La Première nuit

Marc Levy · Chapitre 24 sur 69

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La Première nuit

Chapitre 23 : Londres

Londres

 

Je ne leur avais pas prêté plus d'attention que cela sur le quai de la gare du Nord, quand ils m'avaient bousculé sans s'excuser, mais c'est en me rendant à la voiture-bar que je remarquai à nouveau ce couple pour le moins étrange. De prime abord, juste un jeune Anglais et sa copine, aussi mal fagotés l'un que l'autre. Alors que je m'approchais du comptoir, le garçon me dévisagea bizarrement, son amie et lui remontèrent la rame vers la motrice. Le train s'arrêterait à Ashford une quinzaine de minutes plus tard, j'en déduisis qu'ils allaient chercher leurs affaires avant de débarquer. Le préposé à la restauration rapide – et compte tenu de l'interminable file d'attente pour arriver à lui, je me demandais ce qu'il y avait de vraiment rapide dans cette restauration – regarda s'éloigner les deux jeunes au crâne rasé en soupirant.

– La coupe de cheveux ne fait pas le moine, lui dis-je en me commandant un café. Ils sont peut-être sympathiques, une fois qu'on les connaît ?

– Peut-être, répondit le serveur d'un ton dubitatif, mais ce gars a passé tout le voyage à se curer les ongles avec un cutter, et la fille à le regarder faire. Pas très motivant pour engager la conversation !

Je réglai ma consommation et retournai à ma place. Alors que j'entrais dans la voiture où Keira s'était assoupie, je croisai à nouveau les deux loustics qui traînaient près du compartiment à bagages où nous avions laissé nos sacs. Je m'approchai d'eux, le garçon fit un signe à la fille qui se retourna et me barra le chemin.

– C'est occupé, me lança-t-elle sur un ton arrogant.

– Je vois, lui dis-je, mais occupé à quoi ?

Le garçon s'interposa et sortit son cutter de sa poche, prétendant ne pas avoir aimé le ton sur lequel je m'étais adressé à sa copine.

J'ai passé pas mal de temps dans ma jeunesse à Ladbroke Grove où vivait mon meilleur copain de collège ; j'ai connu les trottoirs réservés à certaines bandes, les carrefours qu'il nous était interdit de traverser, les cafés où il ne faisait pas bon aller jouer au baby-foot. Je savais que ces deux lascars cherchaient la bagarre. Si je bougeais, la fille me sauterait dans le dos pour me bloquer les bras pendant que son copain me dérouillerait. Une fois qu'ils m'auraient mis à terre, ils me termineraient à coups de pied dans les côtes. L'Angleterre de mon enfance n'était pas faite que de jardins aux pelouses tendres, et de ce côté-là les temps n'avaient pas beaucoup changé. Il est toujours assez compliqué de laisser agir son instinct quand on a des principes, j'ai retourné une gifle magistrale à la fille qui alla s'allonger illico sur les bagages en se tenant la joue. Stupéfait, le garçon bondit devant moi, faisant passer sa lame d'une main à l'autre. Il était temps d'oublier l'adolescent en moi pour laisser toute sa place à l'adulte que je suis censé être devenu.

– Dix secondes, lui dis-je, dans dix secondes je te confisque ton cutter et, si je l'attrape, tu descends à poil de ce train ; ça te tente, ou tu le remets dans ta poche et on en reste là ?

La fille se releva, furieuse, et revint me défier ; son copain était de plus en plus nerveux.

– Larde cet enfoiré, cria-t-elle. Plante-le, Tom !

– Tom, tu devrais faire preuve de plus d'autorité sur ta copine, range ce truc avant que l'un de nous deux se blesse.

– Je peux savoir ce qui se passe ? demanda Keira qui arriva dans mon dos.

– Une petite dispute, répondis-je en la forçant à reculer.

– Tu veux que j'appelle de l'aide ?

Les deux jeunes ne s'attendaient pas à voir venir du renfort ; le train ralentissait, je pouvais voir par la portière le quai de la gare d'Ashford. Tom entraîna sa copine, nous menaçant toujours de son cutter. Keira et moi restâmes immobiles, ne quittant pas des yeux l'arme qui zigzaguait devant nous.

– Cassez-vous ! dit le garçon.

