La Prison de glace
IV Pierre Fernault Apparaît et Disparaît.
IV
PIERRE FERNAULT APPARAÎT ET
DISPARAÎT.
Margaret Drake n’avait jamais manqué de sang-froid. Malgré son trouble et sa surprise, elle réussit à maîtriser ses nerfs et chuchota :
– Qui êtes-vous, monsieur ?
– Pierre Fernault, lieutenant à bord du baleinier cana-dien Grampus ! répondit l’inconnu en collant sa face contre les barreaux défendant le hublot.
« Je retournais à bord de mon bâtiment, lorsque, cette nuit, j’ai croisé les bandits qui vous avaient enlevée… Je les ai suivis… Vous comprenez ? Ils étaient quatre, dont un por-tait un sac, dans lequel vous vous trouviez : c’était facile à voir qu’il contenait un être humain, rien qu’à la forme ! Sur-tout que les bandits marchaient hâtivement, en regardant au-tour d’eux, comme des gens qui n’ont pas la conscience tranquille !
« Moi, je n’étais pas armé ! Malgré cela, je m’approchai d’eux, dans le but de leur demander des explications, mais je pus entendre celui qui paraissait le chef grogner, en alle-mand, à un de ses acolytes : Si ça va mal, un coup de poignard dans le cœur de la fille, Otto ! C’en fut assez. Je compris que, si j’intervenais, les bandits vous tueraient sans hésiter. Je feignis d’être ivre et m’éloignai en titubant. Mais j’avais de-
– 35 – viné que les rascals se dirigeaient vers la plage. Je les suivis en me dissimulant entre les huttes et pus les voir s’embarquer sur un des canots de l’Adler. J’attendis qu’ils se fussent assez éloignés et me jetai à l’eau, histoire de voir la fin de l’affaire : je suis très curieux de ma nature, miss !… Je nageai vers l’Adler. Heureusement que la lune était cachée par des nuages : l’on ne me vit pas. J’atteignis le yacht juste au moment où il achevait de déraper son ancre.
« Cela, je ne l’avais pas prévu : je croyais naïvement que l’Adler allait rester là. Je pensais me renseigner et revenir à terre pour prévenir la police japonaise. Et voilà que le yacht appareillait !
« Sans réfléchir, je grimpai à bord en m’aidant d’un bi-zarre appareil qui se trouve à l’arrière ; ce doit être un énorme treuil, comme ceux des bateaux câbliers… Les mate-lots étaient tous à l’avant. Nul ne me vit. J’allai me dissimu-ler dans la cuve qui se trouve à l’arrière du grand mât… Pendant ce temps, l’Adler, ayant dérapé son ancre, filait vers le large.
« Je vous avoue, miss, que j’eus grande envie de me je-ter à l’eau de nouveau et de regagner la terre… Car, tel que vous m’entendez, me voilà déserteur de mon navire. C’est grave, ça ! Mais il vaut mieux être un déserteur que d’être un lâche. Puisque moi, Pierre Fernault, je savais qu’une femme était prisonnière à bord de ce yacht de bandits, je ne devais pas l’abandonner ! Je restai donc…
« De ma cachette, j’ai vu tout à l’heure qu’on vous des-cendait à l’intérieur du navire. J’ai pensé que plus vite je pourrais communiquer avec vous, mieux cela vaudrait… Comme il n’y avait personne sur le pont, je suis sorti de ma cuve et j’ai fait ma petite inspection. Je suis descendu dans
– 36 – les porte-haubans du grand mât d’où j’ai pu voir que les hu-blots d’une cabine étaient grillagés. J’ai deviné sans peine que cette cabine devait vous servir de prison et je suis des-
cendu le long du bord au moyen d’une cartahu2, pour tenter de communiquer avec vous et de vous dire que vous n’étiez pas abandonnée… Croyez, miss, que je ferai l’impossible pour vous délivrer !
« Avez-vous une idée ? »
Si Margaret avait une idée ? Hélas ! non. Immobile, très pâle, elle fixait le visage de Pierre Fernault, une large face hâlée par le souffle du large, où luisaient deux yeux noirs. Une petite moustache brune ombrait la lèvre supérieure du
2 Corde.
– 37 – marin ; un foulard de soie, que la brise faisait palpiter, était noué autour de son cou.
Pendant quelques instants, il attendit une réponse ; sa position devait être très fatigante, suspendu comme il l’était, ses mains crispées aux barres de fer du hublot. Mais son vi-sage restait impassible et ne trahissait pas l’effort qu’il sou-tenait :
– Monsieur… Fernault… chuchota enfin Margaret, croyez bien que je vous suis infiniment reconnaissante de votre courage… Je ne sais que vous dire, malheureuse-ment… Il me semble que je deviens folle… Ce navire appar-tient à un financier nommé Kressler qui a enlevé mon père et le retient en léthargie dans la cale, au moyen d’une invention diabolique… Je ne sais que faire : j’ai peur, en tentant quelque chose, que Kressler se venge en tuant mon père… Mon père, c’est M. Francis Drake… Vous devez connaître son nom…
– Francis Drake, le banquier ? demanda Fernault.
