La Parcelle 32
Chapitre V
Le dimanche 3 novembre, Bernard attendit le facteur au coin du courtil comme faisait autrefois Éveline. Le facteur n’avait rien pour les Mazureau ; Bernard l’injuria entre ses dents.
À la maison, Mazureau balayait. Sous le prétexte qu’il fai-sait trop de poussière, Bernard lui ôta le balai des mains. Depuis que la vieille était partie, Bernard dirigeait la maison.
Ils déjeunèrent sans parler, d’un peu de fromage et d’une salade à l’oignon. Quand ils eurent fini, Bernard demanda :
– Alors, comme ça, c’est bien décidé, vous ne cherchez plus d’argent ?
– Je n’en cherche plus chez les autres…, non ! Nous achète-rons si nous pouvons, sans faire de dettes.
Bernard haussa les épaules ; il ne voulait plus discuter. Comme trois jeunes gens passaient sur la route, il dit sèche-ment :
– Je suis bien bête après tout ! Je m’en vais jouer au palet avec ceux-ci…
Il prit des sous dans le tiroir et sortit en faisant claquer la porte.
Rester seul à songer, entre les quatre murs d’une maison était au-dessus des forces de Mazureau. Il sortit lui aussi ; mais que faire ?
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À Fougeray, la question religieuse laissait à peu près tout le monde indifférent. Quelques-uns avaient cependant gardé de leur jeunesse l’habitude du repos dominical. Mazureau était de ceux-là. Il n’occupait les soirées du dimanche qu’à de menus passe-temps, non aux besognes essentielles de la terre.
Il prit une fourche, une faucille et s’en alla au cimetière des Brûlons. Le cimetière était en effet négligé ; un buisson de lau-rier-tin s’échevelait, n’ayant pas été taillé depuis longtemps ; des ronces agrippées aux pierres, lançaient leurs tiges autour des tombes.
Mazureau, minutieusement, sarcla, coupa les herbes, égali-sa les branches de laurier, arracha les ronces. Puis, avec sa fourche, il rassembla la jonchée de rameaux et la jeta par-dessus le mur de pierres sèches.
Aussitôt, il songea qu’il avait mal choisi l’endroit : il avait jeté les broussailles juste sur la jachère cornière de la parcelle à vendre. Pour ne pas encombrer la terre d’autrui, il sortit du ci-metière et poussa le tas un peu plus loin, sur son champ à lui.
Et tout geste nouveau lui fut soudain pesant.
Il revint s’asseoir à sa place choisie, sur la tombe du glo-rieux Mazureau. Il faisait froid ; le vent d’est venait de tout son élan du côté de la plaine et, sur cette hauteur, il choquait dur.
Mazureau bombait l’échine. Il sentait le froid sur son vi-sage, mais il commençait aussi à le sentir en son âme ; ses re-gards tombaient à ses pieds sur le petit rectangle de terre qu’il s’était réservé, non à côté de sa défunte, mais dans la rangée des anciens, grands lutteurs.
À la même heure, Sicot, abandonnant la route de Quérelles, prenait la direction des Brûlons. Il venait jeter un coup d’œil aux terres qu’il se proposait d’acheter.
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Les mains au dos, il suivit la lisière du champ de luzerne, examinant le bornage comme un nouveau propriétaire qui vient prendre possession de son bien.
Songeant à l’immanquable défaite de Mazureau, il se mit à tirer plus fort sur sa pipe.
Il traversa la jachère et arriva au mur du cimetière. L’idée lui vint de regarder par-dessus ; comme il était de courte taille, il dut mettre le pied sur une pierre qui dépassait.
Le bruit qu’il fit tira Mazureau de son triste songe. Ils se regardèrent et leur premier geste fut de surprise. Mais Mazu-reau, tout de suite, ne prit pas son air mignon pour lui dire :
– Que fais-tu ici ? Depuis quand t’ai-je-donné droit de pas-sage sur mes terres ?
L’autre se dressa un peu plus au-dessus du mur, ôta sa pipe et cracha loin de lui.
