La Porteuse De Pain
Chapitre IV
Mary s’était reposée pendant quelques heures, et avait trouvé dans le sommeil un calme relatif et un peu de force. Dans l’après-midi, elle s’était fait conduire chez Mme Augustine, sa couturière. Lucie, en même temps qu’elle, y arrivait.
« Ah ! ma chère petite, lui dit Mary, je suis bien aise de vous rencontrer… Vous n’êtes point venue me voir.
– N’ayant rien à essayer à mademoiselle, je n’ai pas cru pouvoir me permettre de la déranger.
– Vous savez bien que votre présence m’est agréable. D’ailleurs je vais commander à Mme Augustine une foule de ro-bes et de costumes, et vous viendrez me les essayer. Savez-vous, Lucie que j’ai un caprice ?
– Lequel, mademoiselle ?
– Celui d’aller vous visiter chez vous.
– Vous trouverez une chambrette modeste, mais vous serez reçue par un cœur reconnaissant et dévoué.
– Je n’en doute pas. Donnez-moi votre adresse écrite. »
Lucie écrivit sur un carré de papier le nom du quai Bour-bon et le numéro de la maison. Mary serra ce papier. Mary re-gagna l’hôtel de la rue Murillo. Cinq heures sonnaient. Le retour de Paul Harmant pouvait se faire attendre.
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Tout en se sachant fiévreusement attendu, l’industriel tar-dait volontairement et se demandait avec épouvante ce qu’il allait répondre aux questions de sa fille. Enfin, à six heures et demie, il lui fallut rentrer. Il monta à l’appartement de Mary. La jeune fille courut à sa rencontre et lui sauta au cou.
« Je vois que cela va bien ! lui dit-il.
– Oh ! tout à fait bien, père. Mais toi, père, qu’as-tu fait ? M’apportes-tu la joie, l’espérance ?
– Oui, chère enfant, je t’apporte l’espérance.
– Tu as dit à Lucien que je l’aimais ?
– Peste ! Comme tu y vas !
– Sans froisser les convenances, tu pourrais faire com-prendre à M. Lucien qu’une demande serait bien accueillie.
– J’ai résumé brièvement notre conversation chez Georges Darier au sujet des terrains d’Alfortville, et j’ai ajouté : « L’usine bâtie sur ces terrains sera la dot de ma fille. » On ne pouvait mieux dire, n’est-ce pas ?
– Impossible ! Qu’a répondu M. Lucien ?
– Lucien Labroue est un jeune homme plein de délicatesse. Il regardait la possibilité d’une association et d’une alliance comme incompatible avec la modestie de sa situation.
– Enfin, a-t-il accepté ? demanda Mary.
– Il accepte… mais avec cette délicatesse dont je parlais à l’instant, il a mis à son assentiment une condition. Il a inventé une machine fort ingénieuse qui peut et doit rapporter beau-
– 310 – coup d’argent. Il désire, avant de donner suite à nos projets, ré-aliser l’invention dont il s’agit. Ce sera son apport dans la com-munauté, et ainsi son amour-propre n’aura point à souffrir. »
Rien n’était plus vraisemblable. Mary ne pouvait soupçon-ner et ne soupçonna point un mensonge.
« Sa résolution est d’une âme noble, répondit-elle ; je la comprends et je l’approuve. Mais il est une chose dont tu ne m’as point parlé… Lucien m’aime-t-il ? »
La question était singulièrement embarrassante pour le faux Paul Harmant. Elle le forçait à mentir encore, s’il ne voulait briser le cœur de sa fille.
« Qui donc ne t’aimerait ? fit-il d’un ton mal assuré.
– Ce n’est pas répondre… M’aime-t-il ?
– Il ne m’a pas fait d’aveu positif, mais l’éclat de ses yeux et le rayonnement de sa figure parlaient pour lui. Je ne pouvais me tromper à son expression de joie profonde. D’ailleurs, puisqu’il accepte ce mariage, c’est qu’il éprouve pour toi une inclination véritable. Lucien Labroue n’est pas un homme à enchaîner sa vie, à sacrifier son indépendance à une fortune, quelle qu’elle soit.
– Je le crois, père. Dis-moi… l’attente sera-t-elle longue ?
– Pour réaliser l’invention, peut-être faudra-t-il quelques mois.
– Je prendrai patience. Mais Lucien me fera la cour. À cette heure, tu peux le traiter comme un gendre futur…
– Je le ferai certainement… Lucien viendra souvent ici.
