La nuit tombe...
Start
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
—Viva, ma grande sœur, fais une exception pour elle qui est… adorable!… Tu ne pourrais t’empêcher de le trouver! Que d’années j’ai perdues à ne pas la connaître!
Allons, chez Marinette aussi, c’est la «grande passion»! Mieux vaut pour elle, et pour Paul, que l’objet n’en soit pas plus inquiétant… Puisqu’il faut toujours un joujou sentimental à l’imagination de notre «petite», restée si juvénile sur ce chapitre.
En somme, cette trop aimable Mme Valprince me paraît une très «_honneste_ dame»; fort absorbée par le fervent souci de bien pratiquer, en tous ses rites, la vie mondaine, où elle goûte l’encens que lui attirent sa grâce insinuante, un instinctif besoin de plaire et surtout le don, possédé à un remarquable degré, de persuader, sinon à chacun, du moins à chacune, qu’elle est l’élue. Au docteur, son époux, elle a dû amener bien des clients!
Le charme a opéré sur Marinette à un point que Mme Valprince n’a pu souvent constater. Aussi, conquise par cette admiration sans frontières, elle le témoigne à mon petit papillon qui est une adoratrice exquise… Je m’en souviens…
Pour échapper à son insistance, j’ai répondu bien vite:
—Laisse-moi le temps de la mieux connaître.
—Soit!… Mais cela me ferait tant de plaisir, que vous soyez amies. Entre vous deux, je serais tellement bien!
Elle aussi, comme son amie, juge donc qu’une nouvelle venue et moi—la vieille affection…—nous pouvons être placées de niveau dans son cœur… Ah! qu’elle est bien la sœur de Robert! C’est la même inconscience… En ce moment, Marinette tient à cette étrangère autant, peut-être plus qu’à moi qui suis devenue pour elle le pain quotidien.
Certaines fibres, en mon cœur trop sensitif, se sont crispées une seconde. Mais je ne bronche pas. D’autant moins que ma petite sœur, qui n’a rien soupçonné, s’exclame, la cervelle traversée d’une idée nouvelle, de la malice dans ses yeux rieurs:
—Je crois, Viva, que tu ne défendrais pas si énergiquement ta porte pour laisser entrer Meillane! Vous m’avez eu l’air, l’autre soir, de vous découvrir passablement d’attirances… Vous bavardiez!…
Tranquillement, je réplique:
—C’est qu’il ne ressemble pas tout à fait aux autres… Alors cela me change agréablement… Un homme qui ne se croit pas obligé de faire la cour à une femme dès qu’il l’approche, c’est un homme rare dans notre monde.
—Oh! il y viendra, ma grande sœur, ne te fais pas d’illusion!… Tout bonnement, le jour n’est pas encore arrivé!…
—S’il y vient… alors, il ne comptera plus pour moi, voilà tout!
Et nous parlons d’autre chose.
Quel dommage que je n’aie pas aussi une «passion»! Ce serait une distraction absorbante. Ainsi les gens avisés mordillent un bonbon pour tromper la faim…
10 mai.
Une rencontre ce matin.
En m’éveillant, j’ai aperçu, par ma fenêtre entrouverte, un ciel adorablement bleu; l’air qui a frôlé ma bouche était si parfumé de fraîcheur, de verdure, de soleil, qu’un furieux désir de campagne m’a fait tressaillir. Et, faute de mieux, je suis partie pédestrement vers le Bois, en compagnie de Plume, qui bondissait à mes côtés avec des abois joyeux.
Peut-être la métempsycose dit vrai. Dans une existence antérieure, j’ai dû être quelque dryade, pour subir à ce point l’envoûtement de la nature; pour qu’elle me prenne, comme le ferait une créature vivante aux multiples visages, aux multiples voix, dont les silences ne sont jamais la mort.
La nature, elle me grise comme la musique! Elle me donne des fêtes dont je jouis, tout bas, avec les délices que je n’ai peut-être jamais goûtées dans les fêtes des hommes.
Et, ce matin, j’éprouvais une béatitude de végétal à sentir sur moi l’ardente caresse de l’air, vibrant de lumière.
J’avais pris un sentier isolé où, sur le tronc des arbres, dansaient des gouttes de clarté; et, sans pensée, redevenue petite fille, je jouais avec Plume qui courait follement après les rais de soleil jaillis entre les feuilles, tout palpitants d’atomes.
Mais le sentier n’était pas du tout solitaire comme je l’imaginais. Un couple y marchait. L’homme, le bras passé sous celui de sa compagne d’un geste amoureux. Elle, la tête un peu dressée vers lui, le frôlant de son corps superbe engainé dans le tailleur étroit.
J’ai retenu, d’un appel impérieux. Plume qui allait s’élancer…
Car ce couple si voluptueusement uni, qui s’affichait avec l’insolent mépris des rencontres possibles, ce couple était formé par mon mari et sa précieuse interprète, Marcelle Huganne…
Si absorbés ils étaient l’un par l’autre, qu’ils n’avaient entendu ni mon appel ni les abois de Plume reconnaissant le maître de son logis.
Tout net, je me suis arrêtée dans le sentier. Je ne sais quelle pudeur orgueilleuse m’interdisait de leur prouver que je n’ignorais rien!
Il a existé un temps où pareille rencontre m’eût broyé le cœur, me bouleversant du besoin aveugle de les séparer à n’importe quel prix. Que je suis donc devenue sage!
Je les ai regardés, très calme, en observatrice, comme le premier soir de la Danaïde.
Vraiment, ils formaient un beau couple. Elle, même en tenue de ville, garde une grâce souveraine de déesse. Lui, porte singulièrement jeune ses quarante-deux ans, de silhouette, du moins. Mais le visage, quoique fatigué, conserve sa séduction. Dans la soie fauve de la barbe, les sillons blancs demeurent encore invisibles; et les dents luisent, solides, entre les lèvres habiles à toutes les caresses.
Il marchait incliné vers elle qui semblait écouter. Elle avait un peu penché la tête; et je ne voyais plus que la nuque dorée et la ligne souple de la joue.
Je les ai contemplés quelques minutes dans leur lente promenade d’amants. Puis j’ai rappelé Plume et je suis rentrée.
A déjeuner, quand j’ai retrouvé Robert, il était souriant et empressé, les yeux brillants; et il s’est exclamé, de bonne humeur, dépliant sa serviette:
—Viva, vous me voyez avec un appétit dévorant. J’ai fait ce matin au Bois une promenade qui m’a mis en goût!
Quel besoin a-t-il de me dire cela?
Presque comique m’apparaît cette semi-confidence! Mais je réponds simplement, avec une ironie qu’il ne perçoit pas:
—Vraiment?… Moi aussi, ce matin, je suis allée au Bois…
Je m’arrête, serrant mes lèvres, pour être sûre qu’elles ne commettront point de trahison.
Il a dressé la tête et m’enveloppe d’un coup d’œil aigu. Mais je demeure impénétrable et, tranquillement, je casse mon pain.
Quelle figure aurais-je dans cette maison, si je ne paraissais tout ignorer? Et cependant une pensée vient en éclair de me traverser le cerveau: «Par quelle aberration ai-je pu me résigner à continuer de vivre près de cet homme qui ne m’est plus rien?»