Dès l'arrêt, il se précipita sur le quai, détalant à toutes jambes avec son amie.

Keira resta sans voix ; les passagers qui voulaient descendre nous forcèrent à nous pousser. Nous retournâmes à nos places, et le convoi s'ébranla de nouveau. Keira voulait que je prévienne la police, mais il était bien trop tard, nos deux loubards avaient dû se faire la belle et mon portable se trouvait dans mon sac. Je me levai pour aller vérifier qu'il y était toujours. Keira m'aida à inspecter nos deux bagages ; le sien était intact, le mien avait été ouvert ; à part un peu de désordre, tout semblait être là. Je repris mon téléphone et mon passeport et les glissai dans ma veste. L'incident était oublié en arrivant à Londres.

J'éprouvai une immense joie devant la porte de ma petite maison et trépignai d'impatience à l'idée d'y entrer. Je cherchai mes clés dans mes poches, j'étais pourtant certain de les avoir en quittant Paris. Heureusement ma voisine m'aperçut depuis sa fenêtre. Les vieilles habitudes ne se perdant pas, elle m'offrit de passer par son jardin.

– Vous savez où se trouve l'échelle, me dit-elle, je suis en plein repassage, ne vous inquiétez pas, je refermerai quand j'aurai fini.

Je la remerciai et enjambai, quelques instants plus tard, la palissade. N'ayant toujours pas fait réparer la porte de derrière – peut-être valait-il mieux que j'y renonce –, j'appliquai un petit coup sec sur la poignée et entrai enfin. J'allai ouvrir à Keira qui m'attendait dans la rue.

Nous passâmes le reste de l'après-midi à faire quelques emplettes dans le quartier. L'étal d'un marchand de quatre-saisons attira Keira, elle y remplit un panier de victuailles, de quoi tenir un siège. Hélas, ce soir-là, nous n'eûmes pas le temps de dîner.

J'étais affairé en cuisine, coupant scrupuleusement des courgettes en petit dés, comme Keira me l'avait ordonné, tandis qu'elle préparait une sauce, se refusant à m'en donner la recette. Le téléphone sonna. Pas mon portable, mais la ligne de la maison. Keira et moi nous regardâmes, intrigués. Je me rendis dans le salon et décrochai le combiné.

– C'est donc vrai, vous êtes rentrés !

– Nous sommes arrivés tout à l'heure, mon cher Walter.

– Merci d'avoir eu la gentillesse de me prévenir, c'est vraiment très aimable à vous.

– Nous descendons à peine du train...

– C'est tout de même un monde que j'apprenne votre arrivée par l'intermédiaire d'un coursier de Federal Express, vous n'êtes pas Tom Hanks à ce que je sache !

– C'est un coursier qui vous a prévenu de notre retour ? Quelle étrange chose... !

– Figurez-vous que l'on a fait déposer à l'Académie un pli à votre attention, enfin pas tout à fait à votre attention d'ailleurs, le prénom de votre amie est écrit sur l'enveloppe et en dessous : « À vos bons soins ». La prochaine fois, demandez que l'on m'adresse directement votre courrier ; il est aussi précisé : « À remettre de tout urgence ». Puisque je suis devenu votre facteur attitré, souhaitez-vous que je dépose ce pli chez vous ?

– Ne quittez pas, j'en parle à Keira !

– Une enveloppe à mon nom, expédiée à ton Académie ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? demanda-t-elle.

Je n'en savais pas plus, je lui demandai si elle souhaitait que Walter nous l'apporte comme il le proposait si gentiment.

Keira me fit de grands gestes et je n'eus pas de mal à comprendre que c'était la dernière chose dont elle avait envie. À ma gauche, Walter soufflant dans mon oreille, à ma droite, Keira me faisant les gros yeux, et, entre eux deux, moi, dans l'embarras. Puisqu'il fallait trancher, je priai Walter de bien vouloir m'attendre à l'Académie, pas question de lui faire traverser Londres, je viendrais chercher le pli. Je raccrochai, soulagé d'avoir trouvé un compromis épatant ; mais en me retournant, je compris que Keira ne partageait pas mon enthousiasme. Je lui promis qu'il ne me faudrait pas plus d'une heure pour faire l'aller-retour. J'enfilai un imperméable, pris le double de mes clés dans le tiroir du bureau et remontai dans ma ruelle, vers le petit box où dormait ma voiture.

