La porte des rêves

Marcel Schwob · Chapitre 5 sur 16

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La porte des rêves

Arachné

La nuit vint, silencieuse et lourde. Les flammes des cierges montaient tout droit et très haut, léchant presque les tentures pesantes. Et le dieu de la Terreur avait étendu sa main sur moi. Chacun de mes sanglots me faisait mourir de mille morts: il était exactement semblable aux sanglots de Béatrice quand, devenue inconsciente, elle se lamentait de mourir. Et, tandis que je pleurais, agenouillé près du lit, le front sur les draps, c'étaient ses pleurs à elle qui semblaient s'élever en moi, sa voix passionnée qui semblait flotter dans l'air, plaignant sa misérable mort.

N'aurais-je pas dû le savoir? La voix est éternelle; la parole ne périt pas. Elle est la migration perpétuelle des pensées humaines, le véhicule des âmes; les mots gisent desséchés sur les feuilles de papier, comme les fleurs dans un herbier; mais la voix les fait revivre de sa propre vie immortelle. Car la voix n'est autre chose que le mouvement des molécules de l'air sous l'impulsion d'une âme; et l'âme de Béatrice était en moi, mais je ne pouvais comprendre et sentir que sa voix.

Maintenant que nous allons être délivrés, ma terreur s'apaise; mais elle va se renouveler; je la sens arriver, cette horreur inexprimable; la voici qui nous saisit,—car je râle, et mon râle, qui est chaud et vibrant, plus tiède que l'eau de ma baignoire, c'est le râle de Béatrice!

 

ARACHNÉ

 

Her waggon-spokes made of long

spinners' legs;

The cover, of the wings of grasshoppers;

Her traces of the smallest spider's web;

Her collars of the moonshine's watery

beams....

(SHAKESPEARE. Romeo and

Juliet.)

Vous dites que je suis fou et vous m'avez enfermé; mais je me ris de vos précautions et de vos terreurs. Car je serai libre le jour où je voudrai; le long d'un fil de soie que m'a lancé Arachné, je fuirai loin de vos gardiens et de vos grilles. Mais l'heure n'est pas encore venue—elle est proche cependant: de plus en plus mon cœur défaille et mon sang pâlit. Vous qui me croyez fou maintenant, vous me croirez mort: tandis que je me balancerai au fil d'Arachné par delà les étoiles.

Si j'étais fou, je ne saurais pas si nettement ce qui est arrivé, je ne me rappellerais pas avec autant de précision ce que vous avez appelé mon crime, ni les plaidoiries de vos avocats, ni la sentence de votre juge rouge. Je ne rirais pas des rapports de vos médecins, et je ne verrais pas sur le plafond de ma cellule la figure glabre, la redingote noire et la cravate blanche de l'idiot qui m'a déclaré irresponsable. Non, je ne le verrais pas—car les fous n'ont pas d'idée précise; au lieu que je suis mes raisonnements avec une logique lucide et une clarté extraordinaire qui m'étonnent moi-même. Et les fous souffrent au sommet du crâne; ils croient, les malheureux! que des colonnes de fumée fusent, en tourbillonnant, de leur occiput. Tandis que mon cerveau, à moi, est d'une telle légèreté qu'il me semble souvent avoir la tête vide. Les romans que j'ai lus, auxquels je prenais plaisir jadis, je les embrasse maintenant d'un coup d'œil et je les juge à leur valeur; je vois chaque défaut de composition—au lieu que la symétrie de mes propres inventions est tellement parfaite que vous seriez éblouis si je vous les exposais.

Mais je vous méprise infiniment; vous ne sauriez les comprendre. Je vous laisse ces lignes comme dernier témoignage de ma raillerie et pour vous faire apprécier votre propre insanité quand vous trouverez ma cellule déserte.

Ariane, la pâle Ariane, auprès de laquelle vous m'avez saisi, était brodeuse. Voilà ce qui a fait sa mort. Voilà ce qui fera mon salut. Je l'aimais d'une passion intense; elle était petite, brune de peau et vive des doigts; ses baisers étaient des coups d'aiguille, ses caresses, des broderies palpitantes. Et les brodeuses ont une vie si légère et des caprices si mobiles que je voulus bientôt lui faire quitter son métier. Mais elle me résista; et je m'exaspérais en voyant les jeunes gens cravatés et pommadés qui guignaient sa sortie de l'atelier. Mon énervement était si grand que j'essayai de me replonger de force dans les études qui avaient fait ma joie.

