La Mort À Venise

Thomas Mann · Chapitre 5 sur 6

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La Mort À Venise

Chapitre 5

 

 

Pendant la quatrième semaine de son séjour au Lido, Gus-tav d’Aschenbach fit sur ce qui l’entourait quelques remarques inquiétantes. En premier lieu, il lui sembla qu’à mesure que la pleine saison approchait, la fréquentation de son hôtel dimi-nuait plutôt que d’augmenter, et en particulier que le flot d’allemand jusqu’ici parlé autour de lui baissait, si bien qu’à table et sur la plage il finissait par ne plus entendre que des lan-gues étrangères. Puis, un jour, il saisit au passage, dans une conversation chez le coiffeur dont il était devenu un client assi-du, un mot qui l’intrigua. Cet homme avait fait mention d’une famille allemande qui venait de repartir après un séjour de courte durée et, continuant de bavarder, il ajouta avec une in-tention de flatterie : « Vous, monsieur, vous restez ; vous n’avez pas peur du mal. – Du mal ? » répéta Aschenbach en le regar-dant. Le bavard se tut, faisant l’affairé, comme s’il n’avait pas entendu la question. Et quand elle fut renouvelée avec insis-tance, il expliqua qu’il n’avait connaissance de rien et chercha, avec un grand flux de paroles, à détourner la conversation.

Cela se passait à midi. Dans l’après-midi, Aschenbach se rendit en bateau à Venise, par un temps calme et un soleil acca-blant ; il était poussé par la manie de suivre les enfants polonais qu’il avait vus prendre avec leur surveillante le chemin du pon-ton. Il ne trouva pas son idole à Saint-Marc. Mais tandis qu’il prenait le thé, assis à sa petite table ronde du côté ombragé de la place, il flaira subitement dans l’air un arôme particulier, qu’il lui semblait maintenant avoir déjà vaguement senti depuis quelques jours sans en prendre conscience, une odeur pharma-ceutique douceâtre, évoquant la misère, les plaies et une hy-

 

– 62 – giène suspecte. Il l’analysa et le reconnut ; tout pensif, il acheva son goûter et quitta la place par le côté opposé au temple. Dans la ruelle étroite l’odeur s’accentuait. Aux coins des rues étaient collées des affiches imprimées, où les autorités engageaient pa-ternellement la population à s’abstenir, en raison de certaines affections du système gastrique, toujours fréquentes par ces temps de chaleur, de consommer des huîtres et des moules, et à se méfier de l’eau des canaux. La vérité était un peu fardée dans l’avis officiel ; c’était évident. Des groupes silencieux étaient ras-semblés sur les ponts et les places, et l’étranger se mêlait à eux, quêtant et songeur.

Il s’adressa à un boutiquier appuyé au chambranle de la porte, à l’entrée de son magasin, entre des chapelets de corail et des parures de fausse améthyste, et demanda des éclaircisse-ments sur la fâcheuse odeur. L’homme le toisa d’un œil morne, et se remettant prestement : « Mesure préventive, monsieur ! répondit-il avec une mimique animée. – Une décision de la po-lice, qu’on ne peut qu’approuver. Cette température lourde, ce sirocco ne sont pas propices à la santé. Bref, vous comprenez, précaution peut-être exagérée… » Aschenbach le remercia et continua son chemin. Sur le vapeur qui le ramena au Lido, il sentit encore la même odeur d’antiseptique.