En m'y installant, je renouai avec l'enivrante odeur de vieux cuir. Alors que je sortais du box, il me fallut appuyer brutalement sur la pédale du frein pour ne pas écraser Keira qui se tenait devant mes phares, droite comme un piquet. Elle contourna la calandre et vint s'asseoir à la place du passager.

– Ça pouvait peut-être attendre demain, cette lettre, non ? dit-elle en claquant la portière.

– Il y a écrit « Urgent » sur l'enveloppe... au feutre rouge, a précisé Walter. Mais je peux tout à fait y aller seul, tu n'es pas obligée...

– C'est à moi que cette lettre est adressée, et toi tu meurs d'envie de voir ton pote, alors fonce.

Il n'y a que les lundis soir où l'on circule à peu près correctement dans les rues de Londres. Il nous fallut à peine vingt minutes pour arriver à l'Académie. En chemin, il se mit à pleuvoir, l'une de ces lourdes averses qui tombent souvent sur la capitale. Walter nous attendait devant la porte principale, le bas de son pantalon était trempé, son veston aussi, et il faisait sa mine des mauvais jours. Il se pencha à la portière et nous tendit le pli. Je ne pouvais même pas lui proposer de le raccompagner chez lui, ma voiture, un coupé, n'ayant que deux sièges. Nous avions quand même décidé d'attendre qu'il trouve un taxi. Dès qu'il en passa un, Walter me salua froidement, ignora Keira et s'en alla. Nous nous retrouvâmes, assis dans cette voiture sous une pluie battante, l'enveloppe posée sur les genoux de Keira.

– Tu ne l'ouvres pas ?

– C'est l'écriture de Max, murmura-t-elle.

– Ce type doit être télépathe !

– Pourquoi dis-tu ça ?

– Je le suspecte d'avoir vu que nous étions en train de nous préparer un petit dîner en amoureux, et d'avoir attendu le moment où ta sauce était parfaitement à point, pour t'envoyer une lettre et foutre en l'air notre soirée.

– Ce n'est pas drôle...

– Peut-être, mais reconnais que si nous avions été dérangés par une de mes anciennes maîtresses, tu n'aurais pas pris la chose avec autant d'humour.

Keira passa sa main sur l'enveloppe.

– Et quelle ancienne maîtresse pourrait t'écrire ? demanda-t-elle.

– Ce n'est pas ce que j'ai dit.

– Réponds à ma question !

– Je n'ai pas d'anciennes maîtresses !

– Tu étais puceau quand nous nous sommes rencontrés ?

– Ce que je veux dire c'est qu'à la fac, moi, je n'ai couché avec aucune de mes maîtresses !

– C'est très délicat, cette petite remarque.

– Tu décachettes cette enveloppe, oui ou non ?

– Tu as dit : « dîner en amoureux », j'ai bien entendu ?

– Il est possible que j'aie dit cela.

– Tu es amoureux de moi, Adrian ?

– Ouvre cette enveloppe, Keira !

– Je vais prendre ça pour un oui. Ramène-nous chez toi et montons directement dans ta chambre. J'ai beaucoup plus envie de toi que d'une poêlée de courgettes.

– Je vais prendre ça pour un compliment ! Et cette lettre ?

– Elle attendra demain matin, et Max aussi.

Cette première soirée à Londres réveilla bien des souvenirs. Après l'amour, tu t'endormis ; les volets de la chambre étaient entrouverts ; assis, je te regardais, écoutant ta respiration paisible. Je pouvais voir sur ton dos des cicatrices que le temps n'effacerait jamais. Je les effleurais de mes doigts. La chaleur de ton corps réveilla le désir, aussi intact qu'aux premiers ébats du soir. Tu gémis, j'ôtai ma main, mais tu la rattrapas, me demandant d'une voix étouffée de sommeil pourquoi j'avais interrompu cette caresse. Je posai mes lèvres sur ta peau, mais tu t'étais déjà rendormie. Alors je t'ai confié que je t'aimais.

– Moi aussi, as-tu murmuré.

Ta voix était à peine audible, mais ces deux mots me suffirent à te rejoindre dans ta nuit.

