La moustache

Emmanuel Carrère · Chapitre 2 sur 2 · partie 1/3

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La moustache

portait la soupe aux heures des repas. On veillait

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

aussi, c'était le principal soin, à ce qu'ils absorbent leurs médicaments, et on se débrouillait pour faire de petits bénéfices sur les frais d'entretien. Les

fous semblaient paisibles, leurs hôtes pas mécontents de ces revenus locatifs qui avaient l'avantage de tomber tous les mois, à coup sûr, de ne pas risquer de se tarir, car leurs pensionnaires restaient jusqu'à leur mort. Chacun vaquait à ses occupations, un des malades, depuis vingt ans, écrivait sans trêve la même phrase pompeuse et dépourvue de sens, une autre berçait des baigneurs en celluloïd, changeait leurs couches toutes les deux heures, se déclarait heureuse. En voyant le reportage, il avait pensé, c'est horrible, bien sûr, mais comme on trouve horrible la famine en

Éthiopie, sans se représenter Agnès assise sur les marches d'un cabanon, au fond du jardin, répétant d'une voix douce que son mari n'avait jamais porté de moustache, et les années passant, répétant toujours cela, en devenant une femme mûre, une vieille femme. Il l'imaginait, Dieu sait pourquoi, en robe de petite fille. Et lui, petit à petit, se serait détaché d'elle, l'amour transformé

en pitié, en remords. Bien sûr, elle n'irait pas dans un de ces villages pour malades nécessiteux, il lui trouverait les maisons de repos les plus luxueuses, mais ce serait pareil avec le temps, l'indifférence

s'installerait, elle deviendrait pour lui un boulet,

un poids sur la conscience, jamais apaisée par la certitude que, pourtant, il faisait de son mieux, allait la voir chaque mois, payait chaque mois pour sa pension, et lorsqu'elle mourrait, sans se l'avouer, il serait soulagé. Il ne pouvait chasser cette image d'Agnès vieille, délirant doucement, en robe de gamine. Oh non, non, pensait-il, la gorge nouée. Non, bien sûr, ce n'était pas si grave, pas à ce point. On allait la soigner, l'en tirer. L'ex-femme de Jérôme, à une époque, allait d'anorexies en dépressions nerveuses, elle avait bien fini par reprendre le dessus. Étrange, même, qu'ayant connu cela, Jérôme n'ait pas compris plus tôt, dès le coup de fil de conspiratrice qu'avait dû lui passer Agnès, ou même avant, bien avant peut-

être, pour s'en protéger, refusait-il de voir ces choses-là. Il fallait lui téléphoner, en tout cas, lui

expliquer tout, lui demander conseil. Se faire recommander un psychiatre sérieux, celui qui avait tiré Sylvie d'affaire.

Le mieux aurait été de descendre, tout de suite,

d'appeler d'une cabine pour qu'Agnès ne risque pas de surprendre la conversation. D'autre part, il répugnait à la laisser seule, même cinq minutes. Déroulant le fil, il emporta le téléphone dans la cuisine, se promettant de parler très bas. Il n'aurait pu, d'ailleurs, prononcer certains mots à voix haute. Le numéro formé, il laissa sonner long-temps Jérôme n'était pas là, ou avait débranché.

Il raccrocha avec précaution, comme si cela pouvait étouffer le grelot. Demain, pensa-t-il, tout en se demandant à quel moment, puisqu'il était

décidé à ne pas s'éloigner d'Agnès et qu'en fait la

meilleure solution était de profiter de son sommeil. Sa marge de manœuvre allait être réduite.

Il regagna le salon en traînant le téléphone,

s'assit sur le canapé, d'autant plus désemparé qu'il voyait mal quoi faire dans les heures à venir. On

n'appelle pas un psychiatre un samedi en pleine nuit, SOS Médecins ne serait d'aucun secours,

non, il allait falloir attendre jusqu'à lundi et la

perspective de tout ce qui pouvait arriver d'ici là l'effrayait comme si, longtemps larvée, la folie

d'Agnès s'emballait, risquait en quelques heures de croître à la manière des nénuphars qui doublent sans arrêt de volume dans les démonstrations

géométriques. Il sortit de son portefeuille la carte

d'identité rectifiée, effrayé aussi à l'idée que c'était

la seule photo de lui dont il disposait encore. Non,

tout de même pas elle avait dû au moins épargner

son passeport, et puis il restait toujours la

ressource de demander à des amis des photos sur lesquelles il figurait, ça ne devait pas manquer. Comme on compte des moutons, il entreprit de dresser une liste des images de lui qui pouvaient circuler et lui être accessibles. Tout en allumant

une cigarette, la dernière du paquet acheté l'après-midi, il se rappela un incident survenu trois jours plus tôt, sur le Pont-Neuf. Par inadvertance, il

était entré dans le champ d'une photo, à l'instant précis où un touriste japonais, tirant le portrait de sa femme sur fond de Notre-Dame, appuyait sur le déclencheur. D'ordinaire, il prenait garde

d'éviter ce genre de faux pas, attendait que la photo soit prise pour passer, ou bien se faufilait derrière le dos du photographe une fois, même,

il avait poussé le scrupule jusqu'à s'arrêter pour ne pas entrer dans le champ d'une paire de jumelles. Il s'était excusé, sur le Pont-Neuf, le Japonais avait fait un geste signifiant que ce n'était pas

grave, et il aurait aimé, maintenant, posséder cette photo, accidentelle, ou d'autres prises au cours de sa vie sans qu'il y soit pour rien, sans qu'il en soit le sujet, comme si le caractère fortuit de sa présence en renforçait l'authenticité. Mais surtout celle du Japonais, prise mercredi ou jeudi, la dernière sans doute où il portait la moustache. Il pouvait toujours passer une annonce dans un

journal de Tokyo, pensa-t-il sans gaieté. Plus raisonnablement, se rabattre sur des photos qu'avaient prises des amis, que possédaient ses parents, dont les administrations devaient avoir des doubles, les laboratoires des négatifs. Mais impossible aussi d'y avoir accès tout de suite. Cette

nuit, il ne pouvait que contempler le photomaton de la carte d'identité, gratté au rasoir, léché pour faire partir d'imaginaires traces de feutre.

