La moustache

Emmanuel Carrère · Chapitre 1 sur 2 · partie 1/3

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La moustache

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

La Moustache

DU MÊME AUTEUR

 

Chez le même éditeur

 

BRAVOURE, Prix Passion 1984,' Prix de la Vocation 1985

LE DÉTROIT DE BEHRING, Grand Prix de la science-fiction

1987, Prix Valery Larbaud 1987

HORS D'ATTEINTE?, Prix Kléber Haedens 1988

LA CLASSE DE NEIGE, Prix Femina 1995

L'ADVERSAIRE, 2000

 

Chez d'autres éditeurs

 

WERNER HERZOG, Edilig, 1982

L'AMIE DU JAGUAR, Flammarion, 1983

 

JE SUIS VIVANT ET VOUS ÊTES MORTS PHILIP K. DICK, 1928-1982,

Le Seuil, 1993.

Emmanuel Carrère

 

La Moustache

 

Roman

 

PO.L

33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6e

@ PO.L éditeur, 1986

 

ISBN 2-84682-082-1

www.pol-editeur.fr

Pour Caroline Kruse

 

« Que dirais-tu si je me rasais la moustache ? » Agnès, qui feuilletait un magazine sur le canapé

du salon, eut un rire léger, puis répondit « Ce

serait une bonne idée. »

Il sourit. A la surface de l'eau, dans la baignoire

où il s'attardait, flottaient des îlots de mousse semés de petits poils noirs. Sa barbe poussait très drue, l'obligeant à se raser deux fois par jour s'il ne voulait pas, le soir, avoir le menton bleu. Au réveil, il expédiait la tâche face au miroir du lavabo, avant de prendre sa douche, et ce n'était

qu'une suite de gestes machinaux, dépourvue de toute solennité. Le soir au contraire, cette corvée

devenait un moment de détente qu'il organisait avec soin, veillant à faire couler l'eau du bain par la douche, afin que la vapeur ne brouille pas les miroirs qui entouraient la baignoire encastrée, disposant un verre à portée de sa main, puis

étalant longuement la mousse sur son menton, passant et repassant le rasoir en prenant garde de ne pas attaquer sa moustache dont il égalisait les poils ensuite avec des ciseaux. Qu'il dût ou non sortir et paraître à son avantage, ce rite vespéral tenait sa place dans l'équilibre de la journée, tout comme l'unique cigarette qu'il s'accordait, depuis qu'il avait cessé de fumer, après le repas de midi. Le calme plaisir qu'il en tirait n'avait pas varié depuis la fin de son adolescence, la vie professionnelle l'avait même accru et lorsqu'Agnès raillait affectueusement le caractère sacré de ses

séances de rasage, il répondait qu'en effet c'était son exercice zen, l'unique plage de méditation vouée à la connaissance de soi et du monde

spirituel que lui laissaient ses vaines mais absorbantes activités de jeune cadre dynamique. Performant, corrigeait Agnès, tendrement moqueuse.

Il avait terminé, à présent. Les yeux mi-clos,

tous les muscles au repos, il détaillait dans le miroir son propre visage, dont il s'amusa à exagérer l'expression de béatitude humide puis, changeant à vue, de virilité efficiente et déter-minée. Un reste de mousse adhérait au coin de sa

moustache. Il n'avait parlé de la raser que par plaisanterie, comme il parlait quelquefois de se faire couper les cheveux très courts il les portait

mi-longs, rejetés en arrière. « Très courts ? Quelle horreur, protestait immanquablement Agnès. Avec la moustache en plus, et le blouson de cuir, tu ferais pédé.

Mais je peux aussi me couper la moustache.

Je t'aime bien avec », concluait-elle. A vrai

dire, elle ne l'avait jamais connu sans. Ils étaient mariés depuis cinq ans.

« Je descends faire quelques courses au

supermarché, dit-elle en passant la tête par la porte entrouverte de la salle de bains. Il faudra partir d'ici une demi-heure, alors ne traîne pas trop. »

Il entendit un froissement d'étoffe, sa veste

qu'elle enfilait, le cliquetis du trousseau de clés ramassé sur la table basse, la porte d'entrée ouverte, puis refermée. Elle aurait pu brancher le répondeur, pensa-t-il, m'éviter de sortir du bain tout ruisselant si le téléphone sonne. Il but une gorgée de whisky, fit tourner le gros verre carré dans sa main, ravi par le tintement des glaçons enfin, de ce qu'il en restait. Bientôt, il allait se redresser, s'essuyer, s'habiller.

Dans cinq minutes, transigea-t-il, jouissant du

plaisir du répit. Il se représentait Agnès pro-gressant vers le supermarché, talons claquant sur le trottoir, patientant dans la queue, devant la caisse, sans que ce piétinement entame sa bonne humeur ni la vivacité de son regard elle

remarquait toujours des petits détails bizarres, pas forcément drôles en soi mais qu'elle savait mettre en valeur dans les récits qu'elle en faisait. Il sourit à nouveau. Et si, quand elle remonterait, il lui avait fait la surprise de s'être vraiment rasé la moustache ? Elle avait déclaré, cinq minutes plus tôt, que ce serait une bonne idée. Mais elle n'avait pu prendre sa question au sérieux, pas plus que d'habitude en tout cas. Elle l'aimait moustachu, et lui aussi, d'ailleurs, encore que depuis le temps il se fût déshabitué de son visage glabre il ne

pouvait pas vraiment savoir. De toute façon, si sa nouvelle tête ne leur plaisait pas, il pourrait toujours laisser repousser sa moustache, cela prendrait dix, quinze jours durant lesquels il ferait l'expérience de se voir différent. Agnès changeait bien de coiffure régulièrement, sans le prévenir il s'en plaignait toujours, lui faisait des scènes parodiques et, dès qu'il commençait à s'y habituer, elle s'en était lassée et apparaissait avec une nouvelle coupe. Pourquoi pas lui, à son tour ? Ce serait amusant.