15 mai.
Aujourd’hui, aperçu Meillane au mariage de la petite de Chambray dont il est vaguement cousin. Le hasard fait qu’il connaît nombre de gens que je fréquente, peu ou prou. D’où ce résultat que nous nous rencontrons plutôt souvent, ici ou là, en dehors de notre cercle intime où l’a fait entrer sa camaraderie avec Paul.
Il m’a demandé si je viendrais demain au bridge de Marinette. J’étais d’humeur taquine et j’ai répliqué, l’accent détaché:
—Que vous êtes curieux! Je n’en sais rien du tout!… Et puis, en quoi cela peut-il bien vous intéresser?…
Alors, mi-plaisant, mi-sérieux, il m’a déclaré, en toute simplicité:
—Si vous ne venez pas, je n’irai pas!… Parce que le bridge…
—Vous laisse froid? Eh bien, moi aussi!… C’est pourquoi… Vous comprenez?
Je riais. Lui pas. Il avait posé sur moi un regard impatient; et ainsi, il avait une mine de jeune père qui se domine pour ne pas «secouer» sa petite fille maussade.
Mais, bien entendu, il n’a pas succombé à pareille tentation; et nous nous en sommes allés, chacun de notre côté, faire nos politesses aux mariés. Il ne se doutait guère que l’idée m’avait traversé la cervelle de lui offrir:
—Laissons donc les joueurs à leur bridge. Et venez chez moi faire un peu de musique demain!
A Voulemont, à Sylvaire, j’aurais soumis la proposition sans hésiter. Avec lui, je me suis tue. Ma sauvagerie, vite ombrageuse, s’effarouche un peu de trouver si souvent, dans mon sillage, cet étranger trop clairvoyant.
Ensuite, d’ailleurs, j’ai été surprise du sentiment instinctif qui m’avait clos les lèvres… Si surprise que tantôt, pendant un instant de liberté, à l’heure recueillie du crépuscule, j’ai entrepris une attentive promenade en mon intime jardin, afin d’étudier la nature des plantes que M. de Meillane y fait pousser.
Ni à moi ni aux autres, je ne mens jamais.
Aussi je reconnais qu’il m’est plutôt agréable de le rencontrer parce que…—je l’ai dit à Marinette et c’est la très simple vérité—il m’offre un type que je ne trouve guère, si même je l’ai jamais trouvé, dans le monde qui est le nôtre. Il me repose et il m’intéresse.
Moi qui, depuis dix ans, voit à mes côtés le caprice fait homme, je constate, stupéfaite, combien celui-ci sait toujours ce qu’il veut et domine les circonstances, même menues, au lieu de les subir. Son vouloir, il l’accomplit avec une simplicité élégante, calme et forte que ne rebute raient ni une difficulté ni un danger.
Des hommes qui veulent inflexiblement, après tout, j’en ai connu: et de toute sorte! Combien en ai-je rencontré qui, jamais, n’auraient employé leur volonté à réaliser un acte qu’ils n’eussent pas avoué?
Or ce Jacques de Meillane me donne l’impression de posséder une intransigeante droiture, qui ne lui permettrait pas plus un léger compromis de conscience qu’une parole mensongère.
Selon l’expression anglaise, il doit être un clean man. Pour en être certaine, chose singulière, aussi certaine que si, de vieille date, je le connaissais, il m’a suffi de rencontrer dans son visage brun, tracé en lignes précises, le regard vif et chaud, clair presque jusqu’à la dureté. Un regard d’homme à qui une créature peut se fier absolument.
Est-ce donc pour cela que, une ou deux fois, je me suis aperçue, à ma profonde stupeur, que je lui parlais de moi? Sans effort, je serais confiante avec lui.
D’ailleurs, je me reprends très vite. Sous son regard trop pénétrant, sans hardiesse offensante, c’est vrai, je me dérobe presque agressive, avec la même révolte que s’il cherchait à dévoiler le mystère de mon corps. Je lui en veux de la perspicacité avec laquelle il devine mes impressions; sans doute parce qu’il m’observe,—j’en ai conscience,—avec une attention constante.
Cependant, oh! délice, il continue à ne pas me faire une ombre de cour et m’épargner la sensation trop connue du désir en quête, qui attend… Même il ne s’occupe pas particulièrement de moi; mais, à de menus détails, révélés à mon expérience des évolutions masculines, je sais, à la fin d’une soirée, qu’il ne m’a pas perdue de vue un moment, a entendu tout ce que je disais, remarqué tous mes mouvements; et plus d’une fois, dérouté par mes contradictions d’allure, de langage, de tenue, il a pensé: «Quelle femme est-elle décidément?»
A coup sûr, il sait désormais, comme le Tout Paris, l’époux que je possède en Robert; et notre situation respective l’intrigue. Il a dû commencer par se demander, à son tour, si j’étais ignorante ou indifférente. Maintenant, il a l’air de pencher pour l’indifférence. Et son inflexible sincérité s’étonne. Je le sens; car je suis perspicace, moi aussi, qui n’ai plus dans l’existence d’autre rôle que celui de spectatrice.
Avec Robert, il se montre d’une politesse un peu distante. Ils causent sans camaraderie; leurs intelligences et leurs goûts d’art prennent contact; mais leurs jugements se heurteraient vite, si la souplesse de Robert n’évitait les angles dangereux.
Je m’amuse parfois à les observer quand une occasion les rapproche. Robert sent chez Meillane une indépendance qui le mesure à sa valeur; et, instinctivement, parce que c’est, chez lui, besoin inné de plaire, il se met en frais pour l’adversaire qui ne semble pas s’en apercevoir et reste enfermé dans une courtoisie correcte, plutôt froide. Ce dont s’irrite l’amour-propre presque féminin de Robert.
Hier, à je ne sais quel propos, il m’a jeté, avec un petit rire sec:
—On dirait que ce Meillane vous agrée!
Tranquillement, j’ai répondu:
—Oui, il me distrait.
Et cela encore, c’est la très simple vérité.
Il me distrait et m’étonne par l’inlassable curiosité de son intelligence remarquablement ouverte. Vraiment, le monde lui est un spectacle où il découvre toujours des aspects susceptibles de l’intéresser.
Vivant hors de son milieu naturel, goûtant le voyage avec passion, en intellectuel artiste et en homme d’action, point exclusif, il a subi volontiers le frottement des mœurs et des cerveaux étrangers. Et son esprit, dont la réceptivité n’a rien de passif, y a gagné des richesses qu’il m’est un délassement de découvrir.
Nous bataillons sur les livres, les questions d’art, sur les idées surtout, voire même les sentiments; tous deux muets d’ailleurs sur le chapitre «amour», que nous devinons connaître, l’un et l’autre, en gens d’expérience. Et il apporte, à pénétrer ma pensée ou à me faire partager la sienne, une inconsciente volonté qui, suivant mon humeur, me fait rire ou m’impatiente. Il s’en aperçoit, s’excuse confus… Et il recommence.
Pendant une de nos escarmouches, l’autre soir, je lui ai glissé, par malice, mais aussi avec conviction:
—Que vous êtes donc jeune de vous intéresser à tant de choses!