Sa pensée s'arrêta, il fronça les sourcils, puis,

léchant son doigt, le passa sur la photo, sur la tache plus sombre correspondant aux épaules de sa veste. Son index resta net. Évidemment, réfléchit-

il, les photos ne transpirent pas. L'expérience, cependant, dénonçait la préméditation d'Agnès, à laquelle il n'avait pas songé sur le moment sachant très bien que le grattage au rasoir ne signifiait rien du tout, elle l'avait fait précéder du test du doigt mouillé, plus concluant et, pour qu'il le soit, avait forcément dû, au préalable, tacher son index de feutre.

Elle est folle, dit-il à voix basse, complètement

folle. D'une folie perverse, qui plus est, mal-faisante. Et ce n'était pas sa faute, il devait l'aider. Même si elle essayait de lui crever les yeux, en vrai, pas sur une photo, il faudrait à la fois qu'il se protège, lui, et qu'il la protège, elle. C'était cela le plus affreux, pas tant le fait qu'elle veuille supprimer le passé, sa moustache ou Java, mais que toutes ces manœuvres soient dirigées contre lui, calculées, visent à le monter contre elle pour qu'il ne puisse pas, qu'il ne veuille plus lui venir en aide. Pour qu'il finisse par l'abandonner, découragé. La métaphore du maître nageur qui assomme pour son bien le candidat au suicide revint tourner dans sa tête, mais l'apaisa moins qu'au café, dans l'après-midi. Il se demanda si elle dormait vraiment il ne l'avait pas vue prendre les

somnifères. Sur la pointe des pieds, il alla vers la

porte de la chambre qu'il ouvrit en veillant à ce qu'elle ne grince pas, en luttant pour écarter une image atroce, plus atroce encore que celle de la petite vieille en tenue de poupée Agnès éveillée,

assise en tailleur sur le lit, qui avait prévu chacun de ses gestes, l'attendait avec un sourire de triomphe démoniaque, la bave aux lèvres, comme la gamine possédée du film L'Exorciste. Mais elle semblait dormir paisiblement. Il s'approcha du corps lové en chien de fusil, sous les couvertures,

le corps de la femme qu'il aimait, craignant de surprendre l'éclat d'un œil ouvert, aux aguets.

Non.

Il resta plusieurs minutes debout, à la regarder

dans la lumière diffuse provenant du salon, puis ressortit, pas rassuré pour autant. Il passa la nuit allongé sur le canapé, mains croisées derrière la nuque, sans dormir. Il répétait les plans arrêtés dans l'après-midi, décidé à s'y tenir malgré la fièvre accrue du soir entrer dans le jeu d'Agnès,

appeler Jérôme sans qu'elle le sache, appeler un psychiatre, et cela le calmait un peu d'imaginer comment il allait tourner les difficultés d'applica-tion de ce programme, comment, sans la laisser seule, il s'isolerait pour téléphoner. A un moment, le voyant rouge du répondeur, qu'ils avaient oublié de consulter en rentrant, attira son attention. Il écouta les messages, le son réglé au minimum, l'oreille collée contre le haut-parleur. Jérôme, apparemment inquiet, puis son père qui, comme chaque semaine leur rappelait le déjeuner du lendemain, une attachée de presse qui voulait parler à Agnès, encore Jérôme la fois où ils

n'avaient pas décroché. Il nota le nom de l'attachée de presse, effaça les messages. Il s'assoupit un peu avant l'aube, conscient qu'il n'avait guère dormi depuis deux jours, qu'il ne s'était pas rasé, même la barbe, et qu'il allait falloir être en forme physique pour affronter la suite.

Le téléphone sonna au moment de son rêve où

il se demandait si on disait une moustache ou des

moustaches. Quelqu'un qu'il ne parvenait pas à identifier répondait qu'on pouvait dire les deux, comme un pantalon ou des pantalons, puis éclatait d'un petit rire sec lui donnant à penser que c'était

bien une remarque de psy et qu'on n'allait pas tarder à lui sortir des histoires de castration. Cette

coïncidence fit que la voix de Jérôme, au bout du fil, ne le surprit pas et qu'il retrouva instantané-ment sa lucidité.

« Alors, tu m'expliques ce qui se passe ?

Une seconde, ne quitte pas. »

Pour qu'Agnès n'entende pas, il pensait fermer

la porte de la chambre, ouverte à présent, mais s'aperçut en jetant un coup d'œil qu'elle n'y était plus. Ni dans la cuisine, ni dans la salle de bains,

ni dans les toilettes, qu'il inspecta en hâte.

« Agnès n'est pas chez toi ?, demanda-t-il, à

tout hasard, en reprenant le combiné.

Non, pourquoi ? »

Il hésita une seconde, entre courir, n'importe

où, à sa recherche, et profiter de son absence pour

parler à Jérôme. Il se décida pour la seconde solution, convaincu qu'il fallait faire vite, afin de n'etre pas surpris quand elle reviendrait. Si elle revenait, si elle n'était pas morte, ou enfermée dans un placard, à l'espionner.

« Écoute, dit-il d'une voix dont la netteté

l'étonna, Agnès ne va pas bien du tout. Est-ce que tu connais un psychiatre sérieux ? »

Silence au bout du fil, puis « Oui, je pense.

Qu'est-ce qu'elle a ?

Elle t'a téléphoné, non ? Avant hier ? Non, dit Jérôme.

Elle ne t'a pas téléphoné pour te dire.

Il hésita.

Pour me dire quoi ?

Pour te dire il se jeta à l'eau que je

n'avais jamais porté de moustache. »

Nouveau silence.

« Je ne comprends pas » finit par dire Jérôme. Silence encore.

« Soyons clairs, reprit-il tu as dû remarquer

que j'avais rasé mes moustaches ? »

Étrangement, l'usage qu'il venait de faire du

pluriel l'alarma. Jérôme rit doucement, comme dans le rêve.

« Ni tes moustaches, ni ta moustache. C'est ça

qui ne va pas ? »

Il se raccrocha au bras du canapé. Le manège

repartait dans l'autre sens, il fallait l'arrêter, descendre coûte que coûte. Pour cela, garder son calme.

« C'est ça, oui, parvint-il à articuler. Tu es à

l'agence ?

Figure-toi.

Demande à Samira, alors.

Samira est au café, mais je t'assure, je peux

te le dire tout seul. Et toi, j'aimerais que tu m'expliques.

Tu me jures qu'Agnès ou quelqu'un d'autre

ne t'a pas demandé de me dire ça ?

De dire que tu as une moustache ? Non, que je n'en ai jamais eu. Écoute,

Jérôme, quoi qu'elle t'aie raconté, il faut que tu me le dises. C'est grave. Je sais que ça paraît absurde mais ça n'est pas une blague.