Écrasés de fatigue, nous n'avions pas vu passer le matin, il était presque midi quand je rouvris les yeux. Ta place dans le lit était vide, je te rejoignis dans la cuisine. Tu avais passé une de mes chemises, enfilé une paire de chaussettes prise dans l'un de mes tiroirs. De ces aveux que nous nous étions faits la veille était née comme une gêne, une pudeur momentanée qui nous éloignait. Je t'ai demandé si tu avais lu la lettre de Max. Du regard, tu me l'as désignée sur la table, l'enveloppe était encore intacte. Je ne sais pas pourquoi mais à cet instant j'aurais voulu que tu ne l'ouvres jamais. Je l'aurais volontiers rangée dans un tiroir où nous l'aurions oubliée. Je ne voulais pas que cette course folle reprenne, je rêvais de passer du temps avec toi, seuls dans cette maison, sans autre raison d'en sortir que d'aller flâner le long de la Tamise, chiner chez les brocanteurs de Camden, se régaler de scones dans l'un des petits cafés de Notting Hill, mais tu as décacheté l'enveloppe et rien de tout cela n'a existé.

Tu as déplié la lettre et tu me l'as lue, peut-être pour me montrer que depuis hier, tu n'avais plus rien à me cacher.

Keira,

J'ai tristement vécu ta visite à l'imprimerie. Je crois que depuis que nous nous

sommes revus aux Tuileries, les sentiments que je croyais éteints se sont à nouveau

ravivés.

Je ne t'ai jamais dit combien notre séparation fut douloureuse, combien j'ai

souffert de ton départ, de tes silences, de ton absence, peut-être plus encore de te

savoir heureuse, insouciante de ce que nous avons été. Mais il fallait se rendre à

l'évidence, si tu es une femme dont la seule présence suffit à donner plus de bonheur

qu'un homme ne peut en espérer, ton égoïsme et tes absences laissent à jamais un

vide. J'ai fini par comprendre qu'il est vain de vouloir te retenir, personne ne le peut

; tu aimes sincèrement, mais tu n'aimes qu'un temps. Quelques saisons de bonheur

c'est déjà bien, même si le temps des cicatrices est long pour ceux que tu délaisses.

Je préfère que nous ne nous revoyions plus. Ne me donne pas de tes nouvelles,

ne viens pas me rendre visite quand tu passes à Paris. Ce n'est pas ton ancien

professeur qui te l'ordonne, mais l'ami qui te le demande.

J'ai beaucoup réfléchi à notre conversation. Tu étais une élève insupportable,

mais je te l'ai déjà dit, tu as de l'instinct, une qualité précieuse dans ton métier. Je

suis fier du parcours que tu as accompli, même si je n'y suis pour rien, n'importe quel

professeur aurait détecté le potentiel de l'archéologue que tu es devenue. La théorie

que tu m'as exposée n'est pas impossible, j'ai même envie d'y croire et tu approches

peut-être d'une vérité dont le sens nous échappe encore. Suis la voie des Pélasges des

Hypogées, qui sait si elle te mènera quelque part.

Dès que tu as quitté mon atelier, je suis rentré chez moi, j'ai rouvert des livres

fermés depuis des années, ressorti mes cahiers archivés, parcouru mes notes. Tu sais

combien je suis maniaque, comme tout est classé et ordonné dans mon bureau où

nous avons passé de si beaux moments. J'ai retrouvé dans un carnet la trace d'un

homme dont les recherches pourraient t'être utiles. Il a consacré sa vie à étudier les

grandes migrations des peuples, a écrit de nombreux textes sur les Asianiques, même

s'il n'en a publié que très peu, se contentant de donner des conférences dans quelques

salles obscures, dont l'une où je me suis trouvé il y a longtemps. Lui aussi avait des

idées novatrices sur les voyages entrepris par les premières civilisations du bassin

méditerranéen. Il comptait bon nombre de détracteurs, mais dans notre domaine,

qui n'en a pas ? Il y a tant de jalousie chez nos confrères. Cet homme dont je te parle

est un grand érudit, j'ai pour lui un infini respect. Va le voir, Keira. J'ai appris qu'il

s'était retiré à Yell, une petite île de l'archipel des Shetland à la pointe nord de

l'Écosse. Il paraît qu'il y vit reclus et refuse de parler de ses travaux à quiconque,

c'est un homme blessé ; mais peut-être que ton charme réussira à le faire sortir de sa

tanière et à le faire parler.