Il rit silencieusement, comme un gamin qui

prépare un mauvais coup, puis, tendant le bras, reposa le verre vide sur la coiffeuse et prit une paire de ciseaux, pour le gros ouvrage. L'idée lui vint aussitôt que ce paquet de poils risquait d'obstruer le siphon de la baignoire une poignée

de cheveux y suffisait et ensuite c'était tout un cirque, il fallait verser un de ces produits déboucheurs à base de soude qui puaient pendant des heures. Il s'empara d'un verre à dents qu'il plaça sur le rebord, en équilibre précaire devant la glace et, se penchant dessus, entreprit de tailler dans la masse. Les poils tombaient au fond du verre en petites touffes compactes, très noirs sur le dépôt de calcaire blanchâtre. Il travaillait lentement, pour ne pas s'écorcher. Au bout d'une minute, il releva la tête, inspecta le chantier.

Tant qu'à faire le clown, il pouvait aussi

s'arrêter à ce point, laisser sa lèvre supérieure

ornée d'une végétation irrégulière, vivace ici, ratiboisée là. Enfant, il ne comprenait pas pourquoi les adultes mâles ne tiraient jamais de leur système pileux un parti comique, pourquoi par exemple un homme qui décidait de sacrifier sa barbe le faisait en général d'un seul coup au lieu de proposer à l'hilarité de ses amis et connaissances, ne serait-ce qu'un jour ou deux, le spectacle d'une joue glabre et d'une autre barbue, d'une demi-moustache ou de rouflaquettes en forme de Mickey, bouffonneries qu'un coup de rasoir suffisait à effacer après s'en être diverti. Bizarre comme le goût de ce genre de caprice s'estompe avec l'âge, lorsque précisément il devient réalisable, pensa-t-il en constatant que lui-même, en pareille occasion, se pliait à l'usage et n'envisageait pas d'aller dans cet état de friche dîner chez Serge et Véronique, pourtant de vieux amis qui ne s'en seraient pas formalisés. Pré-jugé petit-bourgeois, soupira-t-il, et il continua d'actionner les ciseaux jusqu'à ce que le fond du verre à dents soit plein, le terrain propice au travail du rasoir.

Il fallait se hâter, Agnès allait revenir d'un

instant à l'autre, l'effet de surprise serait gâché s'il n'avait pas terminé à temps. Avec la hâte joyeuse de qui emballe un cadeau à la dernière minute, il appliqua de la crème à raser sur la zone débroussaillée. Le rasoir crissa, lui arrachant une grimace il ne s'était pourtant pas coupé. De

nouveaux flocons de mousse, piquetés de poils noirs mais beaucoup plus nombreux que tout à l'heure, tombèrent dans la baignoire. Il recommença deux fois. Bientôt, sa lèvre supérieure fut plus lisse encore que ses joues, du beau travail.

Bien que sa montre fût étanche, il l'avait retirée

pour prendre son bain, mais l'opération n'avait pas duré, à son estimation, plus de six ou sept minutes. Pendant qu'il y mettait la dernière main, il avait évité de regarder dans la glace afin de se réserver la surprise, de se voir comme Agnès allait bientôt le voir.

Il leva les yeux. Pas terrible. Le hâle des sports

d'hiver, à Pâques, tenait encore un peu sur son visage, si bien que la place de la moustache y découpait un rectangle d'une pâleur déplaisante, qui paraissait même faux, plaqué une fausse

absence de moustache, pensa-t-il, et déjà, sans abdiquer complètement la bonne humeur mali-cieuse qui l'y avait poussé, il regrettait un peu son geste, se répétait mentalement qu'en dix jours le malheur serait réparé. Tout de même, il aurait pu se livrer à cette facétie à la veille des vacances

plutôt qu'après, de manière à être intégralement bronzé et aussi à ce que la repousse soit plus discrète. Que moins de gens soient au courant.

Il secoua la tête. Bon, ce n'était pas grave, il

n'allait pas en faire une maladie. Et l'expérience, au moins, aurait eu le mérite de prouver que la moustache lui allait bien.

Prenant appui sur le rebord, il se leva, retira le

bouchon de la baignoire qui commença à se vider à grand bruit pendant qu'il s'enroulait dans la serviette-éponge. Il tremblait un peu. Devant le

lavabo, il se frictionna les joues avec de l'after shave, hésitant à toucher la place laiteuse de sa moustache. Quand il s'y résolut, un picotement lui fit crisper les lèvres l'irritation d'une peau qui,

depuis près de dix ans, n'avait pas connu le contact de l'air libre.