Tu admettras que j'ai du mal à te croire,

mais si tu veux, je te jure solennellement qu'Agnès

ne m'a pas appelé et que tu n'as pas de moustache.

Si, un peu, depuis hier. Je te l'ai d'ailleurs fait remarquer. »

Il abandonna le ton plaisant, sa voix se

radoucit « Si je comprends bien, Agnès et toi êtes

persuadés que tu portais la moustache. C'est ça ?

Moi seulement », avoua-t-il, presque

heureux de se laisser aller, de répondre aux questions comme un écolier à un maître qui

connaît la réponse, le corrigera s'il se trompe.

« Et Agnès ?

Agnès dit que non. »

Il pensa parler de Java, mais Jérôme reprit « Ecoute, si tu ne blagues pas.

Je ne blague pas.

Alors je crois qu'effectivement quelque

chose ne tourne pas rond. Et pas chez Agnès. Tu as beaucoup travaillé ces derniers temps.

Toi aussi.

Moi aussi, mais je n'ai pas d'hallucinations,

jusqu'à nouvel ordre. Je pense que tu traverses une sorte, peut-être pas de dépression, mais de passage à vide, et que tu dois effectivement aller voir un psychiatre. Je peux t'en indiquer un. Agnès réagit comment ?

Agnès. »

II entendit la clé tourner dans la serrure de la

porte d'entrée.

« Je crois qu'elle arrive, dit-il précipitamment.

Je te rappelle.

Non, passe-la moi », ordonna Jérôme.

Mais il raccrocha.

« J'ai apporté des croissants, dit Agnès en

entrant. Il fait beau. Qui était-ce ? »

Elle avait entendu le déclic.

« Personne », marmonna-t-il sans la regarder.

Le téléphone sonna de nouveau. Il voulut décrocher mais elle le devança. Il savait que c'était Jérôme.

« Oui, dit Agnès, oui, tu tombes bien. Non.

Je sais bien. Mais oui, je sais bien. »

Elle lui souriait en parlant, comme si tout

rentrait dans l'ordre. Quand il voulut s'emparer de l'écouteur, elle posa fermement la main dessus et, s'adressant à lui

« Tu peux me donner de quoi écrire ? »

Il obéit, apporta un feutre et un bloc qu'elle

saisit en lui caressant la main au passage.

« Oui, reprit-elle, comment dis-tu ?. Sylvain

quoi ?. Oui, je note. »

Le combiné coincé entre le menton et l'épaule,

elle écrivit sur le bloc Sylvain Kalenka. « Avec

deux K ? » Puis, un numéro de téléphone.

« Aujourd'hui ? Même le dimanche ?. Bon.

Jérôme, tu as été formidable, merci. Je te rappelle. »

Elle raccrocha. Maintenant, la suite, pensa-t-il. « Je vais préparer le café », annonça-t-elle. Il la suivit dans la cuisine, la regarda faire,

appuyé au chambranle de la porte. Ses gestes étaient précis, efficaces. Le soleil portait sur le

carrelage.

« Alors, c'est moi ?, dit-il enfin, les yeux

baissés.

J'ai l'impression, oui. »

Elle ne parvenait pas à dissimuler son

soulagement. Comme si maintenant, depuis le coup de fil de Jérôme, tout devenait clair, en voie de s'arranger. Il était fou, voilà, on allait le soigner. Et cela le soulageait aussi, en un sens, la perspective de se laisser aller, de se remettre aux mains d'Agnès, de Jérôme, du psychiatre Sylvain Kalenka à qui il pardonnait d'avance ses airs entendus, ses remarques sur le pluriel des moustaches, des pantalons, le complexe de castration.

La cafetière hoquetait, elle jeta le filtre à la

poubelle, vidée la veille, puis déposa les tasses sur le plateau qu'il emporta au salon. La graisse perçait déjà le sac de croissants, sur la table basse.

Mais, pensa-t-il, s'il en était ainsi, en quoi

l'arbitrage de Jérôme revêtait-il pour elle tant d'importance ? Depuis deux jours qu'il délirait, elle devait savoir à quoi s'en tenir. Elle n'avait pu connaître les doutes qu'expliquaient, dans son cas à lui, les attitudes troublantes, contradictoires, de Jérôme et Samira, de la femme au landau elle

aurait dû être sûre depuis le début, s'en tenir, forte de cela, à une ligne de conduite. Pourtant, elle n'avait cessé d'en changer. Lui aussi, bien sûr, mais lui était fou. Si un fou se met à nier

l'évidence, c'est à lui d'apporter des preuves de ce qu'il soutient et, comme il n'en a pas, de s'attaquer à celles qui le démentent, de faire des caprices. Au contraire, la réaction normale de

l'interlocuteur sain d'esprit est de lui opposer, avec constance et conviction, des témoignages qu'il est facile de rassembler. De le confronter à des tiers, de lui montrer des photos. Or, entre le coup de fil nocturne à Véronique et le moment où Jérôme, de sa propre initiative, s'en était mêlé, elle n'avait apparemment consulté personne. Et, au lieu de s'en servir, elle avait caché les photos. Vraiment, dans son attitude à lui, qu'il soit fou ou non, tout se tenait. Pas dans celle d'Agnès. Mais peut-être

était-ce la folie qui, justement, lui faisait penser cela.

Elle lui tendit une tasse de café, qu'il reposa sur

le plateau sans y mettre de sucre.

« Les photos, dit-il.

Quelles photos ? »

Elle but une gorgée de café, lentement, en le

regardant par-dessus la courbure de la tasse.

« Celles de Java.

Nous n'y sommes pas allés.

Alors ça vient d'où, ça ? »

Il désigna la couverture recouvrant le mur. Il se

rappelait dans les moindres détails la longue séance de marchandage, dans le village, le plaisir qu'elle avait montré quand ils avaient enfin conclu l'affaire, et même les quelques mots d'indonésien qu'ils avaient appris au cours du voyage « selamat siang, selamat sore, terimah kasih. » Mais bien sûr, on a vu des fous parler dans leur délire des langues dont ils ignoraient tout.

Elle répondit d'une voix égale, comme si elle

récitait une leçon, comme s'il avait déjà posé la

question cinq minutes plus tôt

« C'est Michel qui nous l'a rapportée.

Alors, d'autres photos.