Revenu à l’hôtel, il se rendit aussitôt dans le hall à la table des journaux et fit des recherches dans les feuilles. Dans celles de l’étranger, il ne trouva rien. Les journaux du pays enregis-traient des bruits, mentionnaient des chiffres incertains et re-produisaient des démentis officiels, dont ils contestaient la sin-cérité. Ainsi s’expliquait le départ du contingent allemand et autrichien. Les nationaux des autres pays ne savaient évidem-ment rien, ne se doutaient de rien, n’étaient pas encore inquiets. « La consigne est de se taire ! » pensa Aschenbach irrité, en re-jetant les journaux sur la table. « Se taire pour cela ! » Mais en même temps son cœur s’emplit de satisfaction causée par l’aventure où le monde extérieur se trouvait engagé. Car la pas-

 

– 63 – sion, comme le crime, ne s’accommode pas de l’ordre normal, du bien-être monotone de la vie journalière, et elle doit accueil-lir avec plaisir tout dérangement du mécanisme social, tout bou-leversement ou fléau affligeant le monde, parce qu’elle peut avoir le vague espoir d’y trouver son avantage. Ainsi Aschen-bach tirait une obscure satisfaction des événements officielle-ment déguisés qui se passaient dans les ruelles malpropres de Venise – lugubre secret de la ville, qui se confondait avec le se-cret de son propre cœur, dont lui aussi redoutait si fort la dé-couverte. Tout à son amour, il ne craignait rien que la possibilité du départ de Tadzio, et reconnut, non sans horreur, qu’il ne saurait plus vivre si ce malheur arrivait.

À présent, il ne se contentait plus de recevoir du train de vie quotidien et du hasard le bienfait de voir de près le beau Tadzio ; il le poursuivait, cherchait à le surprendre. Le diman-che, par exemple, les Polonais ne se montraient jamais sur la plage ; il devina qu’ils se rendaient à la messe à Saint-Marc ; il se hâtait d’y aller ; sortant de la fournaise de la place, il entrait dans le demi-jour doré du sanctuaire et trouvait l’objet de ses regrets assistant à l’office, penché sur un prie-Dieu. Alors il se tenait debout dans le fond sur les dalles de mosaïque crevassées, au milieu de la foule prosternée qui marmottait en faisant le signe de la croix, et la somptuosité du temple oriental accablait voluptueusement ses sens. Là-bas, le prêtre, couvert de riches ornements, allait et venait, chantant et accomplissant les gestes rituels ; des flots d’encens s’élevaient, voilant les frêles flammes des cierges de l’autel, et à la douceur du lourd parfum religieux semblait subitement s’en mêler un autre : l’odeur de la ville at-teinte de maladie. Mais à travers les vapeurs de l’encens et le scintillement des ornements sacerdotaux, Aschenbach voyait son bel ami, là-bas, dans les premiers rangs, tourner la tête, le chercher et l’apercevoir.

Lorsque ensuite la foule s’écoulait par les portails ouverts sur la place lumineuse, pleine de volées de pigeons, le fol amou-

 

– 64 – reux se dissimulait dans le porche, se cachait, se mettait aux aguets. Il voyait les Polonais quitter l’église, voyait les enfants prendre cérémonieusement congé de leur mère et celle-ci se diriger vers la piazzetta pour rentrer ; constatant que le beau Tadzio, ses sœurs qui semblaient sortir d’un couvent, et leur gouvernante se dirigeaient vers la droite par la porte du clocher et prenaient le chemin de la merceria, après leur avoir laissé quelque avance, il les suivait à la dérobée dans leur promenade à travers Venise. Il était obligé de rester sur place quand ils s’arrêtaient, de se réfugier dans des gargotes ou des cours pour les laisser passer, s’ils revenaient sur leurs pas ; il les perdait de vue, courait après eux, transpirant, épuisé, lorsqu’ils franchis-saient les ponts et s’engageaient dans les impasses immondes, et il endurait des minutes de transe mortelle quand il les voyait brusquement venir à sa rencontre dans un passage étroit où il était impossible de les éviter. On ne saurait dire cependant qu’il souffrait. Il avait la tête et le cœur pleins d’ivresse, et ses pas suivaient le démon qui se complaît à fouler aux pieds la raison et la dignité de l’homme.