Il détourna les yeux du miroir. Agnès n'allait

plus tarder. Soudain, il découvrit qu'il était inquiet de sa réaction, comme s'il rentrait à la maison

après une nuit dehors passée à la tromper. Il gagna le salon où il avait disposé sur un fauteuil les vêtements qu'il comptait porter ce soir et les enfila avec une hâte furtive. Dans sa nervosité, il tira trop

fort sur un lacet de chaussure qui cassa. Un gargouillis véhément l'avertit, tandis qu'il pestait, que la baignoire avait fini de se vider. En chaussettes, il retourna à la salle de bains dont le carrelage mouillé lui fit contracter les orteils, passa le jet de la douche sur les parois de la baignoire jusqu'à ce que le reste de mousse et surtout les poils aient entièrement disparu. Il s'apprêtait à la récurer avec le produit rangé dans le placard sous le lavabo, pour éviter cette peine à Agnès, mais se ravisa à l'idée qu'il se conduirait moins, ce faisant, en mari prévenant qu'en criminel soucieux

d'éliminer toute trace de son forfait. En revanche, il vida le verre à dents contenant les poils coupés dans la poubelle en fer-blanc dont une pédale commandait le couvercle, puis le rinça avec soin, sans râcler cependant la couche de calcaire. Il rinça aussi les ciseaux, les essuya ensuite pour qu'ils ne rouillent pas. La puérilité de ce camouflage le fit sourire à quoi bon nettoyer les instruments du

crime quand le cadavre se voit comme le nez au milieu de la figure ?

Avant de regagner le salon, il jeta un coup d'oeil

circulaire à la salle de bains, en évitant de se regarder dans la glace. Puis il mit un disque de bossa-nova des années 50, s'assit sur le canapé avec l'impression pénible d'attendre dans l'antichambre d'un dentiste. Il ne savait pas s'il aimait mieux qu'Agnès rentre tout de suite ou soit retardée, lui laissant un moment de sursis pour se raisonner, ramener son geste à sa juste dimension une plaisanterie, au pire une initiative malheureuse dont elle allait rire avec lui. Ou bien se déclarer

horrifiée, et ce serait drôle aussi.

La sonnette de la porte retentit, il ne bougea

pas. Quelques secondes s'écoulèrent, puis la clé farfouilla dans la serrure et, du canapé dont il

n'avait pas bougé, il vit Agnès entrer dans le vestibule en poussant le battant du pied, les bras chargés de sacs en papier. Il faillit crier, pour gagner du temps « Ferme la porte Ne regarde

pas » Avisant ses chaussures sur la moquette, il

se pencha précipitamment sur elles, comme si la tâche de les mettre pouvait l'absorber longtemps, lui éviter de montrer son visage.

« Tu aurais pu ouvrir », dit Agnès sans

acrimonie, en le voyant au passage figé dans cette posture. Au lieu d'entrer dans le salon, elle alla tout droit vers la cuisine et, en tendant l'oreille, il écouta, au fond du couloir, le bourdonnement

léger du réfrigérateur qu'elle ouvrait, les sacs

froissés à mesure qu'elle en retirait ses achats, puis ses pas qui se rapprochaient.

« Qu'est-ce que tu fabriques ?

Mon lacet est cassé, marmonna-t-il sans

relever la tête.

Change de chaussures, alors. »

Elle rit, se laissa tomber sur le canapé, à ses

côtés. Assis du bout des fesses, le buste rigidement incliné sur les chaussures dont il détaillait les

surpiqûres sans les voir, il restait paralysé par l'absurdité de la situation s'il avait fait cette

blague, c'était pour accueillir Agnès tout faraud, s'exhiber en plaisantant sa surprise et, le cas échéant, sa désapprobation, pas pour se recroque-viller en espérant différer aussi longtemps que possible le moment où elle le verrait. Il fallait se secouer, vite, reprendre l'avantage et, encouragé peut-être par la péroraison gominée du saxophone sur le disque, il se leva d'un mouvement brusque, marcha en lui tournant le dos vers le couloir où se

trouvait le placard à chaussures.

« Si tu tiens à mettre celles-ci, lui cria-t-elle, on

peut toujours faire un nœud au lacet, en attendant

d'en acheter une paire de rechange.

Non, ça ira », répondit-il, et il sortit une

paire de mocassins qu'il chaussa, debout dans le couloir, en forçant sur les empeignes. Au moins, pas de problème de lacets. Il inspira profon-dément, passa la main sur son visage en s'attardant à la place de la moustache. C'était moins choquant au toucher qu'à la vue, Agnès n'aurait qu'à beaucoup le caresser. Il se força à sourire, surpris de constater qu'il y arrivait à peu près, repoussa la porte du placard, la calant avec le carton qui l'empêchait de bâiller et retourna au salon, la nuque un peu raide mais souriant, à visage découvert. Agnès avait arrêté le disque et le rangeait dans sa pochette.

« Il faudrait peut-être y aller, maintenant », dit-

elle en se tournant vers lui, avant d'abaisser doucement le couvercle de la platine dont le voyant rouge s'éteignit sans qu'il l'ait vue appuyer sur le bouton.