Il a riposté aussitôt:
—Mais vous faites tout comme moi!
—Non… Je ne peux pas… hélas! Je m’occupe tant bien que mal, parce que ma vie ressemble à une journée trop longue qu’il faut remplir, coûte que coûte, pour pouvoir en supporter le vide… Mais je la remplis de si inutile façon que j’en suis honteuse, dans mes crises d’examen de conscience… Elle n’appartient ni au travail, ni à l’art, ni à l’altruisme… Elle est le néant même.
—Ne dites donc pas cela! Ce n’est pas vrai!
Il a parlé avec une espèce d’emportement; je l’arrête, railleuse:
—Vous n’êtes pas poli du tout, vous savez.
—Soit! Alors, je dis que pour une femme comme vous, il y a tant de sources vives où boire!
—Je n’ai plus soif… Vous n’avez donc pas encore compris que je suis blasée, revenue de toute chose, autant que le roi Salomon sur le tard de son existence?…
—Je vous plains beaucoup, madame… si vous ne vous moquez de ma confiance en votre sincérité.
—Oh! non, je ne me moque pas!… Pour moi, une vie n’a de prix qu’autant qu’elle est nécessaire à des êtres chers auxquels on la donne toute… Des enfants, une mère, un amant, que sais-je?… tous biens que je ne possède pas, enfin!
Ici, je m’arrête court, me rappelant que, en apparence du moins, j’ai un mari. Mais Jacques de Meillane ne montre pas qu’il se soit aperçu de mon inconséquence. Seulement, notre conversation s’oriente vers des sujets moins délicats.
21 mai.
Par extraordinaire, ce soir, je ne dînais pas en ville, ayant pu me décommander—prétexte de migraine—pour une partie organisée par Marinette et les Valprince.
Robert, lui, dînait… où bon lui semblait, dehors. C’était donc une soirée pour moi toute seule; et, à l’avance, je la savourais, rentrée plus tôt que de coutume pour me reposer, dans l’atmosphère amie de ma chambre, d’ennuyeuses courses et de la corvée de voir des fâcheux et des indifférents.
Meurtrie par l’étrange fatigue qui, si facilement, m’abat ce printemps, je regardais, paresseuse sur ma chaise longue, le ciel du couchant qui était de nacre rose sous le vol de petits nuages floconneux, ourlés d’or… Et le silence autour de moi, dans la lumière apaisée, m’était un baume.
Un coup à ma porte m’a fait tressaillir comme un bruit pénible; si pénible que mon impression première a été de ne pas répondre pour écarter l’intrus… Et puis, en même temps, l’habitude me faisait prononcer un «Entrez!» piteusement résigné.
J’entends alors le bruit d’un bouton qui tourne. La porte s’ouvre; le voile de Jouy est écarté; et c’est Robert qui apparaît. Stupéfaite, je le regarde. Il s’est arrêté, m’apercevant inactive, parmi mes coussins, et me demande:
—Vous dormiez?… Je vous ai réveillée… J’en suis désolé.
—Je ne dormais pas du tout, je rêvassais. Le chien et loup me rend très paresseuse.
Un silence. Il se rapproche de la chaise longue.
—Cela vous réussit d’être paresseuse. Au milieu de vos coussins, dans votre robe flottante—très joli, entre parenthèses, ce nuage rose dont vous êtes enveloppée…—vous êtes la tentation même, Viva.
Je ne sourcille pas, habituée et indifférente. De vieille date, je sais Robert incapable d’approcher une femme, à moins qu’elle ne soit positivement un monstre, sans goûter ce qu’elle peut offrir de plaisant à son goût masculin.
Et j’interroge, me redressant, assise très correcte au bord de la chaise longue, mes pieds sur le tapis:
—Vous avez à me parler?
—Oui, si vous voulez bien m’écouter…
Je le considère, surprise.
—Quelle solennité!… Est-ce que vous allez me raconter quelque chose de désagréable?… Alors j’aimerais mieux… sauf cas d’inévitable, que vous vous en alliez sans rien me dire!…
L’exclamation m’a échappé. Maintenant, je suis lâche, même devant les petites piqûres, autant que devant les vraies blessures.
Il sourit un peu et s’avance un fauteuil.
—Soyez sans inquiétude!… Tout simplement, il s’agit d’une proposition qui m’a été faite et dont vous devez être instruite.
—Une proposition?
—Oui… J’ai reçu la demande, pour New-York et autres villes importantes d’Amérique, d’une série de représentations de la Danaïde…
—Ah?… Eh bien, je suppose que si vous prenez l’affaire en considération, c’est qu’elle vous paraît bonne à tous égards, et je n’ai à vous adresser que mes compliments. Je suis charmée, pour vous, de cette nouvelle preuve de succès de votre opéra.
En effet, je porte à la Danaïde un intérêt quasi maternel, parce que je l’ai vue éclore, se développer, devenir une œuvre belle et vivante. Et ce m’est une réelle jouissance que beaucoup apprennent à l’aimer.
Robert joue avec les soies de sa barbe qu’il tourmente du geste qui lui est familier.
—Évidemment, la proposition telle qu’elle m’est présentée est très flatteuse; et les conditions offertes valent la peine de n’être pas dédaignées… C’est pourquoi, tout Parisien que je suis jusque dans les moelles, je suis tenté de m’en aller, ainsi qu’il m’est demandé, diriger moi-même l’orchestre de la Danaïde.
Un tressaillement secoue mes nerfs, si vite en éveil. Robert s’éloignerait?… J’éprouve l’impression d’être une prisonnière à qui le geôlier annoncerait tout à coup qu’il va partir…
Pourtant, même lui à Paris, je suis libre de faire tout ce qui me convient…
Ah! pourvu qu’il accepte!…
Je demande:
—Qui chantera votre Danaïde, là-bas?
Encore un court silence. Puis la réponse vient, articulée sur une note un peu brève:
—Mais son interprète habituelle, bien entendu.
J’ai compris… Sûrement, alors, il partira. De pareilles représentations ne peuvent qu’attirer et retenir, outremer, l’époux de ma jeunesse. Oh! bienfait du détachement! Sans qu’une fibre douloureuse ait tressailli en moi, je peux répondre, sincère:
—Pour le succès de la Danaïde, il est, en effet, fort heureux que vous ne soyez pas contraint à recourir à une nouvelle chanteuse! A Paris, la direction laisserait partir Marcelle Huganne?
—Pendant les mois d’été, elle a son congé; et, à Paris, la Danaïde ne sera pas reprise avant novembre. Et puis, d’ailleurs, avec de l’argent, tout s’arrange!
J’incline la tête et approuve, avec une docilité de petite fille bien raisonnable. Ah! que la Viva de jadis est donc disparue! Celle pour qui un tel voyage eût été un supplice… Jamais cette Viva n’eût laissé l’homme qu’elle adorait partir ainsi, pour ne pas quitter sa maîtresse!
Et voici qu’aujourd’hui, les paroles de Robert éveillent seulement un espoir imprévu, exquis, fou, l’espoir de vivre délivrée d’une présence que je subis, pour obéir à un misérable souci des apparences; souci que je condamne chaque jour davantage… Moi qui ai si intenses, le mépris et l’horreur des compromis hypocrites à l’égard du monde. Oh! qu’il parte! Que j’échappe au frôlement de cette vie qui m’est plus qu’étrangère!