Il arrivait que Tadzio et les siens prenaient quelque part une gondole et Aschenbach, après s’être dissimulé derrière un bâtiment en saillie ou une fontaine pendant qu’ils montaient, faisait comme eux peu après qu’ils avaient quitté la rive. C’est d’une voix étouffée, en mots précipités, qu’il donnait l’ordre au rameur, avec la promesse d’un généreux pourboire, de suivre discrètement à quelque distance cette gondole, là-bas, qui tour-nait précisément le coin ; et il sentait un frisson dans le dos quand le batelier, avec l’empressement canaille d’un entremet-teur, lui garantissait sur le même ton qu’il allait être servi, cons-ciencieusement servi.

Ainsi il allait, bercé dans sa gondole, mollement adossé aux coussins noirs, glissant à la suite de l’autre embarcation noire, à la proue relevée en bec, sur la trace de laquelle l’entraînait la passion. Parfois elle échappait à sa vue et il se sentait soucieux

 

– 65 – et inquiet. Mais son conducteur, qui semblait bien au fait de semblables missions, savait toujours, par d’habiles manœuvres, des biais rapides et des raccourcis, lui remettre devant les yeux l’objet de son désir. L’air était calme et plein d’odeurs, le soleil dardait des rayons brûlants à travers les vapeurs qui teintaient le ciel de gris d’ardoise. On entendait le glouglou de l’eau qui battait les madriers et les murs. L’appel du gondolier, à la fois avertissement et salut, provoquait, par une singulière conven-tion, une réponse dans le lointain du labyrinthe silencieux. Du haut des petits jardins suspendus, des ombelles blanches et purpurines, sentant l’amande, retombaient sur les murailles délabrées. Les arabesques des embrasures de fenêtres se reflé-taient dans l’eau trouble. Les degrés de marbre d’une église des-cendaient dans les flots ; un mendiant, accroupi sur les mar-ches, clamant sa misère, tendait son chapeau, en montrant le blanc de ses yeux comme s’il était aveugle ; un marchand d’antiquités, debout devant son antre, invitait le passant avec des gestes serviles à s’arrêter, dans l’espoir de le duper. C’était Venise, l’insinuante courtisane, la cité qui tient de la légende et du traquenard, dont l’atmosphère croupissante a vu jadis une luxuriante efflorescence des arts et qui inspira les accents ber-ceurs d’une musique aux lascives incantations. Il semblait à l’aventureux promeneur que ses yeux buvaient à la source vo-luptueuse d’autrefois et que son oreille recevait la flatterie de ces anciennes mélodies ; il se souvint aussi que la ville était ma-lade et s’en cachait par cupidité, et il épiait avec une passion plus effrénée la gondole qui flottait là-bas devant lui.

Ainsi, cet homme n’avait plus, dans son égarement, d’autre pensée ni d’autre volonté que de poursuivre sans relâche l’objet qui l’enflammait, de rêver de lui quand il était absent, et à la manière des amants, d’adresser des mots de tendresse à son ombre même. La solitude dans un milieu étranger, et la fortune d’une ivresse tardive et profonde l’engageaient et l’encourageaient à se permettre sans crainte et sans honte les plus choquantes fantaisies ; c’est ainsi qu’un soir, rentrant de

 

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Venise tard dans la nuit, il s’était arrêté au premier étage de l’hôtel devant la chambre de son dieu, et appuyant dans une griserie totale son front au gond de la porte, il était resté long-temps sans pouvoir s’en séparer, au risque d’être surpris, à sa honte, dans cette attitude insensée.