Cette fameuse découverte à laquelle tu aspires depuis toujours, celle que tu rêves

de baptiser de ton prénom, est peut-être enfin à ta portée. J'ai confiance en toi, tu

arriveras à tes fins.

Bonne chance.

Max

 

Keira replia la lettre et la rangea dans son enveloppe. Elle se leva, déposa la vaisselle de son petit déjeuner dans l'évier et ouvrit le robinet.

– Tu veux que je te prépare un café ? demanda-t-elle en me tournant le dos.

Je ne répondis pas.

– Je suis désolée, Adrian.

– Que cet homme soit encore amoureux de toi ?

– Non, de ce qu'il dit de moi.

– Tu te reconnais dans la femme qu'il décrit ?

– Je ne sais pas, peut-être plus maintenant, mais sa sincérité me dit qu'il doit y avoir un fond de vérité.

– Ce qu'il te reproche c'est de trouver moins difficile de faire du mal à celui qui t'aime que d'écorner ton image.

– Toi aussi tu penses que je suis une égoïste ?

– Je ne suis pas celui qui a écrit cette lettre. Mais poursuivre sa vie en se disant que puisque l'on va bien l'autre ira bien aussi, que tout n'est qu'une question de temps, est peut-être lâche. Ce n'est pas à toi l'anthropologue que je vais expliquer le merveilleux instinct de survie de l'homme.

– Le cynisme te va mal.

– Je suis anglais, j'imagine que c'est dans mes gènes. Changeons de sujet, si tu veux bien. Je vais marcher jusqu'à l'agence de voyages, j'ai envie de prendre l'air. Tu veux aller à Yell, n'est-ce pas ?

Keira décida de m'accompagner. Le départ était fixé au lendemain. Nous ferions escale à Glasgow avant d'atterrir à Sumburgh sur l'île principale de l'archipel des Shetland. Un ferry nous conduirait ensuite à Yell.

Nos billets en poche, nous sommes allés faire un tour sur King's Road. J'ai mes habitudes dans le quartier, j'aime remonter cette grande avenue commerçante jusqu'à Sydney Street pour aller me promener ensuite dans les allées du Chelsea Farmer's Market. C'est là que nous avions donné rendez-vous à Walter. Cette longue promenade m'avait mis en appétit.

Après avoir scrupuleusement étudié le menu et passé commande d'un hamburger à deux étages, Walter se pencha à mon oreille.

– L'Académie m'a remis un chèque pour vous, l'équivalent de six mois de solde.

– En quel honneur ? demandai-je.

– Ça c'est la mauvaise nouvelle. Compte tenu de vos absences répétées, votre poste ne sera plus qu'honoraire, vous n'êtes plus titularisé.

– Je suis viré ?

– Non, pas exactement, j'ai plaidé votre cause du mieux que j'ai pu, mais nous sommes en pleine période de restrictions budgétaires et le conseil d'administration a été sommé de supprimer toutes les dépenses inutiles.

– Dois-je en conclure qu'aux yeux du conseil je suis une dépense inutile ?

– Adrian, les administrateurs ne connaissent même pas votre visage, vous n'avez pratiquement pas mis les pieds à l'Académie depuis votre retour du Chili, il faut les comprendre.

Walter afficha une mine encore plus sombre.

– Quoi encore ?

– Il faut que vous libériez votre bureau, on m'a demandé de vous faire renvoyer vos affaires chez vous, quelqu'un doit l'occuper dès la semaine prochaine.

– Ils ont déjà recruté mon remplaçant ?

– Non, ce n'est pas exactement cela, disons qu'ils ont attribué la classe qui vous était destinée à l'un de vos collègues dont l'assiduité est sans faille ; il a besoin d'un lieu où préparer ses cours, corriger ses copies, recevoir ses élèves... Votre bureau lui convient parfaitement.

– Puis-je savoir qui est ce charmant collègue qui me met à la porte pendant que j'ai le dos tourné ?

– Vous ne le connaissez pas, il n'est à l'Académie que depuis trois ans.