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– Et il me confirmera la bonne nouvelle ?
– Sans doute.
– Eh bien, me voilà satisfaite, dit Mary joyeusement ; j’attendrai. Seulement, toi, père, tu tâcheras d’abréger l’attente.
– J’ai non moins hâte que toi de voir accomplir ce mariage.
– Grâce à toi, ta fille sera la plus heureuse des femmes ! »
Paul Harmant se demandait avec épouvante comment il sortirait de l’impasse dans laquelle il venait de s’engager. Tout à coup un éclair lui traversa l’esprit et les nuages sombres entas-sés sur son front disparurent. Mary fut d’une gaieté folle pen-dant toute la soirée ; quand elle regagna sa chambre, elle était littéralement transfigurée et ne semblait plus malade.
« Ce mariage la sauverait, se dit le millionnaire ; il faut qu’il se fasse. »
Le lendemain il devait se rendre à Courbevoie de grand matin pour surveiller la mise en caisse de grandes pièces méca-niques qu’il envoyait à Bellegarde. Un mécanicien chef et deux ouvriers ajusteurs se tenaient prêts à accompagner cet envoi. L’absence de ces hommes devait durer quinze jours ou trois se-maines. On était au samedi. La date de l’expédition par le che-min de fer était fixée au lundi suivant. En arrivant à l’usine, le millionnaire trouva Lucien Labroue à son poste, dirigeant les ouvriers. Il lui tendit affectueusement la main.
« Vous pressez les travaux de Bellegarde ? dit le patron.
– Oui, monsieur. Il reste peu de chose à terminer.
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– Il faut que demain, à la première heure, les colis soient au chemin de fer… Avez-vous prévenu les mécaniciens et le contremaître qui doivent aller faire l’installation ?
– Ils partiront lundi matin.
– Votre présence là-bas serait singulièrement utile.
– Si vous le croyez, je suis prêt. Quand dois-je partir ?
– Lundi, par le même train que le contremaître et ses hommes. Je vous donnerai dans l’après-midi mes dernières ins-tructions. Vous veillerez, n’est-ce pas ? à ce que demain, au point du jour, on parte pour le chemin de fer.
– Je coucherai ici, monsieur, afin de veiller au départ.
– Je vous en saurai gré. Il est entendu que vous toucherez une indemnité de déplacement de cinq mille francs. Vous vou-drez bien m’écrire chaque jour pour me tenir au courant de ce qui se passera à Bellegarde. J’y tiens beaucoup…
– Je n’y manquerai pas, monsieur. »
Les deux hommes se séparèrent. Paul Harmant gagna son cabinet, en se disant :
« L’absence de Lucien Labroue durera tout au moins quinze jours et, s’il le faut, je trouverai moyen de la prolonger. Pendant cette absence, j’aurai le temps de prendre des informa-tions. Quelle femme s’est emparée de Lucien ? À quelle intri-gante a-t-il promis le mariage ?… Et malheur à celle qui s’est fait la rivale de ma fille ! Je la briserai… Rien de plus facile d’agir sans se compromettre. Je suis assez riche pour payer la dispari-tion d’une femme. »
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L’ex-contremaître qui marchait à grands pas dans son ca-binet s’arrêta brusquement.
« Un complice… murmura-t-il. Mais ce sera me mettre sous la domination de cet homme, comme je suis déjà à la merci du misérable Ovide Soliveau… Ovide Soliveau… Pourquoi ne m’adresserais-je pas à lui ? Son intérêt est de me servir, et la perspective de gagner de l’argent le rendra capable de tout. Dé-cidément, Ovide est l’instrument qu’il me faut. Je le verrai ce soir. »
Vers quatre heures de l’après-midi, Lucien Labroue vint avertir M. Harmant que la mise en caisse des grandes pièces à destination de Bellegarde était terminée et qu’on s’occupait du chargement sur les camions.
« Bien… » répondit l’industriel qui ajouta, en prenant di-vers papiers sur son bureau :
« Voici les plans des travaux que vous aurez à diriger à Bel-legarde, et voici les projets de ceux à exécuter. Voici en outre deux bons à toucher à la caisse ; l’un est de cinq mille francs et représente votre indemnité de déplacement. L’autre est de quinze cents : il vous servira à défrayer de toutes choses les ou-vriers qui les accompagnent. Bon voyage et écrivez-moi tous les jours. »
Lucien Labroue serra la main que lui tendait son patron et se retira. L’industriel monta dans sa voiture.
