jamais pu imaginer. Il ne m’a même pas regardée et est parti droit devant lui, sans un mot. Il a ignoré Olivier qui était pourtant son ami. On ne l’a plus revu.
À bout, Angélique s’en veut de sa faiblesse, de son incapacité à haïr. Après sa première réaction, la présence de sa fille lui fait du bien. La solitude lui pèse tant ! De nombreuses fois, pendant ces longues années, elle a été tentée d’aller à Saint-Émilion pour la voir de loin, pour s’assurer qu’elle était toujours vivante. Elle aimerait embrasser ses petites-filles dont elle ne connaît que les prénoms. Quelque chose d’aussi dur qu’une pierre l’a retenue au dernier moment. Un boulet qui lui a fait jeter au panier les lettres de sa fille.
— En prison, ton père a refusé toutes mes visites. Comme si c’était moi qui l’avais fait condamner ! poursuit Angélique sur un ton désespéré.
— Je te jure que je n’ai pas voulu cela ! insiste Sonia.
Les deux femmes restent enlacées en silence. Angélique, lasse de vivre avec ses seuls souvenirs, comprend que la discorde ne la conduira nulle part, que sa fille lui a beaucoup manqué. Après la disparition du docteur Modalès et la vente de la belle maison de famille, elle s’est enfermée dans un quotidien morne avec ses élèves et ses cours particuliers.
Sonia renoue avec son enfance et son adolescence, avec elle-même. Revoir sa mère la réconforte : la voilà sur le bon chemin. Désormais, elle croit savoir ce qui lui reste à faire.
— Tu sais où est papa ? demande Sonia.
— Je l’ai fait chercher, j’ai lancé des appels dans la presse et sur Internet. Rien. Ses meilleurs amis n’en savent pas davantage. Certaines rumeurs ont prétendu qu’il était à Paris…
Sonia se demande si elle n’est pas en train de se tromper elle-même. Près de sa mère, ses pensées volent vers Guyla. N’est-elle pas venue ici pour se donner une bonne raison de le revoir ? Elle a peur d’elle-même, de ses propres réactions, même si, tout au fond, la pensée de faire l’amour avec le Tzigane lui donne des frissons.
Elle embrasse Angélique qui lui murmure à l’oreille : « On se reverra ? » Sans un mot, Sonia griffonne son numéro de portable sur la couverture d’un magazine posé sur la table et sort. Elle court à sa voiture, démarre en trombe. Guyla lui a dit qu’il se produisait ce soir dans un café-concert de Libourne. Le revoir la pousse à prendre des risques sur la petite route entre les vignes.
Elle s’arrête à l’entrée de Libourne. Tout se brouille dans son esprit, et dans ce grand chaos deux petites têtes lui sourient, deux fillettes qui la regardent avec leur air innocent. Elle voudrait vomir. Pourquoi irait-elle écouter Guyla ? Elle n’a besoin de lui que pour faire éclater la vérité, même s’il reste comme un regret, quelque chose d’indéfini dont elle a bien conscience. La nostalgie de l’adolescence, le souvenir d’un sentiment dont le temps a embelli la pureté, cacheraient-ils un désir qu’elle n’ose pas s’avouer ?
Sonia rentre à son cabinet et travaille tout l’après-midi avec le sentiment de ne pas être à sa place. Après coup, la visite à sa mère, au lieu de la conforter, la plonge dans une sorte de confusion dont elle ne voit pas l’issue. À dix-sept heures, elle va chercher ses filles dans un brouillard intérieur et rentre au domaine comme un automate.
François, de retour des vignes, dépose un baiser rapide sur le front des fillettes et rejoint sa femme à la cuisine. Malgré les portes fermées, Caroline et Marine entendent leur conversation. François est à bout.
— Je ne crois pas que tu sois allée voir ta mère !
— Si, François, je te jure que je suis allée chez elle, nous avons décidé de nous revoir.
— Non, insiste François, tu étais avec ton Tzigane, j’en ai la certitude.
— Mais, François, pourquoi tu me parles de la sorte ? Je te répète que j’étais chez ma mère. Ensuite, j’ai travaillé, tu peux téléphoner à mes patients pour le vérifier.
— Je ne me donnerai pas cette peine. Tu as eu le temps de rejoindre ton bonhomme et de visiter quelques malades pour me donner le change !
Sonia fond en larmes. Dans leur chambre, atterrées, les filles ne bronchent pas. François, debout en face de sa femme, affiche une fermeté qui ne lui est pas coutumière.
— J’ai bien compris, réplique sèchement Sonia. Ton père t’a fait la leçon toute la journée.
— Quoi qu’il en soit, ton comportement est inacceptable ! D’ailleurs on a déjà trop parlé. Tu es libre de le rejoindre si tu veux.
Depuis qu’il a vu les photos du Sofitel, François a perdu confiance en son épouse. Elle peut lui raconter n’importe quelle fadaise, il n’a aucun moyen de le vérifier. Le sentiment d’être un homme de remplacement le rend offensif.
— Je ne peux pas tout admettre ! De quoi j’avais l’air l’autre soir au restaurant ?
Sonia fait front. La fatigue des nuits sans sommeil, les contradictions qui la hantent et, surtout, l’envie de sortir du bourbier où elle se débat depuis si longtemps la poussent à déclarer sur un ton très ferme :
— Dis un mot de plus et je quitte cette maison !
— Eh bien, ce mot, je le dis : fous le camp !
Sonia tourne les talons et claque la porte. François reste indécis, incapable de faire un mouvement pour la rappeler. Les filles sortent précipitamment de leur chambre, s’arrêtent devant leur père, effrayées par la pâleur de son visage.
— Papa ! murmure enfin Marine en lui tendant les bras.
— Venez, mes chéries. On se débrouillera tous les trois !
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