 

En descendant au sous-sol où se trouvait le

parking, elle vérifia son maquillage dans la glace de l'ascenseur, puis le regarda, lui, d'un air approbateur, mais cette approbation, de toute évidence, portait sur son costume et non sur la métamorphose qu'elle n'avait toujours pas commentée. Il soutint son regard, ouvrit la bouche, la referma aussitôt, ne sachant que dire. Durant le trajet en voiture, il resta silencieux, essayant mentalement plusieurs phrases d'amorce mais aucune ne lui parut satisfaisante c'était à

elle de parler la première et du reste elle parlait, racontait une anecdote concernant un auteur de la maison d'édition où elle travaillait, mais il

l'écoutait à peine et, ne parvenant pas à interpréter son attitude, fournissait une réplique réduite au minimum. Bientôt ils arrivèrent dans le quartier de

l'Odéon, où habitaient Serge et Véronique et où, comme d'habitude, il s'avéra presque impossible

de se garer. Les embouteillages, le tour trois fois répété du même pâté de maisons lui donnèrent un prétexte pour exhaler sa mauvaise humeur, frapper le volant du poing, hurler merde à l'intention d'un klaxonneur qui ne pouvait l'entendre. Agnès se moqua de lui et, conscient d'être désagréable, il lui proposa de la déposer pendant que lui continuait à chercher une place. Elle accepta, descendit à hauteur de l'immeuble où ils se rendaient, traversa

la chaussée, puis, comme si elle se ravisait brusquement, retourna d'un pas vif vers la voiture à l'arrêt où il attendait que le feu passe au vert. Il baissa la vitre, soulagé à l'idée qu'elle allait, d'un mot tendre, cesser de le faire marcher, mais elle voulait seulement lui rappeler le code de la porte d'entrée. Prêt à la retenir, il se pencha vers la fenêtre, mais elle s'éloignait déjà en lui adressant par dessus l'épaule un clin d'oeil qui pouvait signifier « à tout de suite », « je t'aime », ou n'importe quoi d'autre. Il démarra, perplexe et agacé, éprouvant fortement l'envie d'une cigarette. Pourquoi feignait-elle de n'avoir rien remarqué ? Pour répondre par une autre surprise à celle qu'il lui avait ménagée ? Mais justement, c'était ça l'étonnant elle n'avait pas du tout paru surprise,

pas même un instant, le temps de se reprendre, de se composer un visage naturel. Il l'avait bien

regardée au moment où elle le voyait, en remettant le disque dans sa pochette pas un haussement de

sourcil, une expression fugitive, rien, comme si elle avait eu tout le loisir de se préparer au spectacle qui l'attendait. Bien sûr, on pouvait soutenir qu'il l'avait prévenue, elle avait même dit, en riant, que ce serait une bonne idée. Mais il s'agissait forcément d'une parole en l'air, d'une fausse réponse à ce qui était encore, dans son esprit, une fausse question. Impossible d'imaginer qu'elle l'avait pris au sérieux, qu'elle avait fait les courses en se disant il est en train de raser sa moustache,

il faut qu'en le voyant je fasse comme si de rien n'était. D'un autre côté, le sang-froid dont elle avait fait preuve était encore moins croyable si elle ne s'y attendait pas. En tout cas, jugea-t-il, je lui tire mon chapeau. Joli coup.

Malgré l'embouteillage, son irritation diminuait,

et par suite son malaise. L'absence de réaction d'Agnès, ou plutôt la rapidité de sa réaction trahissaient l'étroite complicité qui les liait, un esprit de surenchère, d'improvisation blagueuse dont, au lieu de faire la tête, il convenait plutôt de la féliciter. A malin, malin et demi, ça lui

ressemblait bien, ça leur ressemblait bien et l'impatience lui venait à présent, non pas d'élucider un malentendu, mais de jouir avec elle

d'une entente quasi télépathique et d'y associer leurs amis. Serge et Véronique allaient rire,

d'abord de sa nouvelle tête, ensuite du bateau

monté par Agnès, de son énervement qu'il comptait bien avouer, détailler sans s'épargner en se présentant sous un jour déboussolé et plaisamment scrogneugneu, en faisant mousser la réponse du berger à la bergère. A moins. à moins que la bergère, jamais à court d'idées, ne l'ait devancé avec l'intention de mettre Serge et Véronique dans la confidence, d'exiger de leur part la même attitude. C'était lui, sans doute, qui lui avait proposé de monter la première, mais s'il ne l'avait pas fait, elle le lui aurait peut-être demandé. Ou bien, tout comme lui, elle ne voyait que maintenant le parti à tirer de cette longueur d'avance. En fait, il l'espérait, ravi de poursuivre

un jeu dont la drôlerie, le côté ping-pong, lui paraissaient maintenant évidents. Il serait déçu si elle n'y pensait pas, mais aucun doute, elle y pensait, l'occasion était trop belle. Il l'imaginait à cet instant en train de faire la leçon à Serge et

Véronique, Véronique gloussant, menaçant d'attraper un fou rire à force de s'entraîner à prendre l'air naturel. Elle n'avait pas, loin de là, le talent de comédienne d'Agnès, son aplomb ni son goût du canular, elle se trahirait vite.

La perspective de ce gag, le plaisir qu'il prenait

à s'en figurer le déroulement et les ratés possibles dissipaient la gêne qu'il avait éprouvée un moment plus tôt. En prenant du recul, il s'étonnait de son désarroi, se reprochait sa mauvaise humeur mais

non, même pas, elle s'intégrait bien au jeu, il lui semblait presque, rétrospectivement, l'avoir simulée aussi. Il palpa son visage, tendit le cou pour le regarder dans le rétroviseur. Bon, ce n'était pas très heureux, cette lèvre supérieure couleur champignon de Paris au milieu du bronzage, mais on allait en plaisanter, et puis la partie blanche se hâlerait, la partie hâlée pâlirait, surtout il se laisserait repousser la moustache le seul motif

d'enrager, s'il tenait vraiment à en trouver un,

c'est que l'automobiliste qui le suivait venait de prendre une place qu'il avait dépassée sans y faire attention, occupé qu'il était à se dévisager.