Pourtant il y avait dans son état des instants de répit et de retour partiel à la raison. Où vais-je ? pensait-il alors consterné. Où vais-je ? Comme tout homme à qui son mérite naturel ins-pire un aristocratique intérêt pour ses origines, il était accoutu-mé à se souvenir de ses ancêtres, accoutumé à se souvenir de ses succès, de sa carrière, à s’assurer dans sa pensée de leur appro-bation, de leur satisfaction, de l’estime qu’ils devaient nécessai-rement lui accorder. Il pensait à eux aussi, à présent et en ce lieu, où il était pris dans une aventure si inadmissible, engagé dans un si exotique dévergondage du cœur ; il se représentait la sévérité de leur tenue, la mâle décence de leur conduite et il avait un sourire mélancolique. Que diraient-ils ? Mais, hélas ! qu’auraient-ils dit de sa vie tout entière, déviée de leur ligne jusqu’à la dégénérescence, de cette vie enfermée dans la sphère de l’art, sur laquelle il avait lui-même autrefois, fidèle à la tradi-tion bourgeoise de ses pères, publié des jugements de jeune homme si caustiques, et qui cependant avait eu, au fond, tant d’analogie avec la leur ! Lui aussi avait servi, lui aussi avait été soldat et guerrier, aussi bien que nombre d’entre eux ; l’art n’était-il pas une guerre, une lutte harassante, qu’on n’était pas capable de nos jours de soutenir longtemps : vie d’abnégation, d’obstination quand même, vie de persévérance et d’abstinence, dont il avait fait le symbole d’un héroïsme délicat, approprié à notre siècle ; cette vie, il avait certes le droit de l’appeler virile et vaillante, et il lui semblait même que l’Amour qui s’était emparé de lui était en quelque manière particulièrement conforme et propice à une vie pareille. Cette forme d’amour n’avait-elle pas été en honneur entre toutes chez les peuples les plus braves, et ne disait-on pas que c’est grâce à la bravoure qu’elle avait fleuri dans leurs villes ? De nombreux capitaines de l’antiquité avaient

 

– 67 – accepté le joug de cet amour, car aucune humiliation ne comp-tait, quand elle était commandée par Éros, et des actes qui eus-sent été blâmés comme marques de lâcheté s’ils avaient été commis à toute autre fin, génuflexions, serments, prières ins-tantes et gestes serviles, de tels actes, loin de tourner à la honte de l’amant, lui valaient au contraire une moisson de louanges.

Voilà la direction que l’esprit de cet homme affolé avait prise ; voilà sur quoi il cherchait à s’appuyer et comment il es-sayait de sauvegarder sa dignité. Mais en même temps il prêtait constamment une attention fureteuse et obstinée aux choses louches qui se passaient dans l’intérieur de Venise, à cette aven-ture du monde sensible qui se confondait obscurément avec celle de son cœur et nourrissait en lui de vagues, d’anarchiques espérances. S’acharnant à obtenir des nouvelles certaines sur l’état et les progrès du mal, il parcourait fiévreusement dans les cafés de la ville les journaux allemands, qui avaient disparu de-puis plusieurs jours de la salle de lecture de l’hôtel. Les asser-tions et les démentis s’y suivaient en alternant. Le nombre des cas de maladie ou de décès s’élevait, disait-on, à vingt, à qua-rante, même à cent et au-delà, et un peu plus loin toute appari-tion d’épidémie se trouvait, sinon carrément contestée, du moins réduite à quelques cas isolés importés du dehors. Au mi-lieu de ces nouvelles étaient glissés des réserves et des avertis-sements ou des protestations contre le jeu dangereux des auto-rités italiennes. Mais il n’y avait pas moyen d’obtenir une certi-tude.

Cependant, le solitaire avait le sentiment de posséder un droit spécial à participer au secret ; puisqu’il s’en voyait injus-tement exclu, il trouvait une bizarre satisfaction à poser aux ini-tiés des questions captieuses, et, puisqu’ils étaient ligués pour se taire, à les obliger de mentir expressément. C’est ainsi qu’un jour, au déjeuner dans la grande salle, il questionna le gérant, ce petit homme en redingote, à la démarche silencieuse qui pas-sait, saluant et surveillant, entre les rangées de tables, et s’était

 

– 68 – arrêté à celle d’Aschenbach pour un bout de conversation. « À propos, pourquoi donc, lui demanda-t-il négligemment, pour-quoi diantre s’occupe-t-on depuis quelque temps à désinfecter Venise ? – Il s’agit, répondit l’obséquieux personnage, d’une mesure de la police, destinée à prévenir à temps, comme de juste, toutes sortes de désordres ou de perturbations de l’état sanitaire que la température lourde et la chaleur exceptionnelle pourraient engendrer. – La conduite de la police est méritoire », répliqua Aschenbach ; quelques remarques météorologiques furent échangées et le gérant se retira.