« Aux Batignolles… avenue de Clichy. Vous ferez halte à l’entrée de l’avenue… »
À l’endroit désigné, Jacques Garaud descendit, commanda de l’attendre, et suivit à pied l’avenue jusqu’au numéro indiqué par Ovide. Là, il se trouva en face d’un mur que trouait une
– 314 – porte. Derrière ce mur, on apercevait le toit d’un pavillon entou-ré d’arbres. Il agita vigoureusement la sonnette. Quelques se-condes s’écoulèrent. Ovide Soliveau parut, rasé de frais, le cha-peau sur la tête, vêtu avec soin, bien chaussé, bien ganté. Évi-demment il se préparait à sortir. Il poussa une exclamation.
« Toi, cousin ! dit-il ensuite. Voilà de la chance ! Cinq mi-nutes plus tard tu ne me trouvais pas.
– Est-ce une affaire importante qui t’appelle au-dehors ?
– Nullement. Histoire de me balader sur les boulevards.
– Alors, reste avec moi, nous avons à causer.
– Est-ce que quelque chose ne va pas à ton gré ?
– Entrons chez toi, je te dirai tout. »
Ovide fit traverser à son ex-patron le petit jardin, ouvrit devant lui la porte du pavillon, et l’introduisit dans une pièce proprement meublée, et tenue avec beaucoup de soin.
« Tu vois, cousin, que depuis que je vis de mes rentes, ou plutôt des tiennes, j’ai de l’ordre ! dit Soliveau en riant. Une femme de ménage me sert de valet de chambre.
– Tu es très bien installé, mais ce n’est point de ton instal-lation qu’il s’agit, répliqua Paul Harmant. Le motif de ma visite est important. Causons… Nous dînerons ensuite.
– Ne pouvons-nous causer en dînant ?
– Non.
– Oh ! oh !… le huis clos ? C’est grave alors… »
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Le grand industriel, sans prendre le siège que lui indiquait Ovide, passa la main sur son front et commença ainsi :
« Lors de la visite que tu es venu me faire à Courbevoie, tu as affirmé que tu serais toujours prêt à me servir.
– Je te l’affirme de nouveau, tu peux disposer de moi.
– Ferais-tu tout ce que je te dirais de faire ? Comprends bien la valeur de ce mot : TOUT…
– Oui, parbleu ! TOUT signifie que je devrais obéir à n’importe quel ordre, même s’il s’agissait d’allumer un joli petit incendie, comme tu le fis autrefois. Est-ce cela ?
– C’est plus que cela. »
Le Dijonnais ébaucha un geste de stupeur et murmura :
« Diable ! s’il ne s’agit pas de feu, il s’agit de sang ?
– Dans ce cas, que répondrais-tu ?
– Que ce n’est point dans mes habitudes. Je suis un brave garçon de mœurs douces et d’inclinations pacifiques.
– Il s’agit de mon salut. Or, me sauver, c’est conserver pour toi la position que je t’ai faite !
– Es-tu donc en péril ? demanda vivement Ovide.
– Oui.
– Alors, je suis prêt à tout… sans exception. Qui te menace me menace. Tu es mon bailleur de fonds et je tiens à te conser-
– 316 – ver intact ! Est-ce que le passé reviendrait sur l’eau ? Il y a pres-cription.
– Il n’y a jamais de prescription pour le scandale, et le scandale me perd aussi sûrement que la cour d’assises.
– Explique-toi donc, et franchement.
– Je te dirai tout. Lors de mon arrivée à Paris, un hasard diabolique a jeté sur ma route le fils de Jules Labroue.
– Celui que tu as… oui… connu… Je le savais. On a pronon-cé son nom devant moi, tandis que je me trouvais dans ton ca-binet, à l’usine. Dame ! je possède un peu de jugeote, j’ai deviné que c’était le fils de l’autre, et j’ai trouvé très malin d’avoir ame-né ce jeune homme chez toi pour le tenir sous ta main, et pour savoir ce qu’il pense.
– C’est parce que je connais la pensée de Lucien Labroue que je l’ai pris avec moi, répondit Jacques Garaud.
– Et cette pensée ?…
– Le but de sa vie est de venger la mort de son père.
– La mort de son père est vengée, puisqu’un jury plein d’intelligence a condamné Jeanne Fortier à la réclusion.
– Il ne croit pas Jeanne Fortier coupable. Il a le pressenti-ment de la vérité. C’est Jacques Garaud qu’il accuse et dont il nie la mort…
– Diable ! Mon opinion se modifie. Puisqu’il en est ainsi, la présence de Lucien Labroue chez toi est dangereuse.