Je compris à la dernière phrase de Walter que l'administration me faisait payer aujourd'hui la liberté dont j'avais abusé. Walter était mortifié, Keira évitait mon regard. Je pris le chèque, bien décidé à l'encaisser dès aujourd'hui. J'étais furieux et je ne pouvais m'en prendre qu'à moi-même.

– Le Shamal a soufflé jusqu'en Angleterre, murmura Keira.

Cette petite allusion aigre-douce au vent qui l'avait chassée de ses fouilles éthiopiennes témoignait que la tension de notre discussion du matin n'était pas encore tout à fait retombée.

– Que comptez-vous faire ? me demanda Walter.

– Eh bien, puisque je suis au chômage, nous allons pouvoir voyager.

Keira bataillait avec un morceau de viande qui lui résistait, je crois qu'elle se serait volontiers attaquée à la porcelaine de son assiette pour ne pas participer à notre conversation.

– Nous avons eu des nouvelles de Max, dis-je à Walter.

– Max ?

– Un vieil ami de ma petite amie...

La tranche de rosbif ripa sous la lame du couteau de Keira et parcourut une distance non négligeable avant d'atterrir entre les jambes d'un serveur.

– Je n'avais pas très faim, dit-elle, j'ai pris mon petit déjeuner tard.

– C'est la lettre que je vous ai remise hier ? questionna Walter.

Keira avala une gorgée de bière de travers et toussa bruyamment.

– Mais continuez, continuez, faites comme si je n'étais pas là..., dit-elle en s'essuyant la bouche.

– Oui, c'est la lettre en question.

– Et elle a un rapport avec vos projets de voyage ? Vous allez loin ?

– Au nord de l'Écosse, dans les Shetland.

– Je connais très bien le coin, j'y passais mes vacances dans ma jeunesse, mon père nous emmenait en famille à Whalsay. C'est une terre aride, mais magnifique en été, il n'y fait jamais chaud, papa détestait la chaleur. L'hiver y est rude, mais papa adorait l'hiver, quoique nous n'y soyons jamais allés en cette saison. Sur quelle île vous rendez-vous ?

– À Yell.

– J'y suis allé aussi, à la pointe nord se trouve la maison la plus hantée du Royaume-Uni. Windhouse, c'est une ruine qui comme son nom l'indique est battue par les vents. Mais pourquoi là-bas ?

– Nous allons rendre visite à une connaissance de Max.

– Ah oui, et que fait cet homme ?

– Il est à la retraite.

– Bien sûr, je comprends, vous partez au nord de l'Écosse pour rencontrer l'ami à la retraite d'un vieil ami de Keira. La chose doit avoir un sens. Je vous trouve bien bizarres tous les deux, vous ne me cachez rien ?

– Vous saviez qu'Adrian a un caractère de merde, Walter ? demanda soudain Keira.

– Oui, répondit-il, je l'avais remarqué.

– Alors si vous le savez, nous ne vous cachons rien d'autre.

Keira me demanda de lui confier les clés de la maison, elle préférait rentrer à pied et nous laisser terminer, entre hommes, cette passionnante conversation. Elle salua Walter et sortit du restaurant.

– Vous vous êtes disputés, c'est cela ? Qu'est-ce que vous avez encore fait, Adrian ?

– Mais c'est incroyable tout de même, pourquoi est-ce que ce serait de ma faute ?

– Parce que c'est elle qui a quitté la table et pas vous, voilà pourquoi. Donc, je vous écoute, qu'est-ce que vous avez encore fait ?

– Mais rien du tout, bon sang, à part écouter stoïquement la prose amourachée du type qui lui a écrit cette lettre.

– Vous avez lu la lettre qui lui était adressée ?

– C'est elle qui me l'a lue !

– Et bien cela prouve au moins son honnêteté, et je croyais que ce Max était un ami ?

– Un ami qu'elle a eu tout nu dans son lit il y a quelques années.

– Dites donc, mon vieux, vous n'étiez pas vierge non plus quand vous l'avez rencontrée. Vous voulez que je vous rappelle ce que vous m'avez confié ? Votre premier mariage, votre docteur, votre rouquine qui servait dans un bar...

– Je n'ai jamais été avec une rouquine qui servait dans un bar !

– Ah bon ? Alors c'était moi. Peu importe, ne me dites pas que vous êtes assez stupide pour être jaloux de son passé ?