Tu veux vraiment ? »

Elle secoua la tête, l'air de se reprocher sa

complaisance pour un enfantillage, mais se leva, alla dans la chambre d'où elle revint avec un

fouillis de tirages couleur qu'elle posa par terre, près du plateau. Au moins, elle ne les avait pas détruits. Un à un, il les prit, sans faire aucun effort pour se souvenir des lieux, des circonstances où les photos avaient été réalisées à la campagne, chez

les parents d'Agnès, à la Guadeloupe. Celles de Java, bien sûr, manquaient, mais sur toutes celles qu'il avait entre les mains, il portait la moustache. Il lui en tendit une.

« Je veux seulement t'entendre dire que je n'ai

pas de moustache sur cette photo. Ensuite, ce sera fini. »

Elle soupira.

« Dis-le, insista-t-il. Que ce soit clair, au moins.

Non, tu n'as pas de moustache sur cette

photo.

Ni sur aucune autre ?

Ni sur aucune autre.

Bien. »

Il rejeta la tête en arrière, sur le bord du canapé,

ferma les yeux. C'était clair en effet, il ne restait plus qu'à se soigner. Et, en un sens, il comprenait qu'elle ait caché les photos, pour lui éviter de gratter la plaie. A sa place. Mais la veille encore, il était à sa place, certain qu'elle était malade, elle, et pas lui. Et elle, pendant tout ce temps, maintenant encore, tenait exactement les mêmes raisonnements il est fou, mais je l'aime, je

l'aiderai à s'en tirer. Se rappelant ses propres affres, il la plaignait. Et se sentait aimé, aussi, avec une sorte de rage.

« Si tu veux qu'on n'aille pas déjeuner chez tes

parents. dit-elle doucement.

Je préfère pas, tu as raison, répondit-il sans

ouvrir les yeux.

Je vais les appeler. »

Il l'entendit décrocher le téléphone, parler à sa

mère, et admira un enjouement qu'il savait feint, même si la fin de l'incertitude la soulageait. Elle dit qu'il avait un gros travail à terminer pour le lendemain, qu'il passerait la journée à l'agence,

d'où il lui téléphonerait certainement. Il pensa que sa mère appellerait peut-être à l'agence, comme ça, juste pour lui dire bonjour, et qu'il devrait prévenir Jérôme, ou demander à Agnès de le faire. Mais non, inutile, Jérôme avait assez de présence d'esprit pour ne pas gaffer. Il se demanda ce qu'ils pensaient tous, Jérôme, Samira, Serge, Véronique, de ce qui lui arrivait. Moins de gens seraient au courant, mieux cela vaudrait pour tout le monde. Éviter que l'affaire transpire, établir un cordon sanitaire il avait déjà pensé cela.

Il se rappela qu'Agnès avait invité Serge et

Véronique pour le soir. En dépit d'un coup de fil bizarre, ils ne savaient sans doute rien. La perspective du dîner, d'avoir à se surveiller sans cesse pour ne pas leur mettre la puce à l'oreille l'effrayait d'autant plus.

« Pendant que tu y es, dit-il, tu ne voudrais pas

décommander Serge et Véronique ? J'aimerais mieux. »

Pas de réponse. Il répéta sa demande, certain

qu'elle ne protesterait pas. Dans son état, le besoin de solitude allait de soi. Agnès se tenait derrière lui, debout près du canapé la neutralité forcée de

sa voix l'alerta, mais en fait, dès que son silence s'était prolongé, il avait compris.

« Décommander qui ? »

Tout se désagrégeait. Il fit un effort pour

articuler, en martelant les syllabes

« Serge et Véronique Scheffer, nos amis. Que

tu as invités ce soir. Chez qui nous avons dîné jeudi, quand tout a commencé. Serge est chargé de mission au ministère de l'Environnement, Véro-nique suit des cours aux Langues '0, ils ont une maison de campagne en Bourgogne, nous y sommes allés souvent, tu y as même détraqué les radiateurs. Ce sont nos meilleurs amis », acheva-t-il dans un souffle.

Elle s'accroupit devant lui, les mains posées sur

ses genoux, et commença à agiter la tête de gauche à droite, dans un geste de dénégation bizarrement mécanique. En même temps, elle disait « non », d'abord en le murmurant, puis de plus en plus

fort, il pensa qu'elle allait avoir une crise de nerfs et faillit la gifler à la volée, mais elle se calma, se contenta de mordiller ses lèvres en regardant la

moquette.

« Tu ne connais pas Serge et Véronique, c'est

ça ? »

Elle secoua la tête.

« Alors, avec qui avons-nous passé la soirée de

jeudi ?

Mais tous les deux, tout seuls, balbutia-t-elle.

Nous sommes allés au cinéma. »

Qu'est-ce que nous avons vu ?

Péril en la demeure.

Où ça ?

A Montparnasse, je ne sais plus dans quel

cinéma. »

Elle tournait obstinément la cuiller dans sa tasse

vide. Emporté par la logique policière de ses questions, il faillit demander qu'elle lui montre les billets, mais bien sûr, personne ne garde les billets de cinéma, même pas durant la projection, il n'y

a jamais de contrôle. Il faudrait tout garder, toujours, ne négliger aucune preuve. Comme la tribu animiste, dans le village où ils avaient acheté la couverture la tradition se perdait mais autrefois, à ce qu'on leur avait dit, les habitants recueillaient précieusement leurs rognures d'ongles, leurs excréments, leurs cheveux, leurs poils coupés, tout ce qui faisait partie d'eux et qui leur permettrait d'entrer au paradis en toute intégrité, non mutilés.

La piste du cinéma ne menait pas très loin. Il

était sûr de n'avoir pas vu Péril en la demeure, seulement exprimé l'intention de le voir, un de ces jours, sur la foi d'une critique. Il pressentit qu'à partir de ce moment tout s'accélérerait, que toute question qu'il poserait, ou même, sans question, toute remarque se référant à un passé commun risquerait de provoquer un nouvel éboulement. Il allait perdre ses amis, son métier, l'emploi du temps de ses journées. et l'hésitation le torturait valait-il mieux poursuivre l'enquête, découvrir l'étendue du désastre, ou faire l'autruche, se taire, ne plus rien dire qui entraîne une nouvelle dépossession ?

« Qu'est-ce que je fais dans la vie ?, risqua-t-il.

Architecte. »

Au moins, c'était ça de sauvé.

« Jérôme existe, alors ? Il a bien appelé tout à

l'heure, pour donner l'adresse du psychiatre ?