Le soir du même jour, après dîner, il arriva qu’une petite troupe de chanteurs ambulants de la ville se fit entendre dans le jardin, devant l’hôtel. Elle se composait de deux hommes et de deux femmes qui se tenaient debout près du mât en fer d’une lampe à arc et ils levaient leurs faces, blanches sous la lumière électrique, vers la grande terrasse où la société des baigneurs, buvant du café et des rafraîchissements, voulait bien écouter le concert populaire. Le personnel de l’hôtel, liftboys, garçons et employés de l’agence, se pressait aux portes du hall pour enten-dre. La famille russe, pleine de zèle et de soin à goûter un plai-sir, s’était fait descendre des chaises cannées dans le jardin, pour être plus près des exécutants, et s’était assise en demi-cercle, dans un parfait contentement. Derrière les maîtres se tenait leur vieille esclave, le madras enroulé autour de la tête. Une mandoline, une guitare, un accordéon et un violon aux sons criards et sautillants formaient l’orchestre des virtuoses men-diants. Des morceaux de chant alternaient avec la musique ins-trumentale ; c’est ainsi que la plus jeune des femmes unissait les glapissements de sa voix aiguë au fausset doucereux du ténor pour chanter un brûlant duo d’amour. Mais la vedette était sans conteste l’homme à la guitare qui, chantant sans beaucoup de voix des rôles de baryton bouffe, emballait son public par une mimique et une puissance de comique tout à fait remarquables. Souvent, son grand instrument au bras, il se détachait du groupe des autres et s’avançait tout en jouant et gesticulant vers

 

– 69 – la rampe, où l’on encourageait ses drôleries par des rires. C’étaient surtout les Russes composant le parterre qui se mon-traient ravis de tant de vivacité méridionale, et, par leurs ap-plaudissements et leurs acclamations, l’excitaient à se lancer avec toujours plus d’assurance et d’effronterie.

Aschenbach, assis près de la balustrade, trempait parfois ses lèvres dans le rafraîchissant mélange de sirop de grenadine et d’eau de Seltz dont les rubis scintillaient devant lui dans son verre. Ses nerfs accueillaient avidement cette musique de bas-tringue, aux mélodies vulgaires et langoureuses ; car la passion oblitère le sens critique et se commet de parfaite bonne foi dans des jouissances que de sang-froid l’on trouverait ridicules ou repousserait avec impatience. Aux tours du bateleur, ses traits se contractaient d’un sourire fixe et déjà douloureux. Il était as-sis nonchalamment, pendant qu’une attention extrême lui cris-pait le cœur : à six pas de lui, en effet, Tadzio s’appuyait à la ba-lustrade de pierre.

Il se tenait là, dans le costume blanc qu’il mettait parfois pour le dîner, avec cette grâce originelle qui ne le quittait ja-mais, l’avant-bras gauche posé sur le parapet, les jambes croi-sées, la main droite appuyée sur la hanche, et il baissait les yeux vers les histrions avec une expression qui tenait moins du sou-rire que d’une curiosité distante et d’une acceptation courtoise. Parfois, il se redressait et, dilatant sa poitrine, tendait sa blouse blanche en la tirant sous la ceinture de cuir avec un beau geste de ses deux bras. Mais parfois aussi (et Aschenbach le constatait avec une joie triomphante, avec un vertige de sa raison en même temps qu’une épouvante) il tournait la tête avec une len-teur circonspecte, ou bien brusquement comme voulant sur-prendre quelqu’un, et jetait un regard par-dessus son épaule gauche vers la place de l’homme aux cheveux gris qui l’aimait. Il ne rencontrait pas ses yeux, car une appréhension ignominieuse forçait le pauvre détraqué à contenir anxieusement ses regards. Au fond de la terrasse étaient assises les dames qui surveillaient