J'allai prendre avec contrainte le vol. XIII des Asiatic Researches, publié à Calcutta en 1820. Et machinalement je me mis à lire un article sur les Phansigar. Ceci m'amena aux Thugs.

 

Arachné.

 

Le capitaine Sleeman en a longuement parlé. Le colonel Meadows Taylor a surpris le secret de leur association. Ils étaient unis entre eux par des liens mystérieux et servaient comme domestiques dans les habitations de campagne. Le soir, à souper, ils stupéfiaient leurs maîtres avec une décoction de chanvre. La nuit, grimpant le long des murs, ils se glissaient par les fenêtres ouvertes à la lune et venaient silencieusement étrangler les gens de la maison. Leurs cordelettes étaient aussi de chanvre, avec un gros nœud sur la nuque pour tuer plus vite.

Ainsi, par le Chanvre, les Thugs attachaient le sommeil à la mort. La plante qui donnait le haschich au moyen duquel les riches les abrutissaient comme avec de l'alcool ou de l'opium servait aussi à les venger. L'idée me vint qu'en châtiant ma brodeuse Ariane avec la Soie je me l'attacherais tout entière dans la mort. Et cette idée, logique assurément, devint le point lumineux de ma pensée. Je n'y résistai pas longtemps. Quand elle posa sa tête penchée sur mon cou pour s'endormir, je lui passai autour de la gorge avec précaution la cordelette de soie que j'avais prise dans sa corbeille; et, la serrant lentement, je bus son dernier souffle dans son dernier baiser.

Vous nous avez pris ainsi, bouche contre bouche. Vous avez cru que j'étais fou et qu'elle était morte. Car vous ignorez qu'elle est toujours avec moi, éternellement fidèle, parce quelle est la nymphe Arachné. Jour après jour, ici, dans ma cellule blanche, elle s'est révélée à moi, depuis l'heure où j'ai aperçu une araignée qui tissait sa toile au-dessus de mon lit: elle était petite, brune, et vive des pattes.

La première nuit, elle est descendue jusqu'à moi, le long d'un fil; suspendue au-dessus de mes yeux, elle a brodé sur mes prunelles une toile soyeuse et sombre avec des reflets moirés et des fleurs pourpres lumineuses. Puis j'ai senti près de moi le corps nerveux et ramassé d'Ariane. Elle m'a baisé le sein, à l'endroit où il couvre le cœur,—et j'ai crié sous la brûlure. Et nous nous sommes longuement embrassés sans rien dire.

La seconde nuit, elle a étendu sur moi un voile phosphorescent piqué d'étoiles vertes et de cercles jaunes, parcouru de points brillants qui fuient et se jouent entre eux, qui grandissent et qui diminuent et qui tremblotent dans le lointain. Et, agenouillée sur ma poitrine, elle m'a fermé la bouche de la main; dans un long baiser au cœur elle m'a mordu la chair et sucé le sang jusqu'à me tirer vers le néant de l'évanouissement.

La troisième nuit, elle m'a bandé les paupières d'un crêpe de soie mahratte où dansaient des araignées multicolores dont les yeux étaient étincelants. Et elle m'a serré la gorge d'un fil sans fin; et elle a violemment attiré mon cœur vers ses lèvres par la plaie de sa morsure. Alors elle s'est glissée dans mes bras jusqu'à mon oreille, pour me murmurer: «Je suis la nymphe Arachné!»

Certes, je ne suis pas fou; car j'ai compris aussitôt que ma brodeuse Ariane était une déesse mortelle, et que de toute éternité j'avais été désigné pour la mener avec son fil de soie hors du labyrinthe de l'humanité. Et la nymphe Arachné m'est reconnaissante de l'avoir délivrée de sa chrysalide humaine. Avec des précautions infinies, elle a emmailloté mon cœur, mon pauvre cœur, de son fil gluant: elle l'a enlacé de mille tours. Toutes les nuits elle serre les mailles entre lesquelles ce cœur humain se racornit comme un cadavre de mouche. Je m'étais éternellement attaché Ariane en lui étreignant la gorge de sa soie. Maintenant Arachné m'a lié éternellement à elle de son fil en m'étranglant le cœur.

Par ce pont mystérieux je visite à minuit le Royaume des Araignées, dont elle est reine. Il faut traverser cet enfer pour me balancer plus tard sous la lueur des étoiles.