Oui, admit-elle. Le docteur Kalenka. Et toi, poursuivit-il, enhardi par ce succès,

tu travailles bien au service de presse des éditions Belin ?

Oui.

Tu t'appelles bien Agnès ?

Oui. »

Elle sourit, en écartant la frange qui lui cachait

les yeux.

« Tu as bien téléphoné à mes parents il y a dix

minutes pour dire qu'on ne viendrait pas déjeuner ? »

Il sentit son hésitation.

« A ta mère, oui.

Mais on devait aller déjeuner chez mes

parents, comme tous les dimanches, c'est bien ça ?

Ton père est mort, dit-elle. L'année

dernière. »

Il resta une minute la bouche ouverte,

catastrophé, étonné que les larmes ne coulent pas, et la catastrophe soudain était de nature différente il souffrait moins, cette fois, de

constater une nouvelle perte de mémoire, si atroce fût-elle, que d'apprendre la mort de son père, de savoir qu'il ne le reverrait plus, qu'il ne l'avait plus vu, en réalité, depuis un an. Il se rappelait, pourtant, le déjeuner du dimanche précédent. Et même sa voix, la veille, sur le répondeur. Sa voix qu'il avait effacée.

« Je suis désolée, murmura Agnès en posant

timidement la main sur son épaule. J'ai mal aussi », et il ne savait pas si elle avait mal à cause de la mort de son père, du chagrin suffocant qu'il en éprouvait, ou à cause de ce qui se passait tout de suite, entre eux. Il frissonna, pour qu'elle retire sa main dont le contact, brusquement, l'exaspérait.

Il aurait voulu aussi qu'elle retire ce qu'elle avait dit, comme si elle avait tué son père en le disant. Quelques minutes plus tôt, il vivait encore.

« Tout à l'heure, gronda-t-il, tu as dit "chez

tes parents", pas "chez ta mère" ».

Elle répondit non, très doucement, secoua la tête

encore, et il lui sembla que le catalogue de gestes, d'attitudes, se réduisait entre eux de manière monstrueuse secouer la tête, fermer les yeux, se

passer la main sur le visage. C'étaient des gestes ordinaires, mais qui se répétaient trop, écrasaient tous les autres comme les murs d'une chambre qui

se rapprochent jusqu'à emprisonner son occupant, le broyer dans leur étau. Et le mouvement s'accélérait Serge et Véronique, les vacances à

Java dont Agnès, l'avant-veille, se souvenait encore, avaient disparu en vingt-quatre heures. Il suffisait maintenant de quelques minutes pour engloutir son père, sans même qu'il ait tourné le dos, sans que l'espace d'une nuit, d'une absence, ait séparé l'instant où Agnès, il en était sûr, avait dit « tes parents », « tu veux que je téléphone à tes parents ? », de celui où son père était rayé du monde. L'horreur s'était passée sous ses yeux, sans qu'il puisse rien faire, et elle allait recommencer.

Il aurait voulu poser d'autres questions, reposer même celles qui l'avaient rassuré quelques minutes plus tôt, mais il n'osait plus, persuadé que ces gains allaient lui échapper s'il les misait de nouveau, qu'il ne serait plus architecte alors, qu'Agnès ne serait plus Agnès, dirait s'appeler Martine ou Sophie, et n'être pas sa femme, ne pas savoir ce qu'il faisait ici. Il ne fallait plus rien demander, refuser la tentation de ce toboggan, jusqu'à l'arrivée du psychiatre. Pour survivre. Ne pas téléphoner à sa mère, ne plus rien vérifier, interrompre un interrogatoire dont le docteur Kalenka se chargerait, c'était son métier, il fouillerait dans son passé, lui ferait un résumé. La fatigue, à présent, le submergeait, et une sorte de découragement résigné. Il se leva, ses jambes le portaient mal.

« Je vais essayer de dormir un peu. Appelle ce

psychiatre, s'il te plaît. »

Il gagna la chambre, referma la porte derrière

lui. Sans qu'il puisse l'exprimer, le sentiment de la raréfaction des gestes possibles l'obsédait, il lui semblait avoir déjà fait ça bien sûr qu'il l'avait

fait, passer du salon à la chambre, et des centaines, des milliers de fois, mais ce n'était pas pareil, il n'y avait pas alors ce tournis de manège détraqué, venant heurter un butoir, repartant dans l'autre sens sans qu'il puisse ni descendre ni souffler. En s'isolant, aussi, il comptait laisser les coudées franches à Agnès qu'elle puisse téléphoner à

Jérôme, ou encore au psychiatre Sylvain Kalenka sans se sentir surveillée. Organiser une conjuration

amicale pour le sauver. Pendant ce temps, il fallait dormir, récupérer, retrouver un peu de lucidité pour aborder la visite dans les meilleures conditions possibles. Lâcher tout, ne plus y penser, ne serait-ce que quelques heures. Dormir. Agnès le réveillerait en douceur lorsqu'il serait temps d'aller au rendez-vous, comme dans son enfance

quand, grelottant de fièvre, on le conduisait en voiture chez le médecin, roulé dans une couver-

ture, à demi-inconscient. Bien que généraliste, le médecin de famille avait plusieurs fois pratiqué la dissociation de frères siamois et cette bizarre spé-cialité lui valait la considération de son père, qui parlait de lui, toujours, en disant « un grand

ponte. » La voix de son père s'installait dans son oreille, il se rappelait des phrases entendues récem-ment, et l'idée que ces phrases n'avaient pu être prononcées que dans son esprit dérangé le faisait grimacer, faute de pouvoir pleurer. Il avala un cachet de somnifère, sans eau, puis la moitié d'un autre, pour être certain de dormir. Puis il ôta ses

vêtements, s'étendit, nu, sur le lit qui gardait encore l'empreinte du corps d'Agnès. Il enfonça sa tête dans l'oreiller, murmura le nom d'Agnès, plu-sieurs fois. Le soleil filtrait au travers des stores

vénitiens, on n'entendait aucun bruit, sinon celui,

lointain, très lointain, d'une machine à laver qui devait tourner quelque part dans l'immeuble. La lente et molle torsion du linge, observée à travers le hublot, était une image apaisante. Il aurait voulu, de même, laver, essorer longuement son cerveau malade. Agnès, comme lui la veille, ne quitterait certainement pas l'appartement, veillerait sur lui en prenant garde de ne pas troubler son sommeil. Il aurait aimé qu'un bruit léger, de loin en loin, lui signale sa présence, et, n'entendant rien, eut peur qu'elle soit partie, ou qu'elle n'existe plus, elle non plus. Alors il ne resterait plus rien. L'angoisse le fit se lever, entrouvrir la porte. Elle se tenait assise sur le canapé du salon, le buste droit, les yeux fixant le magnétoscope, en face d'elle. Le grincement de la porte lui fit tourner la tête, il vit qu'elle pleurait. « S'il te plaît, dit-il, ne

disparais pas. Pas toi. » Elle répondit seulement

« Non. Dors », sans y mettre d'intensité parti-culière, et c'était mieux ainsi. Il referma la porte, retourna s'allonger.