 

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Tadzio, et les choses en étaient venues au point que l’amoureux devait craindre d’avoir attiré l’attention et d’être soupçonné. Il avait même dû remarquer plusieurs fois avec une sorte de cons-ternation, sur la plage, dans le hall de l’hôtel et sur la place Saint-Marc, que l’on rappelait Tadzio lorsqu’il était dans son voisinage, qu’on était attentif à le tenir éloigné de lui – et il n’avait pu qu’en ressentir un cruel outrage, dont son orgueil souffrait des tortures inconnues jusqu’alors, et que sa cons-cience l’empêchait d’écarter de lui.

Cependant le guitariste avait commencé un solo dont il jouait lui-même l’accompagnement, qu’on chantait à ce mo-ment-là dans toute l’Italie et où la troupe, à chaque refrain, in-tervenait à grand renfort de chant et d’orchestre, tandis que lui-même jouait avec un relief et un sens dramatique saisissants. Chétif de corps et non moins maigre et décharné de figure, dé-taché de la troupe, son feutre crasseux rejeté en arrière et lais-sant déborder une rouflaquette de cheveux roux, il se dressait sur le gravier dans une pose effrontée, provocante, et lançait vers la terrasse en un récitatif énergique ses plaisanteries ren-forcées de pincements de cordes, tandis que l’effort gonflait les veines de son front. Il paraissait être, non pas d’origine véni-tienne, mais plutôt de la race des comiques napolitains, moitié souteneur, moitié comédien, brutal et audacieux, dangereux et amusant. La chanson, purement niaise quant au texte, prenait dans sa bouche, par son jeu de physionomie, les mouvements de son corps, ses clignements d’yeux significatifs et sa manière de se passer la langue lascivement au coin des lèvres, une allure équivoque et choquante sans que l’on sût dire pourquoi. Du col de la chemise molle qu’il portait sous un costume de ville, se dégageait un cou maigre à pomme d’Adam démesurée et faisant l’effet d’une nudité. Sa face camuse, blême et glabre, paraissait labourée par les grimaces et les vices, et le ricanement de sa bouche mobile faisait un contraste étrange avec les deux plis qui se creusaient, arrogants, impérieux, presque farouches, entre ses sourcils roussâtres. Mais ce qui attira particulièrement sur

 

– 71 – lui la profonde attention du spectateur solitaire, c’est que celui-ci remarqua que de la figure suspecte semblait se dégager un relent particulier et non moins suspect. En effet, à chaque re-prise du refrain, le chanteur accomplissait avec force bouffon-neries et respectueuses gesticulations une tournée grotesque qui le faisait passer directement sous la place d’Aschenbach, et cha-que fois qu’il passait, une forte bouffée de phénol, venue de ses vêtements, montait vers la terrasse.

Son couplet fini, il se mit à quêter. Il commença par les Russes, que l’on vit donner libéralement, et monta ensuite les degrés. Autant il s’était montré insolent pendant la représenta-tion, autant il parut humble sur la terrasse. Avec de profondes courbettes et des révérences sans fin, il se faufilait entre les ta-bles et un sourire de servilité sournoise découvrait ses fortes dents, tandis que malgré tout les deux plis menaçants persis-taient entre ses sourcils roux. On toisait avec curiosité et quel-que dégoût l’étrange créature quêtant sa subsistance et l’on je-tait du bout des doigts des pièces d’argent dans son feutre, en se gardant d’y toucher. La suppression de la distance physique en-tre le comédien et les gens du monde engendre toujours, si grand qu’ait été le plaisir, une certaine gêne. Il la sentait et cherchait à s’excuser par une politesse rampante. Il arriva au-près d’Aschenbach, et avec lui cette odeur qui semblait n’avoir intrigué aucun des assistants.