– Crois-tu par hasard que je veux salir mes sabots dans ton fumier, grand innocent ? J’ai passé sur un terrain qui n’est pas à toi, qui ne sera jamais à toi…, qui sera mien, au contraire, avant longtemps !
– Sicot, reprit Mazureau, descends, que je ne te voie plus ! Je n’aime pas que les chiens grimpent sur mon mur pour aboyer après moi.
– Ton mur ! Ne chante pas si haut, mon ami. Tu ne connais pas la loi ! Quand j’achèterai le terrain que je viens de traverser, j’aurai ton mur en même temps. Il y a des pierres passantes, il est mitoyen !
Il frappait sur les pierres avec sa pipe et il riait grassement.
– Il est mitoyen, mon ami ! Si tu ne connais pas la loi, je te l’apprendrai.
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– Chien ! Je t’ai déjà fait commandement de descendre ! C’est ici le champ de mes morts ; va hurler plus loin !
Mais l’autre, sûr de faire une blessure cruelle, s’établit au contraire solidement sur le mur.
– J’achèterai tout ça, mon ami ! Plus tard, quand ta car-casse sera ici, j’achèterai peut-être bien le cimetière aussi… Parce que faut que tu saches : l’argent ne manque pas chez moi !… Toi, t’as volé tout le monde : tu m’as volé dans les par-tages, t’as volé ton gars, t’as volé ta fille…, t’as vendu, dernière-ment, une vache crevée à un pauvre sot de Saint-Étienne… Seu-lement, cela ne te profite pas, parce que t’es bête !… T’as pas le sou à cette heure, tandis que moi…
Il fouilla sous sa blouse, sortit un portefeuille, en tira des billets.
– Un… deux… trois… quatre ! Celui-ci c’est mille, mon ami ! Je viens de toucher ça à Quérelles… et, chez moi, il y en a d’autres !
Mazureau se baissa, prit une pierre et la jeta dans la direc-tion de son beau-frère. Sicot eut juste le temps de baisser la tête.
– Grand lâche ! cria-t-il ; je m’en vais te dire deux mots !
Il descendit, courut derrière le mur et arriva à l’entrée du cimetière. Mazureau était debout et l’attendait.
– Sicot, je t’ai dit deux fois de t’en aller. C’était déjà trop d’une.
L’autre, ramassé sur lui-même, le cou rentré dans les épaules, comme un bœuf prêt à foncer, crachait de basses in-jures.
Mazureau se campa ferme sur ses jambes, releva la cein-ture de son pantalon, écarta les bras.
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– Sicot ! dit-il, je t’ai corrigé dans ma jeunesse ; je puis le faire encore malgré que je sois vieux.
Sicot montra la terre du cimetière.
– Je vais prendre ta mesure ! rugit-il.
– À ton idée ! Nous sommes seuls dans la plaine ; si tu n’es pas craintif, viens !
Sicot déboula tout d’un coup et arriva, la tête basse, entre les bras de Mazureau qui se refermèrent.
Ils s’étreignirent en silence. Sicot, à demi étouffé, encerclait la taille de Mazureau et s’efforçait de lui plier les reins. Leurs bras étaient encore durs et puissants mais le jeu de leurs jambes manquait d’aisance. Tout un moment, ils luttèrent sur place, chacun cherchant à déraciner l’adversaire.
À la fin, Mazureau sentit mollir les bras de l’autre. Il se dé-gagea d’un coup de reins ; Sicot, basculé d’un grand effort, roula à terre. Il n’y fut pas très longtemps ; sa force était moins grande, mais sa vivacité égalisait les chances. À peine debout, il chargea encore ; le poing de Mazureau lui arriva sur la tête comme une massue ; essoufflé, étourdi, il riposta par un coup de pied.
La fureur, alors, les aveugla complètement. Ils se colletè-rent, se bousculèrent à bras tendus, cognant, poussant, tirant, se heurtant aux tombes. Sicot alla à terre encore une fois mais il entraîna Mazureau. Ils luttèrent couchés, roulèrent l’un sur l’autre, s’étranglèrent.