Dormir, maintenant, ne pas penser. Ou, puis-

qu'il fallait bien penser à quelque chose, pour s'endormir, se dire qu'il allait bientôt, très bientôt,

être entre les mains de la science. Qu'on allait savoir ce qu'il avait. A quoi ressemblerait le docteur Kalenka ? L'imagerie populaire repré-sentait traditionnellement le médecin de l'âme sous

les traits d'un monsieur d'un certain âge, sagace

et barbichu, pourvu d'un rocailleux accent d'Europe centrale, et comme l'imagerie populaire était certainement fausse, tout au moins désuète,

il se le figurait en sens inverse comme un type baraqué, direct, aux allures de présentateur télé, ou plutôt de jeune flic, comme ils sont maintenant veste déstructurée, ou blouson, et cravate en tricot.

D'imaginer sa tenue, en détail, l'aiderait à s'endormir. Mais qu'est-ce qu'il était au juste ? Psychiatre, psychanalyste, psychothérapeuthe ?

Sachant que les psychanalystes n'étaient pas forcément médecins, il espérait que Sylvain Kalenka serait un psychiatre dans un cas comme

le sien, il ne fallait pas tomber sur un type qui prétendrait le faire parler, raconter son enfance

pendant deux ans, tout en hochant la tête et en faisant mine de trouver ça intéressant, mais sur un partisan de cures plus musclées, un fonceur

efficace, diplômé, qui dirait au bout d'un quart d'heure, sans hésitation voilà, c'est ça, votre

maladie porte tel nom, se soigne avec tel médi-cament, je connais, vous n'êtes pas le premier. Les mots rassurants d'amnésie partielle ou passagère, de dépression nerveuse, de décalcification,

dansaient dans sa tête où résonnait toujours le « grand ponte » respectueux de son père. Et Jérôme, certainement, n'aurait pas recommandé

un charlatan, ni un petit ponte. Mais, si grand ponte qu'il fût, était-il possible que le docteur Kalenka ne soit pas déconcerté par un patient persuadé d'avoir eu une moustache pendant dix ans, d'avoir passé ses vacances à Java, d'avoir encore son père, des amis portant tel nom, alors que son épouse lui expliquerait patiemment que non, qu'il avait toujours été glabre, qu'ils n'étaient jamais allés à Java, que son père était mort l'an dernier et qu'il en avait été très affecté ? Peut-être même fallait-il chercher là l'origine de sa crise, une crise à retardement, d'autant plus violente qu'elle avait longtemps incubé.

Il gloussa nerveusement, saisi par l'appréhension

classique du malade qui, dans l'antichambre du médecin, craint de voir disparaître les symptômes qu'il s'apprêtait à lui soumettre. Et si, devant le docteur Kalenka, tout rentrait dans l'ordre, s'il se rappelait brusquement n'avoir jamais porté de moustache, avoir enterré son père l'an dernier ? Et si au contraire, en examinant les photos, Kalenka lui donnait raison, voyait la moustache et le jugeait fou parce qu'il se ralliait à l'avis d'Agnès,

admettait une aberration qu'un simple coup d'oeil suffisait à dissiper ? Son père serait vivant, alors, il pourrait lui téléphoner, expliquer ce qui arrivait à Agnès. Il se débattait mollement, à présent, entre la conviction que caresser ce rêve était dangereux, malsain, et celle que le plaisir qu'il en tirait l'aiderait à s'endormir. D'où venait, après tout, sa docilité ? Des affirmations d'Agnès et de Jérôme ? En y réfléchissant, il sentait poindre une sorte d'excitation, celle du détective confronté à une énigme apparemment insoluble et découvrant soudain que, depuis le début, il l'envisage sous un angle faussé, qu'un brusque changement de perspective va, il sent qu'il brûle, lui en révéler la clé. Quelles hypothèses, en fait, avait-il examinées ? Premièrement, il était fou. Et ça, en

réalité, même si les apparences militaient contre lui, il savait bien que non. Signe de folie, bien sûr, on peut toujours dire ça, mais non, non, ses souvenirs étaient bien trop précis. Donc son père vivait, ses amis existaient, il avait rasé sa moustache. En admettant cela, deuxième

hypothèse Agnès était folle. Impossible, les autres

ne seraient pas entrés dans son jeu. Au début si, peut-être, croyant à une blague, mais pas ensuite, pas Jérôme, quand il était devenu clair que l'affaire dépassait ces proportions bénignes. Troisièmement Agnès faisait bel et bien une

blague, la poussait très loin et s'était assurée leur

complicité. Même objection on aurait arrêté les

frais en voyant que ça tournait au vinaigre. En outre, à cause de Sylvie, Jérôme ne plaisantait pas avec ce genre de choses et, de toute manière, en pleine charrette, son intérêt était que son associé vienne travailler à l'agence, pas qu'il se morfonde chez lui en croyant devenir dingue. Restait un quatrièmement, qu'il n'avait pas envisagé jusqu'à présent. C'était qu'il s'agissait d'autre chose que d'une blague, même de très mauvais goût, de quelque chose de beaucoup plus grave, qu'il fallait bien regarder en face, au moins à titre d'hypothèse un plan dirigé contre lui, visant à le

rendre fou, à le pousser au suicide ou à le faire enfermer dans une cellule capitonnée.

Il se redressa sur le lit, craignant soudain, après

l'avoir espéré, que le somnifère ne fasse son effet.

Il avait pris une dose de cheval, pas dormi, ou presque, depuis 48 heures, et à peine mangé, il se sentait très faible. Pourtant, même si sa pensée se mouvait dans une sorte de gangue cotonneuse, elle gagnait en acuité, avançait comme la pointe d'un cutter, tranchant dans le brouillard, il lui semblait l'entendre crisser en bâtissant son raisonnement.