– Écoute ! dit le solitaire d’une voix étouffée et presque machinalement. On désinfecte Venise. Pourquoi ? Le bouffon répondit d’une voix rauque : « À cause de la police ! C’est le rè-glement, monsieur, par ce temps de chaleur et de sirocco. Le sirocco est accablant et il n’est pas bon pour la santé… » Il avait en parlant l’air surpris qu’on pût demander des choses pareilles et expliquait avec un geste démonstratif du plat de la main combien le sirocco est accablant. « Ainsi, il n’y a pas d’épidémie à Venise ? » chuchota très bas Aschenbach. Les traits musculeux du polichinelle se contractèrent dans une grimace

 

– 72 – d’ahurissement comique. « Une épidémie ? Quelle épidémie ? Le sirocco est-il une épidémie ? Notre police serait-elle une épi-démie par hasard ? Vous voulez plaisanter ! Une épidémie ! Ah ! par exemple. Une mesure prophylactique, entendez-vous bien ! Une mesure de police contre les effets de la température ora-geuse… » Et il gesticulait. « C’est bon », dit Aschenbach briève-ment et toujours très bas, en laissant vivement tomber dans le chapeau un pourboire exorbitant. Puis il signifia du regard à l’individu de s’en aller. Celui-ci obéit avec un ricanement et de profondes révérences. Mais il n’avait pas encore gagné l’escalier que deux employés d’hôtel se jetaient sur lui et, nez à nez, lui firent subir à voix étouffée un interrogatoire minutieux. Il haus-sait les épaules, protestait, jurait, c’était visible, qu’il avait été discret. On le laissa partir ; il retourna dans le jardin et après un bref conciliabule avec les siens sous la lampe à arc, il s’avança encore une fois pour lancer une chanson d’adieu et de remer-ciement.

Cette chanson, le solitaire ne se rappelait pas l’avoir jamais entendue ; c’était une gaudriole en dialecte, satirique, effrontée et agrémentée d’un refrain d’éclats de rire que la troupe repre-nait chaque fois à plein gosier. Au refrain, les paroles aussi bien que l’accompagnement des instruments cessaient, et il ne restait rien qu’un rire gradué suivant un certain rythme, mais rendu d’après nature, un rire que le soliste principalement savait pousser de manière à donner la plus vive illusion. La distance entre l’artiste et l’auditoire se trouvant rétablie, il avait retrouvé toute son insolence, et son rire factice, impudemment lancé vers la terrasse, était sardonique. Dès les dernières paroles de la strophe, il semblait lutter contre un chatouillement irrésistible. Il hoquetait, sa voix tremblait, il pressait la main sur ses lèvres, secouait nerveusement les épaules, et, le moment venu, le rica-nement éclatait avec une sincérité d’accent telle qu’il devenait contagieux et se communiquait aux auditeurs, de sorte qu’une hilarité sans objet, s’alimentant d’elle-même, se propageait sur la terrasse. Ce résultat semblait redoubler la gaîté folle du chan-

 

– 73 – teur. Pliant les genoux, se frappant les cuisses, se tenant les cô-tes, se tordant, il ne riait plus, il s’esclaffait et montrait du doigt la société qui riait là-haut, comme s’il n’y avait rien de plus co-mique au monde, et à la fin ce fut, dans le jardin et dans la vé-randa, une hilarité générale à laquelle participaient jusqu’aux garçons, liftboys et domestiques assiégeant les portes.