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– Elle le deviendrait surtout si la fatalité voulait qu’il ren-contrât Jeanne Fortier, et que cette femme me reconnût.
– Jeanne Fortier est en prison et n’en sortira jamais…
– Elle s’est évadée. Elle est libre…
– Libre ! Saperlipopette, mauvaise affaire ! Ils pourraient en effet se rencontrer, et il ne le faut pas. Bref, c’est Lucien La-broue que tu juges opportun de supprimer ?
– Non, répondit le millionnaire.
– Jeanne Fortier, peut-être ?
– J’ignore où elle se trouve.
– Alors, je donne ma langue aux chats.
– Je vais m’expliquer… Tu sais si j’aime ma fille Mary !… Je l’aime à mourir, si elle mourait… et tu sais qu’elle est bien ma-lade.
– Il faut qu’elle vive… et le plus longtemps possible, diable ! Mais qu’est-ce que ta fille vient faire dans tout cela ?
– Mary aime Lucien Labroue.
– Et c’est cela qui te chiffonne ! fit gaiement Ovide. Mais ce béguin de Mary pour Lucien Labroue est ta planche de salut ! Dépêche-toi de donner ta fille au jeune homme. Une fois que le maire aura prononcé conjungo, plus rien à craindre. Supposons que Lucien, devenu ton gendre et ton associé, rencontre Jeanne Fortier… Supposons qu’ils cherchent ensemble le véritable meurtrier de Jules Labroue, et qu’ils le trouvent ; il est clair que Lucien lui-même imposerait silence à Jeanne Fortier. Pourrait-
– 318 – il provoquer un scandale autour de l’homme dont il aurait épou-sé la fille ? Jamais de la vie.
– J’avais fait ce calcul en apprenant l’amour de Mary pour Lucien… mais le mariage est impossible.
– Est-ce que le jeune homme serait déjà marié par hasard ?
– Il n’est pas marié, mais il aime une jeune fille.
– Elle est donc si riche, cette jeune fille ?
– Elle ne possède pas un sou.
– En voilà un idiot ! C’est trop bête, c’est invraisemblable !
– Soit, mais Lucien a refusé la main de Mary.
– Je commence à comprendre. C’est la péronnelle qui vient mettre des bâtons dans les roues qu’il s’agit de supprimer…
– C’est elle !
– Quand elle aura disparu, Lucien Labroue ne sera pas as-sez nigaud pour laisser échapper la fortune que tu lui offres…
– C’est sur cela que je compte pour sauver ma fille.
– Eh bien, cousin, je me charge d’arranger l’affaire. Avant peu ma cousine s’appellera Mme Lucien Labroue. Comment se nomme la particulière de ce coco-là, et où perche-t-elle ?
– Je n’en sais rien, mais voici un expédient auquel j’ai pen-sé, et qui peut nous amener à découvrir ce que j’ignore. J’envoie Lucien passer trois semaines à Bellegarde pour mettre en place des machines et relever des plans. Il couchera ce soir à l’usine
– 319 – afin de pouvoir faire expédier demain, dès la première heure, les machines qu’il accompagnera au chemin de fer. Il partira lundi matin…
– Pas un mot de plus ! interrompit Ovide… C’est compris ! Ayant son dimanche libre, et filant le lundi, il consacrera la journée à faire à son idole les plus touchants adieux… Donc il faut établir une surveillance et savoir où le jeune homme ira traîner ses guêtres en sortant de l’usine.
– As-tu besoin d’argent ? demanda Jacques Garaud.
– Regarde comme je suis gentil, cousin, je ne te demande rien quant à présent. Quand nous connaîtrons la besogne, nous ferons le prix. Où se trouve le logement particulier de Labroue ?
– Rue de Miromesnil, numéro 87.
– Suffit, on le filera. Maintenant allons dîner…
– Laisse-moi partir le premier. Je vais envoyer mon cocher prévenir chez moi que je ne rentre pas dîner.
– Moi, j’irai attendre au restaurant du père Latuile. »… Jacques Garaud quitta son prétendu cousin vers onze heures du soir.
« Ovide est bien l’homme qu’il me fallait, pensait-il. Avec lui, je triompherai de tous les obstacles. »
Le Dijonnais se disait de son côté :
« Peste ! Il s’agit de conserver mes rentes ! Quant au prix du travail, j’aurai soin qu’il atteigne un chiffre coquet ! »
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