La "National Gallery"

Armand Dayot · Chapitre 12 sur 48

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La "National Gallery"

Louis David Élisa Bonaparte

LOUIS DAVID

 

ÉLISA BONAPARTE

 

SALLE XVII.—ÉCOLE FRANÇAISE

Élisa Bonaparte

 

D ES trois sœurs de Napoléon, Élisa, l’aînée, fut la plus maltraitée du destin. Moins belle que Pauline et que Caroline, elle eut encore la disgrâce de se voir déchirer par ses ennemis, qui étaient nombreux: ils la disaient laide et de physionomie revêche. Ses amis ne vantent point les charmes de son visage, mais exaltent son esprit, son intelligence, sa perspicacité politique, sa ferme volonté. Les uns et les autres s’accordent à constater sa très grande ressemblance avec son frère Napoléon.

Examinons le portrait de David: tous les traits de l’illustre capitaine s’y retrouvent. C’est le même menton volontaire et hardi, le même regard froid, la même chevelure du «Corse aux cheveux plats». Nous savons qu’Élisa n’était pas belle et nous pouvons croire que David a fait effort pour adoucir la froideur du visage, mais en dépit de tout, transparaissent la dureté des yeux et la hauteur un peu insolente de l’attitude. Taillée en force, la tête posée sur un cou robuste attaché lui-même à de solides épaules, elle apparaît ce qu’elle sera toute sa vie: une femme opiniâtre, emportée dans ses exigences comme dans ses passions. Le frais costume de jeune fille qu’elle porte ne parvient pas à dissimuler cette rudesse native qui la rapprochait du caractère de Napoléon. Celui-ci disait à Sainte-Hélène: «Dès son enfance, Élisa fut fière, indépendante. Elle tenait tête à chacun de nous. Elle avait de l’esprit, une activité prodigieuse.»

Mariée à une époque où l’étoile de son frère commençait à peine de briller, Élisa dut se contenter d’un obscur capitaine, Félix Bacciocchi, un Corse qui habitait Marseille, dans la même maison que la famille Bonaparte. Le ménage débuta dans l’indigence et il fallut que le jeune général de l’armée d’Italie envoyât trente mille francs pour mettre un peu d’aisance dans la vie des deux époux. Bien qu’il n’eût pas approuvé ce mariage, Napoléon, qui fut le meilleur des frères, servit de son mieux Bacciocchi, lui donna de l’avancement, des fonctions, et plus tard une couronne princière. Il fit plus encore pour sa sœur, il la débarrassa de son médiocre mari, dont elle rougissait, en l’envoyant occuper des emplois dans de lointaines ambassades.

Libre de tout lien gênant, Élisa élut domicile chez Lucien, qu’elle aimait plus que ses autres frères et qui venait de perdre sa femme. Elle y joua le rôle de maîtresse de maison et quand les brillantes fêtes que donnait Lucien reprirent leur cours, ce fut elle qui présida aux apprêts de ces nouvelles réceptions mondaines. Dans la société de ce frère préféré, où brillaient quelques hommes remarquables du monde des lettres et des arts, elle trouvait un charme qui lui semblait très doux. Son éducation à Saint-Cyr, avant la Révolution, les conversations de Lucien, ses propres lectures, tout ce passé la disposait aux jouissances intellectuelles bien plus qu’aux futilités dont se contentent les femmes. Elle se donna tout entière à ces plaisirs relevés et nobles avec la violence de sa nature. Dans ses salons se rencontraient tous les beaux esprits du temps: La Harpe, Boufflers, Esménard, Arnault, Andrieux, Joubert, Delille, Chateaubriand qui la proclamait «l’adorable protectrice des lettres et des arts», et surtout Fontanes, qui devint un peu plus que l’ami d’Élisa.

L’ambition politique ne lui vint que plus tard, lorsque Napoléon fut tout-puissant, mais elle s’empara d’elle tout entière. Elle cessa de jouer les pièces de Corneille dans le salon de Lucien et rêva de tenir des rôles plus conformes à son besoin de dominer. Les flatteries de son entourage avaient perverti son esprit et lui avaient inculqué une présomptueuse assurance qui faussait son ancienne bienveillance, et les soirées de Neuilly n’avaient plus aucun attrait pour elle.

C’est avec ces sentiments absolus et ce caractère altier que, devenue princesse, elle gouverna la Toscane, dont Napoléon l’avait faite grande-duchesse. Elle essaya de se rendre populaire, mais sans y parvenir. Ses excentricités, le désordre de sa conduite privée, le faste insolent de sa cour, la dissolution dont elle était environnée, l’impiété qu’elle affichait, tout se réunissait pour éloigner d’elle le cœur de ses sujets. Quant au pauvre Bacciocchi, il traînait à la cour de sa femme une existence effacée et résignée, trop heureux lorsque de nouveaux scandales n’ajoutaient pas au ridicule de sa situation.

Telle est la femme dont David nous a laissé un si vigoureux et si éloquent portrait, demeuré à l’état d’ébauche on ne sait pour quelle raison. Tout le caractère de cette fantasque princesse y est déjà marqué en termes précis, avec une facture impressionnante et un art supérieur. Le coloris de ce tableau est un peu froid, comme l’était toujours le coloris du peintre, mais la tête est bien vivante et justifie la réputation, désormais consacrée, de David portraitiste.

Élisa Bonaparte figure dans la salle XVII consacrée à la peinture française.

 

Hauteur: 0.91.—Largeur: 0.73.—Figure grandeur nature.