Soudain, la main de Mazureau rencontra le portefeuille de Sicot qui venait de glisser de sa poche. Il poussa un grognement de joie. Une main à la gorge de l’autre, il porta le portefeuille à sa bouche, le déchira d’un coup de dent.
– Tu achèteras ! mon mur !… mon cimetière !… Tiens ! achète donc !
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Il s’était relevé, il piétinait le portefeuille…
Sicot se dressa aussi, les yeux fous. Sa main tomba sur la fourche qui était là ; il fit deux pas en arrière, revint et han ! il poussa la fourche dans la poitrine son beau-frère. Comme il voulait la retirer pour frapper encore, un long jet de sang ruisse-la sur le manche.
Mazureau chancela ; son pied heurta une tombe et s’abattit.
Sicot fut dégrisé du coup. La peur le prit aux entrailles. Ayant ramassé en son chapeau les morceaux de son portefeuille mêlés à la terre, il s’avança hors du cimetière et inspecta furti-vement la plaine. Comme il n’y avait personne en vue, il se sau-va sans regarder derrière lui.
La blessure de Mazureau était sérieuse mais non mortelle ; à la nuit tombante il se traina jusque chez lui.
Bernard l’attendait et commençait à s’impatienter. Mazu-reau, les dents claquantes lui apprit ce qui s’était passé, moins l’affaire du portefeuille.
Le jeune gars, d’abord, lui mena une belle danse.
– Moi aussi, disait-il, je me suis battu avec un qui m’accusait de tricher… Je n’ai pas eu besoin de fourche pour le rosser. Est-ce qu’on se bat à coups de fourche, voyons ! Qu’allons-nous faire maintenant ?
Et puis, il s’apaisa soudain. Il s’apaisa et même il se mit à sourire. Il souriait en déshabillant son grand-père, il souriait en lavant ses plaies, il souriait en l’aidant à se coucher.
– Demain matin, je vais chercher les gendarmes. Je vais à Quérelles demain matin…, et, bientôt, l’oncle sera en prison, je pense bien !
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Le grand-père avait une fièvre intense ; il finit cependant par s’assoupir. À côté du lit, Bernard veillait et, de temps en temps, il se frottait les mains.
– Les gendarmes l’emmèneront ; il a bien choisi son mo-ment !
Mais, le lendemain matin, comme il se préparait à partir, le grand-père l’appela auprès de lui.
– Bernard, dit-il en le regardant fixement, je suis tombé sur une fourche en travaillant…, tu m’as bien compris ?
– Vous avez la fièvre ! Taisez-vous donc ! Je vous ferai voir, moi, si vous êtes tombé sur une fourche…
Le hasard voulut que les gendarmes fussent justement en tournée à Fougeray ce matin-là. Bernard les pria d’entrer. Mais Mazureau ne fit que s’excuser devant eux :
– Le petit a le cerveau dérangé, dit-il ; je me suis blessé hier au soir par maladresse ; je n’ai à me plaindre que de moi-même.
– C’est votre affaire, dit le brigadier.
Et il sortit en grommelant : il n’aimait pas beaucoup qu’on vînt le déranger pour rien.
– Bernard, dit le grand-père fièrement, j’entends régler moi-même mes différends… À se plaindre en justice, il n’y a que déshonneur !
Bernard tendit le poing vers le lit.
– Cré nom ! Si je ne vous laisse pas mourir tout seul !
Il sortit à son tour, monta droit vers la Baillargère.
– Que veux-tu, petit ? demanda Marie qui était dans le courtil.
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Il la toisa.
– Ce n’est pas aux femmes que je veux parler. C’est à l’oncle Sicot. Où est-il ?
– Il est peut-être par là, dit-elle, en montrant la grange.
Tournant la tête, Bernard aperçut l’oncle qui se glissait dans son écurie et qui fermait la porte sur lui.
– Je le vois ! Il n’a pas l’air fier !