Et, avec quelle sincérité encore, je réponds:
—Mais tout cela me semble fort bien… Cette tournée serait prochaine, alors?
—Départ vers le 15 juin. Retour…
—Retour?…
—Retour à l’automne.
Trois mois! Trois mois de liberté!
—Qu’est-ce qui vous fait hésiter à accepter?
—En principe, je suis décidé à peu près. Mais il y a toujours passablement de conditions à régler.
—C’est vrai.
Silence de quelques secondes. Tous deux, nous songeons, puis, cette question tombe, qui me fait tressauter:
—Viendrez-vous, Viva?
—Où?… En Amérique???
—Oui.
—Qu’irais-je bien faire là-bas? Sûrement non, je n’irai pas! Je lirai vos succès dans les gazettes… Et cela me suffira.
—Alors, que ferez-vous de votre été?…
—Oh! je saurai l’occuper à mon gré! Soyez sans inquiétudes.
Avec sa prodigieuse inconscience, il me demande:
—Vous ne vous ennuierez pas?
—M’ennuyer?… De quoi?… De qui?… De vous? Que je saurai parfaitement loti quant aux distractions! D’ailleurs, vous n’ignorez pas que je me suffis très bien à moi-même.
—Et puis, les bons amis sont là, tout prêts à vous entourer, pour que vous ignoriez la solitude.
Il y a soudain, dans la voix de Robert, quelque chose de presque agressif qui y est inaccoutumé.
—Vous avez raison, j’ai un cercle d’amis qui s’efforcent d’écarter de moi toute sensation d’isolement.
—En tête, M. de Meillane.
Encore?… Je sens mes sourcils se rapprocher; mais, dédaigneuse de discuter, je réponds simplement:
—Voulez-vous que nous ne nous occupions pas de M. de Meillane, qui n’a rien à faire dans une conversation où vous et moi, seuls, sommes intéressés? Vous emploierez votre temps en Amérique comme bon vous semblera. Moi de même, en Europe. Et ainsi, nous aurons, l’un et l’autre, un agréable été. Si, par hasard, j’éprouvais quelque besoin d’être protégée, père est là! Partez donc sans arrière-pensée… Et préoccupez-vous seulement d’avoir tout le succès que mérite la Danaïde.
Mon accent a-t-il mis un point final à notre conversation? Robert se lève, fait quelques pas, au hasard, dans ma chambre.
Je le connais trop pour ne pas le deviner obscurément surpris de la tranquillité avec laquelle j’accueille la séparation qu’il vient de m’annoncer. Et il ignore quelle allégresse cache cette tranquillité!
Par aventure, avait-il mis dans ses plans de m’emmener?… Après tout, je suis une épouse si peu gênante! Il comptait peut-être m’avoir, en Amérique, comme femme du monde,—sa femme,—à présenter; et mener une double vie, comme à Paris. Sa tyrannie masculine se cabre devant mon indépendance, nettement établie, car il sait bien n’avoir nul moyen de me l’enlever.
Et justement, parce qu’il a conscience que je lui ai échappé, je lui apparais une proie désirable qu’il voudrait garder sienne, pour y mordre à l’occasion. Aussi est-il sincère, j’en suis sûre, quand il prononce, la voix un peu assourdie:
—Vous me manquerez, Viva,
Moqueuse, je secoue la tête:
—Non, ne croyez rien de pareil! Vous aurez, je vous le répète, tant de distractions de tout genre!… Bientôt vous perdrez l’habitude de ma vague présence. Enfin si, tout de même, il arrivait que je vous fisse défaut, tant pis… Mais cela n’arrivera pas! N’ayez crainte, comme disent les bonnes gens.
Il ne me répond pas. Mais j’aperçois une courte flamme dans ses prunelles sablées d’or qui arrêtent sur moi un singulier regard. Puis, brusquement, il sort.
25 mai.
Sur le coup de six heures et demie, je me faisais de la musique. Le timbre d’entrée résonne vif, impérieux. Ce coup de timbre, je le connais maintenant, c’est celui de Meillane. Alors je me souviens; je lui avais demandé de m’apporter, s’il le pouvait, le livre dont il m’a parlé, lundi, chez Marinette.
Il me l’apporte, en effet, accompagné de si admirables roses qu’un cri enthousiaste me jaillit des lèvres, et, une seconde, mes joues s’empourprent de plaisir.
—Oh! qu’elles sont belles! Comme vous me gâtez!
Mes yeux rencontrent les siens. Ils ont cette expression qui a sur moi l’action d’un baume vivifiant. J’y trouve tant de sympathie franche et profonde, un peu compatissante aussi! Mais cette compassion-là ne me raidit pas comme celle des autres. Presque,—ici seulement, je puis risquer pareil aveu!—elle me donnerait l’envie lâche de m’y abriter…
Et avec un sourire dont je suis enveloppée soudain comme un jet de soleil, il me répond:
—Je voudrais bien avoir le droit de vous gâter! Mais il ne m’est permis que d’essayer de vous faire plaisir un peu et un instant…
—Plaisir un peu!
Et mon doigt caresse les pétales veloutés qui sont d’un rouge sombre, un rouge passionné, ardent ainsi qu’une flamme. Il voit sûrement, sur mon visage, la jouissance que j’éprouve à respirer la senteur très forte, tandis que je plonge les hautes tiges dans une aiguière de cristal. Et quand je relève le nez, je l’aperçois près de moi, qui m’a regardée faire et me dit gaiement:
—Vous ne vous doutez pas que ces roses ont l’intention de fêter un anniversaire?
—Un anniversaire?
—Oui… Mais naturellement, je ne puis être que seul à m’en souvenir.
Je le contemple, intriguée, sans un mot; j’ai la terreur, pour les autres, autant que pour moi-même, des questions indiscrètes… Mais il continue:
—Deux mois maintenant que je vous ai vue pour la première fois!
—Vraiment?… deux mois seulement?… Alors comment peut-il y avoir des moments où il me semble que je vous connais depuis toujours?
Son regard, si singulièrement pénétrant, se pose sur le mien.
—Est-ce un reproche? Est-ce un regret? Vous êtes si gourmande de nouveau!
—Oh! pas en amitié! Misérablement, je suis de l’espèce «lierre». Quand je m’agrippe, un arrachement seul me détache!
Tout bas, je pense à mon cher petit papillon que j’ai vu fuir avec tant de tristesse… A l’époux-amant dont je me suis séparée, le cœur saignant de toutes les fibres déchirées… Et je me tais, une ombre sur le cœur, voilant de mes paupières abaissées mon regard qui pourrait le trahir.
Alors, j’entends Meillane demander d’un accent que je ne lui ai pas encore entendu, une douceur dans sa voix plutôt brève:
—Me feriez-vous, madame, l’honneur de vous agripper à l’ami dévoué que je voudrais être pour vous?