 

Serge et Véronique furent à la hauteur. Ni coups

d'oeil appuyés, ni discrétion ostentatoire, ils le regardaient en face, exactement comme d'habi-tude. Il les provoqua, pourtant, se débrouilla, sous prétexte de l'aider, pour se retrouver seul à la cui-sine avec Véronique et la mettre à l'épreuve en la félicitant de sa bonne mine. Elle lui retourna le

compliment oui, il avait bronzé, oui, il avait fait

beau, tu es en forme, tu ne changes pas, toi non plus. Pendant le dîner, tous les quatre parlèrent ski, travail, amis communs, films nouveaux, avec tant de naturel que le gag, à la longue, perdait de

son sel comme ces pastiches trop parfaits qui, à force de ressembler à l'original, inspirent davan-tage de respect que de gaieté. De jouer si bien le jeu lui gâchait le plaisir qu'il en avait escompté, il

en aurait presque voulu à Véronique qu'il tenait, a priori, pour l'élément défaillant du complot, et qui ne flanchait pas. Personne ne saisissait les perches de plus en plus grosses qu'il tendait, parlant du socialisme glabre imposé par le gouver-nement Fabius ou des moustaches dessinées à la

Joconde par Marcel Duchamp et, en dépit de la tension implicite que cette plaisanterie impeccable-ment filée imprimait au déroulement de la soirée, il se sentait triste comme un enfant qui, lors d'un repas familial en l'honneur de son prix d'excel-lence, voudrait que la conversation porte seulement sur cet événement, souffre que les adultes, après l'en avoir félicité, n'y reviennent pas sans cesse, parlent d'autre chose, l'oublient. Le vin aidant, il se surprit lui-même à oublier, l'espace d'une

minute, qu'il avait rasé sa moustache, que les autres feignaient de ne pas le remarquer et, lorsqu'il s'en rendait compte, jetait un coup d'oeil au miroir surmontant la cheminée afin de se per-suader qu'il n'avait pas rêvé, que le phénomène, apparemment oublié de tous, persistait cependant, ainsi que la mystification dont il était la victime consentante, la vedette lassée de son emploi

d'Arlésienne. Cette persistance l'étonna d'autant plus qu'après le dîner, Serge un peu éméché se disputa avec Véronique, pour une raison futile qui d'ailleurs lui échappa. De telles disputes se produi-saient souvent entre leurs hôtes, nul n'y attachait

d'importance. Véronique avait mauvais caractère et Agnès, qui la connaissait depuis toujours, s'amusait ouvertement de ses haussements d'épau-les furieux, de ses replis vers la cuisine où elle l'accompagnait pour mettre de l'huile sur le feu. Cette scène de ménage, toutefois, faisait oublier la comédie de l'indifférence à l'endroit de la mous-

tache coupée, ce qui en soi était compréhensible, mais devint plus bizarre quand l'incident fut clos. Car la tension ne se résorbait pas tout à fait et Véronique, vexée, faisant ostensiblement sécession,

il semblait logique qu'elle se désolidarise avec éclat d'une blague dont l'entente générale était la

condition. Or, elle ne le fit pas. Il chercha le moyen de la pousser à dénoncer un pacte que, toute à sa colère, elle avait peut-être complètement oublié, mais n'en trouva que de grossiers qui auraient conclu lourdement un gag auquel Agnès avait peut-être prévu une chute brillante. Véro-nique manifestant qu'elle en avait assez et souhai-tait les voir partir pour se chamailler dans l'inti-mité, il devint clair pourtant qu'il n'y aurait pas de chute, que le gag s'arrêtait là, ne serait pas commenté par ses interprètes, se félicitant mutuel-lement et riant de bon cœur comme il l'avait

espéré. Sa déception enfantine s'accentua, l'aga-cement revint. Même s'il trouvait une façon spi-rituelle de remettre l'affaire sur le tapis, il n'y avait guère de chance à présent que sa sortie trop long-temps différée soit accueillie par autre chose qu'un enjouement réchauffé, prouvant que le plaisir qu'on avait pu prendre à jouer cette comédie était depuis longtemps retombé, remplacé par une indif-férence non simulée et pour lui frustrante.

 

Agnès, dans la voiture, ne revint pas davantage

sur la question. Sans doute regrettait-elle que sa blague ait fait long feu, au point que jusque sur le palier tous se soient accordés tacitement à ne pas la ranimer, mais elle ne le montrait pas, commen-tait gaiement le dîner, le caractère de cochon de

Véronique, persiflait à son habitude. Et bien qu'il n'attendît pas d'elle un étalage de confusion, ce refus d'évoquer, même incidemment, le petit

événement de la soirée, lui parut presque agressif,

comme si, un comble, elle lui en voulait à lui de

l'enlisement de sa plaisanterie. Il détestait être fâché contre Agnès, aurait voulu l'aimer sans

aucune réticence, si brève et éphémène fût-elle et,

de fait, l'amour qu'ils se portaient allait de pair avec un sens de l'humour à usage privé qui suffisait en général à désamorcer les conflits. S'agissant d'un caprice aussi bénin, un minimum

de recul aurait dû le prévenir contre toute irritation. Malgré quoi l'attitude d'Agnès l'irritait, et même réveillait l'angoisse inexplicable, l'impression diffuse d'être en faute qu'il avait éprouvées au sortir de la salle de bains. C'était

ridicule, évidemment, il pouvait bien jouer le jeu encore cinq minutes si cela amusait Agnès, mais il

allait finir par lui en vouloir, il le pressentait, alors autant arrêter. Seulement, c'était à elle de faire le

premier pas et tant pis si, ayant trop tardé, il ne lui restait rien de mieux à sortir qu'un banal « ça

ne te va pas mal, tu sais », il suffisait qu'elle le dise gentiment. Même si elle trouvait ça moche, d'ailleurs, le tout était de le dire. Mais apparemment, elle ne voulait pas. Tête de mule,

pensa-t-il.