– Oui, monsieur ! Il est dans la cale de ce navire, dans un compartiment frigorifique, avec d’autres personnes que je ne connais pas ! Ce Kressler veut s’emparer de la fortune de mon père ; il ne reculera devant rien pour cela… Déjà, il a réussi à envoyer un câblogramme à l’agent de change de mon père… Un faux câblogramme qui est arrivé, nul ne peut savoir comment ; et, grâce à ce faux, Kressler a pu…
Margaret Drake s’interrompit : la face de Fernault avait disparu ! À travers le grillage du hublot, la jeune fille n’apercevait plus que l’horizon étoilé !
Était-il remonté sur le pont ? Était-il tombé à la mer ? Margaret Drake, le cœur battant, attendit. Mais le marin ne
– 38 – reparut plus… Que penser ? La prisonnière, en proie à une horrible angoisse, colla sa face contre le hublot. Elle ne vit rien. Elle essaya de deviner par le raisonnement ce qu’était devenu le lieutenant du Grampus.
Tombé à la mer ? Mais Margaret aurait entendu le bruit causé par le choc du corps contre la surface de l’eau… À moins que le ronflement des machines et le clapotis des vagues contre la coque de l’Adler ne l’en eussent empêchée.
Peut-être aussi que Pierre Fernault avait été surpris par les marins du yacht ? En ce cas, la jeune fille eût perçu des cris, ou du moins le bruit d’une lutte. Et tout était silencieux à bord de l’Adler !
Margaret Drake, après être restée plus d’une heure im-mobile devant le hublot où était apparu Pierre Fernault, se laissa tomber sur le divan, à bout d’énergie. Le jour venait. Par les hublots, une lueur nacrée envahissait rapidement la cabine, faisant pâlir la clarté de l’ampoule électrique.
La jeune fille, prostrée, resta ainsi, sans bouger, ne sa-chant plus que penser. Il lui semblait qu’une chape de plomb pesait sur ses épaules. Elle avait fermé les yeux, mais, sans cesse, devant sa rétine, passaient les images de son père gla-cé, pâle, inanimé, et de la face de Pierre Fernault, telle qu’elle lui était apparue derrière les grilles du hublot.
Deux coups rudes frappés contre la porte de la cabine l’arrachèrent à sa sombre rêverie. Elle se redressa et cria d’entrer. Un nègre apparut, portant un plateau d’argent où étaient disposés une tasse, une cafetière, un pot de lait et plusieurs rôties. Sans mot dire, il le déposa sur un guéridon et disparut.
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– Il doit être huit heures, pensa Margaret en se souve-nant des paroles de Kressler.
Elle n’avait pas faim. Elle se força pourtant, et réussit à avaler une tasse de thé et quelques bouchées de pain grillé. Elle voulait conserver ses forces.
Ayant terminé ce léger repas, elle s’étendit de nouveau sur le divan et finit par succomber au sommeil.
Lorsqu’elle se réveilla, elle vit que le plateau avait dispa-ru. Le nègre avait dû revenir.
Et les heures passèrent. Margaret, assise sur une chaise, contempla le ciel bleu à travers les grilles du hublot, avec le vague espoir de voir apparaître le visage de Pierre Fernault. Mais cette attente fut vaine.
La nuit revint. Ce fut avec joie que Margaret vit l’obscurité succéder au jour ; elle pensait que le lieutenant du Grampus allait reparaître. Il ne se montra pas…
Lorsque l’aube pâlit le ciel noir, Margaret Drake, épuisée par une nuit de veille, abandonna tout espoir de revoir le ma-rin.
Accotée dans l’angle du divan, elle essaya de dormir, mais l’on frappa.
Sans même attendre que la jeune fille l’eût invité à en-trer, Karl Kressler apparut, impassible et dur comme tou-jours :
– Fatiguée ? dit-il de sa voix brève. Je comprends ça. Vous auriez mieux fait de dormir, miss Drake, et de ne pas vous épuiser par une veille inutile !… J’ai le plaisir de vous an-noncer que tout a bien fonctionné. Une invention merveil-
– 40 – leuse, en vérité ! Francis Drake est dans ma cabine, en excel-lente santé, ainsi que vous allez vous en assurer en me sui-vant. Il ne tient qu’à vous que je le ramène à Frisco. Faites-lui comprendre qu’il doit me céder ses parts dans les affaires qu’il contrôle, et acceptez, vous-même, de vous marier avec moi ; ce sera vite fait : dans quatre ou cinq jours, nous serons dans un pays où un mariage ne demande que dix minutes. Et vous serez une femme heureuse : je vous laisserai repartir avec votre père. Ce mariage, pour moi, n’est qu’une simple formalité, un moyen d’éviter des histoires : une fois que Francis Drake sera mon beau-père, je le défie de m’intenter un procès. Je suis franc, vous le voyez, miss ! Et une réponse immédiate m’obligerait !
– Il me faut parler à mon père, avant tout ! fit évasive-ment la jeune fille en évitant de regarder l’infâme bandit.
– Alors, veuillez me suivre ! conclut Kressler en répri-mant un mouvement de contrariété.