Sicot n’était pas fier, en effet, car il s’imaginait à chaque instant voir arriver les gendarmes.
Bernard se dirigea vers l’écurie ; la porte verrouillée résista sous sa poussée. Alors il cria, pour se faire entendre de Sicot et aussi des femmes qui étaient sorties :
– Dites donc, l’oncle ! c’est-il que vous avez peur, que vous vous renfermez si bien ?… Oncle Sicot ! Sortez donc avec votre fourche ! il y a un gars ici qui veut acheter la parcelle 32 des Brûlons : vous n’en aurez pas pour longtemps à l’embrocher !
Avisant un gros moellon, des deux mains il le souleva au-dessus de sa tête et le jeta dans le haut de la porte. Les planches, à moitié pourries, cédèrent et la pierre tomba dans l’écurie.
Bernard avança sa tête jusqu’au trou qu’il venait de faire.
– Hé ! l’oncle ! J’ai à vous dire une petite chose !… La terre des Brûlons ne sera pas pour vous ; si je vous vois ouvrir la bouche au moment de la vente, le lendemain, les gendarmes vous emmèneront, les mains attachées sur les fesses comme un assassin que vous êtes… Peut-être bien aussi qu’ils vous emmè-neront avant.
Il se retourna vers les femmes.
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– Vous avez bien compris, vous autres ? Il a fait un coup de galères…, s’il bouge, ça lui coûtera plus cher qu’au marché ! car personne ne m’empêchera de parler, moi !
– Mais enfin, qu’y a-t-il donc ? demanda Marie.
– Il y a que mon grand-père a reçu un coup de fourche dans la poitrine…, et demande donc à ton père s’il connaît celui qui le lui a donné !
Là-dessus, il tourna les talons et s’en alla. Éveline, un mo-ment après, descendit derrière lui, mais quand il la vit venir, il entre-bâilla seulement la porte.
– Le grand-père ne t’a point demandée…, retourne-t’en d’où tu viens ! dit-il.
Pendant toute la semaine, Mazureau dut garder le lit. Ber-nard le pansait, lui mettait à boire sur une chaise, à portée de sa main, et puis sortait travailler au dehors.
Le blessé grelottait de fièvre ; la nuit, il battait la cam-pagne, luttant contre des ennemis invisibles ou bien parlant à ses champs comme à des créatures vivantes.
Bernard songea qu’il serait bon d’avoir un certificat dont on pourrait se servir contre Sicot. Il profita du dimanche pour aller demander le médecin de Quérelles ; l’oncle paierait les frais.
Le médecin vint le lendemain, sur les deux heures de l’après-midi. Quand il vit la blessure il jura un grand coup. C’était un rude homme qui soignait ses paysans avec énergie ; il leur flanquait des remèdes à fortes doses et ne leur mâchait pas ses mots.
– Depuis quand as-tu ça ? demanda-t-il à Mazureau.
– Depuis huit jours. Je suis tombé sur ma fourche…
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– Espèce de sauvage ! depuis huit jours !… Et d’abord, tu n’es pas tombé sur ta fourche !
– Non ! dit Bernard.
– Si fait ! reprit Mazureau.
– Non ! Non ! Après tout, je m’en moque, tu sais, dit le mé-decin.
Il lava les plaies ; il y en avait deux au côté droit et une autre au bras. Les plaies de la poitrine étaient assez légères, mais une dent de la fourche avait traversé le bras de part en part.
Quand il eut fini le pansement, le médecin fit ses recom-mandations et écrivit une ordonnance. Bernard lui dit :
– Il nous faudrait un certificat.
– Je veux bien, dit le médecin, certifier que ton grand-père a le cuir dur.
Comme il écrivait ce certificat, il tendit soudain l’oreille et puis il se leva et sortit.
Les cloches sonnaient à Fougeray et elles sonnaient à Saint-Étienne ; à la ville le canon tonnait ; une rumeur joyeuse faisait le tour de l’horizon.