Depuis deux minutes, elle avait cessé de parler,

regardait droit devant elle avec une petite moue boudeuse, l'air de lui reprocher son manque d'attention. Il l'adorait ainsi, le front buté sous la

frange, soudain enfantine. Son mécontentement disparut d'un coup, balayé par une vague d'attendrissement un peu goguenard, celui de l'adulte qui cède au caprice d'une gamine en faisant remarquer que c'est le plus intelligent qui s'arrête le premier.

A un feu rouge, il se pencha sur elle et, du bout

des lèvres, suivit le contour de son visage. Comme elle tendait la tête en arrière pour lui offrir son cou, il remarqua qu'elle souriait, pensa dire « Tu

as gagné. » Il préféra frotter, en tordant le nez, sa lèvre supérieure lisse contre la peau, remontant de la clavicule au lobe de l'oreille, et murmurer « Ça

change, non ? »

Elle soupira doucement, posa la main sur sa

cuisse tandis qu'il s'écartait à regret pour passer du point mort en première. Après qu'ils eurent traversé le carrefour, elle demanda à mi-voix

« Qu'est-ce qui change ? »

Il pinça les lèvres, refusant de se laisser aller à

l'impatience.

« Pouce.

Quoi, pouce ?

S'il te plaît. implora-t-il comiquement. Mais quoi, qu'est-ce qu'il y a ?»

Tournée vers lui, elle le dévisageait avec une

curiosité si bien jouée, tendre, un peu inquiète, qu'il craignit, si elle continuait, de vraiment lui en vouloir. Il avait fait le premier pas, cédé sur toute la ligne, elle devait comprendre que ça ne l'amusait plus, qu'il avait envie de parler tranquillement. S'efforçant de poursuivre sur le ton de l'adulte qui raisonne une fillette entêtée, il déclara avec emphase

« Les plaisanteries les meilleures sont les plus

courtes.

Mais quelle plaisanterie ?

Arrête » coupa-t-il avec une brusquerie

qu'il regretta aussitôt. Il reprit plus doucement

« Stop.

Qu'est-ce qu'il y a ?

Arrête, s'il te plaît. Je te demande

d'arrêter. »

Il avait cessé de sourire, elle aussi. « Bon. Arrête-toi, dit-elle. Tout de suite. Ici. »

Il comprit qu'elle parlait de la voiture, obliqua

sèchement vers le couloir de bus et coupa le contact, pour donner plus de poids à son injonction d'en finir. Mais elle parla la première

« Explique-moi. »

Elle paraissait si déconcertée, choquée même,

qu'il se demanda un instant si elle n'était pas sincère, s'il se pouvait que, pour quelque raison

incroyable, elle n'ait rien remarqué. Mais aucune

raison incroyable ne faisait l'affaire, il était même

grotesque de se poser la question, et encore plus

de la lui poser.

« Tu n'as rien remarqué ? demanda-t-il quand

même.

Non. Non, je n'ai rien remarqué et tu vas

m'expliquer tout de suite ce que j'aurais dû remarquer. »

C'était la meilleure, pensa-t-il le ton déterminé,

presque menaçant, de la femme qui va faire une

scène, sûre de son bon droit. Mieux valait abandonner, elle se lasserait comme les enfants

quand on cesse de faire attention à eux. Mais elle

n'avait plus sa voix d'enfant. Il hésita, finit par soupirer « Rien », et avança la main vers la clé

de contact. Elle la retint.

« Si, ordonna-t-elle. Dis-moi. »

II ne savait même pas quoi dire. Enfoncer le

clou, prononcer les quelques mots qu'Agnès, poussée par une lubie quelconque, voulait à toute force lui faire prononcer semblait soudain difficile, vaguement obscène.

« Mais enfin, ma moustache », finit-il par

lâcher en boulant les syllabes.

Voilà. Il l'avait dit.

« Ta moustache ? »

Elle fronça les sourcils, mimant à la perfection

la stupeur. Il l'aurait applaudie ou giflée.

« Je t'en prie, arrête, répéta-t-il.

Mais arrête, toi Elle criait presque

Qu'est-ce que c'est que cette histoire de moustache ? »

Il prit sa main, sans douceur, la porta à ses

lèvres, appliqua les phalanges un peu raides, crispées, à la place de la moustache. A ce moment, les phares de l'autobus qui arrivait derrière eux les éblouirent. Lâchant la main, il démarra, se déporta au milieu du boulevard.

« Il circule tard, ce bus. », observa-t-il

bêtement, pour faire une pause, en pensant à la fois qu'ils avaient quitté tôt Serge et Véronique et que, comme c'était parti, la pause ne servait à rien. Agnès, qui tenait sa scène, revenait déjà à la charge.

« J'aimerais que tu m'expliques. Tu veux te

faire pousser la moustache, c'est ça ?

Mais enfin, touche, bon dieu cria-t-il en

reprenant sa main, qu'il pressa de nouveau sur sa bouche. Je viens de la raser, tu ne sens pas ? Tu ne vois pas ? »

Elle retira sa main, eut un petit rire bref,

moqueur et sans gaieté, qu'il ne lui connaissait pas.