– Eh bien, je ne vous le dis pas !

– Mais enfin, bénissez ce Max au lieu de le détester.

– Je ne vois vraiment pas pourquoi.

– Mais parce que s'il n'avait pas été assez crétin pour la laisser partir, aujourd'hui, vous ne seriez pas ensemble.

Je regardai Walter, intrigué ; son raisonnement n'était pas totalement dénué de sens.

– Bon, offrez-moi un dessert et vous irez vous excuser ensuite ; qu'est-ce que vous pouvez être maladroit !

La mousse au chocolat devait être succulente, Walter me supplia de lui laisser le temps d'en prendre une autre. Je crois qu'il cherchait en fait à prolonger le moment que nous passions ensemble pour me parler de tante Elena ou plutôt pour que je lui parle d'elle. Il avait le projet de l'inviter à passer quelques jours à Londres et voulait savoir si, selon moi, elle accepterait son invitation. Je n'avais, de mémoire, jamais vu ma tante s'aventurer au-delà d'Athènes, mais plus rien ne m'étonnait et, depuis quelque temps, tout appartenait au domaine du possible. Je recommandai cependant à Walter de procéder avec délicatesse. Il me laissa lui prodiguer mille conseils et finit par me confier, presque confus, qu'il lui en avait déjà fait la demande et qu'elle lui avait répondu qu'elle rêvait de visiter Londres. Tous deux avaient prévu d'organiser ce voyage à la fin du mois.

– Alors pourquoi cette conversation puisque vous connaissez déjà sa réponse ?

– Parce que je voulais m'assurer que vous n'en seriez pas fâché. Vous êtes le seul homme de la famille, il était normal que je vous demande l'autorisation de fréquenter votre tante.

– Je n'ai pas l'impression que vous me l'ayez vraiment demandé, ou alors cela m'aura échappé.

– Disons que je vous ai sondé. Lorsque je vous ai interrogé pour savoir si j'avais mes chances, si j'avais senti la moindre hostilité dans votre réponse...

– ... vous auriez renoncé à vos projets ?

– Non, avoua Walter, mais j'aurais supplié Elena de vous convaincre de ne pas m'en vouloir. Adrian, il y a seulement quelques mois nous nous connaissions à peine, depuis je me suis attaché à vous et je ne voudrais prendre aucun risque de vous froisser, notre amitié m'est terriblement précieuse.

– Walter, lui dis-je en le regardant dans le blanc des yeux.

– Quoi ? Vous pensez que ma relation avec votre tante est inconvenante, c'est cela ?

– Je trouve merveilleux que ma tante trouve enfin, en votre compagnie, ce bonheur qu'elle a si longtemps guetté. Vous aviez raison à Hydra, si c'était vous qui aviez vingt ans de plus qu'elle, personne n'y trouverait à redire, cessons de nous embarrasser de ces préjugés hypocrites de bourgeoisie de province.

– Ne blâmez pas la province, je crains qu'à Londres on ne voie pas cela d'un très bon œil, non plus.

– Rien ne vous oblige à vous embrasser fougueusement sous les fenêtres du conseil d'administration de l'Académie... Quoique l'idée ne me déplairait pas, pour tout vous dire.

– Alors, j'ai votre consentement ?

– Vous n'en aviez pas besoin !

– D'une certaine façon, si, votre tante préférerait de beaucoup que ce soit vous qui parliez de son petit projet de voyage à votre mère... enfin, elle a précisé : à condition que vous soyez d'accord.

Mon téléphone vibra dans ma poche. Le numéro de mon domicile s'affichait sur l'écran, Keira devait s'impatienter. Elle n'avait qu'à rester avec nous.

– Vous ne décrochez pas ? demanda Walter inquiet.

– Non, où en étions-nous ?

– À la petite faveur que votre tante et moi espérons de vous.

– Vous voulez que j'informe ma mère des frasques de sa sœur ? J'ai déjà du mal à lui parler des miennes, mais je ferai de mon mieux, je vous dois bien cela.

Walter prit mes mains et les serra chaleureusement.

– Merci, merci, merci, dit-il en me secouant comme un prunier.

Le téléphone vibra à nouveau, je le laissai sur la table où je l'avais posé et me retournai vers la serveuse pour lui commander un café.

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