La petite Cady

Camille Pert · Chapitre 28 sur 32

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La petite Cady

Modes

Mme Garnier ouvrit avec un passe-partout une des petites portes latérales, et les deux femmes se trouvèrent dans un étroit corridor sombre, puis dans une pièce minuscule qui devait servir de lingerie, avec des étagères où s’empilaient des draps, des serviettes, des taies d’oreiller de fine toile, garnies de dentelles.

Mme Garnier fit asseoir Armande et s’assit elle-même, un peu oppressée par l’émotion de ce qu’elle avait à détailler.

—Ecoutez-moi avec attention, dit-elle. Ici, pour tout le monde, c’est un magasin de modes… Si vous entrez par la grande porte, vous trouverez un salon d’essayage avec une douzaine de chapeaux, dont on vend parfois quelques modèles… Mais, à la vérité, le rapport n’est pas là… Il y a des chambres… Enfin, c’est une espèce d’hôtel meublé… et la proximité du salon de thé établi dans la maison voisine vous fera imaginer qu’elle est notre clientèle.

Mlle Lavernière tombait des nues.

—Un hôtel meublé? répéta-t-elle stupidement.

Mme Garnier laissa échapper un geste de contrariété.

—Ah çà! vous n’êtes plus une enfant!… Je suppose que vous comprenez! dit-elle aigrement.

Mlle Armande vit clair tout à coup.

—Oui, oui, je comprends!… C’est une maison de rendez-vous!

—Si vous voulez, acquiesça Mme Garnier avec sécheresse, froissée par l’exactitude du terme.

Mlle Armande tombait des nues.

—Et c’est vous qui la dirigez?

—J’ai une associée; elle a même plus de fonds que moi dans l’entreprise, car vous pensez que le loyer, les impôts, le mobilier, cela représente un capital sérieux…

—Oui, oui, fit Mlle Armande encourageante. Mais, vous m’avez dit que cela rapportait?…

—Oh! assez gros… La maison ne désemplit guère, de jour et de nuit… C’est discret, élégant, cela plaît… Bien souvent, il nous faut refuser du monde…

—Vraiment? s’écria Mlle Armande avec curiosité.

Mme Garnier fit un signe.

—Ne parlez pas si haut!… Les cloisons ne sont pas épaisses.

A ce moment, une femme de chambre vêtue de noir, avec un tablier blanc à bretelles et à volants, entra. Elle fit un salut familier à Mme Garnier, jeta un regard inquisiteur à la visiteuse et prit du linge sur une tablette.

—Mme Léonie est là? demanda Mme Garnier d’une voix feutrée.

—Mais non, madame, elle s’est sentie si souffrante qu’elle a dû rentrer chez elle… Elle est partie, il y a une heure.

Mme Garnier hocha la tête avec souci.

—Bien, nous compterons tout à l’heure, Pauline.

Et, la femme de chambre éclipsée, elle reprit:

—Voilà ce que j’ai à vous proposer si vous vous décidez à quitter votre place ou si vous êtes forcée de l’abandonner… Nous avons besoin ici d’une gérante assidue, qui ne paraisse point pour la clientèle, qui, en général, préfère n’avoir affaire qu’aux bonnes, mais qui, néanmoins, soit partout, ait l’œil à tout, et tienne la main sévèrement aussi bien au coulage qu’à la bonne tenue de la maison. Jusqu’à présent, mon associée a suffi, ne se reposant que lorsque je venais, à grand’peine, la suppléer pendant quelques heures… Mais, actuellement, elle est à bout de forces, nous ferons un sacrifice et nous rétribuerons raisonnablement la personne qui nous aidera… Seulement, il faut de la discrétion, du tact, beaucoup de vigilance…

—Et pas de préjugés, acheva Mlle Armande d’un ton indéfinissable.

Mme Garnier fixa froidement ses yeux gris clair aux paupières fatiguées sur sa collègue.

—C’est pourquoi j’ai pensé que vous pourriez nous convenir et vous plaire avec nous, dit-elle avec tranquillité.

Mlle Armande rougit violemment.

—Tout cela me paraît bien drôle! marmotta-t-elle.

Mme Garnier s’écria avec vivacité:

—Mais, chère amie, vous n’êtes point forcée d’accepter!… Ce que j’en ai dit, moi, c’était pour répondre à vos lamentations!… Autrement, soyez certaine que nous ne serons pas embarrassées pour trouver une employée le jour où nous y serons absolument obligées!…

Mlle Lavernière s’humanisa.

—Je vous remercie, dit-elle, avec une gratitude qui paraissait sincère. Oui, je vous suis très reconnaissante d’avoir eu pitié de moi, et aussi d’avoir confiance en moi. Seulement, je vous dirai avec franchise que je ne peux pas vous répondre tout de suite… Tout cela est si imprévu… Et puis, après tout, je ne dois pas jeter trop vite le manche après la cognée… Si M. Darquet me revenait…

Un sourire narquois plissa les rides de la vieille institutrice.

—Oh!…

—Oui, je sais! s’écria Mlle Armande précipitamment, en rougissant de nouveau. Vous me jugez présomptueuse!… Pourtant, il me semble incroyable qu’il se soit lassé si vite!…

Sous le regard insistant et déshabilleur de Mme Garnier, elle se troubla et murmura, dépitée:

—Oh! je reconnais que je ne suis pas une beauté… Néanmoins…

Mme Garnier haussa les épaules, sans plus insister:

—Ma petite, vous avez tout le temps de réfléchir et d’attendre… Pendant un mois ou deux, nous marcherons comme nous sommes… Ce n’est guère qu’en juin qu’il nous faudra nous décider à un parti, car mon associée devra aller prendre les eaux.

Et, changeant de ton:

—Maintenant, vous m’excuserez, mais j’ai de l’occupation… Si cela vous dit, venez avec moi; sinon, je suis forcée de vous renvoyer.

Mlle Armande n’hésita qu’un instant.

—Mettez-moi toujours au courant, dit-elle à voix basse, moitié curieuse, moitié honteuse.

Une idée la traversa.

—Si vos élèves se doutaient!…

Mme Garnier fronça les sourcils avec mécontentement et répondit:

—Naturellement, elles ne se douteront jamais de la vérité… Je n’ai rien à me reprocher… Aucune institutrice ne saurait être plus correcte à leur égard. Ma vie privée ne les regarde pas, du moment que je la tiens secrète et que j’évite le scandale… Ah! ma chère, au bout du compte, bien des mères ne peuvent pas en dire autant!