« Tu te rases tous les jours, non ? Deux fois par

jour.

Arrête, merde.

C'est monotone, comme gag, observa-t-elle

sèchement.

Ta spécialité, non ? »

Elle ne répondit pas, et il pensa qu'il avait

touché juste. Il accéléra, décidé à se taire jusqu'à ce qu'elle mette fin à cette histoire idiote. C'est le plus intelligent qui s'arrête le premier, se répéta-t-il, mais la phrase avait perdu sa nuance de gronderie affectueuse, s'installait pesamment dans sa tête que les syllabes martelaient avec une sorte d'imbécilité rageuse. Agnès continuait à se taire et, lorsqu'il la regarda à la dérobée, le désarroi de son visage le frappa comme une méchanceté. Jamais il ne l'avait vue ainsi, odieuse et apeurée. Jamais elle n'avait joué la comédie avec cette véhémence. Pas une fausse note, du grand art, et pourquoi ? Pourquoi faire ça ?

Ils restèrent silencieux le reste du trajet, dans

l'ascenseur aussi et même une fois entrés dans la

chambre où ils se dévêtirent chacun de son côté,

sans se regarder. De la salle de bains où il se brossait les dents, il l'entendit rire, d'une manière

qui appelait une question, et il ne la posa pas. Mais

au son de ce rire, sans hargne, presque pouffé, il devina qu'elle voulait faire machine arrière. Et quand il revint dans la chambre, elle lui souriait, déjà couchée, avec une expression de timidité rouée, repentante et sûre du pardon qui rendait presque inimaginable celle qu'il avait surprise dans la voiture. Elle regrettait bien sûr, il allait se

montrer bon prince.

« A mon avis, dit-elle, Serge et Véronique sont

déjà réconciliés. On pourrait peut-être faire comme eux.

C'est une idée », répondit-il en souriant à

son tour, et il se glissa dans le lit, la prit dans ses bras, à la fois soulagé qu'elle dépose les armes et soucieux d'avoir le triomphe modeste. Les yeux fermés déjà, serrée contre lui, elle émit un petit grognement de plaisir et pressa son épaule de la main comme pour donner le signal du sommeil. Il

éteignit la lumière.

 

« Tu dors ? » dit-il un peu plus tard. Elle répondit immédiatement, à voix basse mais

distincte

« Non.

A quoi penses-tu ?»

Elle rit doucement, comme avant de se coucher. « A ta moustache, bien sûr. »

Il y eut un moment de silence, un camion passa

dans la rue, faisant trembler les vitres, puis elle

reprit, hésitante

« Tu sais, tout à l'heure, dans la voiture.

Oui?

C'était drôle, mais j'ai eu l'impression que

si tu continuais. j'allais avoir peur. »

Silence. Il avait les yeux grands ouverts, certain

qu'elle aussi.

« J'ai eu peur », murmura-t-elle. Il déglutit sèchement.

« Mais c'est toi qui as continué.

S'il te plaît, implora-t-elle en serrant sa main

aussi fort que possible. Je t'assure, ça me fait peur.

Alors ne recommence pas », dit-il en

l'enlaçant, avec l'espoir inquiet de calmer la machine, qu'il sentait prête à se remettre en marche. Elle le sentit aussi, s'arracha à son étreinte d'un geste violent, alluma la lumière.

« C'est toi qui recommences, cria-t-elle. Ne fais

plus jamais ça »

Il vit qu'elle pleurait, la bouche affaissée, le dos

secoué de frissons. Impossible de simuler ça, pensa-t-il, affolé, impossible qu'elle ne soit pas sincère. Impossible aussi qu'elle le soit, ou alors elle perdait la raison. Il la saisit aux épaules, bouleversé par son tremblement, par la contraction de ses muscles. La frange cachait ses yeux, il la releva, dégageant le front, prit son visage entre ses mains, prêt à tout pour qu'elle cesse d'avoir mal. Elle bégaya

« Qu'est-ce que c'est que cette histoire de

moustache ?

Agnès, murmura-t-il, Agnès, je l'ai rasée. Ce

n'est pas grave, ça repoussera. Regarde-moi, Agnès. Qu'est-ce qui se passe ? »

Il répétait chaque mot, doucement, chantonnant

presque tout en la caressant, mais elle s'écarta de nouveau, les yeux écarquillés, comme dans la voiture, la même progression.

« Tu sais bien que tu n'as jamais eu de

moustache. Arrête ça, s'il te plaît. » Elle criait « S'il te plaît. C'est idiot, s'il te plaît, ça me fait peur, arrête ça. Pourquoi fais-tu ça ? » chuchota-t-elle pour finir.

Il ne répondit pas, accablé. Que pouvait-il lui

dire ? D'interrompre ce cirque ? Pour reprendre le dialogue de sourds ? Que se passait-il ? Des blagues déroutantes, qu'elle faisait parfois, lui revenaient à l'esprit, l'histoire de la porte murée. Soudain, il repensa au dîner chez Serge et Véronique, à leur obstination à feindre de ne rien voir. Que leur avait-elle dit, et pourquoi ? Que voulait-elle ?

Ils avaient souvent les mêmes idées en même

temps. Ça ne rata pas et, à l'instant où elle ouvrit la bouche, il comprit que l'avantage reviendrait à celui qui poserait la question le premier. A elle, donc.

« Si tu t'étais rasé la moustache, Serge et

Véronique l'auraient remarqué, non ? »

Imparable. Il soupira

« Tu leur as dit de faire semblant. »

Elle le fixa, pupilles dilatées, bouche béante,

aussi visiblement horrifiée que s'il la menaçait avec un rasoir.