Le médecin courut à travers le courtil. Près de son automo-bile, son domestique criait, en balançant sa casquette au bout de son bras levé ; dans le village, tous étaient sortis pour écouter la nouvelle de délivrance.
Le médecin revint à la maison et il annonça, du seuil :
– Ça y est, mes amis ! C’est fini, tout de même !
– Quoi ? fit Mazureau.
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– Eh bien, la guerre donc !
Et il se mit à tourner dans la pièce, parlant, riant, sacrant, frappant dans ses mains. Bernard l’arrêta.
– Vous n’avez pas achevé le certificat, monsieur.
Le médecin reprit son siège et traça rapidement quelques mots illisibles. Comme il signait, une larme tomba sur le pa-pier ; il l’essuya du bout de son doigt et jura très doucement le nom de Dieu.
Bernard serra soigneusement le certificat ; quant à l’ordonnance, il n’en avait cure.
– La guerre est finie, dit Mazureau en se relevant sur son bras valide, mais ton pauvre père ne reviendra pas.
– Non, dit Bernard, il ne reviendra pas.
Mais il ajouta, d’un ton fort sec :
– Vous, le médecin défend que vous bougiez, si vous voulez guérir vite ! Tenez-vous donc tranquille, car il faudra que vous vous leviez, dimanche prochain !
Le lendemain matin, ils eurent une lettre d’Honoré.
– Je lui avais écrit, malgré vous, expliqua Bernard.
Il vint auprès du lit et lut la lettre d’un air triomphant.
Honoré disait :
Mon cher Mazureau, j’ai été bien content d’apprendre que vous vouliez tenir tête à Sicot. Sa conduite envers moi n’a pas été belle ; je ne l’aime pas. J’avais l’idée d’écrire à Boutin pour le charger d’acheter en mon nom, mais, puisque vous voulez acheter vous-même, il est bien préférable que je vous aide ; car j’ai déjà assez de soucis avec les terres que je loue. Donc, ache-
– 257 – tez sans crainte ; je suis derrière vous. Je vous prêterai jusqu’à dix mille francs.
Mazureau interrompit :
– Si je dois me lever pour acheter, je préfère que ce soit sans aide étrangère.
– Bernard haussa les épaules et continua :
Mon cher Mazureau, votre lettre m’a montré le bon che-min, à l’heure où j’hésitais encore. Malgré la faute d’Éveline, j’ai toujours de l’amitié pour elle quand son chagrin sera passé, je l’épouserai si elle veut bien, et son enfant sera le mien. J’espère que ce sera votre contentement. La guerre est finie et je pense aller vous parler de tout cela bientôt.
HONORÉ.
Mazureau s’était redressé sur son séant ; à son tour il prit la lettre. À cause du mauvais jour, il ne pouvait la lire ; il la ma-nia amoureusement.
Dans ses yeux brillants de fièvre, une flambée d’orgueil monta.
– Bernard, nous achèterons ! Il y aura de l’honneur pour nous !… Va chercher Éveline !
Éveline rentra chez son père dès qu’elle en fut priée.
Quand Bernard vint à la ferme et dit à sa tante :
« Viens à la maison, j’ai besoin de toi ! » personne ne sonna mot.
C’est que l’inquiétude régnait à la Baillargère !
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Sa colère tombée, Sicot avait été pris de peur, d’une peur comique qui, pendant plus de huit jours, ne le lâcha point.
Il ne fumait plus, ne buvait plus son vin, ne se vantait plus. Il n’apparaissait ni au village ni dans la plaine et ne restait pas longtemps non plus dans sa maison. Il vivait dans son écurie, dans sa grange, passait de longues heures au fenil dont la lu-carne donnait du côté de Quérelles, du côté de la gendarmerie.
Les gendarmes venaient assez souvent à Fougeray. À leur approche, le bonhomme se cachait dans le foin ; et là, suant, à demi étouffé, il ne pensait plus à la parcelle des Brûlons ni à au-cune autre ; il se voyait en prison pour le reste de ses jours ou bien galérien, par delà la mer, dans les pays sauvages.