Aschenbach n’était plus tranquille sur son siège ; il se re-dressait comme pour tenter de fuir ou de se défendre. Mais les éclats de rire, l’odeur d’hôpital qui montait vers lui et dans le voisinage du beau Tadzio, se confondaient en un enchantement où sa tête et son esprit se trouvaient prisonniers dans un réseau magique qu’il ne pouvait ni rompre ni écarter. Dans l’agitation et la distraction générales, il osa jeter un regard vers l’adolescent et ce coup d’œil lui permit de remarquer que le beau garçon, en réponse à son regard, gardait lui aussi sa gravi-té ; on aurait dit qu’il réglait son attitude et son expression sur celles de l’autre, et que l’humeur générale ne pouvait rien sur lui, du moment que celui-là s’y dérobait. Cette docilité enfantine si significative avait quelque chose qui désarmait et abattait toute résistance, au point qu’Aschenbach s’abstint à grand-peine de cacher dans ses mains sa tête aux cheveux gris. Il lui avait d’ailleurs semblé que l’habitude qu’avait Tadzio de se re-dresser de temps en temps pour respirer plus librement prove-nait d’un besoin de soupirer pour soulager sa poitrine oppres-sée. « Il est maladif ; il est vraisemblable qu’il ne vivra pas bien longtemps », pensait-il alors, avec cet esprit positif auquel l’ivresse de la passion, par une émancipation singulière, atteint quelquefois, et son cœur se remplit à la fois d’une sollicitude pure et d’une joie libertine. Cependant, les chanteurs vénitiens avaient fini et se retirèrent. Les applaudissements les suivirent et leur chef ne négligea pas d’agrémenter son départ de nouvel-les plaisanteries. Ses révérences, ses saluts de la main provo-quaient les rires, de sorte qu’il les multiplia. Quand la troupe était déjà sortie, il fit encore semblant de se cogner rudement contre un poteau de réverbère et se traîna comme courbé de

 

– 74 – douleur vers la porte. Mais là il jeta enfin brusquement son masque de pitre malchanceux, se redressa comme mû par un ressort, tira effrontément la langue vers les hôtes de la terrasse et se perdit dans l’obscurité. La société des baigneurs se disper-sa ; Tadzio avait depuis longtemps quitté la balustrade. Mais le solitaire restait, à la surprise des garçons, toujours assis à sa petite table, devant le reste de son sirop de grenadine. La nuit avançait, les heures s’écoulaient. Dans la maison de ses parents, il y avait eu autrefois, bien des années auparavant, un sablier… ce petit instrument, si fragile et si considérable, il le revoyait tout d’un coup comme s’il eût été là devant lui. Silencieusement le sable à teinte de rouille s’écoulait par le passage rétréci du verre, et comme il s’épuisait dans la cavité supérieure, il s’était formé là un petit tourbillon impétueux.

Dès le lendemain après-midi, s’obstinant dans ses recher-ches, Aschenbach fit une nouvelle démarche pour se rendre compte de ce qui se passait à Venise et cette fois avec un plein succès. Il entra place Saint-Marc à l’agence de voyage tenue par des Anglais, et après avoir changé quelque argent à la caisse, s’adressa au commis qui le servait et lui posa avec sa mine d’étranger défiant la fâcheuse question. Il avait devant lui un Britannique tout vêtu de laine, jeune encore, les cheveux sépa-rés au milieu par une raie, les yeux très rapprochés ; l’homme avait cet air de loyauté bien assise qui contraste si singulière-ment et si agréablement avec la prestesse friponne du Midi. « Aucune inquiétude à avoir, sir, commença-t-il. C’est une me-sure sans signification grave. Ce sont là des dispositions que l’on prend fréquemment pour prévenir les effets délétères de la cha-leur et du sirocco… » Mais en levant ses yeux bleus, il rencontra le regard de l’étranger, un regard las et un peu triste, qui était dirigé vers ses lèvres avec une légère expression de mépris. Alors l’Anglais sourit. « Cela, continua-t-il à mi-voix et avec une certaine émotion, c’est l’explication officielle qu’ici l’on trouve bon de maintenir. Je vous avouerai qu’il y a encore autre

 

– 75 – chose. » Et alors dans son langage honnête et sans recherche, il dit la vérité.

 

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