L’ami! Tous disent cela pour commencer… Je lève des prunelles sceptiques vers les yeux que je sais chercheurs des miens… Et subitement, j’ai honte de mon scepticisme. Celui-ci, à cette heure, du moins, ne pense rien d’autre que ce qu’il me dit. L’avenir peut le transformer,—le transformerait à peu près sûrement, s’il restait en France… Mais dans le présent, il est sincère en m’offrant d’être pour moi, ce que j’aurais juré un mythe, c’est-à-dire un ami, rien qu’un ami!
Le ciel qui m’a tant malmenée me ferait-il cette aumône? Je sens que Meillane m’observe, tandis que, silencieuse, je contemple obstinément les belles roses de pourpre sombre… Sur mon visage, voit-il le reflet des remous de pensée qui tourbillonnent dans mon cerveau?
Et après des secondes, des minutes où, tous deux, nous nous sommes tus, il interroge, de ce même ton qui me réchauffe le cœur:
—Est-ce que je vous ai offensée… ou blessée… ou simplement contrariée, en vous laissant voir mon désir?… J’ai un tel culte pour la franchise que j’en arrive à la pratiquer indiscrètement, je crains.
J’entends ma voix s’élever lente, un peu voilée; car je parle, regardant au fond de mon âme:
—Moi aussi, j’adore la sincérité… C’est parce que je vous ai senti très loyal que vous êtes ici… Non, vous ne m’avez pas offensée, ni contrariée… Je pense seulement…
—Quoi?… Voulez-vous me le dire?
—Je pense seulement que si j’acceptais l’amitié que vous m’offrez, ce serait folie de ma part! Dans quelques mois, même plus tôt, il est probable, les circonstances vont nous séparer. Nous redeviendrons des étrangers pour suivant chacun leur chemin. Alors…
—Alors?…
—Alors, à quoi bon vous laisser entrer un peu dans ma vie, autrement que comme un passant… Si je m’habitue à trouver en vous un ami, la solitude pèsera plus dure ment encore après votre départ!
La solitude! Le mot m’est échappé. Pourquoi révéler ma misère à cet étranger?… Par quel charme attire-t-il donc ainsi ma confiance?
Mais il n’a pas pris garde au mot imprudent, car un autre, surtout, l’a frappé. Et avec une espèce de révolte impatiente, il jette:
—Mon départ?… Mais je ne pars pas maintenant…
A l’automne! C’est très loin. D’ailleurs, n’importe où je serai, si vous me le permettez, je resterai vôtre.
Je murmure:
—A distance, vous pourriez si peu vous montrer un ami! J’ai besoin de la présence des êtres à qui j’ai ouvert ma vie et les séparations me sont si pénibles, pareilles à… à une amputation!… que je ne veux plus m’attacher à personne. Plus je vieillis, et plus j’ai peur de souffrir!… Je n’en ai pas le courage… Laissez-moi seule, c’est plus sage.
Il ne répond pas… Mais soudain mes deux mains sont sous ses lèvres; et mes yeux levés, saisis, vers les siens rencontrent le regard profond, qui a pénétré la désolation de ma vie!… Ce regard qui me pénètre du regret nostalgique de la protection que personne ne me donne plus.
Avec une sorte d’autorité apaisante, je l’entends reprendre doucement:
—Ne pensez pas ainsi à l’avenir! Vivez dans le présent. Ne me donnez aucune place dans votre vie qui puisse devenir pour vous une source de tristesse… Usez seulement de moi, en ce qui pourra vous être bon… Et soyez sûre…
Il s’arrête une seconde et me regarde bien en face:
—… que je n’attends rien d’autre, et ne désire rien de meilleur!
Jamais, je crois, aucun homme ne m’a ainsi parlé… Et encore une fois, j’ai l’intuition qu’il est sincère. Ah! quel repos! Il me semble qu’une bouffée d’air pur a rafraîchi soudain mon aridité. Presque une joie j’éprouve, une joie bien neuve, que je ne me rappelle pas avoir connue.
—Me croyez-vous?
J’incline lentement la tête.
—Alors, vous voulez bien me permettre de devenir votre ami?
Comment ai-je pu trouver jadis que Jacques de Meillane avait l’air froid!
Vaincue, je murmure,—sans la foi:
—Essayons!
Puis, toutes mes multiples impressions viennent se résumer en cette phrase qui ne rime à rien:
—Je suis sûre que vous ne mentez jamais!
Sa mine devient si stupéfaite que je me mets à rire. En ce moment, j’ai un cœur joyeux de petite fille.
—Mais, bien entendu… Et vous non plus!
Par taquinerie, je riposte:
—Oh! moi, je ne suis pas intransigeante! J’ai mes faiblesses!
—Pas celle-là, du moins! affirme-t-il avec une certitude impérieuse.
—Qu’en savez-vous?… Et puis, qu’est-ce que cela pourrait bien vous faire?
—Cela m’empêcherait de vous estimer.
—Alors, vous avez ainsi un petit idéal tout à fait, de femme selon vos goûts, et vous avez la prétention… inouïe! que je m’y conforme?…
Mi-sérieusement, mi-plaisantant, comme moi, il répond,—et c’est sa pensée même, je le devine:
—Vous avez raison, je suis exigeant sur la valeur de mes amis… Et je ne pourrais plus me résigner, madame, à vous voir autre que je ne vous ai crue!
—Une personne digne d’être votre amie? Dites-moi, puisque nous entamons le chapitre des confidences, est-ce à première vue que je vous ai produit l’impression dont je suis très flattée?
—Le soir de la Danaïde?… Ce soir-là, je vous l’ai déjà raconté, il me semble, j’ai pensé que vous ne ressembliez à aucune des femmes que j’avais rencontrées; et je suis parti, empoigné par le désir de vous revoir… de vous voir souvent… beaucoup… de vous connaître, de démêler ce que vous cachiez derrière votre masque de mondaine.
—Et c’était ma simple mine de dame polie, accueillant des visiteurs, qui vous inspirait pareille curiosité?…
—C’est que la «dame polie» avait, en recevant ses hôtes, un sourire distrait, des yeux brûlants…
—Hum! hum!… Casse-cou, je vous préviens!
—Madame, nous avons convenu d’être des amis absolument sincères!… Vous aurez beau protester, votre regard ce soir-là, était tout plein des harmonies ardentes que vous veniez d’écouter… Et ce regard, comme votre sourire, semblait dire très clairement à qui vous observait en spectateur désintéressé: «Je me moque pas mal de tous ces gens-là—Que je les trouverais donc charmants de s’en aller, et de me laisser savourer mes impressions…» Avouez que je devinais juste!
—Oui… très juste!… Mais j’ai bien raison de penser que vous êtes un observateur terrible!
Nous rions tous les deux. Ah! que c’est bon d’être gaie… Je le suis autant que Guy et Hélène!
Mais la réalité me ressaisit, avec un coup discret à la porte.
—Entrez!
—Monsieur fait demander à quelle heure Madame sera prête à partir?
Partir? Ah! oui, nous dînons en ville, je l’ai oublié… J’ai oublié que je m’étais habillée à cet effet; et, instinctivement, je regarde la glace, mordue par le juvénile et stupide désir d’être dans un «bon jour»… Le ciel me gâte décidément aujourd’hui!…—Oh! c’est si rare!—La vision est satisfaisante de la jeune dame souple en son fourreau soyeux, avec de la lumière plein les yeux.