« Tu es fou, siffla-t-elle. Complètement fou. » Il ferma les yeux, paupières serrées au point de se faire mal sur l'espoir absurde, quand il les

rouvrirait, qu'Agnès serait endormie, le cauchemar

passé. Il l'entendit bouger, repousser les draps, elle

se levait. Et si elle était folle, si elle avait une hallucination, que faire ? Entrer dans son jeu, prononcer des paroles apaisantes, la bercer en disant « Mais oui, tu as raison, je n'ai jamais eu

de moustache, je te faisais marcher, pardonne-moi. »? Ou bien lui prouver qu'elle délirait ?

L'eau coula dans la salle de bains. Quand il ouvrit les yeux, elle s'approchait du lit, un verre à la main. Elle avait enfilé un tee-shirt et semblait plus calme.

« Écoute, dit-elle, on va téléphoner à Serge et

Véronique. »

Cette fois encore, elle le devançait, assurait son

avantage en faisant une proposition d'une certaine façon raisonnable, qui le plaçait, lui, en position de défense. Et si elle les avait persuadés de concourir à la mystification, s'ils avaient persévéré pendant tout le dîner, rien n'assurait qu'ils ne s'y tiendraient pas au téléphone. Mais pourquoi ? Pourquoi ? Il ne comprenait pas.

« A cette heure ? » demanda-t-il, conscient de

commettre une faute, d'avancer un prétexte de convention futile pour se dérober à une épreuve

qu'il prévoyait dangereuse pour lui.

« Je ne vois pas d'autre solution. » Sa voix,

soudain, reprenait de l'assurance. Elle tendit la main vers le téléphone.

« Ça ne prouvera rien, murmura-t-il. Si tu les as

prévenus. »

Il regretta, à peine formulée, cette précaution

défaitiste et, soucieux de reprendre l'initiative par un acte d'autorité, s'empara lui-même de l'appareil. Agnès, assise au bord du lit, le laissa faire sans protester. Ayant formé le numéro, il compta quatre sonneries, puis on décrocha il

reconnut la voix ensommeillée de Véronique.

« C'est moi, dit-il avec brusquerie. Désolé de te

réveiller, mais j'ai un renseignement à te demander. Tu te rappelles ma tête ? Tu l'as bien vue ce soir ?

Hon, fit Véronique.

Tu n'as rien remarqué ?

Pardon ?

Tu n'as pas remarqué que je ne portais plus

de moustache ?

Tu déconnes ou quoi ? »

Agnès, qui avait pris l'écouteur, fit un geste qui

signifiait clairement « Tu vois bien. » et dit,

impatientée « Passe-la-moi. » Il lui tendit le

combiné, dédaignant l'écouteur qu'elle lui offrait en échange, pour bien marquer le peu de valeur qu'il attachait à un test de toute manière truqué.

« Véronique ? » dit Agnès. Un temps, puis elle

reprit « Justement, je te le demande. Ecoute

suppose que je t'ai fait jurer de dire, quoi qu'il arrive, qu'il n'a jamais eu de moustache. Tu me suis ? »

Elle agita l'écouteur dans sa direction, comme

pour lui ordonner de le prendre et, furieux contre lui-même, il obéit.

« Bien, continua-t-elle. Si je t'ai demandé ça,

considère que c'est annulé, oublie tout et réponds-moi franchement oui ou non, est-ce que tu l'as

déjà vu avec une moustache ?

Non. Évidemment non. Et puis. »

Véronique s'interrompit, on entendit la voix de

Serge sur fond de grésillement, puis une sorte d'aparté, main posée sur le combiné, enfin Serge prit l'appareil

« Vous avez l'air de bien vous amuser, dit-il,

mais nous, on dort. Salut. »

Ils entendirent le déclic, Agnès raccrocha

lentement.

« On s'amuse bien, en effet, commenta-t-elle.

Tu vois ? »

Il la regarda, égaré.

« Tu leur as dit.

Appelle qui tu veux. Carine, Paul, Bernard,

quelqu'un à ton agence, n'importe qui. »

Elle se leva, prit un carnet d'adresses sur la table

basse et le jeta sur le lit. Il comprit qu'en le ramassant, en le feuilletant, en cherchant

quelqu'un d'autre à appeler, il reconnaîtrait sa défaite, même si c'était absurde, impossible.

Quelque chose, ce soir, s'était détraqué, qui l'obligeait à prouver l'évidence, et ses preuves n'étaient pas probantes, Agnès les avait faussées. Il se méfiait du téléphone à présent, pressentant sans pouvoir en imaginer les modalités une conspiration où il tenait sa place, un gigantesque canular pas drôle du tout. Tout en rejetant l'hypothèse extravagante selon laquelle Agnès aurait appelé tous les amis figurant dans son carnet d'adresses pour leur faire jurer sous un prétexte quelconque d'assurer, quoi qu'elle dise, même si elle les pressait de se rétracter, qu'il n'avait jamais porté de moustache, il devinait qu'en appelant Carine, Bernard, Jérôme, Samira, il obtiendrait la même réponse, qu'il fallait repousser cette ordalie, quitter ce terrain miné et se reporter sur un autre où il aurait l'initiative, une possibilité de contrôle.

« Écoute, dit-il, nous avons bien des photos

quelque part. Celles de Java, tiens. »

Sortant du lit, il fouilla dans le tiroir du

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