Absurde, bien sûr, invraisemblable, aussi absurde et invraisemblable que ces films policiers dont le suspense dissimule les failles de construction, comme Les Diaboliques, ou Chut, chut, chère Charlotte, où les conspirateurs, tout en mettant en scène leurs apparitions pseudo-surnaturelles, passent leur temps à rassurer leur malheureuse vic-time, à lui dire « Tu es très fatiguée, ma chérie,

repose-toi, ça va passer. » Exactement ce qu'on lui disait, ou plutôt ce qu'il se disait lui-même. Et si on avait misé là-dessus, sur la certitude qu'une idée aussi absurde, invraisemblable, n'avait qu'une chance sur un million de lui venir à l'esprit ? Les Diaboliques, autant qu'il se souvienne, s'inspiraient d'un fait divers authentique. Et, preuve qu'elle n'était pas si absurde, l'idée avait bien failli ne pas lui venir, il allait s'endormir en confiance, s'abandonner à un trompe-l'œil. Mais ses yeux se dessillaient, il fallait veiller, ne pas lâcher prise, examiner posément le problème en partant du principe que, s'il n'existait qu'une seule explication, si monstrueuse fût-elle, c'était obligatoirement la bonne. Il reprit l'inventaire de ses arguments. Il n'était pas fou, premier point acquis. Maintenant, hormis Serge et Véronique, à qui on avait pu faire le coup de la blague, hormis Samira, que Jérôme avait pu conditionner, qui restait-il ? Agnès et Jérôme. Jérôme et Agnès. Combinaison classique le mari, la femme et

l'amant, inutile d'aller chercher plus loin. Objection s'il y avait une liaison entre eux, il s'en

serait aperçu, il y aurait eu des signes. Mais non, pas forcément, et le plan tout entier reposait sur son aveuglement. Autre objection Agnès aurait

pu demander le divorce. Il en aurait souffert, atrocement, mais elle était libre, il n'aurait pu la retenir, et il n'y avait aucun héritage à la clé, rien qui justifiât qu'elle tienne à être sa veuve. Cependant, c'est une objection qu'on peut opposer à la plupart des crimes passionnels, et les gens en

commettent quand même. L'idée qu'Agnès, sa femme, et Jérôme, son meilleur ami conspiraient contre lui, ne pouvait s'imposer qu'au prix d'un renversement mental insensé, mais, outre qu'il dessinait une figure répandue, ce renversement, une fois opéré, expliquait tout. Ce mobile admis, les faits s'emboîtaient. Serge et Véronique, dans la première phase, étaient complices sans le savoir, croyaient participer à un canular typique d'Agnès, et ensuite on les éliminait. Pas physiquement, bien sûr, simplement en les sortant du jeu, en l'empêchant de communiquer avec eux, d'une façon ou d'une autre. Une fois menée à bien cette

préparation psychologique, Jérôme entrait en scène, n'en sortait plus, prenait tout en main, le coupait insidieusement des autres en assumant le rôle de l'ami dévoué, toujours là quand ça ne va pas, en concentrant sur lui toute sa confiance. Et il sortait de sa manche le docteur Kalenka.

Certainement pas un vrai psychiatre acquis à leur complot, mais un second couteau, chargé d'achever de semer le trouble dans son esprit. Ou bien, c'était plus vraisemblable, car on ne se met pas à cinquante pour commettre un crime parfait, il n'y avait pas du tout de docteur Kalenka. Agnès, tout à l'heure, ou demain, le conduirait dans un appartement, sans doute à un étage élevé, il n'y aurait pas de plaque sur la porte, ou peut-être une fausse plaque, par perfectionnisme, et la porte donnerait sur le vide, sur un chantier de construction, Jérôme se tiendrait dans l'angle, le pousserait, on conclurait qu'il traversait une phase de dépression, qu'il s'était suicidé. Non, là ça ne tenait pas, trop peu de gens étaient informés de la prétendue dépression, il fallait davantage de témoignages pour les innocenter, à supposer qu'on les soupçonne, or toute leur stratégie visait à écarter de possibles témoins. Cette faille du raisonnement l'irrita. Puis, il pensa que le but n'était pas tant de le faire passer pour fou que de le rendre effectivement fou et d'attendre qu'on l'interne, ou bien qu'il se suicide. Considéré ainsi, ça tenait mieux la route. C'était même imparable. Il suffisait qu'Agnès, en tête à tête, persiste à nier ses souvenirs et ses certitudes, à provoquer de nouveaux éboulements en feignant d'en être épouvantée, et que Jérôme l'y aide en intervenant aux moments psychologiques. Personne ne l'empê-chait de communiquer avec personne, c'était lui qui, affolé, n'osait plus le faire. Et s'il le faisait, s'il appelait son père, ou Serge et Véronique, s'il allait les voir, la confiance qu'il en retirerait serait détruite le soir-même par Agnès. Elle le prendrait dans ses bras, en répétant doucement que son père était mort, ferait une crise de nerfs Jérôme,

comme par hasard, appellerait à ce moment-là, confirmerait, raconterait l'enterrement et ce serait comme avec la femme au landau, un coup pour rien, une tentative aussi vaine que les coups de queue furieux d'un poisson pris au filet. Même une confrontation, un dîner par exemple avec Agnès et son père ne servirait à rien, une fois rentrés à la maison, enfin seuls. Il se demanderait sans cesse s'il perdait la raison, s'il voyait des fantômes, si on lui mentait et pourquoi, c'était beaucoup plus subtil et plus simple à la fois que Les Diaboliques. En quelques jours, ce travail de sape porterait ses fruits. Déjà il se retranchait, renonçait à la plus facile des vérifications, n'osait plus rien demander

à personne. En quelques jours, avec du doigté, sans violence aucune, et même sans complicité extérieure, Agnès et Jérôme l'auraient bel et bien persuadé de sa folie, en douceur rendu fou. Et s'il les accusait, montrait qu'il les avait percés à jour, ce serait une preuve de plus, il voyait déjà leurs visages incrédules, catastrophés. Ils le laissaient accomplir tout le travail, se détraquer lui-même. Et, de ce fait, maintenant qu'il avait compris, l'initiative lui appartenait, il lui restait à contre-attaquer, sur leur propre terrain, à établir un plan aussi tordu que le leur pour les prendre à leur propre piège.