Au bout d’une huitaine, la nouvelle vint que celui de la Marnière s’était laidement blessé en travaillant… Le mal devait être assez grave car le médecin avait été appelé ; cependant, on disait que Mazureau pensait être sur pied avant peu.
Sicot respira !
Comme c’était le jour de l’armistice, il se risqua à sortir dans le village, rôda même du côté de la Marnière et trinqua en-fin plusieurs fois chez des amis, buvant à la honte des Boches.
Il rentra chez lui la mine prospère et l’on entendit sa voix.
Mais il ne chanta pas longtemps si haut ! les femmes avaient pris barre sur lui et elles le lui firent sentir.
Réellement inquiètes d’ailleurs, sachant fort bien à quoi s’en tenir sur les menaces de Bernard, elles ne songeaient qu’à chambrer le bonhomme en attendant que l’oubli tombât sur cette fâcheuse histoire.
Marie ne se gêna pas pour remontrer à son père quel bruit cela ferait à Fougeray si Bernard ou Mazureau parlaient.
– Mazureau ne parlera point ! répliqua le bonhomme.
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– Peut-être ! mais le petit, lui a l’air décidé… Que les hommes de justice s’en mêlent ou non, la honte sera sur vous… Un homme de votre âge !
Sicot était sensible à cette raison. Au village, on retenait en effet les noms des gens assez peu sensés pour échanger des coups. Il s’agissait généralement de jeunes coqs qui, par un petit jeu d’éperons, vidaient lestement une querelle et n’y pensaient plus.
Mais deux vieillards, deux beaux-frères, se battant comme des loups, c’était une chose honteuse et qui ferait du bruit ! Quand on songeait que lui, Sicot, un des notables de l’endroit, connu de tous et dont la parole comptait, s’était laissé aller à frapper à main armée, à frapper pour la mort comme un voyou de ville !
Marie disait :
– L’affaire sera mise en complainte.
Et la mère, doucement, sûrement, semait aussi en bon ter-rain.
– Aux prochaines élections, tu serais pourtant entré au Conseil ! murmurait-elle.
Sicot, à propos des réquisitions de guerre, avait toujours parlé hautement contre les conseillers en place. Aux premières élections, tous ces tristes maladroits seraient à coup sûr rempla-cés… Il avait bien souvent rêvé qu’il prenait rang en séance, qu’il s’asseyait, en toilette et la pipe à la main, sur une chaise avancée respectueusement par le garde champêtre.
Sicot voulait entrer au Conseil : chacun savait cela à Fouge-ray.
Mais le bonhomme avait encore une ambition plus haute – et secrète celle-ci. Il visait la présidence du Conseil d’administration, à la beurrerie coopérative.
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Son ami Dabin l’avait prévenu, lui seul, qu’il comptait se retirer après la guerre.
Or, s’il y avait douze conseillers municipaux à Fougeray et douze à Saint-Étienne, il n’y avait qu’un Président de beurrerie pour les deux endroits.
Et ce Président présidait véritablement, parlait, comman-dait. On le connaissait aux alentours ; son nom était sur les lèvres des gens, à la ville comme aux champs. Il entrait hardi-ment chez le chef de gare, marchandait avec le préfet et, de temps en temps, sa place était marquée à des banquets riches, servis aux frais de la grande association beurrière, tantôt dans une ville, tantôt dans une autre, à des banquets où l’on buvait dans plusieurs verres, où des avocats, des députés, des ministres même, chantaient les louanges des Présidents de beurrerie et où il pleuvait des rubans et des médailles d’honneur.
Cela, c’était grand !
Mais, jusqu’à ce jour, on n’avait jamais pris les présidents parmi ceux qui flanquent leur fourche dans le ventre des gens de leur parenté. Et si Bernard parlait…
Sicot se tint coi pendant toute une semaine encore. Il pro-mit à celles de chez lui qu’il n’irait pas à la vente, qu’on ne le verrait pas, qu’il ne dirait rien. Il promit tout ce qu’elles voulu-rent.
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