À sa suite, Margaret Drake monta sur le pont et pénétra dans une cabine d’acajou située sous la passerelle.
Kressler, ayant fait entrer la jeune fille devant lui, refer-ma soigneusement la porte.
Margaret se trouva dans une luxueuse chambre dont les meubles d’érable gris étaient capitonnés de satin bouton d’or. Bien qu’au dehors une brise froide soufflât, l’intérieur de la cabine jouissait d’une température tiède, grâce à un ra-diateur dissimulé sous les boiseries.
Margaret ne vit rien de tout cela : ses yeux cherchaient son père. Mais la cabine semblait déserte.
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Karl Kressler, sans mot dire, écarta les rideaux de soie dissimulant un lit sur lequel Francis Drake, pieds et poings liés, reposait :
– Mon père ! s’écria la jeune fille, en s’élançant vers le prisonnier.
– Margaret ! Toi ! Ici ! murmura Drake.
– Vous voyez que je ne vous ai pas menti, Drake ! fit tranquillement Kressler à l’adresse du prisonnier.
Celui-ci ne répondit que par un regard de mépris.
– Discutez maintenant tant qu’il vous plaira avec votre fille ; comme vous, elle connaît mes conditions, Drake ! re-prit Kressler. Si vous vous entêtez tous deux à faire les mau-vaises têtes, vous en subirez les conséquences. Je suis déci-dé à tout, et vous me connaissez assez pour savoir ce que ce-la veut dire !
Un flot de sang rougit la face pâle du prisonnier :
– Vous ferez ce que vous voudrez, Kressler, mais vous ne profiterez pas de votre ignominie. J’aurais dû être plus prudent ! Mais, tant pis pour moi ! L’achat des actions de l’Amalgamated Dying Co ne vous sauvera pas de la faillite : vous êtes au bout de votre rouleau. Et je ne vous sauverai pas. Les actions que vous avez achetées ne sont pas assez nombreuses pour vous donner la majorité lors de l’Assemblée générale. Et quant à faire concurrence à l’Amalgamated Dying, comme vous l’espériez, c’est impos-sible : Elwell ne vous vendra jamais ses inventions ; il en a confié les plans à Edward Jellys, le solicitor, qui…
Un bref éclat de rire de Kressler interrompit cette dia-tribe :
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– Je vous évite de divaguer plus longtemps, Drake, fit le bandit avec sa tranquillité coutumière. Tout comme vous, Edward Jellys est en mon pouvoir, ici à bord, congelé comme un mouton du Rio de la Plata. Et il en est de même de Charles Elwell. Je vous dirai même que Jellys, sur vos conseils, avait mis les papiers en sûreté chez le consul d’Angleterre, Phelps. Phelps est mort.
« Jellys a été enlevé par moi du Sanatorium de San Blas, où il faisait une cure, et Elwell a été descendu par la fenêtre de sa misérable chambre. Ils sont tous deux à bord.
« Vous allez, si vous le voulez, venir avec moi. Vous les verrez. Je les ai conservés jusqu’à maintenant pour que vous vous rendiez compte que je ne mens pas.
« Aucun espoir pour vous, Drake ! Vous me signerez ce que je veux. Je vous laisserai cent mille dollars, de quoi vivre tranquille, ou de refaire fortune… si vous le pouvez !
« Les nouveaux procédés de teinture inventés par Elwell sont en ma possession. Et j’ai mieux, je possède maintenant le moyen de vous retenir en mon pouvoir, tant qu’il me plai-ra. Comprenez-vous ? Si vous persistez dans votre stupide refus de me livrer votre fortune, je vais vous replacer dans la chambre de froid. Vous y resterez tant qu’il me plaira. Pas besoin même de surveillance : je connais seul le moyen de vous rappeler à la vie.
« Seul.
« Tous les six mois, ou même tous les ans, je vous rani-merai et vous demanderai si vous êtes décidé à en faire sui-vant ma volonté. Quant à votre fille, elle partagera votre sort.
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« Maintenant, êtes-vous prêt à signer un blanc-seing en mon nom, Drake ? Je veux votre fortune entière : tout. Sauf les cent mille dollars que je vous laisse. Et je veux ensuite épouser votre fille, afin de rendre tout naturel que vous m’ayez confié votre fortune. Il faut penser à tout.
« Dans dix minutes, vous serez, en cas de refus, soumis de nouveau à l’action de la machine à glace ! »
Kressler se tut.
Margaret Drake et son père se regardèrent en silence. Ils n’avaient pas besoin de parler pour se comprendre ! Francis Drake lut la pensée de sa fille dans ses yeux blancs. Margaret était décidée à tout.
– Vous n’aurez rien de moi, Kressler ! scanda lentement le prisonnier. Faites ce que vous voudrez, et que notre sang retombe sur votre tête !
Margaret, elle, ne parla pas : simplement, elle serra dans les siennes les mains liées de son père en même temps qu’elle considérait Kressler avec le plus profond mépris. Le bandit ne s’émut pas :
– Dans cinq minutes, dit-il, vous me répéterez ces pa-roles, Drake !
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