J’aperçois aussi les roses pourpres et le visage d’Arabe de «mon ami», qui s’est levé aussitôt, tandis que je réponds:
—J’ai commandé la voiture pour huit heures moins le quart. Dites-le à Monsieur.
J’avais oublié, aussi, que je possédais un mari. Et quel mari!
Meillane s’excuse, confus:
—Madame, comme je vous ai encore retenue!
Je l’arrête.
—Chut! ne vous excusez pas!… Je vous ai dû une heure qui m’a fait beaucoup de bien! Au revoir… monsieur mon ami.
Il me baise la main.
Puis, du même ton que j’ai employé, un ton de badinage amical, il me dit:
—Adieu, madame mon amie.
Il sort. Et toute la soirée, je porte en moi une persistante allégresse dont, peu à peu, je m’étonne… Si bien que, rentrée dans mon home, la tête sur l’oreiller, les yeux grands ouverts dans la nuit, je m’apprête à descendre en mon âme pour un voyage de découvertes.
Et puis, tout à coup, résolument, je secoue la tête et ma volonté retourne en arrière. Mon nouvel ami l’a dit: «La sagesse, c’est de vivre dans le présent.»
29 mai.
Robert est devenu à peu près invisible. Depuis trois jours, nous n’avons ni déjeuné, ni dîné ensemble, sauf hier, chez Alcott, où il est arrivé, de son côté, juste pour se mettre à table; d’où, selon son habitude, il a filé au sortir du fumoir, après avoir brillamment rempli, d’ailleurs, son personnage de grand homme. Quand je suis partie à mon tour, l’auto vide stationnait pour moi.
Je suppose qu’il est tout à ses négociations avec New-York. Et j’en attends la conclusion avec une petite fièvre qui me fait les nerfs vibrants, autant que des cordes de violon.
Ah! que je me suis donc, en imprudente, attachée à cette perspective de séparation!
Naturellement, je ne lui demande rien. Et, encore moins, j’interroge, à son sujet, qui pourrait me renseigner. De même que le public, je sais seulement que des pourparlers très avancés déjà sont engagés pour les représentations de la Danaïde en Amérique. Mais avec Robert, incarnant le caprice et les susceptibilités d’artiste, qui pourrait assurer le résultat définitif des pourparlers?
Hier, au moment où j’allais sortir, Voulemont est arrivé. Ce constatant, il n’a pas prétendu s’asseoir et nous avons échangé, debout, de menus propos; lui jouait avec sa canne; moi, je mettais mes gants. Puis, brusquement, il m’a jeté, et j’ai senti que toute son amitié m’observait:
—Eh bien! la Danaïde part donc pour l’Amérique?
—C’est certain!…
A mon accent, il ne pouvait se tromper: et ses yeux m’ont enveloppée d’un coup d’œil de plaisir et de malice:
—Certain… certain… je ne sais si le traité est signé encore. Mais c’est plus que probable.
—Robert vous l’a dit?
—Non; je n’ai pas vu le maître ces jours-ci. Seulement, hier, je suis entré chez sa belle interprète dans l’entr’acte du deux, et elle m’a annoncé la chose… qui semblait la ravir… Car elle conçoit, à merveille, tout ce qu’elle va récolter là-bas de triomphes et d’espèces sonnantes. Du reste, vous pourrez connaître demain des impressions. Burdel était en train de l’_interviewer_ pour Comœdia.
Ce matin, en effet, j’ai lu l’article en question, où Huganne exhale son allégresse de s’en aller révéler la Danaïde aux Yankees.
Si elle part, lui aussi partira. Et je serai seule, à moi-même trois mois!… Ensuite… Que sait-on de l’avenir?
5 juin.
Le traité est signé! Toutes les chroniques théâtrales le proclament et enregistrent certaines clauses très flatteuses. Robert m’en a fait part officiellement; tout à la fois épanoui, détaché et triomphant, sur une note discrète. Ce qui m’a confirmé que tout était réglé à souhait pour son amour-propre… et son amour tout court.
Je l’ai félicité sans qu’il soupçonne, trop absorbé d’ailleurs par sa propre satisfaction, à quel point il eût pu me retourner mes félicitations.
Mais, seulement dans mon jardin secret, je célèbre la fête de ma liberté recouvrée; car les illuminations de cette fête éclairent tout un désert. Quelle créature désabusée il faut être pour tressaillir de joie,—et de combien de tristesse est faite cette joie…—à l’apparition de l’austère et bienfaisante solitude!
Avoir adoré un être et en arriver à trouver son départ un bonheur!
Ah! pauvre nous!
J’ai eu, tout à coup, la conscience brutale de cette misère en écoutant, hier soir, à l’Opéra, le duo de Tristan et d’_Yseult_.
Jusqu’à cette minute où la musique a réveillé les fantômes, j’avais été hypnotisée par l’unique vision de ma vie libérée… Mais tout à coup, je n’ai plus senti l’allégresse de la délivrance. En moi se glissait le froid que je connais bien, qui m’envahit le cerveau, puis le cœur et me glace dans mon isolement. Je n’ai plus écouté seulement; j’ai pensé. Et c’est si douloureux parfois de penser!
Par bonheur, l’acte finissait. Notre loge est aussitôt devenue un salon où les visiteurs ont, tout de suite, afflué vers Marinette et vers moi qui, résolue à échapper aux mauvais souvenirs, me suis laissée, avec une bonne grâce inaccoutumée, accaparer par qui me le demandait. Je ne sais quel obscur besoin de revanche m’armait d’une coquetterie cruelle, du besoin de piétiner sur les désirs inavoués qui s’acharnent à la femme sans mari, laquelle doit fatalement avoir un amant…
Meillane, à son tour, est entré. Je riais avec Rouvray; et, sûrement, j’avais un air de femme qui s’amuse d’une cour spirituellement audacieuse. Je lui ai tendu la main avec un distrait «Bonsoir, ça va bien?…»
Il n’a pas insisté; mais j’ai senti m’effleurer le regard clairvoyant, qui, obstinément, veut toujours la vérité, et j’ai eu l’intuition que ma fausse gaîté ne l’abusait pas.
Un sursaut d’orgueil m’a raidie. De quel droit se mêlait-il de chercher ce qu’il me plaisait de taire?… Et j’ai continué à causer en aparté avec Rouvray.
Tous, autour de nous, parlaient de la Danaïde, de la tournée en Amérique. Meillane était près de Marinette qui levait vers lui sa petite figure mutine et caressante. Oh! contradiction! j’avais écarté «mon ami»; et je lui en voulais d’avoir si bien accepté ma méchante humeur; de paraître amusé de la spirituelle causerie de Marinette, délicieuse en sa longue tunique bleu de mer.
Mon énervement s’exaspérait. Je riais; et je sentais grandir une tristesse aiguë à me faire éclater en sanglots, au premier choc.
Tout à coup, j’ai entendu Meillane me demander:
—Faut-il aussi vous féliciter, madame?
—Vous le pouvez. Je suis enchantée de cette série de représentations en Amérique, et pour la Danaïde, et pour son auteur… et pour moi-même.