Peut-être, cependant, allait-il un peu vite en

éliminant le risque d'une agression physique. Leur combine était tellement sophistiquée, ils devaient en avoir si bien prévu le déroulement que, depuis cinq minutes qu'il l'avait devinée, un élément décisif pouvait lui avoir échappé. Il se pouvait très bien que le coup de grâce soit imminent, complètement imprévisible, et qu'il fasse trop tard le raisonnement qui permettrait de le parer. Deux solutions, donc soit il laissait venir, se comportait

comme s'il n'avait rien compris, suivait sagement Agnès chez le soi-disant docteur Kalenka, et il courait alors un risque d'autant plus énorme qu'il ne se le représentait pas. Soit il prenait la fuite,

abattait d'un coup leur fragile château de cartes et s'assurait une position de repli. Il se sentait assez lucide pour comprendre que le manque de sommeil, le somnifère, peut-être aussi des drogues qu'on lui avait fait avaler risquaient d'affecter son

jugement, ses réflexes, donc que la solution de prudence s'imposait. Au moins le temps de récupérer des forces, de bâtir son plan de défense à tête reposée. Cela dit, il se leurrait sans doute en croyant les surprendre la combine, encore une

fois, était trop bien goupillée pour que l'hypothèse de sa fuite n'y soit pas prévue. C'était même ça le plus effrayant savoir que ce qu'il découvrait

maintenant seulement, et encore, pas dans le détail, eux l'avaient programmé depuis plusieurs jours, des semaines, des mois peut-être, qu'ils se tenaient prêts à toutes les éventualités. Il fallait donc, en priorité, réduire leur avance, et peu importait pour l'instant qu'il fasse capoter tout leur plan ou qu'il n'en choisisse qu'une des modalités possibles. Prendre la fuite, donc. Tout de suite, n'importe comment, à n'importe quel prix. Il n'avait que le salon à traverser pour se

retrouver dans l'entrée. Aucun bruit, depuis sa retraite dans la chambre, ne l'avait alerté Agnès

était donc seule, il n'aurait qu'elle à affronter et

tant pis si elle devinait qu'il avait tout compris. Il se leva, tituba, sa tête allait et venait sur ses épaules comme celle d'un pantin. Il aspira une goulée d'air, et se mit en devoir d'enfiler ses vêtements. Slip, chaussettes, pantalon, chemise, veste, souliers enfin, par chance il s'était déshabillé dans la chambre. Il ferma les yeux un instant, pour se concentrer, avec l'impression d'être dans un film de guerre, sur le point de quitter un abri pour s'élancer en terrain découvert, sous une rafale de balles. Inutile de prendre l'air dégagé et de dire qu'il allait chercher des cigarettes, mieux valait foncer.

Il respira une dernière fois, un grand coup, puis

ouvrit la porte et traversa le salon en courant, sans regarder autour de lui. Il n'entrevit Agnès qu'au moment de pivoter pour tirer la porte d'entrée

encore assise sur le canapé, elle ouvrait la bouche pour crier, mais il était déjà sur le palier, dans l'escalier, dévalant les marches quatre à quatre, le

sang battait à ses tempes, il entendait à peine la voix d'Agnès, penchée sur la rampe, qui l'appelait, hurlait son nom, déjà il courait dans le hall, dans la rue, tant pis, il n'avait pas les clés de la voiture, il courut sans s'arrêter jusqu'au carrefour Duroc, son cœur battait, il y avait des gens aux terrasses des cafés, insouciants, paisibles, c'était un diman-che après-midi de printemps. Il s'élança dans l'escalier du métro, sauta par-dessus les barrières, continua de courir jusqu'au quai, qu'il atteignit au moment où la rame arrivait. Il monta, descendit deux stations plus loin, à la Motte-Picquet. A cause du point de côté, qui s'éveillait à retarde-ment, il regagna l'air libre d'un pas de petit vieux, cassé en deux. Il se demanda si Agnès avait tenté de lui courir après ou si elle avait tout de suite télé-

phoné à Jérôme. De l'imaginer annonçant qu'il y avait un os le fit ricaner doucement. Mais peut-être

ricanait-elle aussi, en disant que tout se passait comme prévu.

Sous le pont du métro aérien, il chercha des

yeux une cabine, de la monnaie dans les poches de sa veste, trouva l'une et l'autre, son point de côté s'en allait. La cabine, comble de chance, fonctionnait. Il forma le numéro de ses parents. Occupé. Il attendit, recommença, laissa sonner longuement, sans réponse. Il songea, en attendant, à appeler la police, mais il ne disposait pas d'arguments suffisants, on lui rirait au nez. Et surtout, il voulait voir son père. Non pour s'assurer qu'il était vivant, cela il le savait, mais simplement pour le voir, lui parler, exactement comme si on venait de le détromper après lui avoir

annoncé sa mort par erreur, dans un accident d'avion dont toutes les victimes n'auraient pas encore été identifiées. Comme on ne répondait toujours pas, il résolut d'aller boulevard Émile-Augier. Il vérifia qu'il avait assez d'argent sur lui pour prendre un taxi, gagna la station au carrefour de la rue du Commerce et s'affala sur la

banquette. Si ses parents n'étaient pas chez eux, il les attendrait jusqu'à ce qu'ils rentrent, sur le palier. Non, pas sur le palier. Jérôme et Agnès devaient délibérer, penser qu'il irait là, et ce serait un jeu pour eux de le coincer. Il voyait déjà l'ambulance stationnée devant l'immeuble, les

infirmiers costauds à qui ils diraient de ne pas faire attention à ses protestations ils risquaient, voyant

leur proie leur échapper, de miser le tout pour le tout, les grands moyens, de précipiter les choses en

provoquant une telle embrouille qu'il se retrouve-

rait dans une camisole de force et d'ici peu réelle-

ment fou à lier. Matériellement, cependant, il y

avait peu de chances qu'ils arrivent avant lui chez

ses parents. Si ceux-ci étaient absents, il se réfu-

gierait dans un café, à La Muette, téléphonerait à

intervalles réguliers jusqu'à ce qu'on décroche.

Le taxi avait traversé la Seine, contournait la

Maison de la Radio pour prendre la rue de

Boulainvilliers. Il se regarda dans le rétroviseur

pâle, les traits tirés, une barbe de trois jours mangeant le visage. Deux jours, corrigea-t-il mentalement. Deux jours sans dormir, et bourré

de somnifères, il tenait bien le coup.

« Quel numéro ? demanda le chauffeur, arrivé

à La Muette.

Continuer : partie 2 sur 3