—Vous partez aussi?
—Moi?… Oh! non!… A aucun titre, heureusement, je n’ai à faire partie de la troupe!
Ma voix est mordante. Il arrête sur moi, une seconde, des prunelles attentives où j’aperçois une espèce de curiosité presque grave.
—Et vous allez ainsi rester toute seule pendant…
—Plusieurs mois… Mais oui!… Quoique vous ayez l’air d’en douter, je suis assez grande pour me conduire sans mari. J’ai l’expérience.
La désinvolture un peu âpre de mon accent le heurte, sans doute, car un pli dur se creuse entre les sourcils; et il n’y a plus dans son accent qu’une courtoisie froide quand il me dit:
—Alors, madame, je n’ai, en effet, que des félicitations à vous adresser.
La sonnerie proclame impérieusement la fin de l’entr’acte. Marinette offre à Meillane de rester avec nous. Mais il refuse et disparaît, me laissant un certain remords à son endroit. Pourquoi ai-je été désagréable avec lui? Car je l’ai été… Pourquoi me suis-je hérissée contre la sollicitude que je devinais en lui?
La Viva qui ne permet pas les mensonges, même les subterfuges envers elle, me déclare que je me suis raidie parce que j’ai entrevu ceci: la sympathie dont il m’enveloppe délicatement—ne m’est pas indifférente. Et cette faiblesse me déplaît.
Jamais encore je n’ai accepté d’être plainte. Et voici qu’à certaines minutes, la pensée m’a effleurée que ce serait bienfaisant d’avoir la protection d’un homme tel que lui, absolument sûr…
De ce désir fugitif dont le souvenir brûle mes joues de mépris pour ma lâcheté, il n’est pas responsable. Et heureusement, il n’en peut rien soupçonner.
8 juin.
Dîné chez Marinette. Là, j’ai, silencieusement, fait amende honorable à mon ami. Il est venu me saluer, glacé dans la même courtoisie cérémonieuse dont l’avait revêtu mon amabilité de porc-épic.
Je n’ai pas pris garde à cette froideur et lui ai, cette fois, tendu la main avec un sourire bien accueillant et cette assurance dépourvue d’artifice:
—Bonjour!… Je me sens d’humeur charmante! Ne me gelez pas en ayant l’air si sévère…
—Je ne me doutais pas que j’avais pareille mine! Seulement, je viens avec précaution…
—Vous demandant, non sans inquiétude, comment vous serez reçu…
—Justement!
Nous avons ri… Et, sans plus de formes, jusqu’à nouvel ordre, la paix a été signée. Si bien signée que, dans la soirée, à ma profonde stupeur, je me suis aperçue que nous parlions de notre jeunesse. Moi qui, jamais, ne touche à mon passé d’enfant, qui redoute même de l’évoquer, comme je craindrais de profaner le souvenir d’une petite vierge morte qui m’aurait été chère infiniment…
Il m’avait mise en confiance, j’imagine, par sa façon de parler incidemment de la femme,—sa mère,—dont l’influence paraît avoir été sur lui très profonde. Une petite phrase courte, qui n’avait l’air de rien et m’a pourtant jeté aux lèvres cette exclamation lourde d’envie:
—Comme vous êtes heureux de pouvoir aimer pareillement une créature qui le mérite!
Une douceur, que je n’y avais encore jamais aperçue, a passé dans les yeux gris:
—Ma vieille maman, c’est vrai, je l’adore!
—Et cependant vous vivez loin d’elle!
—Même de loin, nous restons unis. Nous sommes si sûrs de toujours nous comprendre l’un l’autre! Quand je suis en France, je vis chez elle comme un petit garçon. Dans quelques jours, elle part pour notre propriété de famille dans le Dauphiné. J’en suis navré!
—Vous ne partez pas avec elle?
—J’irai la rejoindre. Elle va être très entourée, recevant ses autres enfants, mariés et pourvus de beaucoup de rejetons. J’arriverai un peu plus tard. Ma mère est trop intelligente pour ne pas comprendre que ma santé «intellectuelle» exige l’atmosphère de Paris, après tant de mois d’Orient.
—Et pourtant vous la dites très attachée aux vieilles traditions?
—Elle y est très attachée pour elle-même. Mais elle accorde aux autres l’indépendance dans la conduite de la vie qu’elle réclame pour son propre usage.
—Votre mère est une femme… rare!
—Sans modestie je le crois un peu… Pour être ce qu’elle est, il faut un esprit très large et beaucoup de cœur.
—Alors, elle vous a toujours laissé, d’accord avec ses principes, pleine liberté d’action?
—Oui… Seulement, depuis ma plus petite enfance, je lui ai entendu répéter,—et non pas à un point de vue religieux, quoiqu’elle soit une chrétienne convaincue,—que chacun doit suivre inflexiblement la ligne que sa conscience lui indique…
Un peu sceptique, mais amicale, je laisse échapper:
—Et vous le faites?
Il se met à rire:
—J’essaie, du moins. Et quand je n’y arrive pas, je n’ai pas d’illusions sur mon amoindrissement.
—Ce qui est très désagréable, mais peut-être non moins salutaire! J’aimerais à connaître votre mère!… Quel dommage que nous appartenions à des milieux si différents!
—Moi aussi, j’aimerais que vous la connussiez… Je suis sûr qu’elle vous serait bienfaisante!
Oh! l’imprudente parole, qui, tout de suite, me replie sur moi-même, enveloppée de mon voile d’orgueil!
—Ai-je donc l’air d’une personne en détresse?
—Vous auriez besoin d’une maman très tendre qui vous gâte beaucoup!
Nos yeux se rencontrent… Que de choses y montent que nous n’articulons pas!… Près de mon «ami», mon cœur ressemble à un pauvre qui s’attache éperdument au passant généreux, prêt à lui donner sans compter.
Une seconde de silence; puis, d’un commun et muet accord, nous rentrons dans la conversation générale.
18 juin.
Robert part dans dix jours. Il est affairé, nerveux, occupé de mille détails, menus et importants; exaspéré tout haut, en même temps que satisfait en son quant à soi, des interviews qui s’abattent sur lui, des articles dont il est le héros, son portrait placé en vedette; et dans la fièvre du départ, songe très vaguement à ne point me laisser voir, avec une sincérité choquante, la fougue—actuelle—de sa passion pour Marcelle Huganne.
Ah! que bien ils vont donc profiter de leur liberté, si peu gênante que soit une épouse telle que je suis devenue!
Pendant ces derniers jours, plus que jamais, nous nous montrons partout où nous entraîne l’illustre personnalité du maître, très fêté; moi, chétive, gravitant à sa suite. Nous sortons. Nous recevons. Soutenue par la perspective de ma prochaine libération, je joue bravement mon rôle d’épouse d’un grand homme, en partance pour aller recueillir de nouveaux lauriers.
Personne, d’ailleurs, ne commet la bévue de s’apitoyer sur une séparation que, de toute évidence, nous acceptons avec une sagesse exemplaire. De là, abondance de propos dans notre petite province du Tout Paris où les dessous des existences appartiennent au domaine public.
Je laisse dire. J’accueille avec une aisance qui décourage les curieux, insinuations, silences, questions… Que m’importe?… Encore quelques jours et les bouches se tairont d’elles-mêmes. Et je serai aussi libre que si les dernières fibres du lien conjugal venaient de se briser.
Malgré son indulgence pour les faiblesses masculines, père gronde un peu tout bas contre le départ de Robert dont il sait aussi bien que moi la souveraine raison.
Il n’ignore pas que mon époux est trop Parisien, a trop sincèrement l’horreur du voyage, pour que le seul amour de l’art ait la puissance de l’envoyer pérégriner trois mois en Amérique.
Mais puisque j’accepte la situation avec tranquillité, lui non plus ne soulève aucune objection, ne me plaint ni ne me félicite, et prend «l’événement» comme je lui en donne l’exemple.
Au fond, nous ne sommes pas dupes l’un de l’autre. Mais ma vie de femme est un sujet que ni lui ni moi n’abordons plus.
Secrètement, je le devine, il demeure inquiet de mon indifférence actuelle pour les aventures extra-conjugales de mon mari. Cette indifférence le trouble devant l’incertitude de la cause. Il m’a vue si éprise, puis si révoltée; si âpre à garder, à défendre, à reconquérir mon trésor d’amour, que mon calme lui apparaît, en somme, incompréhensible.
Car il a telle opinions des femmes qu’il lui semble impossible qu’une créature de mon âge pratique un détachement de nonne; et il redoute que je sois, ou consolée par un autre, ou résolue à me laisser couler. Or, cette résolution, qui lui semblerait si naturelle chez une autre femme, le choquerait étrangement de ma part. Je suis restée sa «petite fille», l’enfant dont il aimait le regard sans ombres.
Il me voudrait femme heureuse, mais femme impeccable. C’est pourquoi, puisque je suis en puissance de mari, il est sourdement irrité que j’aie abandonné la partie; et me voyant à travers son indulgente tendresse, il rend mon dédain de toute lutte responsable de notre séparation, à Robert et à moi.
Pour peu que je l’interroge—ce que je ne ferai point,—il me dirait, j’en suis sûre, que si je voulais m’en donner la peine, je serais bien de taille à retenir mon inconstant époux… Erreur absolue. Autant fixer la flamme qui danse à tous les vents.
Dans le tréfonds de sa pensée, il ne peut—et pour cause…—juger impitoyablement Robert. Mais comme «sa petite» est en jeu, le père, en cette circonstance, prend la place de l’homme et voit d’autre manière…
Hier, comme il allait me quitter après une courte visite où, sans paroles d’effusions, nous nous étions sentis bien cœur à cœur, il m’a brusquement demandé, alors que je venais de faire allusion à mon séjour d’été en Suisse:
—Pourquoi n’as-tu pas retenu ou suivi ton mari?
—Grand Dieu! pourquoi aurais-je fait rien de pareil?
Il a secoué sur sa manche un imaginaire atome de poussière.
—Parce qu’il ne vaut rien pour une jeune femme de cheminer seule sur les grandes routes,—dans la vie et dans la Suisse.
J’ai eu, malgré moi, un geste d’épaules.
—Père, c’est exquis et si reposant d’aller seule! Tu sais, j’aime cela depuis toujours!
Il a posé, sur mes cheveux, sa main dont le contact est si ferme, presque impérieux:
—Oui, petite sauvageonne, je sais. Mais, crois-moi, il est meilleur encore d’aller deux. Et j’ai fort la crainte que ma Viva ne s’en aperçoive plus qu’il ne faudrait.
Lui, l’homme de chiffres, de plaisirs, le joueur audacieux des grands coups financiers, il a soudain dans la voix quelque chose qui me bouleverse. Il me caresse les cheveux d’un geste tendre qui me donne envie de pleurer. Ah! si seulement j’avais ce droit de pleurer, comme font les petits, sans être obligée de dire, d’expliquer, de chercher, dans les profondeurs de mon âme désemparée, un pourquoi que je distingue mal.
Mais au lieu de pleurer, j’ai un petit rire que j’entends sonner, sec et railleur:
—Père, j’ai cheminé avec un compagnon et je m’en suis si peu bien trouvée que la solitude me paraît un bien à nul autre comparable! Tu ne peux en être surpris.
Père ne répond pas… Puis, entre les dents, je l’entends répéter tout bas:
—Ah! l’animal! l’animal!
Mais il n’insiste pas.
Sans pensée, je suis restée la tête contre son épaule,—ainsi qu’au temps où j’étais petite fille. Au contact de sa force, je me sens si frêle! Et cette force pourtant ne peut rien pour moi.
Entre les paupières rapprochées, je contemple machinalement sur la cheminée une rose dont les pétales se détachent. Je la vois, ses contours un peu estompés à travers une brume de rosée… Ah! qu’elle est méchante la vie!
Autour de moi, je sens se resserrer l’étreinte protectrice… Puis, sur mon front, un baiser.
Et père se redresse. Moi aussi. Et nous nous séparons, avec des propos quelconques.
23 juin.
Robert est parti.
Confusément, j’avais pensé que, peut-être, mon personnage d’épouse pour la façade me faisait une obligation de l’escorter à la gare.
Mais la simple réflexion m’a ôté tout scrupule en me rappelant qu’il serait là-bas pris par les journalistes, par sa troupe, surtout par le soin d’installer sa précieuse interprète. Sans compter les curieux de la dernière heure. Et j’ai trouvé bien inutile d’aller offrir en spectacle notre très facile séparation.
En ces dernières semaines, l’écœurement de notre situation fausse s’est tellement avivé en moi, que je ne comprends plus l’aberration qui m’a fait demeurer sous le même toit que lui devenu plus qu’un étranger.
Oh! bienheureux voyage qui brise cette union menteuse!
Donc c’est «chez nous», que nous avons échangé un adieu en parfait unisson avec les sentiments qui nous animent l’un et l’autre.
Dans le salon, où nous venions de prendre le thé, quelques intimes de Robert. Marinette et Paul; père, en flirt comme toujours avec mon petit papillon qui apprécie les hommages de ce grand connaisseur. Sauf la tenue de voyage de Robert, rien n’indiquerait, ni les conversations, ni leur accent, ni les visages, que l’heure d’un départ de plusieurs mois est tout proche.
Robert cause très gai, plutôt nerveux, mais à la façon d’un collégien que fait frémir l’allégresse du congé qui commence.
Les minutes fuient légères. Père me demandant un renseignement que j’ai noté pour lui, je passe dans ma chambre afin de le lui chercher.
Tandis que je fourrage dans mon buvard, en quête du papier, trop bien rangé, j’entends, dans la pièce, un bruit de pas qui me fait tourner la tête. C’est Robert.
—Puisque vous ne reparaissez plus, Viva, je viens vous dire adieu. Il va être l’heure de partir.
—Ah!… Eh bien! je vous souhaite bonne chance… beaucoup de succès!… Quand vous aurez un instant libre, dites-moi si la Danaïde est aussi goûtée des Yankees que des Parisiens.
Ma voix est calme et je n’ai pas un battement de cœur plus rapide. En moi, il semble que tout soit glacé.